M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Annie Genevard, ministre de lagriculture, de lagro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire. Madame la sénatrice Pascale Gruny, permettez-moi tout d’abord de vous rassurer sur un point : lorsque vous dites que le Sénat fait d’excellents travaux, je le confirme ; lorsque vous ajoutez que vous n’êtes pas entendus, permettez-moi de le contester.

M. Jean-Claude Tissot. Certains sont entendus !…

Mme Annie Genevard, ministre. Depuis que je suis à la tête du ministère, chaque mois, au Conseil Agriculture et pêche, à Bruxelles ou à Luxembourg, je ne cesse, nous ne cessons – car nous ne sommes pas seuls – d’alerter sur la nécessité de disposer d’un budget.

Permettez-moi d’apporter quelques précisions sur ce sujet. La part sanctuarisée du budget est de 50,9 milliards d’euros. Dans votre calcul, il vous faut prendre en compte la part des crédits non alloués, soit 26 milliards d’euros pour la durée de la programmation. Certes, tous ces crédits ne seront pas intégralement affectés à l’agriculture, mais une part d’entre eux le sera.

Enfin, il faut y ajouter les crédits nationaux, à hauteur de 30 %, pour des politiques qui étaient jusqu’alors financées à 100 %. C’est là un vrai problème. Je vous le rappelle, le Premier ministre a pris l’engagement de sanctuariser le budget de la PAC à euros courants, mais pas forcément à euros constants.

M. Jean-François Rapin. C’est un gros problème !

M. Vincent Louault. Il existe depuis le début…

Mme Annie Genevard, ministre. C’est un problème qui existe depuis toujours, et qui n’est pas spécifique à la prochaine programmation.

M. le président. La parole est à Mme Pascale Gruny, pour la réplique.

Mme Pascale Gruny. Madame la ministre, je connais votre volonté, sincère. Mais nous portons la voix des agriculteurs. J’ai passé ma journée au salon de l’agriculture : la vérité, c’est qu’ils sont inquiets.

Vous avez beau préciser certains éléments, ils ont tellement le sentiment d’avoir été menés en bateau que, pour le dire sincèrement, ils en ont un peu assez. Vous avez parlé de lois d’urgence, mais ils ont le sentiment que, chaque jour, on enlève un peu de cette urgence. Les agriculteurs attendent beaucoup de nous, madame la ministre, et nous sommes là pour porter leur voix : ils en ont assez.

Je suis une Européenne convaincue. Mon père m’a toujours dit, alors qu’il se rendait en tracteur à Bruxelles pour manifester, que sans la politique agricole commune qui existait à l’époque, il n’aurait pas pu transmettre sa ferme à mon frère. Je tiens donc à la PAC, et j’y tiens aussi pour mon neveu qui reprend l’exploitation familiale depuis trois mois.

M. le président. La parole est à M. Bernard Buis. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE.)

M. Bernard Buis. Madame la ministre, l’Union européenne a perdu en lisibilité, elle s’est complexifiée et nos concitoyens s’interrogent aujourd’hui sur ce qu’elle fait. Une politique européenne est pourtant clairement identifiée comme telle : la politique agricole commune.

La PAC est née il y a une soixantaine d’années, dans une Europe qui en avait un besoin urgent afin d’assurer sa sécurité alimentaire. Il fallait produire davantage, produire vite, et, surtout, sécuriser les revenus des agriculteurs par l’encadrement des prix. Là où régnait l’incertitude, l’Europe assumait donc de guider le marché agricole. C’était une façon de dire aux agriculteurs que leur travail ne dépendrait pas, chaque semaine, d’une chute brutale des prix ou d’une crise soudaine.

Toutefois, les décennies passant, l’équilibre s’est déplacé. Sous l’effet des excédents, des arbitrages budgétaires et des règles du commerce mondial, la PAC a peu à peu abandonné une partie de ses outils de régulation.

Elle s’est recentrée sur les paiements directs et sur un accompagnement plus large des territoires, sur l’investissement et sur l’installation. Autrement dit, elle s’est rapprochée de ce que les exploitations constatent au quotidien, que ce soit dans leur trésorerie, dans leurs choix de production ou dans leur capacité à se projeter.

Aujourd’hui, la PAC s’appuie sur deux piliers, à savoir le fonds européen agricole de garantie (Feaga) et le fonds européen agricole pour le développement rural (Feader), lesquels sont dotés de montants considérables. Entre 2021 et 2027, pas moins de 387 milliards d’euros auront ainsi été consacrés à la PAC.

Rappelons que la France demeure la première bénéficiaire de cette politique, avec une enveloppe annuelle dépassant 9 milliards d’euros. Néanmoins, soyons lucides : si l’existence de la PAC n’est guère remise en cause, voire ne l’est pas du tout, son fonctionnement administratif lui vaut de nombreux reproches.

Permettez-moi de rappeler les trois principales critiques formulées à ce titre.

La première critique porte sur la complexité des démarches et sur l’angoisse que suscitent les retards de paiement. C’est précisément pour réduire les formalités, soutenir les agriculteurs, à commencer par les plus petits d’entre eux, et alléger les contraintes que, le 18 décembre 2025, le Conseil de l’Union européenne a donné son feu vert définitif à un texte de simplification de la PAC.

La deuxième critique a trait à l’inadaptation de certaines règles de conditionnalité, en particulier à propos des bonnes conditions agricoles et environnementales (BCAE). Je pense notamment à la BCAE 8, règle relative aux surfaces non productives, souvent réduite à tort à une « obligation de jachère ».

En 2024, la Commission européenne a permis des dérogations et la France a acté un assouplissement temporaire. Mais quand une règle est vécue comme mécanique, déconnectée des réalités agronomiques et économiques, elle produit deux effets indésirables : la défiance et le recours à l’exception permanente. Ce n’est souhaitable ni pour l’agriculteur ni pour l’environnement ; ce n’est pas davantage souhaitable pour l’administration.

La troisième et dernière critique a pour objet le caractère inéquitable de la répartition. La PAC est parfois perçue comme plus favorable aux structures les mieux dotées en foncier, le soutien demeurant en partie corrélé à la surface. En résulte un ressentiment lourd de conséquences politiques, surtout quand le revenu agricole se tend et que l’on peine à assurer le renouvellement des générations.

Mes chers collègues, les agriculteurs ont largement exprimé leur colère. Ce faisant, ils n’ont cessé de rappeler ces diverses critiques. Quand on réfléchit à ce que devrait être la PAC de demain, on constate que leurs demandes sont assez claires : simplifier les procédures, alléger la charge administrative et assouplir l’application de certaines règles.

Pour y parvenir, nous avons besoin d’une PAC plus agile, plus simple et réellement tournée vers la protection des revenus.

Nous avons besoin d’une PAC plus agile, parce que le XXIe siècle est d’ores et déjà celui des crises agricoles. La Commission européenne l’explique elle-même : après 2027, la PAC devra rester capable de soutenir le revenu et d’intervenir rapidement quand survient une crise.

Nous avons besoin d’une PAC plus simple, évidemment, car ce que les agriculteurs attendent, c’est un quotidien plus lisible. Ce sont donc des règles qui ne changent pas sans cesse, des démarches qui ne les détournent pas de leur métier et des contrôles qui restent à leur juste mesure.

Enfin, il y a la question des moyens.

Nos agriculteurs ont besoin de moyens qui arrivent vraiment et qui arrivent à temps.

Pour la PAC à venir, on évoque aujourd’hui un socle d’au moins 300 milliards d’euros, destiné à soutenir les revenus tout en faisant face aux différents aléas.

En matière agricole, le calendrier ne pardonne pas. Quand une trésorerie se tend, quand une crise frappe, on ne peut pas se contenter que les rouages budgétaires tournent à leur rythme habituel. C’est bien pourquoi, en janvier 2026, la présidente de la Commission européenne a proposé d’avancer l’accès à une enveloppe d’environ 45 milliards d’euros.

Si l’on ajoute aux 300 milliards d’euros que j’évoquais les 49 milliards d’euros d’aide au développement rural et les 45 milliards d’euros de déblocage anticipé, on atteint un total de 394 milliards d’euros, qui dépasse le budget de la PAC actuelle.

Toujours est-il que l’objectif est de pouvoir aider plus vite, dans un contexte de tensions commerciales et de négociations difficiles. Telle est bien notre exigence, mes chers collègues : nous demandons des montants lisibles, des dispositifs utilisables et une réponse qui arrive quand il est encore temps d’agir. Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement le « combien » : il faut aussi savoir comment, pour qui et avec quelle rapidité.

La future PAC devra, en conséquence, renouer avec ses origines pour être un gage de stabilité et non un motif d’incertitude permanent.

Si nous voulons que la PAC demeure un pilier de l’Union européenne, nous devons faire en sorte qu’elle devienne une politique identifiable, lisible et juste, dans l’intérêt de nos agriculteurs. (Applaudissements sur les travées des groupes RDSE et INDEP.)

M. le président. La parole est à M. Jean-Claude Tissot. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

M. Jean-Claude Tissot. Madame la ministre, alors que le salon de l’agriculture bat son plein, et à moins de deux ans de l’entrée en vigueur du nouveau budget pluriannuel, ce débat relatif à la future politique agricole commune est le bienvenu.

Parce qu’elle est historiquement la première des politiques communes de l’Union européenne, et parce qu’elle est aujourd’hui encore la plus importante d’entre elles, la PAC occupe une place à part dans l’écosystème européen. Bien sûr, le fait que la France en soit le premier État bénéficiaire explique, pour une large part, l’attention collective manifestée à ce titre.

La nouvelle architecture adoptée par la Commission européenne, fondant le deuxième pilier dans un ensemble plus vaste, nous fait craindre une dilution de l’enveloppe budgétaire de la PAC.

La Cour des comptes européenne alerte face à l’incertitude pesant sur le montant total de la future PAC : il semblerait que l’on se dirige vers une réduction des crédits alloués.

Madame la ministre, alors que les défis sont immenses et que les mécontentements se succèdent, comment comptez-vous vous assurer de la sanctuarisation du niveau de crédits pour la PAC de 2028 ? Où placez-vous le curseur dans les négociations ?

Ce débat nous offre, plus largement, l’occasion d’exprimer notre vision de la PAC et des objectifs qu’elle doit retenir.

Personne ne s’en étonnera : au sein du groupe socialiste, nous défendons une PAC forte, unifiée, en rupture avec la logique libérale qui la guide depuis les années 1990, laquelle alimente un système de rente.

Au regard des montants, une PAC réformée serait un formidable levier, qui permettrait d’engager une transition de nos modèles agricoles vers davantage de stabilité des revenus, de durabilité et de régulation des marchés.

À l’heure où l’on doit urgemment offrir des perspectives au monde agricole, plusieurs éléments nous paraissent indispensables dans le cadre de la future PAC.

Premièrement, il convient d’organiser une meilleure répartition des aides. Contrairement à une thèse populiste qui se répand dans l’opinion, ce ne sont ni les normes environnementales ni les normes sanitaires qui portent préjudice au revenu des agriculteurs. Ce sont plutôt les primes surfaciques et au volume qui, en créant un cercle vicieux, affaiblissent le monde paysan dans sa globalité.

Dès lors que l’on favorise le gigantisme, les petites et moyennes fermes subissent de plein fouet la crise. Or les grandes exploitations ne sont pas seulement celles qui reçoivent le plus d’aides : ce sont aussi celles qui nécessitent le moins d’actifs agricoles et qui utilisent le plus de pesticides. Par son fonctionnement actuel, la PAC, loin de corriger ces inégalités, accentue encore le phénomène. Il faut donc plafonner les aides et instaurer une stricte dégressivité.

Deuxièmement, il est nécessaire de renforcer la conditionnalité pour l’obtention des subventions de la PAC en suivant une logique de verdissement et de transition agroécologique. Le plan stratégique national, le fameux PSN, doit être l’occasion d’introduire ces critères d’éligibilité environnementaux.

Troisièmement, il convient de revenir sur la dérégulation des droits de production opérée lors des dernières programmations. Cette stratégie a entraîné une course au rendement et à la production, plongeant une partie du monde agricole dans la précarité.

Les filières aujourd’hui régulées – je pense aux appellations d’origine protégée (AOP) ainsi qu’aux indications géographiques protégées (IGP) – semblent capables de limiter par elles-mêmes les crises de surproduction tout en améliorant la qualité des produits et, in fine, d’assurer un juste partage de la valeur ajoutée.

À la lumière de ces constats, la question des prix d’intervention doit être réexaminée.

Les prix planchers fixés par les autorités européennes permettent de garantir un revenu minimum aux agriculteurs en stabilisant les marchés. S’ils existent toujours, ils ne couvrent que 50 % des coûts de production. En les revalorisant à hauteur de 70 %, voire de 80 %, on enverrait un signal fort de soutien aux filières. C’est dans le cadre du règlement portant organisation commune des marchés des produits agricoles, dit règlement OCM, qu’il est possible d’œuvrer en ce sens. Madame la ministre, quelle est la position du Gouvernement au sujet des prix d’intervention ?

De même, au titre du règlement OCM, il semble important d’évoquer la question des stocks stratégiques de produits agricoles.

Les plans nationaux de sécurité alimentaire visent à maintenir la disponibilité, l’accès et la sécurité des sources d’approvisionnement. Dans le contexte géopolitique international que nous connaissons, cette démarche semble relever du bon sens.

Les prix d’intervention, comme les stocks stratégiques, participent du renforcement de la souveraineté alimentaire européenne au sens premier du terme, à savoir le droit des peuples à une alimentation saine. Aussi, je souhaite connaître votre position à ce sujet : allez-vous soutenir la mise en place des stocks stratégiques ?

Bien d’autres sujets mériteraient notre attention, mais le temps qui m’est imparti ne me permet pas de les citer tous. Pour terminer, j’évoquerai simplement l’indemnité compensatoire des handicaps naturels (ICHN).

Ce soutien aux agriculteurs qui exploitent des surfaces agricoles situées en zone défavorisée nous semble indispensable. À nos yeux, il doit être pérennisé. J’espère que vous êtes également de cet avis, madame la ministre.

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Annie Genevard, ministre de lagriculture, de lagro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire. Monsieur le sénateur Tissot, à vous entendre, la France est le pays qui utilise le plus de pesticides…

M. Jean-Claude Tissot. Je parlais des plus grandes exploitations !

Mme Annie Genevard, ministre. Or, en la matière, notre pays est plutôt un champion de la surtransposition.

À ce titre, M. le Premier ministre vient de prendre un arrêté interdisant l’entrée sur le territoire national de produits traités avec cinq substances certes interdites dans l’Union européenne, mais possiblement toujours présentes dans les produits importés.

Vous avez évoqué les prix d’intervention. Comme vous le savez, le prix du lait baisse actuellement, ce qui est une immense source d’inquiétude pour nos producteurs laitiers.

Quelques pays de l’Union européenne ont effectivement demandé l’instauration de prix d’intervention. Cette politique n’a pas été mise en œuvre depuis fort longtemps, et pour cause, elle avait conduit à la constitution de stocks considérables – je pense notamment au beurre ; vous vous souvenez comme moi de cette époque.

De ce fait, l’Union européenne a opté pour la réserve de crise, dont l’enveloppe est évidemment contrainte – sauf erreur, nous parlons de 450 millions d’euros par an pour l’ensemble de l’Union.

Nous avons demandé la mise en œuvre de ce dispositif en faveur de la viticulture. Je dois rencontrer, demain, le commissaire Christophe Hansen à l’occasion de sa venue à Paris : j’espère que nous aurons de bonnes nouvelles au sujet des deux réserves de crise que j’ai demandées, pour les céréales et pour la viticulture.

Quant à l’ICHN, elle figure dans la maquette de la future PAC, et il me semble que c’est une très bonne chose.

M. le président. La parole est à M. Jean-Claude Tissot, pour la réplique.

M. Jean-Claude Tissot. Madame la ministre, j’ai pris bonne note de vos réponses, dont je tiens à vous remercier. Mais, compte tenu de vos dernières annonces, je reste malgré tout inquiet de l’avenir des exploitations de taille familiale.

Je le répète, la politique agricole, telle qu’elle est organisée aujourd’hui, tend à faire disparaître ces exploitations. Vous affirmez défendre une agriculture transmissible, mais les décisions que vous annoncez et celles que vous risquez de prendre tendent à démontrer l’inverse. (Mme la ministre proteste.) En ce sens, je ne peux qu’être déçu.

M. le président. La parole est à M. Gérard Lahellec.

M. Gérard Lahellec. Madame la ministre, comme le rappelle l’adage populaire, pour savoir où l’on va, il est toujours bon de se rappeler d’où l’on vient.

Créée en 1957 par le traité de Rome et mise en œuvre à partir de 1962, la PAC visait initialement à moderniser et à développer l’agriculture européenne par le contrôle des prix et la préférence communautaire.

Dès l’origine, ses missions furent d’assurer un niveau de vie équitable aux agriculteurs, de stabiliser les marchés, de garantir la sécurité des approvisionnements et de proposer des prix raisonnables aux consommateurs. Les réformes successives de la PAC y ont de facto ajouté les objectifs de respect de l’environnement, de sécurité sanitaire, de bien-être animal et de développement rural.

La PAC a ainsi fait l’objet de plusieurs réformes – on en a dénombré cinq, je le rappelle, entre 1992 et 2013 – entraînant le passage d’un système de soutien des prix agricoles à un système d’aides directes.

Il me semble nécessaire de récapituler ces évolutions successives.

Les agriculteurs bénéficiaient à l’origine d’aides indirectes, qui leur assuraient un prix minimum pour leur production en comblant la différence entre prix du marché et prix garanti.

En outre, la préférence communautaire protégeait le marché européen de la concurrence de produits importés, par un prélèvement agricole qui constituait une taxe douanière spécifique au secteur et qui a longtemps alimenté le budget européen.

Dans un contexte marqué par la libéralisation du commerce mondial, notamment dans le cadre des accords du Gatt (General Agreement on Tariffs and Trade), puis de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la Commission a de plus en plus relâché son contrôle des marchés. Elle est ainsi passée d’un système d’intervention fixant des prix publics à un système d’aides directes, premier pilier de la PAC.

En 1999, pour anticiper l’arrivée de produits à faibles coûts de production sur le marché unique du fait de l’élargissement prévu en 2004, l’Union européenne a poursuivi la diminution des prix garantis, qu’elle a compensée par une augmentation des aides directes.

Ainsi, petit à petit, on a déconnecté les aides de la production. C’est à cette époque qu’a émergé la notion de développement rural, par la création d’un second pilier de la PAC.

De fil en aiguille et de réforme en réforme, la PAC s’est coulée dans un moule de plus en plus libéral, en se soumettant aux objectifs fixés par une mondialisation de plus en plus affirmée des échanges. C’est une fois de plus à ce risque que nous sommes confrontés aujourd’hui, au titre du calendrier 2028-2034.

On nous parle d’un budget de 300 milliards d’euros, réduit à l’origine de 22 %, puis désormais, me dit-on, de 13 %. On semble manœuvrer en faveur d’une certaine renationalisation de la PAC – un précédent orateur l’a rappelé – tout en affaiblissant la structure dite à deux piliers, qui, à nos yeux, reste nécessaire.

Il se dit que le montant global pourrait être préservé grâce au redéploiement d’autres enveloppes, relevant par exemple des solidarités. Mais les mesures de rabotage ne sauraient en aucun cas répondre à la réalité de l’agriculture française ; il en est d’ailleurs de même des aides dégressives. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer les réalités agricoles de la Pologne et de la France.

En outre, les indicateurs de performance ou de résultats fixés dans le projet dont j’ai eu connaissance ne font aucune référence à la production agricole ou à la reconquête alimentaire. À ce stade, il s’agit uniquement d’indicateurs environnementaux, ce qui ne manquera pas d’alimenter encore un peu plus le clivage entre agriculture et écologie, qu’il faut absolument éviter.

Nous avons besoin d’une PAC forte, axée sur la régulation des marchés, la territorialisation des productions alimentaires, ainsi que le soutien aux fermes familiales, qui garantissent des revenus équitables et assurent le renouvellement des générations. Hélas ! nous en sommes loin.

Pourtant, la France n’est peut-être pas la plus mal placée pour infléchir la nouvelle politique agricole commune dans le sens que je viens d’indiquer. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K et sur des travées du groupe SER.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Annie Genevard, ministre de lagriculture, de lagro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire. Monsieur le sénateur Lahellec, je fais miens bon nombre des constats que vous avez dressés. Je tiens toutefois à revenir sur un point de votre intervention.

Vous évoquez une PAC de plus en plus libérale dans une économie de plus en plus mondialisée.

C’est un fait, la mondialisation économique ne cesse de s’accentuer – l’attrition de notre commerce extérieur est aussi la conséquence de cette évolution.

Je le dis à l’intention de M. Tissot, je suis profondément attachée à notre agriculture familiale – c’est le modèle qui domine dans le territoire où je vis –, mais ce système est aujourd’hui percuté par l’agriculture pratiquée en Europe du Nord, laquelle est de plus en plus intensive.

Ce n’est pas le modèle que j’appelle de mes vœux, mais on ne peut pas non plus rester sans réagir. C’est bien pourquoi j’ai évoqué la montée en puissance de notre compétitivité agricole.

Il ne s’agira en aucun cas d’une réponse universelle. On ne peut pas développer, en France, une agriculture comparable à celle que l’on pratique aux Pays-Bas ou en Pologne. Nous n’avons ni la même culture ni la même réalité géographique. Nous n’allons pas convertir d’un coup d’un seul l’agriculture française à ce modèle. Mais il n’est pas interdit de se demander si, ponctuellement, dans certaines filières ou dans certains endroits, on ne peut pas agrandir les exploitations.

J’y insiste, l’agrandissement systématique n’est pas du tout ma philosophie. Je le répète, je viens d’un territoire où les exploitations restent de taille familiale, même si elles ne se transmettent plus nécessairement de père en fils.

Néanmoins, nous devons nous doter d’une stratégie nous permettant de résister aux assauts d’une concurrence qui, à terme, peut nous fragiliser très gravement. Or il y va de la souveraineté et de la sécurité alimentaires de notre pays.

M. le président. La parole est à Mme Anne-Catherine Loisier. (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP.)

Mme Anne-Catherine Loisier. Madame la ministre, un agriculteur français sur cinq vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et la balance commerciale agricole de la France perd peu à peu ses excédents. Or nos proches voisins européens, qui relèvent pourtant eux aussi de la PAC, voient dans le même temps leurs excédents commerciaux agricoles exploser.

La France doit bel et bien s’interroger sur les raisons de la détérioration de son agriculture.

Aujourd’hui, deux priorités dominent le débat : d’une part, la compétitivité de l’agriculture française ; de l’autre, la souveraineté alimentaire. L’une et l’autre dépendent des montants qui seront effectivement attribués à la PAC, de l’engagement et de la traçabilité des fonds nationaux pour l’agriculture.

Sur ce point, nous comptons sur votre vigilance, madame la ministre, afin que Bercy ne vienne pas remettre en cause des arbitrages budgétaires déterminants pour l’avenir de l’agriculture française.

Nous serons forcément confrontés à des choix stratégiques, en particulier au choix de nos modèles agricoles – ce sujet vient d’être évoqué –, notamment pour les zones intermédiaires. Ces dernières représentent une grande partie de notre territoire et sont aujourd’hui en situation de grande fragilité.

Si la France est encore une grande puissance agricole, elle a néanmoins perdu des parts de marché à l’export ces vingt dernières années. Notre collègue Laurent Duplomb insiste sur ce point dans son rapport.

Les causes de cette situation sont identifiées : des coûts de production élevés, un empilement normatif dommageable, une décapitalisation en élevage et des retards d’investissement dans certains territoires.

La nouvelle PAC renforce les exigences environnementales via les écorégimes et laisse plus de flexibilité aux États membres. Il s’agit là d’une stratégie cohérente, mais – nous le savons – ce choix va entraîner des coûts d’adaptation supplémentaires. Nos agriculteurs sont-ils aujourd’hui en mesure de les assumer ?

Dans les zones les plus productives, ces coûts pourront certainement être absorbés. Dans les zones défavorisées, un certain nombre de dispositifs déjà évoqués, comme l’ICHN, viendront peut-être pallier les distorsions de concurrence ; du moins, nous l’espérons. En revanche, dans les zones intermédiaires, l’équation économique sera beaucoup plus compliquée à résoudre.

Dans ce grand axe central, qui se caractérise par un potentiel agronomique moyen, nos agriculteurs ne bénéficient ni des très hauts rendements des grandes plaines ni des compensations spécifiques aux zones de montagne. Les exploitations, souvent en polyculture-élevage, font face à des rendements irréguliers et à une forte exposition aux aléas climatiques. Leurs marges sont parmi les plus faibles du territoire national ; les surfaces y sont certes plus grandes, mais elles ne parviennent pas à compenser le manque de volume.

À ce stade, la réforme de la PAC n’a pas été pensée pour ces systèmes d’entre-deux. Le paiement redistributif favorise les plus petites structures, quand les grandes exploitations intensives, celles des terres à haut rendement, conservent un avantage compétitif.

Pourtant – vous l’avez dit, madame la ministre –, les zones intermédiaires jouent un rôle déterminant dans la production céréalière, le maintien de l’élevage bovin mixte ou encore la fertilité des sols, grâce aux rotations cultures-élevage.

Si ces territoires déclinent, l’élevage recule, les assolements se simplifient et la dépendance aux importations protéiques augmente. À terme, la France peut perdre énormément, non seulement en volumes exportables, mais aussi en capacités de production stratégique.

Dans le contexte d’une nouvelle PAC qui cherche à concilier verdissement et stabilité des revenus, les agriculteurs des zones intermédiaires sont confrontés à des surcoûts environnementaux non compensés, ainsi qu’à une baisse des rendements sans valorisation suffisante.

Cette situation décourage tout investissement. Elle risque d’accélérer une décapitalisation de l’élevage malheureusement déjà à l’œuvre, alors que l’Institut de l’élevage (Idele) vient d’annoncer que les importations de bœufs venus du Mercosur avaient augmenté de 16 % entre 2024 et 2025.

Cette concurrence n’est certainement pas de nature à aider les agriculteurs des zones intermédiaires. Le risque de décrochage progressif les préoccupe au plus haut point. Ils espèrent un soutien renforcé aux systèmes mixtes cultures-élevage, des investissements dans la gestion de l’eau, le développement des protéines végétales et une meilleure couverture des risques climatiques.

Nous avons besoin des zones intermédiaires, où l’on teste finalement en grandeur nature la cohérence entre transition écologique et souveraineté alimentaire.

Madame la ministre, que dites-vous aux agriculteurs des zones intermédiaires ?