Mme la présidente. La parole est à Mme Martine Berthet.
Mme Martine Berthet. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, acier inoxydable, fibre de verre, carbone, sodium, silicium, corindon sont autant de productions, dans mon département de la Savoie, qui sont en danger ou toujours à la limite de l'être, malgré la mobilisation incessante de la parlementaire que je suis, accompagnée d'élus de mon département.
À l'heure où nous préparons l'avenir en investissant massivement dans nos capacités énergétiques, dans le numérique et dans les technologies de demain, nous assistons, paradoxalement, à l'affaiblissement progressif du tissu industriel que j'appellerai « de base », lequel produit pourtant des matières premières essentielles à l'ensemble des chaînes industrielles françaises, en premier lieu pour notre performante industrie de la défense.
Les défis auxquels nos industriels font face sont connus. Il s'agit tout d'abord de l'accès à une énergie sûre, décarbonée et compétitive. Si le sujet du coût de l'électricité est partiellement réglé, la plupart des industriels n'ont toujours pas la visibilité à long terme dont ils ont besoin pour sécuriser leurs investissements de modernisation et de décarbonation.
Cette énergie abondante et décarbonée qui fait notre force doit pouvoir profiter à nos industriels, afin qu'ils ne soient plus dépendants des importations d'énergies fossiles et à la merci de crises géopolitiques marquées par la flambée du cours du gaz, qui les mettent en grande difficulté.
À cela s'ajoute la question des compensations carbone. Alors que l'Union européenne a récemment actualisé et élargi, à la demande de la France, la liste des secteurs et sous-secteurs éligibles à de telles compensations, alors que nos concurrents européens ont adopté des mesures favorables, le gouvernement français n'a pas souhaité les mettre en œuvre.
J'avais pourtant fait adopter un amendement en ce sens lors de l'examen du projet de loi de finances pour 2026 – vous vous en souvenez, monsieur le ministre. (M. le ministre délégué acquiesce.) –, visant à majorer de 50 millions d'euros, sur les 200 millions d'euros nécessaires, l'enveloppe consacrée à la compensation carbone des sites électro-intensifs.
Malheureusement, cet amendement n'a pas été repris dans le texte adopté après recours à l'article 49, alinéa 3 de la Constitution. Et pendant ce temps-là, les secteurs du verre et de la chimie vont très mal !
De plus, nos industriels, et non des moindres, subissent de plein fouet une concurrence internationale déloyale, aggravée par les stratégies de dumping de la Chine et de contournement de nos mesures, dans un contexte où les droits de douane imposés par les États-Unis réorientent une grande partie des flux commerciaux vers le marché européen.
Nous avons besoin d'un sursaut de l'Europe, pour une réponse beaucoup plus ferme et rapide. Annoncer un Industrial Accelerator Act, c'est bien, mais cela ne suffit pas ; il faut le mettre en œuvre, et très vite.
À cet égard, l'Union européenne a communiqué, en septembre 2025, sur la mise en place, réjouissante et satisfaisante, de clauses de sauvegarde pour l'acier. Toutefois, celles-ci n'entreront pas en vigueur avant le mois de juillet 2026.
Un autre cas symptomatique est celui du silicium métal, absent des mesures de sauvegarde prises pour le ferromanganèse et le ferrosilicium. Le prédossier déposé le 15 décembre dernier par Euroalliages vient seulement d'obtenir ses remarques.
Combien de mois faudra-t-il attendre encore pour que le dossier définitif prévoyant des mesures antidumping contre la Chine et l'Angola, pays où la Chine a aussi installé ses usines, soit adopté ?
J'espère qu'il ne sera pas trop tard pour Ferroglobe, dont la plupart des fours sont à l'arrêt depuis plusieurs mois, et qui a épuisé le chômage partiel pour ses salariés.
La France ne pèse plus assez en Europe pour aller plus loin et plus vite dans la protection de nos industries. Deux ans en moyenne pour les dossiers que j'ai cités, c'est beaucoup trop.
M. Sébastien Martin, ministre délégué auprès du ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargé de l'industrie. Le délai est identique dans les autres pays !
Mme Martine Berthet. Toutefois, je ne veux pas dresser un tableau uniquement sombre.
De nouveaux projets industriels émergent, porteurs d'espoir, qui méritent tout notre soutien. Je pense à Ugi'Ring, un projet stratégique lancé par Ugitech en 2022, il y a quatre ans, qui vise à recycler les déchets métallurgiques afin d'en extraire les métaux critiques, indispensables à la production des alliages d'acier inoxydable utilisés dans des secteurs essentiels comme la défense, le nucléaire, l'aéronautique, la santé, les transports ou encore l'énergie.
Alors que la Chine possède 90 % des métaux critiques de la planète, l'Europe a réagi en votant en 2024 le Critical Raw Materials Act, marquant une volonté d'accélérer à la fois le recyclage et l'ouverture de mines d'extraction européennes pour renforcer sa souveraineté.
Le projet Ugi'Ring s'inscrit complètement dans ce cadre. Pourtant, malgré le soutien que vous lui avez apporté, monsieur le ministre, le financement de ce projet peine à être finalisé. Il est essentiel que l'État et ses agences aillent dans le même sens, dans l'intérêt de notre pays.
La France a les outils et les compétences. Le succès du salon Global Industrie, qui se tient actuellement, en est la preuve. Encore faut-il les mettre en œuvre et les protéger.
L'Europe et la France doivent être plus réactives. Notre souveraineté repose sur notre capacité à produire. Encore faut-il alléger les coûts de production, les contraintes administratives, les interdictions, tout ce sous quoi notre pays se noie. Nos industries et leurs emplois dans nos territoires n'ont pas le temps d'attendre ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Daniel Fargeot applaudit également.)
Mme la présidente. La parole est à M. Bernard Buis.
M. Bernard Buis. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, à la fin de l'année 2024, dans la Drôme, le tribunal de commerce de Romans-sur-Isère a enregistré 90 procédures de redressement judiciaire en deux mois, contre une cinquantaine sur les neuf mois précédents. Toutes ces procédures ne concernent pas le secteur industriel, mais force est de constater que la désindustrialisation continue de sévir dans notre pays, comme en témoigne la suppression de 50 postes dans la manufacture de porcelaine Revol à Saint-Uze.
S'intéresser à la Drôme, située dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, où l'industrie représente encore une part importante de l'emploi salarié, c'est observer un territoire qui se trouve en première ligne face à la désindustrialisation.
Ce département, en effet, est directement concerné par les enjeux industriels. On y trouve, par exemple, le site du Tricastin, le plus grand site nucléaire d'Europe, ou encore l'usine Framatome de Romans-sur-Isère.
La Drôme incarne donc deux facettes de la France industrielle : on y trouve, d'un côté, un noyau dur protégé au nom de notre souveraineté énergétique ; de l'autre, un tissu d'entreprises exposé à tous les vents. La question est donc la suivante : comment sauver ces deux facettes et éviter de n'en préserver qu'une au détriment de l'autre ?
Si l'on regarde les chiffres à l'échelle nationale, la situation est évidemment préoccupante. En 2024, la France ouvrait plus d'usines – 88 pour être précis – qu'elle n'en fermait. En 2025, ce chiffre a fortement diminué : on a alors difficilement atteint 19 ouvertures nettes.
Face à ces difficultés, nous devons collectivement nous interroger : avons-nous suffisamment traité les causes profondes de la désindustrialisation ?
La première cause de la désindustrialisation est le coût de l'énergie. Florent Menegaux, le PDG de Michelin, résume le problème en deux chiffres : le mégawattheure coûte 132 euros en Europe, contre 68 en Amérique du Nord. C'est pour cette raison qu'il a fermé deux usines en France. Une politique de réindustrialisation ne sera effective que lorsque nous aurons résolu cette équation.
Les difficultés de nos petites et moyennes entreprises (PME) industrielles sont la seconde cause de la désindustrialisation. Les gigafactories sont financées, mais qu'en est-il des ateliers ? Le plan France 2030, les actions de Bpifrance et bien d'autres dispositifs sont calibrés pour soutenir les grands projets et les start-up de la deep tech. Mais qu'en est-il des PME, qui assurent également le maillage territorial, la sous-traitance et l'emploi dans nos communes ? Or ce sont elles qui décrochent le plus brutalement.
Les dispositifs créés ont été utiles pour obtenir des résultats, que nous devons saluer. France 2030 permet ainsi d'accompagner des milliers de projets, 54 milliards d'euros devant être investis dans ce cadre d'ici à 2030. En réalité, la réindustrialisation post-covid a été réelle, 189 ouvertures nettes de sites ayant eu lieu en 2023. N'oublions pas non plus le nouvel instrument européen, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF), entré en vigueur le 1er janvier 2026.
Tous ces leviers existent. Ils sont utiles, mais dans quelle mesure sont-ils suffisants pour réindustrialiser pleinement la France ? Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières ne couvre en effet actuellement que 3 % de la valeur de nos importations. De même, peut-on se contenter du dispositif France 2030, dans la mesure où celui-ci ne comporte pas d'étage intermédiaire pour soutenir les PME ?
Pour que la France puisse bénéficier d'une réindustrialisation pleine et entière, nous formulons des propositions claires.
Nos propositions portent sur la protection commerciale d'abord.
Le MACF est un bon outil, mais son périmètre est étroit. Nous pourrions l'étendre aux produits directement exposés aux surcapacités chinoises, dans les secteurs de la plasturgie, de la mécanique ou encore de la métallurgie. De plus, la France pourrait défendre au Conseil européen le principe d'une préférence européenne dans la commande publique. Nous ne pouvons pas agir seuls, mais nous pouvons peser.
Nos propositions portent ensuite sur l'énergie et la décarbonation.
L'industrie verte affiche un solde de 26 ouvertures nettes en 2025. Dans la défense et l'aéronautique, on décompte 19 ouvertures nettes, selon le nouveau baromètre industriel de l'État publié en mars 2026. Ces secteurs sont en croissance ; cela démontre que la décarbonation constitue non pas un frein à l'industrie, mais une stratégie prometteuse pour la reconstruire.
Enfin, ne pourrait-on pas envisager de permettre l'accès des PME industrielles à des contrats d'électricité bas-carbone, adossés à notre parc nucléaire ? L'électricité d'origine nucléaire constitue notre principal avantage compétitif : pourquoi ne pas permettre à ces entreprises d'en bénéficier ?
Mes chers collègues, la situation industrielle de notre pays doit nous préoccuper, mais nous ne devons pas pour autant céder aux sirènes de la fatalité. Encore faut-il que nous nous donnions les moyens d'agir, tant à l'échelle européenne qu'à l'échelle de notre pays. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE et sur des travées du groupe UC.)
Mme la présidente. La parole est à M. Franck Montaugé.
M. Franck Montaugé. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, notre débat ce soir nous appelle à faire un point sur la situation de l'industrie française et à nous interroger sur la nature et l'efficacité des politiques publiques conduites par le Gouvernement.
Industrie, réindustrialisation : de quoi parle-t-on ?
Si les mots ont un sens, ils s'inscrivent aussi dans une généalogie de significations. C'est tout particulièrement le cas pour l'industrie.
À l'origine, l'industria est un souffle intérieur enfermé dans le corps, puis projeté à l'extérieur dans des objets, dans la cité ; puis le terme s'est étendu ensuite à la production, pour désigner un collectif de travail organisé, un métier, une entreprise, un secteur d'activité économique, pour qualifier les territoires et pour, finalement, définir toute la société, sous la formule de « société industrielle », notion introduite par Henri Saint-Simon au début du XIXe siècle.
Le professeur d'université Pierre Musso le dit très bien : « L'industrie a été pensée, fabriquée en Europe, en Occident, et ce, dès le Moyen Âge. Elle ne va pas de soi. De nombreuses civilisations s'en sont passées, à commencer par l'Antiquité grecque, qui privilégia la contemplation à l'action. Il s'agit d'un choix.
« Elle est le résultat d'une série de bifurcations caractéristiques de l'Occident chrétien et de sa vision du monde.
« La foi industrialiste s'est réalisée par inflexion et choix construisant une vision du monde et non selon un développement linéaire obligé, poussé par la technique ou le progrès des connaissances ».
Tout au long de son histoire, l'industrie a donc évolué par élargissements successifs de son emprise sur les sociétés : nous sommes passés des monastères cisterciens, au tournant des XIe et XIIe siècles, à l'intelligence artificielle générative d'aujourd'hui, en passant par la manufacture, l'usine, la cybernétique et le management scientifique.
Une analyse rétrospective du concept d'industrie, les évolutions de forme comme de sens du terme éclairent le passé et nous invitent à ne pas sortir de l'histoire, à ne pas perdre notre liberté en même temps que notre place en Europe et dans le monde.
En définitive, l'industrie est un trait marquant, pour ne pas dire fondamental, de notre civilisation. Elle est un fait social total aux dimensions multiples, qui engage l'entièreté de notre société et de ses institutions.
En France, la prise de conscience a été très tardive : elle date de 2010. Depuis, l'évolution de la part de l'industrie dans la valeur ajoutée nationale est très lente ; elle est marquée par un cortège d'annonces de fermetures d'entreprises, aussi nombreuses que douloureuses sur le plan humain, à peine tempéré par des créations.
Dès lors, monsieur le ministre, quel est le récit national en matière de renaissance industrielle ? Quelles mesures concrètes avez-vous prises ou comptez-vous mettre en œuvre pour amplifier le redressement du secteur et soutenir la création industrielle des entreprises de taille intermédiaire (ETI), des PME, des petites et moyennes industries (PMI), des très petites entreprises (TPE) françaises ? Les industriels, les salariés et leurs représentants appellent de leurs vœux une telle évolution.
Certaines mesures ne coûteraient rien au budget de l'État. Comment entendez-vous ainsi révéler le potentiel inexploité des territoires ? Comment comptez-vous faire de ces derniers des acteurs décisionnaires, créateurs de valeur, au profit de la prospérité locale ? Il ne faut pas oublier à cet égard les territoires très ruraux, souvent négligés, qui sont en grande difficulté et ne bénéficient d'aucun dispositif un tant soit peu structuré leur permettant de créer de la valeur industrielle ex nihilo, situation que je qualifie à dessein d'« angle mort » de nos politiques d'aménagement économique des territoires.
De même, que proposez-vous pour concilier l'objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) et le besoin de foncier industriel ? Quelle démarche de simplification adaptée aux particularités du terrain proposez-vous ? Le projet de loi de décentralisation qui est annoncé donnera-t-il des pouvoirs nouveaux aux préfets ? Quelle réforme de la fiscalité locale envisagez-vous pour favoriser la réindustrialisation de nos territoires ?
Quelles sont les démarches en cours pour stopper la surréglementation ? Comment entendez-vous mettre la commande publique et privée au service de la promotion du « fabriqué en France » ? La mobilisation de l'épargne des Français pour l'industrie fait-elle partie de votre plan de travail ?
Certaines démarches rapporteraient beaucoup plus qu'elles ne coûteraient à l'État. Je voudrais ainsi savoir quelle est votre piste pour alléger massivement le coût du travail qualifié, sans toucher au salaire. De même, dans le cadre européen, quelle est votre trajectoire pluriannuelle de réalignement de la compétitivité fiscale centrée sur l'industrie ?
Quelle réforme de la fiscalité économique locale envisagez-vous pour réindustrialiser, ou industrialiser, tous les territoires ?
Enfin, ne pensez-vous pas qu'il serait utile que la France se dote d'un code de l'industrie ? Ce serait un moyen de réaffirmer l'importance de l'industrie dans notre pays et de déployer le nouveau récit industriel dont il a besoin.
Mme la présidente. La parole est à M. Daniel Fargeot. (Applaudissements sur les travées du groupe UC et les Républicains.)
M. Daniel Fargeot. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, la désindustrialisation française est une réalité documentée. En cinquante ans, la part de l'industrie dans notre économie est passée de 25 % à 15 %. Malgré une stabilisation récente, notre base productive demeure fragile.
Les plans en la matière se sont pourtant succédé, les financements aussi. Je ne reviendrai pas sur les travaux de la commission d'enquête du Sénat sur l'utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants, mais l'on peut tout de même s'interroger : comment expliquer que, en dépit de la mobilisation d'une telle masse d'argent public, notre base industrielle demeure aussi fragile ?
Au-delà de la nécessaire analyse des causes du phénomène, nous devons de manière urgente regarder vers l'avenir et définir une stratégie de réindustrialisation solide, lisible et pérenne, sans oublier de prévoir son évaluation.
La question décisive est de savoir où se trouve la clé de cette réindustrialisation. Depuis des années, deux visions s'opposent. Certains mettent en avant les grands projets industriels, souvent spectaculaires ; d'autres soulignent l'importance d'un soutien diffus aux PME.
Nous sous-estimons trop souvent des acteurs centraux, trop discrets, mais absolument stratégiques : les entreprises de taille intermédiaire. Elles représentent pourtant 35 % de l'emploi industriel et sont à l'origine d'un quart des ouvertures d'usine récentes. Elles sont plus exportatrices que les PME et plus ancrées localement que les grands groupes. Quand une PME souffre, elle décroche, mais quand une entreprise parvient à franchir le cap pour devenir une ETI, elle devient plus résistante aux chocs. Autrement dit, les ETI tiennent nos territoires, nos filières et nos savoir-faire.
Pourtant, notre modèle productif reste déséquilibré. Nos PME peinent à grandir et le tissu qu'elles constituent est fragile. Nos grandes entreprises se mondialisent. Nous manquons d'ETI en nombre suffisant et solides.
Certes, des plans ont été lancés. Oui, un rebond a eu lieu. Mais il convient de rappeler aussi que la France a connu un décrochage industriel d'une ampleur sans précédent entre les années 2000 et 2010, et que remonter la pente n'est pas chose aisée.
Les signaux récents sont cependant préoccupants. En 2025, le solde entre les ouvertures et les fermetures d'usines est quasi nul. Ce sont précisément les PME et les ETI qui décrochent. Seules les start-up industrielles restent dynamiques, comme le montre Bpifrance.
De plus, les alertes liées à l'actualité sont inquiétantes. Dans Les Échos, on apprenait ainsi, la semaine dernière, que plus d'un dirigeant d'ETI sur deux se dit inquiet pour les prochains mois. Près de la moitié d'entre eux constatent une dégradation de la rentabilité. Les marges s'érodent depuis plus d'un an, sous l'effet des tensions géopolitiques, de la flambée des prix de l'énergie, de pressions réglementaires et de la concurrence accrue, notamment de la Chine.
Les entreprises de taille intermédiaire sont aujourd'hui en première ligne. Elles peuvent donc être le moteur du rebond industriel ou en devenir le point de fragilité.
Plutôt que de chercher à définir une nouvelle politique industrielle pour la France, il serait préférable que nous assumions d'avoir une priorité absolue. Il faut actionner tous les leviers pour faire grandir nos PME en ETI et sécuriser celles qui existent. Cela suppose une stabilité fiscale, car l'industrie investit sur le long terme, une énergie compétitive et prévisible – c'est d'actualité ! –, une simplification normative accrue – parlons-en ! – et une politique industrielle lisible dans la durée.
La question, en effet, n'est pas seulement de sauver l'existant : elle est de reconstituer des capacités productives massives.
Mes chers collègues, la France ne se réindustrialisera pas uniquement avec quelques grandes usines vitrines, même si des étendards sont nécessaires. Elle a besoin de reconstruire un tissu dense d'ETI solides, exportatrices et enracinées dans nos territoires. La réindustrialisation est une chaîne ; les ETI en constituent le maillon essentiel, qu'il faut actionner. (Applaudissements sur les travées des groupes UC, INDEP et GEST.)
Mme Anne-Sophie Romagny. Bravo !
Mme la présidente. La parole est à M. Laurent Somon. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC.)
M. Laurent Somon. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, le taux de chômage en France franchira la barre des 8 % au cours du premier semestre, selon l'Insee. Il existe une solution : « produire plus pour vivre mieux ! »
Nous devons aux entreprises de taille intermédiaire un quart des ouvertures de sites industriels, mais produire et travailler dans notre pays relève du sacerdoce tant la France est suradministrée et surendettée, comme le souligne Bruno Retailleau. (Marques d'ironie sur les travées des groupes GEST, SER et CRCE-K.)
Monsieur le ministre de l'industrie, pouvons-nous durablement redresser notre industrie et préserver nos bassins d'emploi en augmentant la fiscalité et les réglementations qui nuisent à la compétitivité française ? Non !
J'en veux pour preuve que la France a perdu un quart de ses emplois industriels depuis 1990. L'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et la surfiscalité des transmissions expliquent cette hémorragie. Depuis le début des années 2000, un million d'emplois industriels ont été détruits, en raison du renchérissement du coût du travail et de l'explosion des taxes de production. Il n'y a pas de hasard ou de miracle chez nos voisins allemands et italiens ; il y a simplement de mauvaises décisions françaises !
Depuis le quinquennat de Nicolas Sarkozy, nous avons multiplié les plans, les instances : les États généraux de l'industrie, la Conférence nationale de l'industrie, les territoires d'industrie, France Relance, le dispositif Rebond industriel, sans compter le plan France 2030, qui pourrait permettre la création de 430 000 emplois, d'après les estimations du cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC).
Mais, au-delà des plans et des instances, il faut réunir les conditions nécessaires pour atteindre nos objectifs : une fiscalité sur la production stable, alignée sur la moyenne européenne, une maîtrise du coût du travail qualifié, qui est, à l'heure actuelle, deux fois plus élevé que chez nos voisins, et une sobriété normative – la surtransposition coûte aujourd'hui 27 milliards d'euros par an à nos ETI.
« Le secret de l'action, c'est de s'y mettre », écrivait le philosophe Alain. Faute d'action, nous assistons à une nouvelle saignée industrielle. On a ainsi dénombré 244 claps de fins de sites l'année dernière.
Je citerai ainsi, dans la Somme, la fermeture d'Ynsect à Poulainville, soit la suppression de 200 emplois, de SFG à Bernaville – 68 emplois –, de RESRG Automotive à Poix-de-Picardie, – 100 emplois –, de Metex – 149 emplois –, de l'usine Watts à d'Hautvillers-Ouville – 96 emplois –, ou le redressement judiciaire d'Arc dans le Nord, qui menace 250 emplois. Dans les Hauts-de-France, 25 sites industriels sont menacés de fermeture ou d'une baisse de leurs effectifs.
Plus globalement, la part de l'industrie dans le PIB est passée de 23 % en 1990 à moins de 10 % à la fin de l'année 2024.
Monsieur le ministre, la norme a vocation à être un outil de progrès pour la qualité, l'innovation et la performance environnementale. Mais comment les industries peuvent-elles demeurer compétitives alors que le cadre réglementaire français induit des coûts et des délais supérieurs à ceux qui s'appliquent à leurs concurrents européens et mondiaux ?
Il est urgent de mettre en place des indicateurs de mesure systématique de l'impact des nouvelles réglementations sur les marges, l'emploi, les chaînes de valeur et les territoires industriels.
Il est urgent de demander l'instauration d'un moratoire normatif à l'échelon européen et d'appliquer la loi de simplification de la vie économique que tout le monde attend.
L'État pourrait-il enfin passer d'une logique de grands plans à une logique d'accompagnement, d'accélération et de facilitation ?
En conclusion, notre déficit de compétitivité est le fardeau de l'industrialisation. Le supplément des charges sociales patronales en France par rapport à la moyenne de l'Union européenne s'élève à 67 milliards d'euros chaque année. Pour les impôts sur la production, l'écart est de 40 milliards d'euros !
Le prix de l'énergie en France est difficilement soutenable, alors que nous avons le meilleur mix énergétique grâce à notre parc nucléaire.
Il faut de deux à quatre ans de plus qu'ailleurs pour autoriser la création d'un site industriel, alors que nous aurons besoin de consacrer 25 000 hectares à l'industrie dans les dix prochaines années.
Et je ne parle pas de la remise en cause de l'apprentissage ni de la surtaxe sur les bénéfices des grandes entreprises, qui devait être temporaire, mais qui durera finalement tant que subsistera le déficit.
La réindustrialisation se gagnera main dans la main avec les entreprises et les bassins d'emploi, c'est-à-dire avec les territoires. Hélas, j'ai aussi l'impression que la bataille se perd à Paris, dans les méandres de Bercy et lors des arbitrages de Matignon.
Espérons que la préparation du budget pour 2027 sonnera enfin la mobilisation du bon sens, du pragmatisme et de la reconquête industrielle ! (Bravo ! et applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Jean-Luc Brault applaudit également.)
Mme la présidente. La parole est à M. Rémi Cardon.
M. Rémi Cardon. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, le « printemps des usines » vanté par la Macronie n'aura pas lieu. Les chiffres parlent d'eux-mêmes, et ils sont sévères. Après une embellie historique, l'horizon se bouche en effet de nouveau pour la France des usines.
L'industrie a connu un rebond historique à partir du printemps 2018. Ses effectifs ont grossi de plus de 160 000 équivalents temps plein (ETP) jusqu'au dernier trimestre 2024. Depuis, le secteur a recommencé à perdre des emplois. En novembre 2024, pour le cinquième mois consécutif, il s'est ainsi fermé plus d'usines en France qu'il ne s'en est ouvert.
Cette tendance ne s'est malheureusement jamais inversée. Mon collègue, élu comme moi de la Somme, vient d'évoquer plusieurs cas de fermetures d'usine dans notre département. Je ne les rappellerai donc pas. Qu'il s'agisse d'Ynsect, d'Albéa ou encore de RESRG Automotive, ces situations sont nombreuses.
D'un point de vue macroéconomique, l'industrie ne représente plus que 9,3 % de notre PIB. À ce rythme, il sera quasiment impossible d'atteindre les 15 % annoncés par Bruno Le Maire – mais ce ne serait pas la première fois que l'on observe un écart entre la réalité et les chiffres annoncés par Bruno Le Maire !
Face à ce constat, nous sommes nombreux dans cet hémicycle à pointer un problème de stratégie. J'irai même plus loin en déplorant l'absence de stratégie du Gouvernement en la matière, car celui-ci n'a jamais su en planifier ni en élaborer une.
Il suffit, pour s'en convaincre, de constater l'absence d'objectifs, le défaut de contreparties lorsque de l'argent public est mobilisé, la vision peu claire de la Macronie en la matière depuis dix ans, le stop and go permanent en ce qui concerne les objectifs environnementaux, l'absence de cahier des charges pour l'attribution des aides publiques, l'incohérence de notre politique industrielle et commerciale… Bref, les constats sont clairs. On attend toujours des mesures dans ce domaine.
Monsieur le ministre, pouvons-nous compter sur vous pour prendre les décisions nécessaires qui permettront non pas la réindustrialisation, mais la nouvelle industrialisation de la France ?
Cette nouvelle industrialisation doit, selon moi, reposer sur trois piliers.
Le premier est l'écologie, qui a un rôle moteur à jouer. Réindustrialiser ne doit pas impliquer de sacrifier des normes environnementales au profit d'une certaine compétitivité. Il convient au contraire de réhabiliter 20 000 hectares de friches industrielles, de lancer une grande politique de rénovation thermique des bâtiments, qui représente le premier secteur consommateur d'énergie en France, et de développer les filières d'avenir, comme la géothermie.
L'écologie doit devenir le carburant de notre croissance industrielle, elle n'est pas son ennemie, contrairement à ce que certains pourraient affirmer. Notre industrie décarbonée constitue d'ailleurs notre meilleur atout pour nous démarquer de nos concurrents chinois et américains ; nous devons mettre le paquet dans ce domaine.
Le deuxième pilier est le développement d'emplois de qualité, et non pas précaires – cela a été dit par mon collègue Fabien Gay et d'autres. L'industrie doit rimer avec la garantie de postes stables, en CDI, correctement rémunérés, permettant une progression de carrière.
Cela implique de renforcer la formation, de mieux l'articuler avec les bassins d'emploi et d'aller vers une codétermination des décisions industrielles, comme cela se pratique en Allemagne. Les salariés ne sont pas des variables d'ajustement, ils sont des acteurs de la réindustrialisation. Nous devons leur donner tous les moyens d'agir très rapidement.
Le troisième pilier est bien évidemment une planification publique, ambitieuse et ciblée. La politique de l'offre a montré une certaine inefficacité. Aujourd'hui, nous demandons au Gouvernement de prendre ses responsabilités, en réfléchissant à la mise en œuvre d'une telle planification. Celle-ci doit reposer notamment sur la préférence européenne. J'ai bien compris, monsieur le ministre, votre position sur ce point. La Commission européenne a ouvert les hostilités en présentant un projet au début du mois de mars. J'espère que la France défendra une vision ambitieuse en la matière !