Mme la présidente. La parole est à Mme la ministre déléguée.
Mme Marie-Pierre Vedrenne, ministre déléguée auprès du ministre de l'intérieur. Madame la présidente, mesdames, messieurs les sénateurs, le débat sur la délinquance des mineurs que nous avons est à la hauteur des enjeux : exigeant et nécessaire. Nous parlons d'enfants, parfois très jeunes, abandonnés dans un parcours de violence, qui souvent les dépasse. La délinquance des mineurs touche à l'essentiel : à la protection de nos enfants, à la sécurité de nos concitoyens et à l'avenir de notre pacte républicain.
Face à cette délinquance, aucune réponse simple ne suffira. Il n'y a ni déni ni angélisme dans l'approche du Gouvernement. Vos interventions l'ont prouvé, le sujet de la délinquance des mineurs est résolument interministériel. La complexité de la question impose qu'une chaîne complète d'acteurs et de compétences soit mobilisée, alliant éducation, prévention et réponse judiciaire adaptée.
Les chiffres globaux montrent que la délinquance des mineurs est – vous l'avez indiqué – relativement stable, voire en légère baisse. Toutefois, il serait grave de s'en satisfaire. Ce qui frappe sur le terrain, comme en attestent les échanges avec les parents, les professeurs, les forces de sécurité, les procureurs de la République, les élus locaux et les bénévoles, c'est la gravité des faits, le rajeunissement des auteurs et des victimes, et la brutalisation des comportements.
Ce constat est valable dans tous les territoires. Si certains sont particulièrement exposés – vous avez eu raison de mentionner les spécificités des outre-mer –, aucun n'est épargné et aucun ne doit être oublié.
Les chiffres sont clairs : hausse très forte du nombre de mineurs impliqués dans des faits d'homicide, surreprésentation des jeunes dans les vols violents, explosion de violences sexuelles entre mineurs, banalisation du port d'armes blanches. Ce constat, nous devons y faire face collectivement.
À ceux qui demandent une réponse plus ferme, plus rapide et plus lisible, j'accorde que la fermeté est indispensable : l'impunité ne peut s'installer. Lorsqu'un mineur commet des faits graves, la réponse de l'État doit être immédiate, proportionnée et compréhensible. C'est une exigence pour assurer la protection des victimes, mais aussi un repère indispensable pour l'auteur lui-même, afin de permettre aux uns et aux autres de se reconstruire et d'envisager l'avenir.
À ceux qui soulignent à juste titre le risque de réponses uniquement répressives, je veux dire qu'ils ont raison sur ce point essentiel. On ne prévient pas durablement la délinquance des mineurs par la seule sanction. On ne répare pas une trajectoire brisée sans agir sur ses causes. Celles-ci sont connues et multiples : isolement, décrochage scolaire, emprise des réseaux sociaux, trafics, troubles de santé mentale et, trop souvent, défaillance de l'autorité parentale, celle-ci devant être le premier rempart contre la délinquance. Ces causes, parfois, se cumulent.
Aussi, la prévention est une politique de sécurité à part entière : elle est l'action en amont. C'est la troisième brique du continuum de sécurité, avec la lutte contre la criminalité et la sécurité du quotidien.
La nouvelle stratégie nationale de prévention de la délinquance que le Gouvernement prépare tirera les leçons des insuffisances passées. L'idée est née d'un travail de terrain mené avec les préfets, les maires, les acteurs associatifs et les professionnels.
Au travers de cette stratégie, nous assumerons des choix clairs : d'abord, le rétablissement de l'autorité, celle des parents, de l'école, du maire ; ensuite, l'adaptation de la prévention aux nouvelles formes de délinquance – cyberviolence, réseaux sociaux, armes blanches, trafics –, car on ne combat pas la délinquance d'aujourd'hui avec les outils d'hier ; enfin, la coordination et l'efficacité de l'action publique, en mettant fin à l'empilement des dispositifs, en donnant aux maires les moyens d'agir, et en formant et en soutenant les acteurs de terrain.
Je veux enfin rassurer ceux qui s'inquiètent du respect des libertés publiques. Il n'y a pas de prévention efficace sans État de droit. La fermeté que le Gouvernement défend est une fermeté respectueuse des droits, républicaine, encadrée et proportionnée.
La délinquance des mineurs n'est pas une fatalité. La lutte contre ce phénomène exige du temps, de la constance et une vision à long terme. C'est un investissement pour la sécurité et pour la société de demain. Le Gouvernement continuera à travailler avec le Sénat, dans un esprit de dialogue et de responsabilité, sur les textes à examiner – certains ont été mentionnés –, avec une conviction simple : prévenir d'abord, sanctionner quand il le faut, accompagner toujours. (M. Marc Laménie applaudit.)
Conclusion du débat
Mme la présidente. En conclusion du débat, la parole est à Mme Agnès Canayer, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC.)
Mme Agnès Canayer, pour le groupe Les Républicains. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, il me revient la lourde et complexe tâche de conclure un débat interactif qui n'a pas été vraiment interactif (Sourires.) et au cours duquel chacun a présenté ses positions sur ce sujet éminemment important, qui a déjà occupé un certain nombre d'heures de débats au Sénat : la délinquance des mineurs.
La délinquance des mineurs est avant tout, nous l'avons tous dit, un échec éducatif. Cet échec devient sociétal dès lors qu'il y a récidive. Malheureusement, le taux de récidive des jeunes, notamment des mineurs, est bien plus élevé que celui du reste de la population : il atteint 80 % chez les jeunes de moins de 25 ans sortant de prison. Ce chiffre prouve l'échec total de notre système pénal dans sa tentative de donner aux enfants une chance de sortir de la spirale de la délinquance.
Nos concitoyens attendent de la justice qu'elle sanctionne. Ainsi, 93 % des Français souhaitent un durcissement des peines pour les mineurs récidivistes. Cette attente doit être entendue. Le Sénat a largement travaillé sur ces questions, que ce soit lors de l'examen de la réforme du code de la justice pénale des mineurs ou via le rapport d'information de 2022 intitulé Prévenir la délinquance des mineurs : éviter la récidive, rédigé notamment par Bernard Fialaire, Laurence Harribey et Muriel Jourda. Ce rapport d'information a démontré que la délinquance des mineurs est un phénomène pluriel, dont nous avons une connaissance encore très imparfaite.
Nous savons tout de même – sur ce point, il y a consensus – que légiférer au coup par coup, sans attendre la bonne application des réformes, ne permettra pas d'endiguer le problème. Les difficultés récurrentes de la justice des mineurs sont connues, mais les solutions sont souvent inadaptées à ces situations. Nombre de juges des enfants, que nous rencontrons régulièrement, nous disent passer beaucoup de temps à gérer quelques situations complexes de multirécidivistes, pour lesquels peu de solutions existent et dont la réinsertion est malheureusement souvent précaire.
La réforme du code de la justice pénale des mineurs a permis de rapprocher la tenue de l'audience de culpabilité de la commission des faits, réduisant évidemment le délai entre l'acte et la réponse judiciaire. C'est une avancée ; la justice des mineurs doit être rapide, visible et compréhensible pour le délinquant, et il faut juger le mineur, non le majeur, car le temps du mineur ne sera jamais celui de l'adulte, cela a été largement rappelé.
J'en viens à l'enfermement dans des lieux spécifiques. La fermeture des centres éducatifs fermés, trop chers et trop peu efficaces, annoncée par le garde des sceaux soulève de nombreuses difficultés. Nous prenons acte de cette décision, mais, si l'enfermement ne peut être la seule solution, son absence ne saurait être une option.
La délinquance des mineurs est un phénomène complexe, souvent lié au décrochage scolaire, à des carences éducatives et familiales, ou encore à des troubles psychologiques. Près de la moitié des mineurs délinquants sont suivis par la protection de l'enfance et 72 % d'entre eux ont connu une déscolarisation prolongée. Ces chiffres montrent que la réponse pénale doit s'inscrire dans une logique de prévention et d'accompagnement, et non de seule répression.
La protection judiciaire de la jeunesse doit être un acteur clé, mais nous ses moyens sont insuffisants. Son rôle est trop souvent mal défini et la formation des éducateurs souvent en décalage par rapport à la réalité des besoins de terrain. Les difficultés récurrentes de la PJJ constituent à l'heure actuelle le maillon faible de la justice des mineurs.
À titre d'exemple – les magistrats pour enfants l'affirment –, les difficultés d'application de la mise à l'épreuve éducative, qui est prévue dans le code de la justice pénale des mineurs, fragilisent totalement la réponse pénale. L'équilibre global de la réforme en pâtit.
En matière de prévention, l'aide sociale à l'enfance est elle aussi un acteur clé. Elle doit agir en amont, auprès des familles. C'est un enjeu pour nous tous, car le cercle familial doit être intégré à notre action. La loi du 23 juin 2025 a réformé et renforcé la responsabilité pénale des parents au travers de stages de responsabilité parentale et d'amendes civiles. Ces mesures visent non pas à stigmatiser, mais à rappeler que l'éducation doit être une responsabilité partagée.
Madame la ministre, le Sénat s'était félicité en décembre dernier de l'augmentation des crédits de la mission « Justice ». Néanmoins, de nombreux juges des enfants nous font part de l'embolisation de leur cabinet et de leurs difficultés à assurer un suivi personnalisé de l'ensemble des situations. La question du nombre de magistrats et de greffiers se pose toujours. La Haute Assemblée attend des réponses à ce sujet, notamment lors du vote du budget au cours des semaines à venir,…
Mme Agnès Canayer. … conformément aux dispositions de la loi du 20 novembre 2023 d'orientation et de programmation du ministère de la justice (LOPJ).
Mme la présidente. Veuillez conclure, ma chère collègue.
Mme Agnès Canayer. Pour conclure, je dirais que notre réponse doit être à la fois ferme, patiente et responsable : fermeté pour sanctionner et protéger, patience pour éduquer et prévenir, responsabilité pour impliquer les familles. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)
Mme la présidente. Mes chers collègues, nous en avons terminé avec le débat sur la délinquance des mineurs.
L'ordre du jour de cet après-midi étant épuisé, nous allons maintenant interrompre nos travaux ; nous les reprendrons à vingt et une heures.
La séance est suspendue.
(La séance, suspendue à dix-neuf heures quinze,
est reprise à vingt et une heures, sous la présidence de Mme Sylvie Vermeillet.)
PRÉSIDENCE DE Mme Sylvie Vermeillet
vice-présidente
Mme la présidente. La séance est reprise.
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Sécurité dans les musées
Débat organisé à la demande du groupe Les Républicains
Mme la présidente. L'ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande du groupe Les Républicains, sur la sécurité dans les musées.
Je vous rappelle que, dans ce débat, le Gouvernement aura la faculté, s'il le juge nécessaire, de prendre la parole immédiatement après chaque orateur pour une durée de deux minutes ; l'orateur disposera alors à son tour du droit de repartie, pour une minute.
Madame la ministre, vous pourrez donc, si vous le souhaitez, répondre après chaque orateur, une fois que celui-ci aura retrouvé une place dans l'hémicycle.
Dans le débat, la parole est à Mme Agnès Evren, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)
M. Adel Ziane. Bravo !
Mme Agnès Evren, pour le groupe Les Républicains. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, soutenir le patrimoine, c'est, comme l'affirmait André Malraux, donner à chaque Français « les clés du trésor ». Dans une société profondément fracturée, notamment par les inégalités sociales et territoriales, le patrimoine est plus que jamais un puissant moteur de cohésion, un dénominateur commun qui doit tous nous rassembler au nom de nos valeurs et de notre histoire partagée.
Le 19 octobre dernier, le Louvre était cambriolé. Les Français en ont été meurtris, mais ils ont aussi été indignés de constater que, à l'heure de la vidéoprotection, ce vol spectaculaire avait pu se produire en quelques minutes en plein jour et au cœur de Paris. Ce n'est pas un fait divers, ce n'est ni un accident ni une fatalité : c'est le symptôme d'un échec, celui de notre politique de protection du patrimoine.
Le Louvre accueille près de 9 millions de visiteurs par an, soit environ 30 000 par jour, alors qu'il a été conçu pour en accueillir moins de la moitié. Cette fréquentation, chiffre souvent brandi comme un succès, est en réalité le cœur du problème. Depuis des années, on fait un choix stratégique : faire prévaloir la fréquentation par rapport à la protection, le chiffre par rapport à la sécurité. De fait, la sécurité est passée après : après les expositions temporaires, après les acquisitions, après l'augmentation constante de la fréquentation.
Madame la ministre, je veux saluer votre réactivité, l'enquête administrative qui a été diligentée, la mobilisation des préfets, la constitution d'un fonds de sûreté et la désignation de Philippe Jost pour une mission de réorganisation en profondeur du musée. Ces mesures étaient urgentes et nécessaires. Les alertes existaient, mais elles ont été ignorées. Le Louvre n'a pas été cambriolé faute d'alerte, il l'a été faute de hiérarchisation des décisions au sein de la gouvernance. À ce niveau de responsabilité, évoquer sa démission sans la formaliser, c'est reconnaître l'échec sans en tirer pleinement les conséquences…
Cet enchaînement inédit de défaillances systémiques doit servir d'exemple, car le Louvre n'est pas un cas isolé. La France compte plus de 1 200 musées, qui accueillent 73 millions de visiteurs dans des bâtiments souvent classés historiques, disposant de dispositifs de sécurité généralement insuffisants. Chaque année, une vingtaine de vols sont recensés dans nos musées. Rien qu'entre septembre et octobre derniers, sept établissements culturels ont été cambriolés…
Nos musées sont ciblés, mais aussi nos églises. En 2025, près de 600 vols d'objets liturgiques ont été signalés, soit 11 % de plus qu'en 2024. En Ille-et-Vilaine, un voleur a découpé à la meuleuse la boîte contenant les dons des fidèles. En Provence, une cloche du XVIIIe siècle a disparu. Dans le Morbihan, une église a été cambriolée deux fois en un mois.
La multiplication des circuits de revente serait à l'origine de la hausse des vols. En France, un vol de bien culturel survient en moyenne toutes les sept heures. Le trafic de biens culturels est un marché mondialisé et lucratif. Les services de renseignement confirment que les atteintes se multiplient dans nos musées, mais aussi dans nos églises et nos chapelles. Nous faisons face à un phénomène chronique et systémique.
Au-delà des responsabilités individuelles au Louvre, il existe une responsabilité collective. C'est l'ensemble de notre politique de sécurité des musées et des lieux patrimoniaux qui doit être repensé : il faut changer d'approche et de paradigme. Pendant longtemps, la sécurité muséale – faut-il le redire ? – reposait sur un modèle simple : dissuasion humaine, surveillance statique, confiance dans le caractère sacré du lieu. Ce modèle est désormais dépassé. Les menaces ont changé de nature, mais nous continuons trop souvent à y répondre avec des moyens conçus pour un autre temps. Les agents sont insuffisamment formés aux nouveaux risques et rarement associés à une stratégie globale de sécurité.
Le groupe Les Républicains – Max Brisson vous en fera part dans sa conclusion – estime qu'il faut bâtir une véritable politique nationale de sécurité et de sûreté pour nos musées, fondée sur quelques principes clairs : la transmission obligatoire et sécurisée des audits et cartographies des risques, la clarification des responsabilités entre direction, services et tutelle, la sanctuarisation des crédits consacrés à la sûreté, une formation renforcée, obligatoire et continue des agents, ainsi que des procédures d'alerte et de réaction pour assurer une prévention efficace des intrusions et des vols.
Dans le cas précis du Louvre, il nous faut en outre consacrer les recettes de la licence de marque du Louvre Abu Dhabi à la sécurisation du musée. Jusqu'à présent, ces 207 millions d'euros ont uniquement servi à l'achat d'œuvres.
Enfin, madame la ministre, une question centrale demeure : comment financer la mise à niveau de l'entretien et la sécurisation de notre patrimoine ? Il y a urgence. Sur les 45 000 monuments historiques, 20 % sont en mauvais état et 5 % en péril. Sur 15 000 édifices religieux protégés, 4 000 sont actuellement menacés. Si nous n'agissons pas, c'est tout un pan de notre patrimoine, de notre culture et de notre histoire ancré dans nos territoires qui disparaîtra.
La Cour des comptes le martèle : nous devons être à la hauteur du mur d'investissement de 5 milliards d'euros pour restaurer nos musées et nos monuments historiques. L'effort à accomplir est nécessaire, mais colossal. L'État doit rester le garant des sites, mais il ne peut plus être le seul financeur. Il faut donc poser le débat, sans tabou, de la contribution directe des publics et des acteurs privés à la préservation de notre patrimoine.
Vous avez fait, madame la ministre, des propositions sur le financement du patrimoine religieux et des musées en préconisant la mise en place d'un droit d'entrée touristique pour la cathédrale Notre-Dame de Paris et d'une tarification différenciée pour les visiteurs non européens de certains monuments et musées.
Il faut bien entendu discuter de cette question avec les autorités religieuses et il ne s'agit nullement de faire payer l'entrée des fidèles dans un lieu de culte, mais, quand un monument comme Notre-Dame de Paris accueille des millions de visiteurs et bénéficie d'une attractivité mondiale, il est légitime de s'interroger sur des formes de participation financière ciblées, justes et transparentes. La gratuité intégrale et indifférenciée n'est pas toujours synonyme de justice ni d'efficacité.
Une tarification différenciée, notamment à destination des touristes internationaux, peut permettre de dégager des ressources directement fléchées vers la sécurité, la conservation et, bien sûr, la restauration. Les droits d'entrée ciblés, le mécénat et les partenariats privés et intelligents ne sont pas une privatisation du patrimoine ; ils sont une responsabilisation collective. Partout en Europe, cette approche fonctionne. À Barcelone, la Sagrada Familia est accessible par un billet payant tout en conservant un accès libre pour la prière.
Les Français n'ont pas vocation à payer seuls pour un patrimoine qui bénéficie au monde entier. Refuser ces leviers revient à accepter que la sécurité de nos œuvres dépende uniquement de budgets contraints, arbitrés chaque année et encore trop souvent sacrifiés. À terme, une partie de notre patrimoine serait condamnée.
Notre patrimoine national nous rend fiers. C'est ce qui fait que la France est la France, un grand pays, une grande histoire et une grande culture. Le protéger est non pas une option, mais un devoir que nous devons tous ensemble, collectivement, assumer, dès maintenant. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC. – Mme Marie-Claude Lermytte applaudit également.)
Mme la présidente. Dans la suite du débat, la parole est à M. Laurent Lafon. (M. Bernard Fialaire applaudit.)
M. Laurent Lafon. Madame la ministre, comme l'a rappelé Agnès Evren à l'instant, le vol survenu au musée du Louvre le 19 octobre dernier a été un choc. Il a touché un lieu emblématique, mais, surtout, il a mis en lumière une fragilité plus profonde, plus structurelle, qui dépasse largement le seul cas de ce grand établissement national.
Très rapidement, la commission de la culture du Sénat a engagé une série d'auditions. Nous l'avons fait sans concession, sans esprit de polémique, mais avec une conviction simple : comprendre pour éviter que cela ne se reproduise. Ces auditions nous conduisent aujourd'hui à dresser un constat clair et assez sévère : les infrastructures de sécurité n'étaient pas à la hauteur du patrimoine détenu par le Louvre, du fait d'un réseau obsolète de vidéosurveillance, de l'absence de vidéos périphériques, d'une gestion saturée des flux, d'une formation insuffisante du personnel de sécurité et même d'une organisation défaillante des postes de commandement et de sécurité.
Ce que le cas du Louvre révèle, ce n'est pas seulement une série de malchances ou un incident fortuit ; c'est un problème structurel. Trop souvent, en effet, la sécurité a été pensée comme un sujet annexe, une contrainte technique, un coût, parfois une variable d'ajustement, rarement comme une composante essentielle de la mission culturelle. La lenteur des responsables du Louvre à élaborer puis à mettre en œuvre le schéma directeur de sûreté montre bien qu'il y a toujours d'autres préoccupations, d'autres priorités. Nos travaux l'ont montré sans ambiguïté : les failles étaient connues, des alertes avaient été formulées, des recommandations existaient, mais elles n'ont pas été suivies d'effets. Cela pose une question de méthode, mais aussi de pilotage.
Cette situation est d'autant plus préoccupante lorsque l'on élargit la focale à l'ensemble des musées français. Si un établissement comme le Louvre a pu se trouver en difficulté, qu'en est-il des autres musées territoriaux, souvent installés dans des bâtiments anciens et disposant de moyens humains et financiers limités ? La sécurité du patrimoine ne peut dépendre de la seule capacité budgétaire des établissements ou des collectivités ; elle doit reposer sur un socle commun qui garantisse à chaque musée un niveau suffisant de protection, quelles que soient sa taille et sa localisation.
Madame la ministre, j'ai donc une question simple, mais exigeante : comment l'État entend-il passer durablement d'une logique de réaction à une logique de prévention et donner à cette ambition les moyens de sa crédibilité ?
Vous avez annoncé en octobre dernier la création d'un fonds de sûreté, qui n'a pas pu être doté des crédits requis lors de l'examen du projet de loi de finances pour 2026. Comment les financements nécessaires, que la commission de la culture du Sénat avait évalués à une trentaine de millions d'euros lors de la rédaction de son amendement au PLF, pourront-ils être dégagés ? Dès lors qu'ils le seront, comment seront-ils répartis entre les musées et les différents territoires ?
Mme la présidente. La parole est à Mme Marie-Claude Lermytte.
Mme Marie-Claude Lermytte. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, ce débat arrive après le braquage survenu au musée du Louvre, qui nous laisse tous encore un peu pantois.
Permettez-moi tout d'abord, madame la ministre, de saluer le travail remarquable des agents de sécurité et de l'ensemble du personnel du musée du Louvre, de la surveillance à la conservation, ainsi que celui des enquêteurs et des forces de police, dont la mobilisation a permis l'interpellation rapide de deux suspects dans les sept jours ayant suivi le braquage. Cette efficacité mérite d'être reconnue.
Malheureusement, cet évènement ne peut être considéré comme un fait isolé. En l'espace d'un mois et demi, cinq musées français ont été victimes de cambriolage, occasionnant des préjudices se chiffrant en millions d'euros, mais surtout des pertes inestimables pour notre patrimoine national et pour la connaissance scientifique. Je pense au musée Adrien Dubouché de Limoges, au musée du Président Jacques Chirac, à la collection des monnaies de la Maison des lumières à Langres et, enfin, au Muséum national d'histoire naturelle, une suspecte ayant été interpellée depuis le vol en possession d'or fondu. Tous ces évènements constituent autant de disparitions irréversibles pour la science.
Ces faits font écho à d'autres affaires marquantes, comme le vol du trésor du musée de Sens en 2016, dont nous ne connaissions même pas encore toute la valeur, ou la dispersion aux enchères des biens issus du château de Grignon. Chaque fois, c'est une part de notre histoire, de notre mémoire collective, qui disparaît.
Madame la ministre, la loi du 4 janvier 2002 relative aux musées de France a rendu obligatoire le récolement décennal des collections ; nous sommes en 2026. Ma première question sera donc volontairement simple et directe : le ministère de la culture dispose-t-il d'une vision exhaustive, consolidée et à jour de l'état réel des collections publiques et, en particulier, de celles du musée du Louvre ? Les résultats des récolements sont-ils effectivement transmis, centralisés et exploités à l'échelle nationale ou restent-ils dispersés dans les établissements, parfois conservés sur des outils fragiles, sans pilotage global ? Existe-t-il des mécanismes de contrôle effectif et, le cas échéant, des conséquences lorsque cette obligation légale n'est pas respectée ?
On ne peut pas lutter sérieusement contre les vols si l'on n'est pas en mesure d'identifier rapidement ce qui a disparu. Vous le savez, chaque commerçant est tenu de faire l'inventaire de ses stocks et chaque marchand d'art a l'obligation de tenir à jour son livre de police, sous peine de sanctions. Comment peut-on accepter que l'exigence soit moindre lorsqu'il s'agit du patrimoine de la Nation ?
Le récolement n'a jamais été conçu comme une simple formalité administrative. Il portait, dès l'origine, une ambition scientifique forte : mieux connaître les collections permanentes et les réserves, parfois mal identifiées, mal attribuées ou insuffisamment contextualisées. Il devait permettre d'améliorer la qualité de la connaissance, de renforcer la traçabilité des œuvres, de favoriser les réattributions scientifiques et de nourrir le travail de recherche comme celui de la médiation culturelle.
Plus largement, la politique scientifique des musées repose sur des obligations de déclaration, sur des moyens humains qualifiés et sur une capacité de suivi et d'évaluation à l'échelon national.
Madame la ministre, cela m'amène à vous interroger sur la continuité de l'État et de la transmission des informations stratégiques. Dans le cas du musée du Louvre, pourquoi la sécurité de la galerie Apollon n'avait-elle pas été renforcée auparavant ? Mme Laurence des Cars avait-elle toutes les données en main à la passation de pouvoir ? Je pense notamment au rapport de Van Cleef & Arpels de 2018.
Madame la ministre, la sécurité des musées ne peut plus être pensée uniquement en termes d'alarmes ou de vitrines. L'actualité, marquée par des enlèvements dans l'univers des cryptoactifs et par la flambée du cours de l'or, montre que les objets de petite taille, à forte valeur, facilement transportables et transformables, sont devenus des cibles privilégiées. L'ensemble de ces éléments déclenche toute une série d'interrogations, dont les réponses devront être apportées prochainement.
Quelles mesures concrètes sont aujourd'hui prises pour assurer la sécurité du personnel qui manipule, étudie et transporte ces œuvres, notre patrimoine commun ? Quelle formation spécifique les agents reçoivent-ils face aux risques d'intrusion, de chantage ou de cybermenaces ? Existe-t-il un suivi psychologique régulier pour le personnel exposé ou des dispositifs de prévention adaptés ? Des évaluations de vulnérabilité ou des enquêtes de moralité sont-elles prévues tout au long de la carrière, y compris après l'accès aux fonctions de conservateur ?
Ne faut-il pas engager une réflexion sur une analyse du risque par typologie d'objets, avec une classification interne des œuvres et une adaptation des moyens humains et techniques, afin de mieux anticiper les menaces contemporaines ? L'intelligence artificielle (IA) pourrait, à ce titre, être un outil efficace.
Nul doute que ces sujets continueront de vous mobiliser…