CHAPITRE III
LE PARTAGE DU REVENU NATIONAL
ENTRE ACTIFS ET
RETRAITÉS
Dans un
courrier adressé le 29 mai 1998 à
M. Jean-Michel CHARPIN, Commissaire au Plan, le Premier ministre,
partant du constat que "
le vieillissement de la population constitue
l'une des principales mutations auxquelles la société
française sera confrontée au cours des prochaines
décennies...
" et qu'il faut ainsi "
...préparer
les adaptations nécessaires de nos systèmes de
retraite "
, lui demandait
" d'élaborer un diagnostic
aussi partagé que possible par les partenaires sociaux et les
gestionnaires des différents régimes
".
La Commission de concertation réunie par le Commissaire au Plan pour
élaborer ce diagnostic a travaillé dans un climat interne que
l'on peut qualifier, aux dires des participants et du Commissaire au Plan
lui-même, de sérieux et de constructif, malgré des
divergences d'analyse tout à fait normales à ce stade. Il en a
été tout autrement de l' " environnement
extérieur " de ces travaux : chaque réunion de la
Commission a suscité une grande effervescence médiatique, chaque
thème de discussion a été sorti de son contexte global et
dramatisé
62(
*
)
.
Ce climat passionnel était difficilement évitable sur un sujet
qui nous touche dans ce qui, individuellement, nous est le plus cher - notre
avenir - et dans ce que à quoi, collectivement, nous sommes le plus
attachés - l'équité -. Il montre aussi que la question des
retraites est une des plus délicates auxquelles la société
française est désormais confrontée.
Mais il faut souligner aussi que ce contexte a nui au caractère
éminemment pédagogique du rapport de la Commission de
concertation, qui dresse un constat assez peu contestable sur les perspectives
financières des régimes de retraite et qui analyse lucidement et
sans
a priori
les marges d'action pour assurer l'avenir des retraites.
Si l'on en cherchait la preuve, on pourrait d'ailleurs la trouver dans le
" feu croisé " des critiques que cette contribution a
suscité...
Votre rapporteur considère que le rapport CHARPIN est une
étape
dans l'élaboration du "
diagnostic aussi
partagé que possible par les partenaires sociaux et les gestionnaires
des différents régimes
".
Les expériences des pays étrangers qui ont engagé ou
réalisé une réforme des retraites montrent bien que
celle-ci n'a jamais été menée en passant directement des
travaux d'experts aux décisions politiques. Il a fallu à chaque
fois une longue période de concertation et de débats.
Les analyses présentées ci-dessous relèvent de ce
processus difficilement contournable. On n'y trouvera pas de propositions,
parce que cela ne relève pas des missions de la Délégation
pour la Planification, parce que l'objectif de " mise à plat "
de cette question n'a peut-être pas encore été tout
à fait atteint et parce que certains aspects du rapport CHARPIN
méritent d'être soulignés.
I. CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
A. PERSPECTIVES FINANCIÈRES DES RÉGIMES DE RETRAITE : L'APPROCHE MACROÉCONOMIQUE
En
France, à l'inverse de quelques pays étrangers, les retraites ne
relèvent pas d'un régime unique mais d'une multiplicité de
régimes (régime général, régimes
spéciaux, régimes des professions non salariées et
régimes complémentaires) qui relèvent d'histoires
particulières et, parfois, de conceptions différentes. Dans un
souci d'exhaustivité, le rapport CHARPIN étudie les perspectives
financières de la plupart d'entre eux.
Ces régimes constituent le point de passage obligé de toute
réforme et il faut rendre hommage à la Commission de concertation
de ne pas avoir éludé cette difficulté incontournable.
Mais il faut reconnaître aussi que ces disparités nuisent à
la compréhension des
enjeux macroéconomiques
que
soulève sur ce point le vieillissement démographique. C'est
pourquoi, dans le cadre du mandat qui lui a été confié,
votre rapporteur s'en tiendra ici à une présentation de
l'
équilibre
- plus au sens économique que financier du
terme -
global
de notre système de retraites.
1.
Dans ce cadre d'analyse, le rapport CHARPIN précise
qu'à l'horizon 2040, et sur la base du scénario
macroéconomique de référence
63(
*
)
(soit une croissance de 1,7 % par
an en moyenne), le PIB et la
masse salariale
seraient
multipliés par deux
, alors que, si l'on souhaite maintenir
à son niveau actuel le rapport entre pension moyenne et salaire net
moyen (taux de remplacement), le montant total des
pensions
serait
multiplié par
trois
.
2.
Ce premier constat permet de mettre en évidence la nature
profonde du problème de financement à long terme des
retraites : il sera
impossible de maintenir inchangés
à la fois le taux de cotisation des actifs, le niveau de vie relatif des
retraités
64(
*
)
et
l'âge de la retraite. Le vieillissement démographique pose donc un
problème d'
arbitrage
entre niveau de vie des actifs, niveau de
vie des retraités et âge de la retraite.
3.
Si on laisse de côté la question de l'âge de la
retraite, qui sera évoquée plus loin, un premier arbitrage doit
se faire entre niveau de vie des actifs et niveau de vie des retraités.
Le rapport CHARPIN montre qu'il existe deux choix
extrêmes
:
• Soit on cherche à
maintenir le revenu relatif des
retraités
, et le taux de
cotisation
permettant
l'équilibre global des régimes de retraite devra être
multiplié par 1,55
(dans l'hypothèse d'un taux de
chômage à 6 %).
Il faut observer que ceci est relativement
indépendant
du
contexte macroéconomique
. Si le taux de chômage est
ramené à 3 %, le taux de cotisation d'équilibre devra
encore être multiplié par 1,5 ; si la croissance est plus
forte en raison d'une
productivité plus élevée
, le
taux de prélèvement est
inchangé
65(
*
)
(même s'il est plus facile de
prélever une part croissante d'un revenu qui augmente rapidement que
d'un revenu qui augmente lentement).
Ces ordres de grandeur du taux de cotisation d'équilibre sont
corroborés par d'autres travaux de même nature. Ainsi, selon les
travaux menés par une équipe de l'OFCE
66(
*
)
, sur la base d'hypothèses
macro-économiques relativement proches, le taux de cotisation
d'équilibre devrait être multiplié par 1,42 à
l'horizon 2040.
• Le second choix consiste à
abandonner l'objectif de
stabilité
du niveau de vie relatif entre retraités et actifs
au profit d'un objectif de
stabilité du taux de cotisation
. Dans
ce cas, les retraités verraient leur niveau de vie relatif
divisé par près de deux
.
4.
En présentant les conséquences financières de
ces deux choix, soit pour les actifs, soit pour les retraités, il ne
semble pas faire de doute que le rapport CHARPIN poursuit un objectif
pédagogique : montrer entre quelles limites devra être
" choisi " un taux de prélèvement sur les actifs ou,
symétriquement, un taux de remplacement des pensions.
Le rapport ne propose nullement qu'une des voies ainsi explorées pour
baliser les choix possibles devienne un choix
effectif
.
Votre rapporteur ne peut cependant manquer de relever ce qu'il
considère comme une difficulté rédactionnelle. Il est
ainsi écrit, page 56 : "
A l'extrême, si tout
l'effort d'ajustement portait sur les retraités, leur niveau de vie
relatif par rapport aux actifs serait divisé par 1,9 en
40 ans
". Votre rapporteur l'a déjà dit, ceci n'est
en rien une recommandation.
Mais la phrase qui vient juste après peut semer le trouble :
"
Dans tous les cas de figure, le niveau de vie absolu des
retraités devrait cependant continuer de progresser
". Certes,
ce constat n'est pas discutable : même dans l'hypothèse
où le rapport entre pension moyenne et salaire moyen diminuerait, le
pouvoir d'achat moyen des retraités
augmenterait
, grâce aux
gains de productivité
qui suffisent à assurer aux
retraités de 2040 des pensions supérieures à celles de
leurs aînés, sans augmentation des cotisations et malgré le
choc démographique. Il était absolument nécessaire que le
rapport le rappelât. Mais cette phrase, venant juste après celle
sur l'hypothèse d'une division par deux du niveau de vie relatif des
retraités, peut donner au lecteur le sentiment que le choix d'une forte
baisse du niveau de vie relatif des retraités, serait finalement le plus
indolore.
Peut-être eût-il été préférable
qu'à cet endroit le rapport indiquât, comme il le fait d'ailleurs
dans l'introduction (page 14, 3°), que
quel que soit l'arbitrage qui
sera opéré
entre niveau de vie des actifs et niveau de vie
des retraités,
tant le pouvoir d'achat des actifs que celui des
retraités augmenteront dans l'avenir
.
5.
Ceci peut être illustré par le calcul
suivant
67(
*
)
: selon les
experts de l'OFCE, si le taux de cotisation nécessaire à
l'équilibre global des régimes de retraite doit être
multiplié par 1,55, il devrait augmenter de 8,5 points
68(
*
)
, et le taux global de cotisations
devrait augmenter de 6 points.
Compte tenu d'une augmentation de la productivité et du salaire par
tête de 1,7 % par an, si cette hausse des cotisations était
intégralement assumée par les salariés, le
pouvoir
d'achat du salaire net
serait
multiplié par 1,8
à
l'horizon 2040. Autrement dit, la stabilité du rapport entre pension
moyenne et salaire net serait
compatible
avec une augmentation de
80 % du pouvoir d'achat du salaire net en 40 ans.
6.
Dépassant cette présentation macroéconomique
globale, le rapport de la Commission de concertation fournit les
résultats de projections à long terme des charges de pensions sur
la base de la
réglementation actuelle
. Celle-ci ne permet pas une
stabilité du rapport entre pension moyenne et salaire net, en raison des
règles d'
indexation
des pensions désormais en vigueur.
Ces projections montrent que pour les régimes de retraite, les charges
de pensions représentent
12,1 % du PIB
en 1998
,
représenteraient
14,1 % du PIB en 2020
et
15,8 % du PIB
en 2040
à réglementation inchangée et dans un
scénario où le
taux de chômage
reviendrait à
6 %
.
L'essentiel de cette progression, qui commencerait dès 2007, aurait
lieu entre les années 2010 et 2030 : les charges de retraites
augmenteraient de près de 0,2 point du PIB chaque année au cours
de cette période.
Ces évolutions appellent trois observations ;
• L'évolution du
taux de chômage
n'aurait qu'une
incidence
relativement
secondaire
. Dans un scénario
où le taux de chômage se stabilise à 9 %, les charges
de retraites passent de 12,1 % du PIB en 1998 à 16,7 % en
2040. Si le taux de chômage revenait à 3 %, elles passeraient
de 12,1 % du PIB en 1998 à 15,1 % en 2040. Entre un taux de
chômage à 9 % et à 3 %, l'écart de la
charge des pensions à l'horizon 2040 n'est que de 1,6 point de PIB.
• Dans le scénario de retour au chômage à un taux
de 6 %, les économies réalisées sur l'indemnisation
du chômage et sur les prestations familiales (en raison de la baisse du
nombre de jeunes de moins de 20 ans au cas où la
fécondité se stabiliserait à 1,8 enfant par femme)
seraient de l'ordre de 1,7 point de PIB. La hausse du taux de
cotisation
nécessaire
à
l'équilibre
de
l'ensemble des régimes de retraite, de l'assurance-chômage et de
la branche famille ne serait plus de 7,4 points à l'horizon 2040,
mais de
4 points
69(
*
)
.
• L'accroissement prévisible de la charge des pensions ainsi mis
en évidence est important. Il faut observer cependant que celle-ci est
passée de 5 % du PIB à 12,1 % du PIB entre 1960 et
1998, soit une augmentation beaucoup plus considérable que celle qui est
projetée pour les quarante années à venir.
Le taux de
cotisation
d'équilibre a ainsi été
multiplié par
2,5
environ entre 1960 et 1998, permettant une
forte progression du pouvoir d'achat des retraités sans empêcher
celle du pouvoir d'achat des actifs.
On pourra toutefois objecter que l'augmentation des cotisations pour la
retraite (et des cotisations sociales en général) a pu être
un facteur de l'accroissement du chômage, ou encore qu'aujourd'hui elles
atteignent un tel niveau qu'il sera pour l'avenir beaucoup plus difficile de
prolonger cette évolution : ces arguments seront
développés plus loin.
7.
Que l'on ne s'y méprenne pas : en insistant sur les
enjeux macroéconomiques et en tentant de les clarifier, le propos de
votre rapporteur n'est pas de les minimiser. Il vise plutôt à
montrer que la question que pose le " choc " sur les retraites,
lié au vieillissement démographique, n'est pas tant de savoir si
l'économie française
pourra
y répondre - si l'on
s'en tient à l'évolution des niveaux de vie, la réponse
est sans aucun doute positive - mais
comment
elle y
répondra : quel compromis pourra être trouvé, et
accepté, entre augmentation des cotisations des actifs, baisse du taux
de remplacement des pensions et allongement de la durée de
cotisations ?