Mme Cathy Apourceau-Poly. Évidemment !
M. Yannick Jadot. Troisièmement, il nous faut un budget commun. Il est aberrant que nous n’ayons pas de budget européen pour l’industrie, comme nous avons pu en avoir pour le covid ou l’armement.
Quatrièmement, il nous faut un Buy European Act qui accorde la préférence géographique à hauteur d’au moins 60 % aux produits d’origine européenne.
Enfin, il nous faut des outils de défense commerciale. Il est invraisemblable que, dans des secteurs stratégiques d’avenir, nous laissions la Chine nous imposer ses produits et ses services. (Mme Anne-Sophie Romagny et M. Daniel Fargeot acquiescent.)
Mme Cathy Apourceau-Poly. Et les Américains !
M. Yannick Jadot. Faisons en sorte de développer chez nous les usines dont nous avons besoin ! (Applaudissements sur les travées des groupes GEST, CRCE-K, RDPI et INDEP.)
Mme Cathy Apourceau-Poly. Bravo !
Mme la présidente. La parole est à M. Philippe Grosvalet.
M. Philippe Grosvalet. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, entre 1980 et 2020, la part de l’industrie dans la richesse produite en France a presque été divisée par deux, passant de 28 % à 14 %.
La métallurgie, l’automobile, le textile, l’électroménager ou l’imprimerie sont autant de secteurs qui ont vu leur chaîne de valeur redéployée au gré de stratégies industrielles axées sur la production à moindre coût.
Cette plaie n’est pas pansée. Fermetures d’usines, plans sociaux et départs d’entreprises continuent de fragiliser les tissus socio-économiques de nos territoires. Ils restent une source d’inquiétude, car ils renforcent les dépendances industrielles ou technologiques par rapport à l’extérieur.
Dans le même temps, le monde n’est plus sûr. Les approvisionnements mondiaux et les chaînes de valeur sont de plus en plus déstabilisés. Le droit international est piétiné comme il l’a rarement été. Puissances alliées et concurrentes jouent ouvertement la carte de la prédation pour vassaliser et nourrir des dépendances qui leur sont favorables.
Dans ce moment international où la coopération se mue en un rapport de force à éprouver, la course à la consolidation de la souveraineté de chacun est relancée.
La question industrielle devient dès lors majeure. En la matière, la France dispose d’atouts indéniables, mais le manque de cap questionne parfois jusqu’au devenir de nos filières.
Dans le domaine de l’énergie, alors que notre pays importait en 2024 pour 64 milliards d’euros d’énergie fossile, il convient désormais d’accompagner pleinement le déploiement de nos filières renouvelables. Pour ne prendre qu’un exemple, monsieur le ministre, ne laissons pas tomber l’éolien offshore, comme nous avons abandonné en son temps le photovoltaïque. Notre pays dispose d’un tiers des capacités de production d’éoliennes en mer à l’échelle européenne. Gardons nos compétences, capitalisons sur nos infrastructures, proposons enfin un horizon dégagé.
Soyons fiers de notre industrie de défense. Elle regroupe des savoir-faire d’excellence à l’intérieur de tissus industriels couvrant de vastes spectres de compétences et de capacités.
Au-delà de la construction du prochain porte-avions et du futur sous-marin nucléaire L’Invincible, de l’augmentation des cadences de production de matériel et de munitions, c’est à l’échelle européenne que se situe l’enjeu majeur.
Face à la fragmentation excessive des acteurs de la base industrielle et technologique de défense européenne, à la difficulté de structurer un effort collectif devant la domination américaine et à une réticence persistante des États à financer des projets menés par des industriels étrangers, l’avenir de nos industries de défense se jouera dans la capacité de l’Europe à s’inscrire dans un horizon de complémentarité et de préférence continentale.
J’évoquerai également notre industrie automobile, qui est au cœur d’enjeux de transition, mais qui se trouve largement fragilisée. Face au risque d’un crash programmé de la filière française, il est urgent de protéger et d’accompagner les constructeurs, fournisseurs et équipementiers européens.
L’Industrial Accelerator Act, censé favoriser l’émergence d’un cadre protecteur pour la production européenne de pièces et d’articles automobiles, est le signe d’un réveil nécessaire. Il dessine un cap que la France devra solidement accompagner avec ses partenaires.
Je n’aurai pas le temps d’aborder les secteurs de l’aéronautique, des cosmétiques et du luxe, ou encore celui de l’agroalimentaire. Toutes ces filières créent de l’emploi, produisent de la richesse, maintiennent des compétences précieuses et stimulent l’innovation. Elles sont source de vitalité pour nos territoires, auxquels je réserverai mes derniers mots.
L’industrie ne peut pas se développer sur des terres arides. Le rôle de l’État et de nos collectivités locales est précisément de créer et d’entretenir le terreau fertile pour faire croître nos industries. Cela passe par l’enseignement supérieur et la recherche, une formation qualifiante, ou encore le recrutement de dizaines de milliers de salariés professionnels, qu’il nous faut loger, former, soigner et intégrer dans nos communes urbaines et rurales.
Celles et ceux qui, parmi vous, ont eu l’occasion de venir il y a quelques jours dans ma circonscription, à Saint-Nazaire, pour assister à l’opération militaire Orion et, plus récemment, à Basse-Indre, en Loire-Atlantique, pour la présentation du France Libre par le Président de la République, ont pu mesurer le génie de nos entreprises, de la France et de nos territoires.
Dès lors, sans même attendre la nouvelle politique industrielle que nous appelons de nos vœux, il faudra nourrir la réflexion sur l’accompagnement territorial et fiscal des collectivités, qui soutiennent déjà nos territoires d’industrie. (Applaudissements sur les travées des groupes GEST, RDPI et INDEP.)
Mme la présidente. La parole est à M. Franck Menonville. (Applaudissements sur les travées du groupe UC. – M. Jean-Luc Ruelle applaudit également.)
M. Franck Menonville. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, la situation productive de la France continue de se dégrader, malgré une période plus favorable après le covid.
Avec une part de l’industrie inférieure à 10 % de son PIB en 2025 contre 23 % en 1980 et 30 % en 1950, la France est devenue l’un des pays les plus désindustrialisés d’Europe.
Les procédures de sauvegarde, de redressement et de liquidation judiciaire se multiplient inéluctablement depuis plusieurs années. Elles ont connu une accélération en 2024 et en 2025.
Les fermetures de sites industriels sont aujourd’hui plus nombreuses que les ouvertures. La direction générale des entreprises recense ainsi dans son baromètre semestriel 82 fermetures contre seulement 44 ouvertures au cours du premier semestre 2025. Au second semestre 2024, elle dénombrait 61 ouvertures et 60 fermetures.
Il ressort de ces chiffres que nous ne parvenons pas à recréer un tissu productif de substitution suffisant et à la hauteur des pertes enregistrées. Ce faisant, nous laissons notre base industrielle s’éroder encore davantage.
À ce constat s’ajoutent d’autres signaux particulièrement préoccupants : la flambée des coûts de l’énergie, dans un contexte déjà tendu, et l’effondrement des intentions d’investissement.
Or sans investissement, il n’y a ni modernisation, ni compétitivité, ni emploi industriel à moyen terme. La France aujourd’hui ne se donne pas suffisamment les moyens de sa compétitivité, asphyxiée par un excès de normes, une fiscalité pénalisante et un coût du travail élevé.
Intégrée dans un cadre européen fondé sur l’ouverture des marchés et l’interdiction de toute protection ciblée, la France est devenue un marché ouvert, largement exposé à la concurrence, ce qui nous impose absolument d’être dans des standards fiscaux et normatifs.
Nous avons donc besoin d’un cap industriel clair et d’une stratégie assumée de souveraineté économique. Heureusement, la France demeure une puissance industrielle dans plusieurs secteurs clés : l’aéronautique, le naval, la pharmacie, la défense, le nucléaire.
Nous avons des atouts et nous devons, bien évidemment, les préserver et les développer. La crise actuelle de l’industrie nécessite une action rapide.
Aussi, différents leviers peuvent être activés. Le made in France dans la commande publique en est un. Actuellement, nous importons près de 60 % des biens que nous consommons, ce qui nous situe dans la fourchette haute par rapport à nos voisins européens. Il faudrait donc mieux structurer l’achat public et les centrales d’achat pour qu’elles s’orientent davantage vers le tissu industriel local.
Selon le professeur Olivier Lluansi, que la commission des affaires économiques avait auditionné le 15 janvier 2025, si nous revenions à une part de 40 % d’importations, à l’instar de l’Allemagne, notre industrie gagnerait 15 milliards d’euros chaque année, soit l’équivalent d’un cinquième de notre déficit commercial. Un tel potentiel n’est pas suffisamment exploité, monsieur le ministre. Quelle est votre stratégie en la matière ?
La réindustrialisation s’impose à nous comme une priorité. La France doit renouer avec ses capacités de production et de création de richesses. Pour y parvenir, nous devons aussi opérer un alignement compétitif. Quel levier souhaitez-vous donc activer ?
Avoir un outil productif fort, c’est bien évidemment assurer notre souveraineté pour réduire nos dépendances, qui sont aujourd’hui beaucoup trop importantes. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)
Mme la présidente. La parole est à M. Jean-Luc Brault.
M. Jean-Luc Brault. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, quand on marche sur la tête, il faut réfléchir à l’envers pour manœuvrer droit.
J’aurais préféré vous citer un chiffre, mais ce sera finalement un nombre. Dix-sept mois : c’est le délai moyen que met un industriel qui veut s’implanter dans notre pays pour obtenir l’autorisation de démarrer enfin son activité. Je rappelle que ce délai est de dix mois en Suède, de huit mois en Allemagne et de cinq mois en Pologne.
Accrochez-vous bien, mes chers collègues, car ce n’est pas fini. À ces dix-sept mois, il faut ajouter, outre les procédures d’urbanisme et d’archéologie préventive, le délai d’accès au réseau électrique, qui peut varier de deux à sept ans en fonction de la complexité du raccordement et de la nécessité de renforcer le réseau en amont, nous dit la Cour des comptes.
Restez accrochés, mes chers collègues ! La Cour des comptes indique qu’une consultation publique préalable, qui peut se révéler complexe si les riverains s’opposent au projet, est également requise.
Des études d’impact ou d’incidence environnementale doivent encore être effectuées avant le dépôt de la demande d’autorisation ICPE (installation classée pour la protection de l’environnement). L’inventaire de la faune et de la flore sur quatre saisons peut ainsi s’étendre sur plus d’un an, à condition de ne pas tomber sur un triton doré ou sur un papillon azuré !
À titre d’exemple, monsieur le ministre, dans la petite zone industrielle de Saint-Georges-sur-Cher, dans mon territoire du Loir-et-Cher, l’implantation de l’usine Daher a nécessité dix-huit mois et coûté 500 000 euros, car il a fallu déplacer 400 mètres carrés de prairies sur 20 centimètres de hauteur.
Enfin, les éventuels recours contentieux formés contre l’autorisation du projet peuvent retarder sa réalisation. Je n’invente rien, cela figure à la page 272 du Rapport public annuel 2026 de la Cour des comptes.
À la fin, on ne sait plus trop, mais on comprend que si l’on a de la chance, il faut compter deux ans. Si l’on en a moins, il faut compter dix ans pour pouvoir démarrer une activité industrielle. (Mme Anne-Sophie Romagny s’exclame.) C’est lunaire !
La Cour des comptes dresse sur le sujet de la réindustrialisation un diagnostic intéressant, assorti de nombreuses recommandations.
Mes chers collègues, vous êtes bien plus intelligents et studieux que moi, je vous laisse lire tout cela. Pour ma part, je retiens une chose : la nécessité de réduire les délais des procédures administratives.
J’aurais beaucoup apprécié vous parler du fond, de doctrine, de véritable politique publique, ou encore d’État stratège. Malheureusement, pour vous le dire franchement, à la vue de ce constat, j’ai le sentiment de brasser du vent. Je le répète, quand on marche sur la tête, il faut réfléchir à l’envers pour manœuvrer droit.
On pourra utiliser tous les grands mots, songer aux plus grandes stratégies et mettre en avant tous les chiffres que l’on veut, la réindustrialisation de notre pays tient d’abord en un mot : simplification, simplification, simplification !
Comme l’a dit le sénateur Fabien Gay, il faut protéger nos sous-traitants. Yannick Jadot a raison : nos sous-traitants doivent être implantés non pas en Chine, mais en France. L’absence de sous-traitants français nous mène dans le mur.
Quant à l’accès au crédit, il est difficile : les banques sont trop frileuses. Elles ne font pas confiance aux jeunes pousses et aux projets qu’elles mettent en œuvre.
Enfin, il y a la question de l’apprentissage : si nous voulons réindustrialiser notre pays, il nous faut des apprentis, il nous faut des compagnons, des jeunes titulaires d’un CAP (certificat d’aptitude professionnelle), d’un bac professionnel ou d’un BTS (brevet de technicien supérieur) (M. le ministre délégué acquiesce.) Or, aujourd’hui, on ne travaille pas assez sur ce sujet. Si l’on ne commence pas par là, tout le reste ne sera que du pipeau.
Monsieur le ministre, ma question est donc la suivante. Alors que nous fêterons bientôt tristement les deux ans du dépôt du projet de loi de simplification de la vie économique, un texte au parcours chaotique et symptomatique, quand cesserons-nous de marcher sur la tête et de devoir réfléchir à l’envers pour manœuvrer droit ?
Mme la présidente. La parole est à Mme Martine Berthet.
Mme Martine Berthet. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, acier inoxydable, fibre de verre, carbone, sodium, silicium, corindon sont autant de productions, dans mon département de la Savoie, qui sont en danger ou toujours à la limite de l’être, malgré la mobilisation incessante de la parlementaire que je suis, accompagnée d’élus de mon département.
À l’heure où nous préparons l’avenir en investissant massivement dans nos capacités énergétiques, dans le numérique et dans les technologies de demain, nous assistons, paradoxalement, à l’affaiblissement progressif du tissu industriel que j’appellerai « de base », lequel produit pourtant des matières premières essentielles à l’ensemble des chaînes industrielles françaises, en premier lieu pour notre performante industrie de la défense.
Les défis auxquels nos industriels font face sont connus. Il s’agit tout d’abord de l’accès à une énergie sûre, décarbonée et compétitive. Si le sujet du coût de l’électricité est partiellement réglé, la plupart des industriels n’ont toujours pas la visibilité à long terme dont ils ont besoin pour sécuriser leurs investissements de modernisation et de décarbonation.
Cette énergie abondante et décarbonée qui fait notre force doit pouvoir profiter à nos industriels, afin qu’ils ne soient plus dépendants des importations d’énergies fossiles et à la merci de crises géopolitiques marquées par la flambée du cours du gaz, qui les mettent en grande difficulté.
À cela s’ajoute la question des compensations carbone. Alors que l’Union européenne a récemment actualisé et élargi, à la demande de la France, la liste des secteurs et sous-secteurs éligibles à de telles compensations, alors que nos concurrents européens ont adopté des mesures favorables, le gouvernement français n’a pas souhaité les mettre en œuvre.
J’avais pourtant fait adopter un amendement en ce sens lors de l’examen du projet de loi de finances pour 2026 – vous vous en souvenez, monsieur le ministre. (M. le ministre délégué acquiesce.) –, visant à majorer de 50 millions d’euros, sur les 200 millions d’euros nécessaires, l’enveloppe consacrée à la compensation carbone des sites électro-intensifs.
Malheureusement, cet amendement n’a pas été repris dans le texte adopté après recours à l’article 49, alinéa 3 de la Constitution. Et pendant ce temps-là, les secteurs du verre et de la chimie vont très mal !
De plus, nos industriels, et non des moindres, subissent de plein fouet une concurrence internationale déloyale, aggravée par les stratégies de dumping de la Chine et de contournement de nos mesures, dans un contexte où les droits de douane imposés par les États-Unis réorientent une grande partie des flux commerciaux vers le marché européen.
Nous avons besoin d’un sursaut de l’Europe, pour une réponse beaucoup plus ferme et rapide. Annoncer un Industrial Accelerator Act, c’est bien, mais cela ne suffit pas ; il faut le mettre en œuvre, et très vite.
À cet égard, l’Union européenne a communiqué, en septembre 2025, sur la mise en place, réjouissante et satisfaisante, de clauses de sauvegarde pour l’acier. Toutefois, celles-ci n’entreront pas en vigueur avant le mois de juillet 2026.
Un autre cas symptomatique est celui du silicium métal, absent des mesures de sauvegarde prises pour le ferromanganèse et le ferrosilicium. Le prédossier déposé le 15 décembre dernier par Euroalliages vient seulement d’obtenir ses remarques.
Combien de mois faudra-t-il attendre encore pour que le dossier définitif prévoyant des mesures antidumping contre la Chine et l’Angola, pays où la Chine a aussi installé ses usines, soit adopté ?
J’espère qu’il ne sera pas trop tard pour Ferroglobe, dont la plupart des fours sont à l’arrêt depuis plusieurs mois, et qui a épuisé le chômage partiel pour ses salariés.
La France ne pèse plus assez en Europe pour aller plus loin et plus vite dans la protection de nos industries. Deux ans en moyenne pour les dossiers que j’ai cités, c’est beaucoup trop.
M. Sébastien Martin, ministre délégué auprès du ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargé de l’industrie. Le délai est identique dans les autres pays !
Mme Martine Berthet. Toutefois, je ne veux pas dresser un tableau uniquement sombre.
De nouveaux projets industriels émergent, porteurs d’espoir, qui méritent tout notre soutien. Je pense à Ugi’Ring, un projet stratégique lancé par Ugitech en 2022, il y a quatre ans, qui vise à recycler les déchets métallurgiques afin d’en extraire les métaux critiques, indispensables à la production des alliages d’acier inoxydable utilisés dans des secteurs essentiels comme la défense, le nucléaire, l’aéronautique, la santé, les transports ou encore l’énergie.
Alors que la Chine possède 90 % des métaux critiques de la planète, l’Europe a réagi en votant en 2024 le Critical Raw Materials Act, marquant une volonté d’accélérer à la fois le recyclage et l’ouverture de mines d’extraction européennes pour renforcer sa souveraineté.
Le projet Ugi’Ring s’inscrit complètement dans ce cadre. Pourtant, malgré le soutien que vous lui avez apporté, monsieur le ministre, le financement de ce projet peine à être finalisé. Il est essentiel que l’État et ses agences aillent dans le même sens, dans l’intérêt de notre pays.
La France a les outils et les compétences. Le succès du salon Global Industrie, qui se tient actuellement, en est la preuve. Encore faut-il les mettre en œuvre et les protéger.
L’Europe et la France doivent être plus réactives. Notre souveraineté repose sur notre capacité à produire. Encore faut-il alléger les coûts de production, les contraintes administratives, les interdictions, tout ce sous quoi notre pays se noie. Nos industries et leurs emplois dans nos territoires n’ont pas le temps d’attendre ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Daniel Fargeot applaudit également.)
Mme la présidente. La parole est à M. Bernard Buis.
M. Bernard Buis. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, à la fin de l’année 2024, dans la Drôme, le tribunal de commerce de Romans-sur-Isère a enregistré 90 procédures de redressement judiciaire en deux mois, contre une cinquantaine sur les neuf mois précédents. Toutes ces procédures ne concernent pas le secteur industriel, mais force est de constater que la désindustrialisation continue de sévir dans notre pays, comme en témoigne la suppression de 50 postes dans la manufacture de porcelaine Revol à Saint-Uze.
S’intéresser à la Drôme, située dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, où l’industrie représente encore une part importante de l’emploi salarié, c’est observer un territoire qui se trouve en première ligne face à la désindustrialisation.
Ce département, en effet, est directement concerné par les enjeux industriels. On y trouve, par exemple, le site du Tricastin, le plus grand site nucléaire d’Europe, ou encore l’usine Framatome de Romans-sur-Isère.
La Drôme incarne donc deux facettes de la France industrielle : on y trouve, d’un côté, un noyau dur protégé au nom de notre souveraineté énergétique ; de l’autre, un tissu d’entreprises exposé à tous les vents. La question est donc la suivante : comment sauver ces deux facettes et éviter de n’en préserver qu’une au détriment de l’autre ?
Si l’on regarde les chiffres à l’échelle nationale, la situation est évidemment préoccupante. En 2024, la France ouvrait plus d’usines – 88 pour être précis – qu’elle n’en fermait. En 2025, ce chiffre a fortement diminué : on a alors difficilement atteint 19 ouvertures nettes.
Face à ces difficultés, nous devons collectivement nous interroger : avons-nous suffisamment traité les causes profondes de la désindustrialisation ?
La première cause de la désindustrialisation est le coût de l’énergie. Florent Menegaux, le PDG de Michelin, résume le problème en deux chiffres : le mégawattheure coûte 132 euros en Europe, contre 68 en Amérique du Nord. C’est pour cette raison qu’il a fermé deux usines en France. Une politique de réindustrialisation ne sera effective que lorsque nous aurons résolu cette équation.
Les difficultés de nos petites et moyennes entreprises (PME) industrielles sont la seconde cause de la désindustrialisation. Les gigafactories sont financées, mais qu’en est-il des ateliers ? Le plan France 2030, les actions de Bpifrance et bien d’autres dispositifs sont calibrés pour soutenir les grands projets et les start-up de la deep tech. Mais qu’en est-il des PME, qui assurent également le maillage territorial, la sous-traitance et l’emploi dans nos communes ? Or ce sont elles qui décrochent le plus brutalement.
Les dispositifs créés ont été utiles pour obtenir des résultats, que nous devons saluer. France 2030 permet ainsi d’accompagner des milliers de projets, 54 milliards d’euros devant être investis dans ce cadre d’ici à 2030. En réalité, la réindustrialisation post-covid a été réelle, 189 ouvertures nettes de sites ayant eu lieu en 2023. N’oublions pas non plus le nouvel instrument européen, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), entré en vigueur le 1er janvier 2026.
Tous ces leviers existent. Ils sont utiles, mais dans quelle mesure sont-ils suffisants pour réindustrialiser pleinement la France ? Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières ne couvre en effet actuellement que 3 % de la valeur de nos importations. De même, peut-on se contenter du dispositif France 2030, dans la mesure où celui-ci ne comporte pas d’étage intermédiaire pour soutenir les PME ?
Pour que la France puisse bénéficier d’une réindustrialisation pleine et entière, nous formulons des propositions claires.
Nos propositions portent sur la protection commerciale d’abord.
Le MACF est un bon outil, mais son périmètre est étroit. Nous pourrions l’étendre aux produits directement exposés aux surcapacités chinoises, dans les secteurs de la plasturgie, de la mécanique ou encore de la métallurgie. De plus, la France pourrait défendre au Conseil européen le principe d’une préférence européenne dans la commande publique. Nous ne pouvons pas agir seuls, mais nous pouvons peser.
Nos propositions portent ensuite sur l’énergie et la décarbonation.
L’industrie verte affiche un solde de 26 ouvertures nettes en 2025. Dans la défense et l’aéronautique, on décompte 19 ouvertures nettes, selon le nouveau baromètre industriel de l’État publié en mars 2026. Ces secteurs sont en croissance ; cela démontre que la décarbonation constitue non pas un frein à l’industrie, mais une stratégie prometteuse pour la reconstruire.
Enfin, ne pourrait-on pas envisager de permettre l’accès des PME industrielles à des contrats d’électricité bas-carbone, adossés à notre parc nucléaire ? L’électricité d’origine nucléaire constitue notre principal avantage compétitif : pourquoi ne pas permettre à ces entreprises d’en bénéficier ?
Mes chers collègues, la situation industrielle de notre pays doit nous préoccuper, mais nous ne devons pas pour autant céder aux sirènes de la fatalité. Encore faut-il que nous nous donnions les moyens d’agir, tant à l’échelle européenne qu’à l’échelle de notre pays. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE et sur des travées du groupe UC.)
Mme la présidente. La parole est à M. Franck Montaugé.
M. Franck Montaugé. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, notre débat ce soir nous appelle à faire un point sur la situation de l’industrie française et à nous interroger sur la nature et l’efficacité des politiques publiques conduites par le Gouvernement.
Industrie, réindustrialisation : de quoi parle-t-on ?
Si les mots ont un sens, ils s’inscrivent aussi dans une généalogie de significations. C’est tout particulièrement le cas pour l’industrie.
À l’origine, l’industria est un souffle intérieur enfermé dans le corps, puis projeté à l’extérieur dans des objets, dans la cité ; puis le terme s’est étendu ensuite à la production, pour désigner un collectif de travail organisé, un métier, une entreprise, un secteur d’activité économique, pour qualifier les territoires et pour, finalement, définir toute la société, sous la formule de « société industrielle », notion introduite par Henri Saint-Simon au début du XIXe siècle.
Le professeur d’université Pierre Musso le dit très bien : « L’industrie a été pensée, fabriquée en Europe, en Occident, et ce, dès le Moyen Âge. Elle ne va pas de soi. De nombreuses civilisations s’en sont passées, à commencer par l’Antiquité grecque, qui privilégia la contemplation à l’action. Il s’agit d’un choix.
« Elle est le résultat d’une série de bifurcations caractéristiques de l’Occident chrétien et de sa vision du monde.
« La foi industrialiste s’est réalisée par inflexion et choix construisant une vision du monde et non selon un développement linéaire obligé, poussé par la technique ou le progrès des connaissances ».
Tout au long de son histoire, l’industrie a donc évolué par élargissements successifs de son emprise sur les sociétés : nous sommes passés des monastères cisterciens, au tournant des XIe et XIIe siècles, à l’intelligence artificielle générative d’aujourd’hui, en passant par la manufacture, l’usine, la cybernétique et le management scientifique.
Une analyse rétrospective du concept d’industrie, les évolutions de forme comme de sens du terme éclairent le passé et nous invitent à ne pas sortir de l’histoire, à ne pas perdre notre liberté en même temps que notre place en Europe et dans le monde.
En définitive, l’industrie est un trait marquant, pour ne pas dire fondamental, de notre civilisation. Elle est un fait social total aux dimensions multiples, qui engage l’entièreté de notre société et de ses institutions.
En France, la prise de conscience a été très tardive : elle date de 2010. Depuis, l’évolution de la part de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale est très lente ; elle est marquée par un cortège d’annonces de fermetures d’entreprises, aussi nombreuses que douloureuses sur le plan humain, à peine tempéré par des créations.
Dès lors, monsieur le ministre, quel est le récit national en matière de renaissance industrielle ? Quelles mesures concrètes avez-vous prises ou comptez-vous mettre en œuvre pour amplifier le redressement du secteur et soutenir la création industrielle des entreprises de taille intermédiaire (ETI), des PME, des petites et moyennes industries (PMI), des très petites entreprises (TPE) françaises ? Les industriels, les salariés et leurs représentants appellent de leurs vœux une telle évolution.
Certaines mesures ne coûteraient rien au budget de l’État. Comment entendez-vous ainsi révéler le potentiel inexploité des territoires ? Comment comptez-vous faire de ces derniers des acteurs décisionnaires, créateurs de valeur, au profit de la prospérité locale ? Il ne faut pas oublier à cet égard les territoires très ruraux, souvent négligés, qui sont en grande difficulté et ne bénéficient d’aucun dispositif un tant soit peu structuré leur permettant de créer de la valeur industrielle ex nihilo, situation que je qualifie à dessein d’« angle mort » de nos politiques d’aménagement économique des territoires.
De même, que proposez-vous pour concilier l’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) et le besoin de foncier industriel ? Quelle démarche de simplification adaptée aux particularités du terrain proposez-vous ? Le projet de loi de décentralisation qui est annoncé donnera-t-il des pouvoirs nouveaux aux préfets ? Quelle réforme de la fiscalité locale envisagez-vous pour favoriser la réindustrialisation de nos territoires ?
Quelles sont les démarches en cours pour stopper la surréglementation ? Comment entendez-vous mettre la commande publique et privée au service de la promotion du « fabriqué en France » ? La mobilisation de l’épargne des Français pour l’industrie fait-elle partie de votre plan de travail ?
Certaines démarches rapporteraient beaucoup plus qu’elles ne coûteraient à l’État. Je voudrais ainsi savoir quelle est votre piste pour alléger massivement le coût du travail qualifié, sans toucher au salaire. De même, dans le cadre européen, quelle est votre trajectoire pluriannuelle de réalignement de la compétitivité fiscale centrée sur l’industrie ?
Quelle réforme de la fiscalité économique locale envisagez-vous pour réindustrialiser, ou industrialiser, tous les territoires ?
Enfin, ne pensez-vous pas qu’il serait utile que la France se dote d’un code de l’industrie ? Ce serait un moyen de réaffirmer l’importance de l’industrie dans notre pays et de déployer le nouveau récit industriel dont il a besoin.