M. le président. Acte est donné de la déclaration du Gouvernement.

Dans le débat, la parole est à M. Cédric Perrin, pour le groupe Les Républicains. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains et sur des travées du groupe UC. – Mme Mireille Jouve applaudit également.)

M. Cédric Perrin. En vous écoutant, monsieur le Premier ministre, j'ai cru que vous aviez changé d'avis et décidé de lancer, dès ce soir, le débat sur l'actualisation de la loi de programmation militaire qui doit avoir lieu dans quelques semaines au Sénat. Ce moment viendra ; le débat de ce soir porte sur la situation au Proche et Moyen-Orient.

Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, ce qui se joue dans cette région depuis le 28 février n'est pas un nouvel accès de fièvre ou une crise supplémentaire dans une région familière des convulsions les plus violentes.

Ce qui se joue, c'est une déflagration régionale d'une exceptionnelle gravité, un basculement potentiel aux répercussions d'ores et déjà planétaires.

Il faut toutefois l'admettre d'emblée : le cours des événements évolue avec une telle rapidité et dans une telle incertitude qu'il est à cette heure bien impossible d'en percevoir l'issue.

Il est possible, en revanche, d'en retracer les origines. C'est sans doute par là qu'il faut commencer, par cette vérité première qu'il convient d'affirmer : oui, la situation actuelle est avant tout imputable à la politique menée depuis un demi-siècle par la République islamique d'Iran.

N'oublions jamais ce qu'est cette dernière : un régime totalitaire, dont la violence s'exerce à l'extérieur, mais aussi et d'abord contre son propre peuple. Récemment, la répression sanglante du mouvement « Femme, vie, liberté » et celle, plus cruelle encore, des grandes manifestations du mois de janvier nous ont à nouveau éclairés sur la nature réelle d'un pouvoir fondé sur la peur, la brutalité et la soumission.

N'oublions pas non plus la matrice doctrinale de ce régime qui, depuis cinquante ans, prêche sans relâche la destruction d'Israël et la haine de l'Occident. Cette idéologie ne s'est jamais limitée à des proclamations, elle s'est traduite par des actions concrètes et persistantes : le développement de capacités balistiques de grande ampleur ; la poursuite d'un programme nucléaire à vocation militaire ; la structuration d'un réseau de « proxys » dans toute la région.

Hamas, Hezbollah, Houthis, milices chiites en Irak : tous forment un système cohérent et agissant ; un système organisé, financé et armé par l'Iran ; un système qui n'a cessé de conduire des attaques terroristes contre Israël et qui s'est finalement rendu coupable des atrocités du 7 octobre ; un système qui, de ce fait, a enclenché l'engrenage qui nous a conduits à la situation actuelle.

N'oublions pas, enfin, que la nature terroriste du régime iranien, que l'Europe vient enfin de reconnaître après des années d'atermoiements, ne se limite pas au Moyen-Orient. Elle se manifeste aussi sur notre continent, dans notre pays, par des dizaines d'attentats réussis ou déjoués depuis 1979.

Ce que nous ne devons jamais oublier, c'est que les mollahs iraniens, comme l'ensemble de la galaxie terroriste qu'ils contrôlent, ont du sang français sur les mains : celui de nos parachutistes assassinés dans l'attentat du Drakkar en 1983 ; celui de nos concitoyens morts dans l'attentat de la rue de Rennes en 1986 ; celui, il y a quelques jours à peine, de l'adjudant-chef Arnaud Frion, mort pour la France à Erbil, en Irak.

À sa famille et à ses frères d'armes blessés, je veux adresser mes pensées les plus fidèles et dire le soutien de la Nation tout entière, car le deuil des armées est toujours, en vérité, le deuil de la France elle-même.

À travers sa mémoire, c'est à l'ensemble de nos forces que je souhaite rendre hommage. De la Méditerranée orientale à la mer Rouge, du Levant au golfe Persique, elles sont aujourd'hui engagées sur des théâtres exposés et accomplissent leur mission avec un sens du devoir et un courage qui nous obligent.

C'est donc dans ce contexte d'une menace iranienne au long cours, devenue existentielle pour Israël avec le 7 octobre et l'accélération de la perspective nucléaire, que doit être analysée la guerre en cours.

Il est évident que celle-ci, à l'instar de celle des Douze Jours dont elle est le prolongement, se situe aux marges les plus reculées du droit international. Cela pose des questions légitimes, qu'il serait hasardeux de balayer d'un revers de main.

Cependant, force est également de constater que, depuis de nombreuses années, la communauté internationale a tenté, par des voies diplomatiques, juridiques ou économiques, de contenir la menace iranienne. Résolutions, négociations, accords successifs, sanctions, tous ces instruments ont été mobilisés ; aucun n'a permis de ramener réellement l'Iran vers une forme de normalisation ni n'a pu l'inciter à s'engager de bonne foi dans la construction d'un environnement régional plus apaisé. Là encore, ce constat doit être assumé, car il éclaire in fine le recours à la force armée.

Il faut également souligner un autre aspect tout à fait fondamental : les frappes israélo-américaines ont suscité un espoir considérable pour beaucoup, et avant tout pour la population iranienne elle-même.

Au mois de juin dernier, les bombardements conduits avec une redoutable efficacité par Israël, puis par les États-Unis, n'avaient pas seulement mis en évidence une large supériorité militaire. Ils avaient surtout révélé un incroyable niveau de pénétration de la société et du régime iraniens par les services de renseignement israéliens.

Au moment de l'élimination du Guide suprême, ce précédent a donc laissé entrevoir la mise en mouvement de possibles relais internes et la perspective d'une chute du régime non pas uniquement provoquée de l'extérieur, ce qui est toujours à considérer avec la plus grande réserve, mais essentiellement précipitée de l'intérieur.

Pendant un temps, cette hypothèse a paru crédible. Néanmoins, à mesure que les jours passent, elle semble s'étioler. Bien sûr, il convient de faire preuve de prudence. Le brouillard de la guerre est particulièrement dense et nous ne disposons que d'une vision très partielle des opérations menées.

Toutefois, pour l'heure, bien qu'il soit considérablement affaibli, le régime iranien démontre une forte capacité de résilience. Il conserve ses structures et resserre son emprise sur la population. Il garde sa capacité de riposte asymétrique et, dans une stratégie de guerre perlée plus économe en moyens, cherche autant à frapper qu'à durer.

Il maintient le blocage sélectif du détroit d'Ormuz – en réalité, un racket à grande échelle – et déplace ainsi le centre de gravité du conflit en lui conférant une dimension globale. Partout dans le monde, comme vous venez de le relever, monsieur le Premier ministre, les conséquences économiques sont déjà parfaitement tangibles. Demain, si le conflit devait durer, elles pourraient devenir catastrophiques.

Or, malgré leur évidente supériorité militaire, Israël et les États-Unis ne paraissent pas à ce stade en mesure de maîtriser et d'orienter réellement le cours des événements. Pour tout dire, l'administration américaine n'a aucune idée de leur point d'arrivée.

Et, en matière militaire, l'absence de cap stratégique se paie cher ! Elle se paie dans les alliances, dans les opinions, sur les marchés. Surtout, elle se paie sur le terrain, en vies humaines.

L'inquiétude, dès lors, monte d'un cran, car l'histoire contemporaine regorge d'interventions commencées dans l'illusion de la maîtrise et poursuivies dans les affres de l'improvisation. À chaque fois, on entre dans la guerre avec des certitudes, puis on y rencontre des déconvenues, avant de s'y enliser, enfin, avec des contradictions et des risques toujours plus grands d'escalade incontrôlée.

Dans ce contexte, la position de la France a été définie avec discernement ; nous en donnons acte à l'exécutif.

Si le combat contre le terrorisme et le totalitarisme islamiques est bel et bien le nôtre, il n'en demeure pas moins, en effet, que cette guerre n'est pas celle de la France, ni celle de l'Europe ou de l'Otan.

Elle ne l'est pas, d'une part, parce qu'elle a été décidée en dehors de tout cadre collectif, sans qu'aucune démarche d'information préalable ait même été entreprise. Or il n'est pas concevable pour notre pays de s'associer aujourd'hui à des opérations militaires dont il n'a eu à connaître ni la planification tactique ni la définition des objectifs.

Elle ne l'est pas, d'autre part, parce qu'une participation directe, dans les conditions actuelles, ne ferait que participer à l'élargissement du conflit, qu'ajouter au chaos et au danger ambiants, et qu'exposer nos forces dans un contexte que nous ne maîtrisons pas.

À l'évidence, pourtant, nous ne pouvons nous désintéresser de ce conflit qui engage nos intérêts, notre sécurité, nos alliances et, plus largement, la stabilité internationale.

Dès lors, si la France doit, à ce stade, mobiliser les instruments de sa puissance, c'est avant tout pour confirmer qu'elle est un acteur prévisible, capable d'agir avec constance ; un allié fiable, soucieux d'honorer ses engagements ; un allié solide, apte à protéger des partenaires qui, en l'occurrence, s'emploient pour l'instant à contenir le conflit plutôt qu'à l'étendre.

Dans un second temps, n'excluons pas que notre pays prenne toutes ses responsabilités internationales en matière de liberté de navigation, mais dans un cadre qui devra être concerté, agréé et, autant que possible, maîtrisé.

C'est dans cette capacité à conjuguer engagement et maîtrise que réside aujourd'hui notre devoir, comme notre valeur ajoutée. Et dans la grande recomposition géopolitique que cette guerre ne manquera pas d'engendrer au Moyen-Orient, c'est aussi par cette ligne de conduite que la France pourra espérer retrouver dans cette région du monde un peu de l'influence qu'elle y exerçait auparavant.

Et puis, bien sûr, il y a le Liban, éternelle victime collatérale des conflits qui traversent la région. À nouveau, il se retrouve emporté dans la tourmente. Dans cette épreuve, il tourne naturellement son regard vers notre pays.

Là aussi, soyons clairs : en ouvrant un nouveau front contre Israël, le Hezbollah porte la responsabilité première de ce nouveau drame libanais. De la même manière que le Hamas a trahi le peuple gazaoui en l'entraînant sciemment vers l'abîme, le Hezbollah a, une nouvelle fois, trahi le peuple libanais.

Constatons par ailleurs que, malgré les résolutions des Nations unies, malgré la présence indispensable de la Finul, malgré les cessez-le-feu et les engagements pris, le Hezbollah n'a jamais eu la moindre intention de désarmer, de se conformer à un cadre étatique ou de cesser de menacer Israël. Il n'a, en réalité, jamais eu d'autre intention que de servir les intérêts du seul maître qu'il connaisse : le régime de Téhéran.

Mais il faut également rappeler que le peuple libanais n'est pas le Hezbollah. Il aspire à autre chose : à exercer sa souveraineté, à garantir sa sécurité, à renouer avec la prospérité. Il aspire à une normalité retrouvée et exprime désormais sans ambiguïté sa volonté de tourner la page du Hezbollah.

Cette aspiration est une opportunité, qui est fragile, mais réelle, une opportunité que le gouvernement israélien, le moment venu, ne devra surtout pas faire l'erreur d'ignorer, car rien ne serait pire que de franchir la mince frontière qui sépare le courage d'affronter ses ennemis de l'hubris qui viserait une domination militaire sans lendemain politique et qui condamnerait à un état de guerre permanent.

Dès lors, la France est dans son rôle lorsqu'elle cherche à établir des canaux de communication et à poser les termes d'une discussion future. Toutefois, il faut le dire avec lucidité, rien n'adviendra tant que l'État libanais demeurera privé des moyens nécessaires pour en finir avec l'emprise du Hezbollah, restaurer son autorité et présenter des garanties de sécurité crédibles à Israël.

Enfin, si notre pays a un rôle à jouer dans ce conflit, il a aussi des enseignements à en tirer.

Le premier, c'est que l'Atlantique continue manifestement de s'élargir chaque jour un peu plus et qu'il est indispensable pour les Européens d'accélérer leur adaptation face à cette nouvelle réalité.

Le second, c'est que nos moyens militaires, eux aussi, doivent accélérer leur mue : si les événements confirment l'importance de notre loi de programmation militaire, ils en illustrent aussi les limites.

En effet, l'accent mis sur la cohérence de nos armées leur permet aujourd'hui de faire ce qu'aucun autre pays européen n'est capable de réaliser, à savoir déployer rapidement des moyens navals et aériens robustes et opérationnels et, dès lors, faire valoir une véritable autonomie d'action.

Mais, dans le même temps, 80 % de notre flotte hauturière est aujourd'hui mobilisée en complément de notre unique porte-avions, ce qui dégarnit considérablement ses autres théâtres de déploiement.

Dans le même temps encore, le stock de missiles antiaériens de nos Rafale fond comme neige au soleil.

Dans le même temps toujours, notre capacité à défendre nos soldats, nos emprises et, plus largement, notre territoire face aux attaques de drones et de missiles apparaît largement perfectible.

Tout cela rappelle une évidence que nous ne connaissons que trop bien : la France est un pays militairement capable, mais dont les moyens sont trop limités. Certes, la cohérence est indispensable, mais la masse est fondamentale : nous n'avions cessé de vous le dire en 2023, monsieur le Premier ministre !

Nous prenons évidemment acte de votre souhait de créer la plateforme France Munitions. Toutefois, monsieur le Premier ministre, madame la ministre des armées, prenons juste un instant pour imaginer où en seraient aujourd'hui nos stocks de munitions si le Sénat avait été entendu en 2023, c'est-à-dire si nous avions réellement passé les commandes dont nous avions besoin !

Quant à la capacité d'innovation et d'adaptation, pour ce qui est des matériels comme des doctrines, elle s'avère plus que jamais incontournable.

L'actualisation prochaine de la loi de programmation militaire devra être l'occasion de s'engager plus avant sur ces axes. Soutenir nos armées, ce n'est pas seulement s'incliner lorsqu'un des leurs tombe au champ d'honneur : c'est avant tout leur donner les moyens de protéger, de durer et de vaincre ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains et sur des travées des groupes UC, RDSE, INDEP et RDPI.)

M. le président. La parole est à M. Mickaël Vallet, pour le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain. (Applaudissements sur les travées du groupe SER. – M. André Guiol applaudit également.)

M. Mickaël Vallet. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, une fois n'est pas coutume, je commencerai par citer le New York Times, journal de référence pour tout bon atlantiste qui se respecte. (M. Loïc Hervé s'esclaffe.)

Le 5 janvier, le New York Times, donc, a clairement tiré la sonnette d'alarme en confirmant une accélération du programme nucléaire iranien et la capacité de Téhéran à développer une bombe atomique en moins de cinq ans.

C'était le 5 janvier,… mais le 5 janvier 1995. (Sourires sur les travées des groupes SER et GEST.)

De son côté, le Time Magazine confirmait « le caractère extrêmement avancé » du programme nucléaire.

C'était en 2003 (Mêmes mouvements.), et les mensonges de 2003, nous les connaissons. Cette année-là, Colin Powell, une main sur le cœur et l'autre agitant une fiole d'anthrax, garantissait au monde l'existence d'armes chimiques en Irak.

Trump change d'avis et de but de guerre comme de cravate, mais, ce qui ne change pas depuis des décennies, c'est la capacité des États-Unis d'Amérique à se proclamer garants de la stabilité du monde en déclenchant des guerres illégales sur des fondements fallacieux. George W. Bush a montré la voie.

Rassurons-nous, ou inquiétions-nous, l'agressivité américaine n'est pas la seule constante des relations internationales.

Le caractère terroriste du régime iranien et de ses affidés, qui ne fait aucun doute, déçoit rarement lui aussi. Ne serait-ce que ces dernières années, nous avons assisté, le cœur lourd, au massacre d'un peuple par ses propres dirigeants, par dizaines de milliers depuis le début de l'année 2026, et ce après une répression déjà inédite par son ampleur contre les femmes qui ont montré à tous leurs compatriotes la voie de la résistance.

Les membres du groupe socialiste sont fiers d'avoir été à cet égard parmi les premiers à demander l'inscription du corps des gardiens de la révolution sur la liste européenne des organisations terroristes.

Une autre constante, depuis quelques années, est celle de l'expansionnisme israélien et de la disproportion de ses initiatives. Intensification de la colonisation et volonté d'annexion en Cisjordanie, massacres et contrôle de territoires à Gaza, répétition d'opérations de contrôle du Sud-Liban : autant de marques de l'hubris des gouvernements israéliens.

Monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les ministres, ce qui nous intéresse ce soir, c'est non pas la revue de presse des malheurs du monde, mais la position de la France, la réalité de ses marges de manœuvre et de sa capacité à peser sur les événements d'une région où sa voix a porté dans un passé encore récent au travers de ce que l'on a appelé « la politique arabe de la France ».

La France n'a pas voulu cette guerre. Ceux qui respectent le droit international n'ont pas voulu cette guerre. Ceux qui l'ont voulue peinent à la justifier. En effet, comment la justifier ?

Par l'effondrement du régime ? Outre le fait que l'Histoire nous a appris que les peuples n'aimaient pas les missionnaires en armes, le cas d'espèce du régime iranien semble infirmer cette possibilité à court terme.

Par l'assurance de l'anéantissement des capacités militaires du régime ? Quels services de renseignement peuvent aujourd'hui le garantir ? Si ce sont les mêmes que ceux qui avaient proclamé le désarmement effectif du Hezbollah il y a quelques mois, nous sommes autorisés à douter.

En garantissant que l'Iran n'atteindra pas son objectif nucléaire militaire, capacité de projection comprise ? Les déclarations des hauts gradés récemment démissionnaires aux États-Unis ont infirmé l'imminence du danger.

D'ailleurs, monsieur le Premier ministre, de quelles informations disposez-vous quant à la réalité des capacités de charges nucléaires comme de projection du régime iranien ? C'est ma première question.

Si les guerres continuaient à être menées au nom du doute, comme les assassinats politiques au nom de l'efficacité militaire, le monde pourrait connaître un embrasement généralisé. Qu'aurait-on dit à l'époque si un dirigeant d'un pays arabe avait lancé une frappe, même chirurgicale, sur la maison de Colin Powell où se trouvait aussi sa famille ? D'ailleurs, quels résultats a eus l'assassinat du terroriste Nasrallah ?

Nous assistons à l'un de ces moments de l'Histoire où les gains de court terme privent les peuples de dirigeants et où manque la hauteur de vue nécessaire pour construire un long terme enviable. Personne ne rappelle que Trump est celui qui a mis fin à l'accord sur le nucléaire civil iranien. Par ailleurs, les mollahs sont de ceux qui choisissent de faire couler le sang de leurs compatriotes plutôt que de perdre leur pouvoir et Netanyahou sème les germes de la haine sur plusieurs générations plutôt que de chercher la stabilité et la paix par la prospérité de ses voisins – les accords d'Abraham sont très loin.

La guerre en Iran est illégale et menée en dehors du droit international : il est important de le dire, ce n'est pas seulement une guerre que nous n'avons pas voulue ou qui a été lancée sans concertation. Elle n'apportera ni la liberté aux Iraniens, ni la stabilité aux Libanais, ni la sécurité aux Israéliens et aux États-Uniens, comme le soulignent nombre d'experts. Nous vivons en effet un moment de bascule où même les formes illusoires de la règle de droit sont pulvérisées à coup de missiles Patriot par l'hubris de la puissance militaire.

Washington n'a jamais tiré la leçon d'Athènes dans la guerre du Péloponnèse. Imaginant un dialogue entre les habitants de l'île de Mélos et les Athéniens, Thucydide écrit que « la justice n'entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d'autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder ».

Les États-Unis ont déjà connu ce moment mélien – au Vietnam, en Irak, et même, récemment, au Venezuela –, cédant à la tentation de régler par la force et le coup d'État ce que le droit international ne permettait pas.

Il y a 2 400 ans, le peuple mélien a fini massacré par Athènes ; seuls les femmes et les enfants furent épargnés. Tel ne fut pas le cas des écoliers tués par la frappe américaine sur la ville de Minab ; tel ne fut pas le cas des 3 200 Iraniens tombés sous les bombes israélo-américaines ; tel ne fut pas le cas, au Liban, des 1 100 morts causées par des frappes israéliennes ; tel ne fut pas le cas des 1 000 morts en Cisjordanie depuis l'automne 2023. Aucun de ces morts ne conjurera l'horreur absolue du 7-Octobre.

L'Occident américanisé se veut civilisation, mais qu'y a-t-il de civilisé à faire passer la guerre pour un jeu vidéo ? Les publications sur le réseau social X de la Maison-Blanche assimilant les frappes à des jeux sportifs sur Nintendo – il suffit d'aller vérifier – ou celles qui couplent les images de la guerre à la musique de Star Wars, comme le fait l'armée israélienne dans sa communication grand public, sont indignes.

La guerre n'est ni un jeu vidéo ni un jeu d'enfant. Elle est, dans les quartiers sud de Beyrouth, le fracas des explosions qui terrorise les civils, contraints de respirer du phosphore blanc, parmi d'autres substances dont ils craignent la composition chimique.

La guerre illégale de Trump et de Netanyahou, c'est déjà la mort d'un soldat de la France, un soldat de trop. Nous nous joignons à l'hommage qui lui est rendu ce soir.

Si cette guerre n'a pas de but clairement affiché, si aucune victoire ne semble à portée de vue, si chaque jour le décompte des morts inutiles croît, alors pour qui et pour quoi cette guerre ?

Pas pour les peuples de la région, eux qui voient la mort en face à chaque bombardement.

Pas plus pour les peuples européens. Je ne parle pas des Français qui ont assisté à l'investiture de Trump et qui sont à l'abri ; je parle des Français qui n'ont d'autre choix que d'aller à la pompe pour pouvoir travailler, ceux-là mêmes qui ont pris de leur temps et sacrifié une partie de leur salaire pour occuper les ronds-points en 2018 – car ce sont les mêmes.

À qui bénéficie cette guerre ?

Pas à l'État, évidemment, vous l'avez dit, monsieur le Premier ministre – de tels délires complotistes ne sont fort heureusement pas les nôtres –, mais, comme en 2022, aux sociétés pétrolières et gazières et à leurs actionnaires.

Mme la ministre déléguée chargée de l'énergie a déclaré cet après-midi au Sénat que le contribuable devrait payer demain ce qu'il ne payait pas aujourd'hui. De quel contribuable parlons-nous ? Le capital a besoin qu'on lui torde le bras pour se montrer patriote. Ce n'est pas aux classes populaires de payer les pots cassés. Le Gouvernement y est-il prêt – et comment ? –, au-delà des mesures sectorielles et du dialogue avec les acteurs de l'énergie et les intermédiaires ? C'est ma deuxième question.

Quid de la France et de l'Europe dans tout cela ?

Au front commun qui s'est formé après l'agression russe de 2022 s'est substituée une cacophonie européenne. Je cherche la position commune des Européens que vous avez évoquée dans votre intervention, monsieur le Premier ministre.

La présidente de la Commission européenne se prend pour la cheffe d'orchestre qu'elle n'est pas. Le chancelier allemand soutient quant à lui la logique de l'attaque israélo-américaine ; la rectification apportée hier par le président allemand n'y change rien. Le chancelier n'a pas non plus repris le président américain lorsque celui-ci a proféré des menaces inadmissibles à l'encontre de Pedro Sanchez.

Monsieur le Premier ministre, j'aimerais connaître votre position sur ces déclarations, comme sur celles, beaucoup plus recevables, du président du gouvernement espagnol, qui, avec les outils dont il disposait, a marqué son opposition à une guerre illégale. Où se situe la France entre ces différentes options ? C'est ma troisième question.

Évidemment, nous saluons sincèrement la saisine du Conseil de sécurité de l'ONU par le président Macron, mais nous regrettons la timidité diplomatique de la France.

D'abord, ni le président Macron ni le Gouvernement n'ont condamné l'agression israélo-américaine. Constater qu'elle se fait en dehors du droit international ne suffit pas. Nous vous donnons l'occasion, ce soir, d'éclaircir cette position, de nommer les choses pour ce qu'elles sont et de la condamner. C'est ma quatrième question.

Ensuite, qu'est-ce qui retient la France d'imposer un rapport de force avec le gouvernement israélien ? La prudence diplomatique ne peut se confondre avec la naïveté.

Monsieur le Premier ministre, pourquoi nous contentons-nous de mesures sans effet, telles que des sanctions financières contre les colons violents et les ministres extrémistes du gouvernement israélien ? L'annexion de facto de la Cisjordanie, l'occupation du Sud-Liban, qui, comme l'a déclaré aujourd'hui António Guterres, risque de devenir un « nouveau Gaza », sont ordonnés par le Premier ministre Netanyahou lui-même, qui assume le risque d'épuration ethnique dans les territoires palestiniens colonisés.

Monsieur le ministre des affaires étrangères, à la suite de votre déplacement, vous avez déclaré que les autorités israéliennes vous avaient assuré qu'elles mettaient tout en œuvre pour préserver les populations et les infrastructures civiles au Liban. Comment les croire après ce qui s'est passé à Gaza et quand on sait que le ministre des finances et de la défense d'Israël Smotrich a promis de faire de Dahiyeh un nouveau Khan Younès, cette ville du sud de Gaza qui a été entièrement rasée ?

Comment dire notre refus de voir le Liban devenir une variable d'ajustement ? Quels moyens de pression envisagez-vous d'activer si le gouvernement israélien ne respectait pas son engagement, ce qui sera le cas ? C'est ma cinquième question.

Comme vous l'avez rappelé, monsieur le Premier ministre, récemment, le président Macron a déclaré que, « pour être libre dans ce monde, il fallait être craint et que, pour être craint, il fallait être puissant ». Ajoutons que, pour être puissant, il faut être crédible.

Monsieur le Premier ministre, la France n'est pas de ces nations qui oscillent entre la violence et le droit. La France est crédible dans l'arène mondiale quand elle parle aux peuples plutôt qu'aux empires et quand elle accorde ses paroles à ses principes. Dès lors, condamner fermement l'agression américaine et convaincre nos partenaires européens de faire de même participerait au repositionnement du continent européen sur la scène géopolitique.

Renouer un dialogue approfondi et constant avec le Sud, et pas seulement au moment le plus aigu de la crise, est l'une des conditions de notre crédibilité – nous l'avons déjà souligné lors de débats organisés en application de l'article 50-1 de la Constitution. Dans le cas d'espèce, nous avons besoin de l'Inde, du Brésil et de la Chine pour peser sur l'Iran et donner concrètement corps aux exhortations faites à Téhéran de reprendre le dialogue, ce qui est absolument nécessaire.

M. Jean-François Husson. Quel discours moralisateur…

M. Mickaël Vallet. Monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les ministres, après les droits de douane l'année dernière, le coup d'État au Venezuela et les menaces sur le Groenland, la guerre en Iran n'est pas la dernière de nos peines face à Trump. Il est enfin l'heure pour nos amis et partenaires européens de se déciller les yeux. Nous devons les y aider : qui d'autre que nous peut le faire, à part peut-être les Espagnols ? L'héritage gaullo-mitterrandien de la France nous permet d'être les plus à même de réagir à ce moment de bascule.

La naïveté serait létale, la renonciation aux principes, coupable. Le monde a besoin de la voix de la France.

Monsieur le Premier ministre, nous ne demandons qu'à vous entendre plus clairement que ce n'est le cas aujourd'hui. (Applaudissements sur les travées des groupes SER, GEST et RDSE. – MM. Marc Laménie et Pierre Ouzoulias applaudissent également.)