M. le président. La parole est à M. Olivier Cadic, pour le groupe Union Centriste. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)
M. Olivier Cadic. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, le Moyen-Orient traverse aujourd'hui l'une des périodes les plus graves de son histoire contemporaine.
Ce que nous vivons n'est pas une crise de plus : c'est un basculement stratégique.
Depuis le 28 février dernier, un conflit ouvert oppose désormais les États-Unis et Israël à l'Iran, marquant la fin de plusieurs décennies d'affrontements indirects.
Ce jour-là, des frappes coordonnées ont visé des installations militaires, stratégiques et nucléaires iraniennes.
L'Iran a immédiatement riposté par des attaques de missiles et de drones visant Israël, mais aussi des bases américaines et des pays alliés dans toute la région.
Nous sommes entrés dans une guerre d'escalade, une guerre régionale, une guerre qui menace désormais l'équilibre mondial.
Ce conflit ne surgit pas de nulle part. Il s'inscrit dans une rivalité ancienne, profondément enracinée.
Depuis la révolution islamique de 1979, le régime iranien a fait de l'hostilité à Israël un pilier de sa politique étrangère, tout en développant une stratégie d'influence régionale fondée sur des relais armés : le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les milices en Irak ou en Syrie, les Houtis au Yémen sont autant de leviers utilisés pour projeter une puissance indirecte.
À cette dimension idéologique s'ajoute une réalité stratégique majeure : le programme nucléaire iranien. Pour Israël et les États-Unis, celui-ci constitue une menace existentielle ; pour l'Iran, c'est un instrument de souveraineté et de puissance.
C'est cette combinaison idéologique, militaire et nucléaire qui a conduit à la rupture actuelle.
Aujourd'hui, ce conflit déborde largement ses protagonistes initiaux : le développement économique des pays du Golfe est menacé par l'Iran ; les frappes sur le Qatar le 19 mars dernier ont atteint 20 % de la production de gaz naturel liquéfié (GNL) de ce pays, qui représente, à lui seul, 20 % de la production mondiale ; les Émirats arabes unis ont été la cible de 40 % des frappes de l'Iran, à croire que ce pays est plus en guerre avec les pays du Golfe qu'il ne l'est avec Israël ou les États-Unis.
Le détroit d'Ormuz, par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial, est devenu un point de tension critique.
Les flux maritimes sont perturbés, les marchés énergétiques sont sous pression et le risque d'un choc économique mondial est réel.
Cette guerre ne se joue pas uniquement entre États. Elle se déploie via des acteurs non étatiques, au premier rang desquels se trouve le Hezbollah.
Au Liban, ce mouvement a pris la décision unilatérale d'entrer dans le conflit, entraînant le pays dans une guerre dont ni les autorités ni la population ne voulaient.
Le Premier ministre libanais Nawaf Salam l'a clairement affirmé : les opérations du Hezbollah sont aujourd'hui dirigées par les gardiens de la révolution iraniens.
Cela dit tout.
Cela dit la perte de souveraineté.
Cela dit la captation de l'État.
Cela dit l'impasse politique.
Je veux le dire avec force : le régime des mollahs mène depuis plus de quarante ans une stratégie de déstabilisation régionale, qui menace directement Israël, les monarchies du Golfe et la stabilité même du Liban.
Cette guerre en est aujourd'hui l'aboutissement. Ce constat est désormais confirmé par les faits.
Cette semaine encore, des réseaux liés au Hezbollah ont été démantelés au Koweït et aux Émirats arabes unis. Selon les autorités de ces pays, ils projetaient de mener des opérations visant à déstabiliser les régimes en place et à semer le chaos.
Cela démontre une réalité incontestable : le Hezbollah n'est pas un acteur libanais, il est un instrument de projection de la stratégie iranienne dans l'ensemble du Golfe.
M. Christian Cambon. Très bien !
M. Olivier Cadic. Ces équilibres géopolitiques cachent une réalité humaine.
Je veux parler de nos compatriotes, qui sont près de 400 000 dans la région. Aujourd'hui, ils vivent cette guerre au quotidien.
À tous ces Français, je veux dire ceci : la Nation ne vous oublie pas.
Je veux saluer ici l'engagement remarquable de nos équipes diplomatiques et consulaires, mobilisées sans relâche pour accompagner nos compatriotes dans cette crise.
Je veux saluer nos militaires mobilisés pour défendre les pays du Golfe face aux attaques iraniennes et engagés dans la Finul et rendre hommage à la mémoire de l'adjudant-chef Arnaud Frion, mort dans le nord de l'Irak, ainsi qu'à ses frères d'armes blessés lors de cette attaque.
Je salue également les efforts constants du Président de la République et du ministre de l'Europe et des affaires étrangères pour œuvrer en faveur de la désescalade et rechercher des solutions diplomatiques pour sortir du conflit. L'ambassadeur des Émirats arabes unis en France m'a indiqué ce soir que son pays remerciait profondément la France de son soutien et de sa protection.
« C'est une chose de voir la guerre à la télévision, c'en est une autre d'en être le témoin direct et de devoir agir pour répondre aux angoisses », m'a confié depuis Manama Rosiane Houngbo-Monteverde, conseillère des Français de l'étranger Bahreïn-Qatar.
Dans les Émirats arabes unis, nos compatriotes ont démontré une capacité d'organisation exemplaire. Je pense à l'initiative de Geoffroy Bunetel, administrateur de la chambre de commerce française pour les Émirats arabes unis, à l'origine du réseau Fr'entraide. Ce réseau rassemble plus de 2 000 membres reliés par WhatsApp, propose des solutions concrètes, offre une solidarité immédiate.
C'est cela aussi la France à l'étranger, bien loin de certaines images caricaturales d'influenceurs et d'une communauté en panique relayées parfois.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 1 % seulement de nos compatriotes ont décidé de partir définitivement ; 29 % sont partis temporairement et prévoient de revenir ; 70 % sont restés.
Je veux également évoquer tous nos compatriotes d'Asie et d'Océanie, aujourd'hui bloqués ou confrontés à une explosion du coût des billets, du fait de la désorganisation des hubs du Golfe.
En Iran, la situation est particulièrement préoccupante. Je salue l'engagement d'Anne-Sophie Français, qui les représente depuis le Pakistan. Hier encore, elle témoignait de l'isolement croissant dans lequel vivent nos compatriotes : communications limitées, difficultés d'accès aux soins, incertitude permanente.
Avec notre collègue Olivia Richard, présidente du groupe d'amitié France-Iran, nous pensons à eux, en particulier à Cécile Kohler et à Jacques Paris, qui vivent une nouvelle épreuve.
Nous pensons aussi au peuple iranien, qui subit depuis des décennies une répression systématique. Mon cher collègue Vallet, j'aurais aimé que vous parliez de ce régime capable de massacrer sa propre population et de faire en quelques semaines autant de victimes que la bataille de la Somme pendant la Première Guerre mondiale.
Mme Cécile Cukierman. Il l'a fait !
M. Rachid Temal. Ce n'est pas sérieux !
M. Mickaël Vallet. On vous repassera la bande !
M. Olivier Cadic. En ce qui concerne Israël, je veux relayer les mots d'Anne Baer, présidente du comité Israël des conseillers du commerce extérieur de la France : continuer à vivre malgré la menace. Elle incarne cette communauté française en Israël, engagée, innovante, profondément attachée aux valeurs de liberté et d'État de droit.
Au Liban, enfin, la situation est dramatique.
Je m'y suis rendu le mois dernier avec Nadia Chaaya, conseillère à l'Assemblée des Français l'étranger (AFE) pour le Moyen-Orient. Ensemble, nous avons rencontré le président de la République libanaise Joseph Aoun, ainsi que plusieurs ministres, mais aussi des responsables politiques engagés, comme Samy Gemayel ou Neemat Frem, mais encore les Forces libanaises conduites par Samir Geagea. Tous ont dit la même chose : l'armée libanaise doit avoir le monopole des armes. Le Hezbollah doit être désarmé.
Deux semaines plus tard, le Hezbollah décidait unilatéralement d'entrer en guerre. L'État libanais s'est trouvé pris de court, fragilisé, décrédibilisé ; ses responsables ont le sentiment d'avoir été dupés.
Je salue le courage du ministre de la justice Adel Nassar, qui a évoqué la possibilité d'engager des poursuites contre Naïm Kassem, le secrétaire général du Hezbollah. Par cette position, il ne se contente pas de poser un acte juridique : il s'affirme comme un véritable homme d'État, car il fait revenir la justice là où elle avait reculé. Il réaffirme que nul n'est au-dessus des lois. Surtout, il redonne espoir : espoir aux familles des victimes de l'explosion du port de Beyrouth, espoir aux déposants spoliés par les banques, espoir à tous ceux qui, au Liban, refusent la fatalité de l'impunité.
Je salue la fermeté du ministre des affaires étrangères Joe Raggi, qui a déclaré hier l'ambassadeur d'Iran au Liban persona non grata.
Au-delà de cette impasse politique, les méthodes du Hezbollah doivent être dénoncées avec la plus grande fermeté. Il n'est plus acceptable qu'il exerce un contrôle direct sur la couverture médiatique dans certaines zones du pays et porte une atteinte grave à la liberté d'informer.
Nous devons également dénoncer la cyberattaque contre la chaîne MTV, ainsi que les campagnes de menaces, de pressions et de harcèlement pour faire taire celles et ceux qui dénoncent ses dérives. Je le dis avec force : aucune cause ne peut justifier qu'un journaliste devienne une cible.
Monsieur le Premier Ministre, une question centrale demeure pour le Liban : n'y a-t-il pas une contradiction, dans notre politique, à appeler au respect de sa souveraineté et de son intégrité territoriale sans appeler à la dissolution du Hezbollah, qui est aux ordres des gardiens de la révolution d'Iran, une puissance étrangère ?
Que fait la France face au Hezbollah ? Quelle est sa stratégie ? Comment aider concrètement l'armée libanaise à rétablir l'autorité de l'État ?
Surtout, que ferons-nous lorsque le mandat de la Finul arrivera à échéance ? Nous ne pouvons nous contenter d'observer si nous revendiquons d'être une puissance.
Cette crise révèle aussi une réalité trop souvent ignorée : la force de notre diaspora.
Nos compatriotes ne fuient pas. Ils tiennent. Ils s'organisent. Ils s'entraident. Ils ne sont pas une faiblesse : ils sont une force.
À tous ceux qui vivent aujourd'hui dans l'inquiétude, je veux dire : la France est à vos côtés. (Applaudissements sur les travées des groupes UC, INDEP et RDPI, ainsi que sur des travées des groupes RDSE et Les Républicains.)
M. Christian Cambon. Très bien !
M. le président. La parole est à M. Claude Malhuret, pour le groupe Les Indépendants – République et Territoires. (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)
M. Claude Malhuret. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, en février 2022, un fou dangereux, ivre de grandeur, a allumé en Ukraine une mèche qui a fait exploser un baril de poudre et bouleversé l'ordre mondial. La guerre devait durer une semaine, elle entre dans sa cinquième année.
En février 2026 un autre fou dangereux a allumé au Proche-Orient une autre mèche qui remet de nouveau en cause l'équilibre international. La guerre devait elle aussi durer une semaine. Un mois plus tard, le monde entier se pose la question : que va-t-il se passer ? La réponse est simple, courte et précise : Dieu seul le sait. (Mme Cécile Cukierman s'exclame.)
Il y a un an, ici même, je comparais la présidence de Trump à la cour de Néron. Je me trompais, c'est la cour des Miracles (Sourires.) : un antivax, ancien héroïnomane, est ministre de la santé ; un climatosceptique, ministre de l'écologie ; un animateur télé alcoolique, ministre des armées ; une ancienne agente du Qatar, ministre de la justice ; une groupie de Poutine, ministre de la sécurité nationale.
Un proverbe turc dit : « Quand un clown s'installe dans un palais, il ne devient pas roi. C'est le palais qui devient un cirque. »
Cette fine équipe a décidé de créer un concurrent de l'ONU. Depuis que son Conseil de la paix existe, Trump a déclenché plus de frappes militaires que Biden durant tout son mandat. Chaque fois que l'affaire Epstein ressurgit, les bombes explosent quelque part dans le monde et font diversion.
Bombarder plus pour gagner plus. (Mêmes mouvements.)
Il n'y a pas un pays où Trump n'ait profité de la situation pour s'enrichir, sans jamais oublier sa famille : Boeing personnel offert par le Qatar, investissements dans tous les projets du Golfe où d'ailleurs, manipulation des cours de bourse dont bénéficient quelques initiés.
Un seul de ces conflits d'intérêts aurait provoqué ici une procédure immédiate de destitution. Mais nous ne sommes pas ici, nous sommes dans l'Amérique Maga (Make America Great Again) : la conduite des affaires publiques au service des intérêts privés.
Après les droits de douane, le Groenland, le lâchage de l'Ukraine, l'humiliation des alliés, l'aller-retour inefficace au Venezuela et tant d'autres, une nouvelle aventure insensée commence.
Que l'on me comprenne bien : je suis le dernier à me plaindre de la décapitation du régime des mollahs et le premier à réclamer la liberté pour le peuple iranien. Quelle est toutefois la stratégie pour y parvenir ? Les dégâts collatéraux, y compris pour les Iraniens, ont-ils été mesurés ? La réponse est la suivante : il n'y a pas de stratégie et les dégâts collatéraux sont passés par pertes et profits. C'est ce qui s'est produit lorsque Trump a appelé les Iraniens à descendre dans la rue pour les laisser ensuite se faire massacrer par les bassidjis.
Après le prétexte de la bombe atomique iranienne imminente, contredite par la directrice du renseignement national américain elle-même, puis l'argument du changement de régime, c'est Marco Rubio qui finalement crache le morceau : « Nous y sommes allés parce que nous avons suivi Nethanyahou. » En d'autres termes, « nous n'avons aucun objectif propre ».
Trump s'est assis sur les avertissements des rares qui ont eu le courage de lui dire ce qui allait à l'évidence se passer : le blocage du détroit d'Ormuz, l'extension de la guerre à tout le Proche-Orient, les contrecoups dans le monde entier.
Dans une dernière intox dont le seul but est de calmer le prix du pétrole et les bourses qui chutent, Trump annonce que des négociations sont en cours. Le président du Parlement iranien dément dans les heures qui suivent. C'est la première négociation internationale où l'une des parties découvre qu'elle négocie en regardant le journal télévisé. (Sourires.)
Les pétroliers sont bloqués dans le Golfe, les Émirats ferment leur espace aérien, les influenceurs sur la plage à Dubaï supplient qu'on vienne les rapatrier, les raffineries et les champs de pétrole sont en feu. Après avoir rassemblé la plus puissante armée du monde, échoué à gagner une guerre contre une puissance moyenne, fait exploser le prix du pétrole et du gaz et tenu des discours sans queue ni tête, le golfeur de Mar-a-Lago avoue sans honte être stupéfait par la riposte iranienne, pourtant parfaitement prévisible, et appelle à l'aide ses alliés qu'il insultait hier. Ceux-ci lui répondent : « Vous n'avez consulté personne, vous n'avez pas de plan et nous n'avons aucune raison de vous suivre à l'aveugle dans le brouillard. »
Trump, le seul éléphant au monde qui se promène avec son propre magasin de porcelaine (Sourires.), n'a plus le choix qu'entre deux solutions, aussi mauvaises l'une que l'autre : se retirer piteusement en prétextant, sans convaincre personne, avoir atteint ses objectifs, ou déclencher l'escalade avec les résultats connus d'avance depuis le Vietnam, l'Irak ou l'Afghanistan, à savoir l'enlisement et, à la fin, le départ honteux, laissant alors à l'époque le champ libre aux communistes,…
Mme Cécile Cukierman. Ça m'étonnait de ne pas l'avoir entendu plus tôt…
M. Claude Malhuret. … à Daech ou aux talibans.
Le problème de l'Europe, c'est qu'elle ne peut stopper un désastre avec de belles phrases en suppliant Israël et le Hezbollah de ranger leurs armes et en déclarant qu'Ormuz n'est pas notre guerre. C'est vrai, mais cela ne fait que souligner notre impuissance.
M. Mickaël Vallet. Exactement !
M. Claude Malhuret. À court terme, la position de la France est la bonne. Nous ne participons pas à une offensive sans but, sans stratégie et sans visibilité, mais nous tenons nos engagements internationaux en protégeant nos alliés dans le Golfe et en Méditerranée et en étant prêts à concourir à la libre navigation dans le détroit, car nous sommes le seul pays européen à avoir conservé des forces aéronavales opérationnelles. Cette position doit être soutenue.
Mais il faudra aussi que les Vingt-Sept commencent à résoudre leurs problèmes urgents et graves.
Les guerres en Ukraine et au Proche-Orient nous envoient un message simple et clair : nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. De Gaulle l'avait compris le premier voilà soixante ans. Son message a été oublié par les Européens.
M. Mickaël Vallet. Par la droite française !
M. Claude Malhuret. Il est plus que temps d'en tenir enfin compte.
L'Europe a devant elle trois défis majeurs : garantir sa propre sécurité, produire un système de décision efficace, et s'inscrire dans la grande révolution technologique, cognitive et financière du XXIe siècle. Sinon l'alternative sera simple : la vassalisation par nos alliés ou la soumission à nos ennemis.
L'objectif est de devenir une Europe puissance militaire, par un réarmement qui suppose une réindustrialisation et des investissements massifs, une Europe puissance politique avec, entre autres, l'extension des décisions à la majorité qualifiée et, enfin, de redevenir une Europe puissance économique et commerciale par la mise en œuvre des rapports Draghi et Letta.
Tout le monde le sait, mais peu de choses se passent. En 2022, on nous a dit que l'Europe entrait en économie de guerre. Quatre ans plus tard, les commandes ne sont pas à la hauteur. Le grand œuvre européen, le marché unique, reste loin des objectifs de 1993. En ce qui concerne la révolution technologique, nous sommes à des années-lumière de la mise en place des instruments financiers indispensables pour rattraper les États-Unis et la Chine.
La France occupe une place paradoxale dans cette problématique. Elle est le pays européen qui comprend le mieux la situation, le seul qui ait conservé une armée autre que symbolique et une force de dissuasion. Mais elle est aussi aujourd'hui, après quarante années de démagogie et de promesses intenables, en grande difficulté budgétaire.
Comme le disait John Adams, le deuxième président des États-Unis, « il y a deux façons […] d'asservir une nation : l'une est par les armes, l'autre par la dette ».
Malgré ces difficultés, vous nous avez annoncé, monsieur le Premier ministre, une augmentation sensible des budgets de la loi de programmation militaire et une actualisation de ses objectifs, après l'avoir déjà fait il y a trois ans. C'est un effort que je tiens à saluer, mais c'est aussi un défi. La campagne pour l'élection présidentielle commencera bientôt.
Mme Cécile Cukierman. Elle a déjà commencé !
M. Claude Malhuret. La démagogie des deux extrêmes, qui ne cesseront d'appeler à la gabegie financière et d'expliquer que l'on peut avoir le beurre et l'argent du beurre, fera peser sur les candidats raisonnables un terrible handicap. Pourtant, il est impératif de relever le double défi de notre sécurité et de la remise en ordre de nos dépenses publiques.
M. Jean-François Husson. Très bien !
M. Claude Malhuret. La question cruciale qui se pose aujourd'hui est la suivante : comment en convaincre nos concitoyens ? (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP et sur des travées des groupes RDSE et UC.)
M. le président. La parole est à Mme Nicole Duranton, pour le groupe Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants.
Mme Nicole Duranton. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, une guerre de plus, une guerre de trop, une guerre suspendue aux déclarations chaque jour fluctuantes de Donald Trump.
Le Proche et le Moyen-Orient sont de nouveau emportés dans une spirale de feu, de chaos et d'incertitude. Chacun le voit bien, derrière les discours martiaux, les postures de force et les démonstrations d'autorité, c'est toujours le même résultat qui se dessine : des États fragilisés, des peuples meurtris, des civils sacrifiés et un droit international un peu plus bafoué chaque jour.
Le monde d'hier n'est plus. L'Histoire se répète. Les puissances agissent seules, frappent seules, décident seules, et voudraient ensuite que les autres assument les conséquences de leurs choix.
Oui, il faut le dire clairement : cette guerre, la France ne l'a pas voulue, elle ne l'a pas choisie et elle n'a pas vocation à s'y laisser entraîner.
Ce qui est en jeu aujourd'hui, ce n'est pas seulement la sécurité d'une région déjà meurtrie : c'est aussi une certaine idée de l'ordre international, une certaine idée du rôle des alliés, une certaine idée de la souveraineté de la France.
Nous sommes les alliés des États-Unis. Mais un allié n'est pas un vassal, un allié n'est pas un figurant, un allié n'est pas un supplétif que l'on somme de suivre, au nom de décisions prises ailleurs, sans concertation, sans mandat, sans stratégie claire, et sous des prétextes dont chacun voit bien la fragilité.
Oui, il faut le dire avec gravité : Donald Trump et Benjamin Netanyahou ont pris seuls la décision de frapper l'Iran, au risque d'un embrasement régional majeur, sans concertation réelle avec leurs alliés, notamment au sein de l'Otan, et en faisant peser sur toute la région le prix de leurs décisions.
Cette méthode est dangereuse, irresponsable et conduit à une impasse. Car, à chaque fois que l'on prétend rétablir la paix par l'humiliation, le fait accompli ou la brutalité, on prépare surtout la guerre d'après.
La France doit donc tenir une ligne claire : une ligne de fermeté et de lucidité, mais surtout une ligne de sang-froid, de souveraineté et de désescalade. C'est tout le sens de la position du Président de la République et du Gouvernement.
Sur le détroit d'Ormuz, la France a raison. Elle a raison de rappeler que la liberté de navigation est un enjeu vital pour l'économie mondiale ; elle a raison de dire que la sécurité maritime doit être garantie ; elle a raison, aussi, de refuser de participer, dans les circonstances actuelles, à une opération offensive qui ferait de nous une partie prenante au conflit.
Là encore, notre ligne doit être nette : oui à la protection de la circulation maritime, non à l'entrée dans la guerre.
Le moment venu, lorsque la phase la plus violente du conflit sera passée, la France pourra prendre sa part dans un dispositif d'escorte défensif des navires civils. Mais elle ne doit pas se laisser embarquer dans une logique de confrontation directe qui ne ferait qu'aggraver la conflictualité de la zone.
Dans ce tableau tragique, je veux avoir un mot particulier pour le Liban, qui est notre pays ami. Un pays frère par l'Histoire, la langue, la culture et tant de liens humains, intellectuels et spirituels. Aujourd'hui, le drame libanais se déroule sous nos yeux.
Le Hezbollah a trop longtemps pris le Liban en otage. Il faut lutter contre ses logiques de milice, son emprise et sa déstabilisation permanente de l'État libanais. Mais on ne sauvera pas le Liban en écrasant les Libanais. On ne restaurera pas la souveraineté d'un pays à coup de frappes qui fauchent des milliers de civils. La souffrance d'un peuple ne peut jamais être reléguée au rang de dommage collatéral.
Au Liban, des familles entières sont brisées ; des enfants meurent ; des quartiers sont ravagés ; des civils paient le prix d'une guerre qu'ils n'ont pas choisie.
La France, fidèle à ce qu'elle est, doit tenir les deux exigences : le combat contre les forces de déstabilisation et la protection absolue des populations civiles.
Mes chers collègues, dans ces heures graves, nous devons également avoir une pensée pour ceux des nôtres qui ont payé le prix de cette déflagration régionale.
Le groupe RDPI se joint à l'hommage qui a été rendu à l'adjudant-chef Arnaud Frion, mort pour la France au Kurdistan irakien, ainsi qu'à ses frères d'armes blessés. Ils sont eux aussi les victimes collatérales d'une guerre que nous n'avons pas souhaitée. Ils servaient notre pays, ils servaient notre sécurité, ils servaient la stabilité d'une région minée par le terrorisme et les affrontements de puissances. Leur engagement nous oblige, leur sacrifice nous commande la dignité, la clarté et la responsabilité.
Responsabilité, justement : c'est aussi celle que nous avons à l'égard des Français. Car cette crise n'est pas lointaine. Elle n'est pas abstraite. Elle n'est pas seulement diplomatique ou militaire. Elle entre dans la vie quotidienne de nos compatriotes. Elle se voit à la pompe, notamment sur le prix du diesel. Elle se voit dans les factures des transporteurs, dans les charges des artisans, des agriculteurs, des pêcheurs, dans l'équilibre déjà précaire de nombreuses entreprises.
Quand le Moyen-Orient s'embrase, ce sont aussi les Français qui paient. Le blocage du détroit d'Ormuz, les tensions sur le pétrole, les incertitudes sur les approvisionnements, tout cela se répercute immédiatement sur notre économie. Derrière les courbes du prix du baril, il y a des réalités très concrètes : le salarié qui prend sa voiture pour aller travailler, l'infirmière libérale qui sillonne son canton, l'agriculteur qui remplit le réservoir de son tracteur, le transporteur qui voit ses marges s'effondrer, la petite entreprise qui ne peut plus absorber les hausses.
Le premier front intérieur de cette guerre, c'est le pouvoir d'achat.
Voilà pourquoi il faut soutenir la ligne du Gouvernement : agir pour stabiliser les marchés, surveiller les marges, protéger les acteurs économiques, amortir autant que possible les chocs pour les Français sans tomber dans une distribution déraisonnable d'un argent public que nous n'avons plus.
Voilà pourquoi il faut aussi rappeler que notre indépendance énergétique grâce à notre parc nucléaire est non pas un argument politique ou technocratique, mais un bouclier réel, très concret, pour notre souveraineté.
Mes chers collègues, face au vacarme des armes, il faut retrouver le chemin de la diplomatie.
La diplomatie n'est ni la faiblesse, ni l'effacement, ni la naïveté. La diplomatie, c'est le courage des nations qui refusent la fatalité. C'est la volonté de parler quand tout pousse à frapper. C'est la détermination à rouvrir un horizon politique quand d'autres ne proposent que l'escalade.
Il faut être ferme, lucide et courageux. Courageux pour dire non à l'embrasement régional, aux logiques de guerre sans fin et aux pressions extérieures, d'où qu'elles viennent. Et courageux, surtout, pour redonner sa chance à la désescalade, à la négociation, à la diplomatie.
Telle doit être la voix de la France. Une voix fidèle à ses alliances, mais libre. Une voix fidèle à ses principes, mais lucide. Une voix fidèle à ses intérêts, mais profondément attachée au droit, à la paix et à la protection des peuples.
Dans cette crise, la France ne doit être ni spectatrice ni suiveuse. Elle doit être elle-même : forte, souveraine et fidèle à sa vocation, celle d'une puissance d'équilibre, d'une puissance de paix, d'une puissance qui protège. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI. – M. Bernard Fialaire applaudit également.)
M. le président. La parole est à Mme Cécile Cukierman, pour le groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky.
Mme Cécile Cukierman. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, depuis trois semaines, le Moyen-Orient s'embrase de nouveau.
Trois semaines d'escalade continue, trois semaines durant lesquelles la situation n'a cessé de se dégrader, faisant peser des risques considérables sur la stabilité de toute une région et, au-delà, sur l'équilibre du monde.
Dans ce contexte, les prises de parole de l'exécutif ont permis d'exprimer la position de la France. Mais il est essentiel, et même nécessaire, que le Parlement puisse pleinement jouer son rôle : débattre, éclairer, contribuer aux choix qui engagent notre pays.
Ce qui se joue aujourd'hui dépasse de loin une crise régionale. C'est une rupture profonde, tant dans l'équilibre du monde que dans le respect du droit, une rupture dont nous mettrons des années à mesurer toutes les conséquences.
Face à cela, notre groupe souhaite parler clairement et avec responsabilité.
Nous condamnons sans ambiguïté la guerre d'agression menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran.
Je veux dire à notre collègue Olivier Cadic que, quelle que soit notre opposition intransigeante au régime iranien, quels que soient les combats que nous menons depuis toujours – nous étions parfois bien seuls – pour les libertés et les droits humains, et plus particulièrement les droits des femmes, rien ne saurait justifier une telle violation du droit international.
La notion de « guerre préventive » invoquée aujourd'hui ne repose sur aucun fondement solide.
L'Histoire nous enseigne une chose simple : on n'impose pas la démocratie par la guerre, on ne construit jamais la liberté sur la destruction. La remise en cause des règles communes par les États-Unis et Israël est une attaque en règle de la construction d'un monde moderne et pacifié.
Ce qui se déroule sous nos yeux est une agression qui franchit des lignes rouges extrêmement graves.
Les éliminations ciblées de dirigeants constituent des exécutions extrajudiciaires. Elles remettent en cause les principes fondamentaux du droit international. Plus grave encore, elles privent le peuple iranien – celui qui vit en Iran comme celui qui est en exil après avoir dû fuir le régime islamiste – de jugement, de vérité, de réparation et, donc, de reconstruction. Elles fragilisent l'avenir et repoussent au lointain la construction d'un Iran pacifié et démocratique. Elles ouvrent de fait une période d'instabilité dont nous ne pouvons aujourd'hui mesurer l'ampleur.
En trois semaines, le conflit a changé de nature, il s'est étendu. Le Liban est touché, l'Irak est déstabilisé, les tensions gagnent l'ensemble du Golfe. La logique est celle d'une escalade, mais d'une escalade sans fin.
Et, comme toujours, ce sont les peuples qui paient le prix : des milliers de morts, des centaines d'enfants tués, des millions de déplacés, des villes détruites, des infrastructures essentielles anéanties.
À cela s'ajoutent des risques écologiques majeurs, notamment après les frappes sur des installations sensibles.
Nous sommes donc face à un danger global, qui dépasse cette région du monde.
La fermeture du détroit d'Ormuz en est une illustration immédiate. Les prix de l'énergie augmentent. Les conséquences se font sentir jusque dans notre pays.
Une question se pose : qui paie et qui en profite ? Nous refusons que la guerre devienne une opportunité de spéculation sur l'essence, le gaz, les engrais. De la pêche à l'agriculture en passant par la plasturgie, ce sont des pans entiers de notre économie qui sont menacés. Personne ne peut prédire la durée de cette menace, mais elle pèse sur le long terme : rien ne peut garantir que les spéculateurs d'aujourd'hui seront les bienfaiteurs de demain, faisant revenir les prix à ceux qui avaient cours à la fin du mois de février dernier.
La guerre économique est là, et nous la subissons. Pendant combien de temps nos concitoyens vont-ils supporter ces hausses ? Pendant combien de temps devront-ils choisir entre se déplacer et se nourrir ?
Monsieur le Premier ministre, de nombreux pays européens ont d'ores et déjà pris diverses mesures. Que comptez-vous donc faire concrètement pour nos concitoyens ?
Au-delà, ce qui est en jeu, c'est l'ordre international lui-même. Une ligne de fracture apparaît clairement entre celles et ceux qui défendent le droit international et celles et ceux qui s'en affranchissent.
Cette question traverse aujourd'hui l'ensemble de la communauté européenne et internationale. L'Europe a su, à juste titre, défendre le droit dans d'autres contextes. Mais aujourd'hui, sa parole apparaît plus hésitante. Cette hésitation fragilise le droit lui-même, car celui-ci n'est crédible que s'il est universel.
Nous faisons, pour notre part, un choix clair : celui du droit, de la justice, de la paix. Ce choix implique des actes concrets : refuser toute annexion, sanctionner toute violation de la souveraineté des peuples. Ces principes doivent s'appliquer partout, y compris à Gaza, en Cisjordanie et au Liban.
Au Liban, qui devient de fait un pays occupé, il est tombé ces trois dernières semaines plus de bombes qu'en Iran.
Les souffrances des populations civiles, les destructions massives, les déplacements forcés imposent une réponse internationale à la hauteur.
Quel devenir pour le peuple ukrainien soutenu ici comme ailleurs face à l'agresseur russe, alors même que l'interdiction des importations de pétrole russe vient d'être retirée de l'agenda à court terme de Bruxelles ?
Quel message envoyons-nous collectivement à nos peuples ? Y a-t-il les méchants d'un jour et les méchants d'un autre jour ?
Enfin, quel avenir pour nos ressortissants Cécile Kohler et Jacques Paris, certes libérés des geôles iraniennes, mais toujours assignés à l'ambassade de France ? Que penser des propos de l'ambassadeur d'Iran en France, qui affirme avec un certain cynisme « qu'il est possible qu'ils reviennent un jour en France » ?
Face à cette situation, la France a une responsabilité particulière. Membre permanent du Conseil de sécurité, seul pays de l'Union européenne à posséder l'arme nucléaire, elle doit porter une voix indépendante, forte et cohérente.
Cela implique de ne pas participer à cette guerre, ni directement ni indirectement, de garantir que notre territoire ne soit pas utilisé à des fins contraires au droit international et de parler clairement à nos alliés – dire non quand le droit est bafoué et dire non à la logique de guerre.
Au-delà du cessez-le-feu, indispensable, des mesures concrètes doivent être prises : embargo sur les armes, sanctions, fin de la complaisance avec un certain nombre de dirigeants.
Je l'ai dit, ce qui est en jeu dépasse la seule crise régionale. Nous devons démontrer, dans les jours à venir, notre capacité collective à faire respecter le droit. Renoncer à ce principe, c'est accepter un monde où la force prime, un monde de conflits permanents, un monde d'instabilité.
Et ce monde-là, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les ministres, nous ne l'acceptons pas et ne l'accepterons jamais.
Dans un contexte déjà marqué par des bouleversements majeurs, climatiques, économiques et sociaux, nous n'avons ni le temps ni les moyens de renoncer au droit.
C'est pourquoi nous continuerons à défendre, avec constance et détermination, le respect du droit international, la paix et la souveraineté des peuples. Parce que c'est, au fond, à nos yeux, la seule voie d'avenir, la seule voie pour un monde de paix capable de projeter vers un monde meilleur les habitants de notre planète. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K. – M. Akli Mellouli applaudit également.)