Mme la présidente. La parole est à M. Daniel Fargeot. (Applaudissements sur les travées du groupe UC et les Républicains.)
M. Daniel Fargeot. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, la désindustrialisation française est une réalité documentée. En cinquante ans, la part de l’industrie dans notre économie est passée de 25 % à 15 %. Malgré une stabilisation récente, notre base productive demeure fragile.
Les plans en la matière se sont pourtant succédé, les financements aussi. Je ne reviendrai pas sur les travaux de la commission d’enquête du Sénat sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants, mais l’on peut tout de même s’interroger : comment expliquer que, en dépit de la mobilisation d’une telle masse d’argent public, notre base industrielle demeure aussi fragile ?
Au-delà de la nécessaire analyse des causes du phénomène, nous devons de manière urgente regarder vers l’avenir et définir une stratégie de réindustrialisation solide, lisible et pérenne, sans oublier de prévoir son évaluation.
La question décisive est de savoir où se trouve la clé de cette réindustrialisation. Depuis des années, deux visions s’opposent. Certains mettent en avant les grands projets industriels, souvent spectaculaires ; d’autres soulignent l’importance d’un soutien diffus aux PME.
Nous sous-estimons trop souvent des acteurs centraux, trop discrets, mais absolument stratégiques : les entreprises de taille intermédiaire. Elles représentent pourtant 35 % de l’emploi industriel et sont à l’origine d’un quart des ouvertures d’usine récentes. Elles sont plus exportatrices que les PME et plus ancrées localement que les grands groupes. Quand une PME souffre, elle décroche, mais quand une entreprise parvient à franchir le cap pour devenir une ETI, elle devient plus résistante aux chocs. Autrement dit, les ETI tiennent nos territoires, nos filières et nos savoir-faire.
Pourtant, notre modèle productif reste déséquilibré. Nos PME peinent à grandir et le tissu qu’elles constituent est fragile. Nos grandes entreprises se mondialisent. Nous manquons d’ETI en nombre suffisant et solides.
Certes, des plans ont été lancés. Oui, un rebond a eu lieu. Mais il convient de rappeler aussi que la France a connu un décrochage industriel d’une ampleur sans précédent entre les années 2000 et 2010, et que remonter la pente n’est pas chose aisée.
Les signaux récents sont cependant préoccupants. En 2025, le solde entre les ouvertures et les fermetures d’usines est quasi nul. Ce sont précisément les PME et les ETI qui décrochent. Seules les start-up industrielles restent dynamiques, comme le montre Bpifrance.
De plus, les alertes liées à l’actualité sont inquiétantes. Dans Les Échos, on apprenait ainsi, la semaine dernière, que plus d’un dirigeant d’ETI sur deux se dit inquiet pour les prochains mois. Près de la moitié d’entre eux constatent une dégradation de la rentabilité. Les marges s’érodent depuis plus d’un an, sous l’effet des tensions géopolitiques, de la flambée des prix de l’énergie, de pressions réglementaires et de la concurrence accrue, notamment de la Chine.
Les entreprises de taille intermédiaire sont aujourd’hui en première ligne. Elles peuvent donc être le moteur du rebond industriel ou en devenir le point de fragilité.
Plutôt que de chercher à définir une nouvelle politique industrielle pour la France, il serait préférable que nous assumions d’avoir une priorité absolue. Il faut actionner tous les leviers pour faire grandir nos PME en ETI et sécuriser celles qui existent. Cela suppose une stabilité fiscale, car l’industrie investit sur le long terme, une énergie compétitive et prévisible – c’est d’actualité ! –, une simplification normative accrue – parlons-en ! – et une politique industrielle lisible dans la durée.
La question, en effet, n’est pas seulement de sauver l’existant : elle est de reconstituer des capacités productives massives.
Mes chers collègues, la France ne se réindustrialisera pas uniquement avec quelques grandes usines vitrines, même si des étendards sont nécessaires. Elle a besoin de reconstruire un tissu dense d’ETI solides, exportatrices et enracinées dans nos territoires. La réindustrialisation est une chaîne ; les ETI en constituent le maillon essentiel, qu’il faut actionner. (Applaudissements sur les travées des groupes UC, INDEP et GEST.)
Mme Anne-Sophie Romagny. Bravo !
Mme la présidente. La parole est à M. Laurent Somon. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC.)
M. Laurent Somon. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, le taux de chômage en France franchira la barre des 8 % au cours du premier semestre, selon l’Insee. Il existe une solution : « produire plus pour vivre mieux ! »
Nous devons aux entreprises de taille intermédiaire un quart des ouvertures de sites industriels, mais produire et travailler dans notre pays relève du sacerdoce tant la France est suradministrée et surendettée, comme le souligne Bruno Retailleau. (Marques d’ironie sur les travées des groupes GEST, SER et CRCE-K.)
Monsieur le ministre de l’industrie, pouvons-nous durablement redresser notre industrie et préserver nos bassins d’emploi en augmentant la fiscalité et les réglementations qui nuisent à la compétitivité française ? Non !
J’en veux pour preuve que la France a perdu un quart de ses emplois industriels depuis 1990. L’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et la surfiscalité des transmissions expliquent cette hémorragie. Depuis le début des années 2000, un million d’emplois industriels ont été détruits, en raison du renchérissement du coût du travail et de l’explosion des taxes de production. Il n’y a pas de hasard ou de miracle chez nos voisins allemands et italiens ; il y a simplement de mauvaises décisions françaises !
Depuis le quinquennat de Nicolas Sarkozy, nous avons multiplié les plans, les instances : les États généraux de l’industrie, la Conférence nationale de l’industrie, les territoires d’industrie, France Relance, le dispositif Rebond industriel, sans compter le plan France 2030, qui pourrait permettre la création de 430 000 emplois, d’après les estimations du cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC).
Mais, au-delà des plans et des instances, il faut réunir les conditions nécessaires pour atteindre nos objectifs : une fiscalité sur la production stable, alignée sur la moyenne européenne, une maîtrise du coût du travail qualifié, qui est, à l’heure actuelle, deux fois plus élevé que chez nos voisins, et une sobriété normative – la surtransposition coûte aujourd’hui 27 milliards d’euros par an à nos ETI.
« Le secret de l’action, c’est de s’y mettre », écrivait le philosophe Alain. Faute d’action, nous assistons à une nouvelle saignée industrielle. On a ainsi dénombré 244 claps de fins de sites l’année dernière.
Je citerai ainsi, dans la Somme, la fermeture d’Ynsect à Poulainville, soit la suppression de 200 emplois, de SFG à Bernaville – 68 emplois –, de RESRG Automotive à Poix-de-Picardie, – 100 emplois –, de Metex – 149 emplois –, de l’usine Watts à d’Hautvillers-Ouville – 96 emplois –, ou le redressement judiciaire d’Arc dans le Nord, qui menace 250 emplois. Dans les Hauts-de-France, 25 sites industriels sont menacés de fermeture ou d’une baisse de leurs effectifs.
Plus globalement, la part de l’industrie dans le PIB est passée de 23 % en 1990 à moins de 10 % à la fin de l’année 2024.
Monsieur le ministre, la norme a vocation à être un outil de progrès pour la qualité, l’innovation et la performance environnementale. Mais comment les industries peuvent-elles demeurer compétitives alors que le cadre réglementaire français induit des coûts et des délais supérieurs à ceux qui s’appliquent à leurs concurrents européens et mondiaux ?
Il est urgent de mettre en place des indicateurs de mesure systématique de l’impact des nouvelles réglementations sur les marges, l’emploi, les chaînes de valeur et les territoires industriels.
Il est urgent de demander l’instauration d’un moratoire normatif à l’échelon européen et d’appliquer la loi de simplification de la vie économique que tout le monde attend.
L’État pourrait-il enfin passer d’une logique de grands plans à une logique d’accompagnement, d’accélération et de facilitation ?
En conclusion, notre déficit de compétitivité est le fardeau de l’industrialisation. Le supplément des charges sociales patronales en France par rapport à la moyenne de l’Union européenne s’élève à 67 milliards d’euros chaque année. Pour les impôts sur la production, l’écart est de 40 milliards d’euros !
Le prix de l’énergie en France est difficilement soutenable, alors que nous avons le meilleur mix énergétique grâce à notre parc nucléaire.
Il faut de deux à quatre ans de plus qu’ailleurs pour autoriser la création d’un site industriel, alors que nous aurons besoin de consacrer 25 000 hectares à l’industrie dans les dix prochaines années.
Et je ne parle pas de la remise en cause de l’apprentissage ni de la surtaxe sur les bénéfices des grandes entreprises, qui devait être temporaire, mais qui durera finalement tant que subsistera le déficit.
La réindustrialisation se gagnera main dans la main avec les entreprises et les bassins d’emploi, c’est-à-dire avec les territoires. Hélas, j’ai aussi l’impression que la bataille se perd à Paris, dans les méandres de Bercy et lors des arbitrages de Matignon.
Espérons que la préparation du budget pour 2027 sonnera enfin la mobilisation du bon sens, du pragmatisme et de la reconquête industrielle ! (Bravo ! et applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Jean-Luc Brault applaudit également.)
Mme la présidente. La parole est à M. Rémi Cardon.
M. Rémi Cardon. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, le « printemps des usines » vanté par la Macronie n’aura pas lieu. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, et ils sont sévères. Après une embellie historique, l’horizon se bouche en effet de nouveau pour la France des usines.
L’industrie a connu un rebond historique à partir du printemps 2018. Ses effectifs ont grossi de plus de 160 000 équivalents temps plein (ETP) jusqu’au dernier trimestre 2024. Depuis, le secteur a recommencé à perdre des emplois. En novembre 2024, pour le cinquième mois consécutif, il s’est ainsi fermé plus d’usines en France qu’il ne s’en est ouvert.
Cette tendance ne s’est malheureusement jamais inversée. Mon collègue, élu comme moi de la Somme, vient d’évoquer plusieurs cas de fermetures d’usine dans notre département. Je ne les rappellerai donc pas. Qu’il s’agisse d’Ynsect, d’Albéa ou encore de RESRG Automotive, ces situations sont nombreuses.
D’un point de vue macroéconomique, l’industrie ne représente plus que 9,3 % de notre PIB. À ce rythme, il sera quasiment impossible d’atteindre les 15 % annoncés par Bruno Le Maire – mais ce ne serait pas la première fois que l’on observe un écart entre la réalité et les chiffres annoncés par Bruno Le Maire !
Face à ce constat, nous sommes nombreux dans cet hémicycle à pointer un problème de stratégie. J’irai même plus loin en déplorant l’absence de stratégie du Gouvernement en la matière, car celui-ci n’a jamais su en planifier ni en élaborer une.
Il suffit, pour s’en convaincre, de constater l’absence d’objectifs, le défaut de contreparties lorsque de l’argent public est mobilisé, la vision peu claire de la Macronie en la matière depuis dix ans, le stop and go permanent en ce qui concerne les objectifs environnementaux, l’absence de cahier des charges pour l’attribution des aides publiques, l’incohérence de notre politique industrielle et commerciale… Bref, les constats sont clairs. On attend toujours des mesures dans ce domaine.
Monsieur le ministre, pouvons-nous compter sur vous pour prendre les décisions nécessaires qui permettront non pas la réindustrialisation, mais la nouvelle industrialisation de la France ?
Cette nouvelle industrialisation doit, selon moi, reposer sur trois piliers.
Le premier est l’écologie, qui a un rôle moteur à jouer. Réindustrialiser ne doit pas impliquer de sacrifier des normes environnementales au profit d’une certaine compétitivité. Il convient au contraire de réhabiliter 20 000 hectares de friches industrielles, de lancer une grande politique de rénovation thermique des bâtiments, qui représente le premier secteur consommateur d’énergie en France, et de développer les filières d’avenir, comme la géothermie.
L’écologie doit devenir le carburant de notre croissance industrielle, elle n’est pas son ennemie, contrairement à ce que certains pourraient affirmer. Notre industrie décarbonée constitue d’ailleurs notre meilleur atout pour nous démarquer de nos concurrents chinois et américains ; nous devons mettre le paquet dans ce domaine.
Le deuxième pilier est le développement d’emplois de qualité, et non pas précaires – cela a été dit par mon collègue Fabien Gay et d’autres. L’industrie doit rimer avec la garantie de postes stables, en CDI, correctement rémunérés, permettant une progression de carrière.
Cela implique de renforcer la formation, de mieux l’articuler avec les bassins d’emploi et d’aller vers une codétermination des décisions industrielles, comme cela se pratique en Allemagne. Les salariés ne sont pas des variables d’ajustement, ils sont des acteurs de la réindustrialisation. Nous devons leur donner tous les moyens d’agir très rapidement.
Le troisième pilier est bien évidemment une planification publique, ambitieuse et ciblée. La politique de l’offre a montré une certaine inefficacité. Aujourd’hui, nous demandons au Gouvernement de prendre ses responsabilités, en réfléchissant à la mise en œuvre d’une telle planification. Celle-ci doit reposer notamment sur la préférence européenne. J’ai bien compris, monsieur le ministre, votre position sur ce point. La Commission européenne a ouvert les hostilités en présentant un projet au début du mois de mars. J’espère que la France défendra une vision ambitieuse en la matière !
Mme la présidente. La parole est à M. Clément Pernot. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC.)
M. Clément Pernot. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, notre pays a été une grande nation industrielle. L’industrie a engendré un développement économique sans précédent, faisant de la France la cinquième puissance mondiale. Ensuite, les pseudo-élites économiques ont estimé que l’avenir était ailleurs : elles ont valorisé la finance, les services, les modèles sans production, et ont laissé partir sans retour les entreprises capables de fabriquer des produits manufacturés de masse.
Alors, que faut-il faire maintenant ? Il faut déjà éviter de faire ce qu’il ne faut pas faire. (Sourires.)
Mme Anne-Sophie Romagny. Ça commence bien !
M. Clément Pernot. L’État, en limitant son intervention au versement de subventions en tous genres, par le biais, par exemple, de France Relance, de France 2030, de l’Europe ou de la Banque des territoires, sans analyse approfondie, ne règle pas le problème de la concurrence avec le monde.
Un industriel de mon territoire, spécialiste de l’injection, après avoir investi fortement pour accompagner la transition vers les moteurs électriques, constate que, malgré les aides, les volumes ne sont pas là. Il s’interroge aujourd’hui sur les suites à donner à son activité en France, tant ses coûts de production sont insuffisamment compétitifs.
Appeler à la réindustrialisation du pays, c’est accepter d’adapter notre cadre législatif pour affronter une économie mondialisée. C’est comprendre que le génie productif français ne suffit plus à compenser les surcoûts résultant des politiques publiques : la réduction du temps de travail, les impôts, les charges, les taxes, les contraintes foncières, les normes, la maîtrise du coût de l’énergie, le droit du travail, j’en passe et des meilleurs…
Stoppons l’État complice de la concurrence ! Intégrer ce message, monsieur le ministre, est la voie obligée pour réinventer une politique industrielle dans notre pays. C’est le rôle de l’État. Pour le reste, laissons la main aux territoires. Ils ont démontré, par le passé, leur capacité à se relever, à la suite des catastrophes industrielles qu’ils ont subies, faillite après faillite.
Si je prends l’exemple de mon intercommunalité rurale, Champagnole Nozeroy Jura, c’est que, à la suite de l’effondrement total de notre tissu industriel à la fin des années 1980, nous avons engagé, en réaction, une politique volontariste.
Nous avons créé une dynamique immobilière, en maîtrisant le foncier économique, en achetant des bâtiments industriels, en proposant des crédits-bails, en aménageant des friches, en créant un dispositif d’aide à l’immobilier d’entreprise, en maintenant en permanence une offre disponible. Cela change tout, car lorsqu’un chef d’entreprise s’intéresse à notre territoire, il trouve des solutions, du foncier, des aides, un accompagnement. Il peut alors décider rapidement de la conduite de son projet.
Vous-même, monsieur le ministre, avez agi de la sorte, avec succès, dans votre fief du Grand Chalon, après la disparition de Kodak. Vous savez qu’il faut mobiliser toutes les forces de proximité, les intercommunalités bien sûr, mais également les départements, à qui il faut redonner une compétence en la matière, parce qu’ils sont plus proches, plus réactifs que les grandes régions.
Monsieur le ministre, il faut agir. Construisez un plan Martin ! (M. le ministre délégué chargé de l’industrie rit.) Il est temps de faire en sorte que l’industrie française redevienne compétitive dans le monde et de redonner une capacité d’agir aux décideurs locaux. Ainsi, nous disposerons du socle pour envisager, avec les entrepreneurs de nos territoires, une nouvelle ère industrielle pour la Nation.
Monsieur le ministre, engagez-vous ! Engagez-nous ! Donnez du sens à votre passage dans ce ministère ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. - M. Franck Menonville applaudit également.)
Conclusion du débat
Mme la présidente. En conclusion de ce débat, la parole est à M. le ministre délégué.
M. Sébastien Martin, ministre délégué auprès du ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargé de l’industrie. Madame la présidente, mesdames, messieurs les sénateurs, je répondrai de manière globale à l’ensemble des orateurs qui sont intervenus. Au préalable, je remercie le sénateur Fabien Gay d’avoir demandé l’inscription de ce débat à votre ordre du jour.
Je ne sais pas, monsieur Pernot, si je proposerai une loi Martin, mais je pense comme vous, mesdames, messieurs les sénateurs, que les territoires ont un rôle essentiel à jouer en matière de politique économique et de réindustrialisation. Il est important de le rappeler ici, dans la chambre des territoires.
Fabien Gay a entamé son propos en rappelant la phrase prononcée en 2001 par M. Tchuruk sur « l’entreprise sans usines ». Eh bien, regardez comment les choses ont évolué depuis ! À l’époque, tout le monde n’a pas réagi comme nous le faisons aujourd’hui : nous considérons désormais de manière assez unanime que cette phrase était non seulement maladroite, mais aussi une erreur sur le fond.
Mme Céline Brulin. Une erreur mortifère !
M. Sébastien Martin, ministre délégué. Il aura fallu du temps, c’est vrai, mais nous considérons dorénavant toutes et tous, quels que soient nos couleurs politiques et les combats que nous avons menés, parfois en tant qu’adversaires, que le chemin d’une économie fondée sur les services, sans force productive industrielle, n’est pas le bon. Chacun reconnaît désormais que l’absence d’industrie a un impact considérable sur nos concitoyens et sur les territoires.
Je le dis, parce que certains de mes homologues européens continuent de penser qu’il n’est pas nécessaire que l’État fixe des orientations ou mette en œuvre des dispositifs publics de soutien à l’industrie, qu’il n’est pas utile que nous imaginions à l’échelon européen des dispositifs de protection commerciale. Il y a quelques années, c’était aussi ce que l’on pensait dans les rangs de ma famille politique, la droite. Aujourd’hui, tout le monde a fait du chemin.
Pour autant, cela ne signifie pas que je suis d’accord avec Fabien Gay quand il dit qu’il faut nationaliser ArcelorMittal ni même que je partage ses analyses sur les aides aux entreprises.
M. Fabien Gay. Heureusement que je suis assis ! (Sourires.)
M. Sébastien Martin, ministre délégué. Je voulais vous rassurer, monsieur Gay ! (Rires.)
Pointer du doigt nos entreprises parce qu’elles seraient trop aidées est selon moi une grave erreur. Oui, nous avons des différences d’approche : selon moi, il n’est pas nécessaire de tout déréglementer, car nous devons permettre aux gens, notamment aux nouvelles générations, de retrouver du sens dans le travail quand ils s’engagent dans les entreprises.
Mais je pense que nous partageons le même constat : nous devons sortir de la naïveté qui a parfois prévalu et protéger nos industries. Cela peut passer par des protections commerciales, mais pas à la manière de M. Trump, qui mettrait des barrières douanières partout et sur tout autour de l’Union européenne, y compris sur des produits que nous ne produisons pas et que nous ne produirons jamais !
La France se bat à l’échelon européen pour intégrer à notre politique commerciale un volet protection, même si cela ne fait pas l’unanimité dans tous les pays européens, certains n’ayant pas la même histoire industrielle et le même tissu économique.
Mon discours n’a pas changé depuis que je suis membre de ce gouvernement. Je suis président d’une intercommunalité depuis 2014 – M. Pernot l’a rappelé à l’instant – et, dès le début, j’ai soutenu les politiques industrielles mises en œuvre par les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron, du pacte productif à la logique du programme Territoires d’industrie.
Cette politique de l’offre a permis de baisser le taux de l’impôt sur les sociétés pour le ramener dans la moyenne européenne. Elle a débouché sur la loi relative à l’industrie verte, destinée à libérer du foncier et à proposer des sites industriels clés en main. Je vois aujourd’hui, à la tête du ministère de l’industrie, le travail accompli en la matière par les équipes de Bercy.
Chacun d’entre vous a évoqué les combats qu’il mène dans son territoire pour sauver des entreprises en difficulté. Le ministère, notamment le comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri) ou la direction générale des entreprises (DGE), se bat également. Madame Apourceau-Poly, j’étais avec vous, la semaine dernière, à Arques pour soutenir l’entreprise Arc. (Mme Cathy Apourceau-Poly acquiesce.)
Parfois, nous gagnons ; parfois, nous perdons. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il revienne à l’État, dès qu’une entreprise est en difficulté, de régler sa situation. Certaines entreprises ont un avenir, d’autres non. Il faut savoir que 80 % des entreprises d’aujourd’hui n’existaient pas il y a vingt ans ; et ce sera la même chose dans vingt ans !
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas se battre pour maintenir des savoir-faire et conserver notre puissance industrielle. Par exemple, nous avons fait en sorte qu’Arc continue d’exister ou que plus de deux tiers des sociétés de ACI Group soient sauvées, en particulier celles qui interviennent dans des secteurs stratégiques comme l’aéronautique, les transports, la défense ou le nucléaire. Je peux vous dire que les équipes de l’État mènent ce combat au quotidien.
Nous avons aujourd’hui besoin d’un véritable Buy European Act, qui se matérialisera dans l’Industrial Accelerator Act qu’a présenté Stéphane Séjourné. La France se bat, dans le cadre des négociations sur ce texte, pour une version exigeante de la préférence européenne, fondée sur un made in Europe construit au sein de l’Union européenne.
À cet égard, nous avons une profonde divergence sur ce qui nous est actuellement proposé. On nous explique que le made in Europe vaudra également pour les pays avec lesquels nous avons des accords de libre-échange, soit un peu plus de soixante pays !
Pour ma part, je n’ai aucun mal à expliquer que le made in Europe ne peut s’appliquer qu’aux Vingt-Sept ou à l’espace économique européen. En revanche, j’aurai un peu de mal à expliquer que le made in Europe, c’est aussi du « made in Corée » ! Cela n’aurait pas de sens… (Mme Anne-Sophie Romagny renchérit.)
Plusieurs d’entre vous ont également évoqué la question de la commande publique. Grâce à l’Industrial Accelerator Act, nous allons enfin pouvoir introduire dans le code de la commande publique des critères de contenu local favorisant la production européenne. Je voudrais que chacun mesure bien le chemin parcouru en la matière !
Je tiens cependant à signaler que la France n’a pas attendu l’Industrial Accelerator Act pour commencer à appliquer la préférence européenne.
Prenons l’exemple de l’industrie automobile, que plusieurs d’entre vous ont évoqué. Fin 2023, nous avons mis en place des mesures de protection des véhicules électriques, lesquelles ont permis de faire passer la part des véhicules chinois de 60 % à 10 % des ventes.
Surtout, nous avons instauré, début 2024, l’Éco-score, qui a permis de favoriser les véhicules électriques fabriqués en Europe. C’est ce qui explique qu’aujourd’hui, sur les dix véhicules électriques les plus vendus en France, aucun ne soit chinois. Le premier est la Renault 5, qui est fabriquée à Douai par des ouvriers français, donc made in France…
M. Philippe Folliot. Les batteries, en revanche…
M. Sébastien Martin, ministre délégué. En ce qui concerne les batteries, la situation change très vite : quatre gigafactories installées dans les Hauts-de-France commencent à produire. Avec tous les projets d’usines en cours de développement, que ce soit en France ou en Europe, nous devrions être capables de couvrir à terme environ 80 % des besoins de l’industrie automobile.
Le thème de notre débat ce soir est la désindustrialisation. Chacun a cité des exemples de son territoire : Arc, Brandt, Kodak chez moi, etc. C’est la réalité, je la mesure pleinement. Tout le monde a évoqué les chiffres des dernières décennies : la part de l’industrie dans le PIB français est effectivement passée de 20 % à 10 % environ. Mais nos voisins ont connu une baisse semblable, même si elle n’a pas été de la même ampleur. Prenez les États-Unis : M. Trump s’agite dans tous les sens, mais la part de l’industrie dans le PIB s’élève à 10 %.
Il existe cependant une différence par rapport à nos partenaires : le mouvement de désindustrialisation s’est arrêté chez eux après la crise de 2008, alors qu’il s’est poursuivi chez nous jusqu’en 2018 !
Les choses ont changé à partir de cette date ; M. Gay a même parlé d’un « printemps des usines ». Ce printemps a quand même duré six ans, de 2018 à 2024 – ce n’est pas si loin ! Durant cette période, la France a recréé 180 000 emplois industriels. Entre les chocs pétroliers des années 1970 et l’année 2018, notre pays en avait détruit des millions – un million entre 2005 et 2015 ! C’est la première fois depuis ces chocs pétroliers que nous recréons des emplois industriels.
Aujourd’hui, nous sommes sur la corde raide, sur un plat. Les chiffres publiés par Bercy en fin de semaine dernière montrent que le solde est légèrement positif. Je ne m’en satisfais pas, mais c’est la réalité. Certains diront qu’il est positif parce que nous prenons en compte non seulement les ouvertures d’usines, mais aussi les extensions, et que cela n’a pas de sens. Mais cela a du sens !