PARTIE II : UNE ENTRAVE POUR LA COMPÉTITIVITÉ, UNE CONTRAINTE POUR LES INVESTISSEMENTS

INTRODUCTION : LA FRANCE EST-ELLE VRAIMENT NUMÉRO 1 DES INVESTISSEMENTS ÉTRANGERS ?

Le 1er juin 2026, à l'occasion de la neuvième édition du sommet Choose France, le président de la République a annoncé 71 nouveaux investissements pour un montant record de 93 milliards d'euros et plus de 15 000 emplois - soit plus que le total cumulé des huit éditions précédentes.

Quelques jours plus tôt, l'édition 2026 du baromètre EY de l'attractivité153(*) confirmait, pour la septième année consécutive, la place de la France comme première destination européenne des investissements directs étrangers (IDE). Avec 852 projets recensés en 2025, elle conserve son avance sur le Royaume-Uni (730) et l'Allemagne (548). Toutefois, en analyse dynamique, les projets d'investissement en France ont globalement diminué de 17 % en 2025, atteignant un niveau historiquement bas depuis 2017. Cette baisse est plus importante qu'au Royaume-Uni (-14 %) ou en Allemagne (-10 %).

Si ces résultats attestent de l'attractivité du site France comme première destination européenne des IDE, ils contrastent avec les propos plus nuancés tenus par les personnes auditionnées par la mission d'information. Arnaud Moret-Lavidalie, économiste à Rexecode, a ainsi relativisé la portée des chiffres du baromètre EY : « il faut faire attention à la différence entre les annonces, d'une part, et les données que nous observons, d'autre part. Pour bien mesurer l'attractivité, il faut bien sûr regarder les investissements que nous parvenons à attirer sur le territoire national, mais également ceux qui sont faits par les entreprises en dehors de France, précisément parce qu'elles choisissent d'investir ailleurs. (...) Nos grands groupes ont tendance à s'exporter massivement, car produire sur le site France est peu compétitif pour ensuite exporter. (...) Au final, il y a plus de capitaux qui sortent qu'il n'en rentre, ce qui n'est pas le cas de l'Italie ou de l'Espagne. »154(*).

Plusieurs éléments peuvent expliquer l'écart entre les résultats chiffrés positifs et le ressenti mitigé des entreprises.

Tout d'abord, une partie des investissements comptabilisés ne correspond pas à des ouvertures de site sur le territoire. Les sommets Choose France incluent régulièrement des réinvestissements sur des sites existants, notamment via des extensions de capacité, la modernisation d'équipements, et la recapitalisation, représentant 62 % des projets en 2025 selon EY. S'ils attestent certes de la fidélité d'investisseurs déjà implantés, ils ne constituent pas l'implantation nouvelle qu'évoquent spontanément les chiffres communiqués. Il convient par ailleurs de noter que certaines annonces sont des réengagements : trois des investissements de l'édition 2025, à hauteur de 20,8 milliards d'euros, concrétisaient des engagements déjà pris lors du Sommet pour l'action sur l'IA de février 2025155(*).

Ensuite, l'opacité du suivi des investissements rend difficile toute évaluation indépendante du taux de concrétisation des annonces. Selon une enquête menée par L'Usine nouvelle156(*), sur les 230 projets annoncés entre 2018 et 2025, seuls 49 concernaient de véritables nouvelles implantations, et à cette date, seulement 18 usines avaient effectivement vu le jour. Le gouvernement revendique pour sa part un bilan plus flatteur. Business France, estime pour sa part que « plus de la moitié 220 projets annoncés sont sortis de terre » et que « l'autre moitié est en construction »157(*), tout en invoquant la confidentialité due aux entreprises pour ne pas détailler davantage. Plus fondamentalement, Xavier Timbeau, directeur de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), relève que la série longue des IDE effectifs mesurés par l'Insee ne confirme pas l'envolée que suggèrent ces annonces : les flux réels s'élevaient à 25,2 milliards d'euros en 2024, contre 29,5 milliards en 2018, année de la création du sommet158(*).

Enfin, la concentration des annonces d'investissements dans le secteur numérique (cybersécurité, cloud, intelligence artificielle) biaise l'analyse de l'attractivité française, car les déterminants de localisation de ces activités diffèrent du reste de l'appareil productif. Ainsi, sur les 93 milliards d'euros annoncés lors du sommet Choose France 2026, 45 milliards relèvent d'un engagement de SoftBank dans les centres de données. Or, pour ces activités très capitalistiques et relativement peu créatrices d'emplois directs, le principal facteur d'attractivité réside moins dans la compétitivité du système socialo-fiscal que dans l'accès à une énergie abondante, décarbonée et compétitive, rendue possible par le parc nucléaire français. Dès lors, le dynamisme observé dans ce secteur ne saurait être interprété comme un indicateur de bonne santé de l'ensemble du tissu industriel français.

En conclusion, si la France peut légitimement se prévaloir d'une position de premier plan dans l'accueil des investissements étrangers en Europe, cette performance ne doit pas conduire à surestimer l'état de sa compétitivité. Les indicateurs d'attractivité mesurent la capacité à attirer de nouveaux projets, mais ils éclairent plus imparfaitement les conditions d'activité des entreprises déjà présentes sur le territoire. Le maintien d'un niveau élevé d'investissements étrangers n'invalide donc pas les interrogations soulevées par de nombreux acteurs économiques quant au poids des prélèvements obligatoires, à la complexité fiscale ou à l'instabilité des règles applicables aux entreprises.


* 153  Baromètre EY de l'Attractivité de la France 2026, 21 mai 2026.

* 154  Audition de M. Laurent Bach, co-responsable du pôle entreprises de l'Institut des politiques publiques, Mme Nadine Levratto, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), et M. Anthony Morlet Lavidalie, économiste France à Rexecode, 21 mai 2026.

* 155 Direction générale des entreprises, Sommet Choose France 2025 : 40,8 milliards d'euros d'investissement et 53 projets annoncés, 22 mai 2025.

* 156 L'Usine Nouvelle, Usines de batteries, datacenters, sites chimiques... Où en sont les projets industriels «Choose France» ?, 29 mai 2026.

* 157 France Info, Sommets Choose France : "plus de la moitié" des projets annoncés depuis 2018 sont "sortis de terre", affirme le directeur général de Business France, 1er juin 2026.

* 158 France Info, "Cela ne fait pas une dynamique industrielle" : quel est le bilan des projets Choose France annoncés depuis 2018 ?, 4 juin 2026.

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