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Face à la désindustrialisation, quelle nouvelle politique industrielle pour la France ?
Débat organisé à la demande du groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste - Kanaky
Mme la présidente. L'ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande du groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky, sur le thème : « Face à la désindustrialisation, quelle nouvelle politique industrielle pour la France ? »
Je vous rappelle que, dans ce débat, le Gouvernement aura la faculté, s'il le juge nécessaire, de prendre la parole immédiatement après chaque orateur pour une durée de deux minutes ; l'orateur disposera alors à son tour du droit de répartie, pour une minute.
Monsieur le ministre, vous pourrez donc, si vous le souhaitez, répondre après chaque orateur, une fois que celui-ci aura retrouvé une place dans l'hémicycle.
Dans le débat, la parole est à M. Fabien Gay, pour le groupe auteur de la demande.
M. Fabien Gay, pour le groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste - Kanaky. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, la théorie de la France sans usines formulée par Serge Tchuruk, ancien PDG d'Alcatel Alsthom, est un échec. Les néolibéraux y ont cru, mais cela nous a conduits à une France des travailleurs sans emploi, avec de faibles salaires et une consommation faible. En quarante ans, deux millions d'emplois industriels ont disparu, et la part de l'industrie dans la production de la richesse nationale n'a cessé de reculer, pour passer sous la barre des 10 % du PIB.
Plutôt que de lancer à grand bruit des initiatives ponctuelles sous les ors de la République en quémandant des investissements aux multinationales ou de pratiquer le saupoudrage d'argent public via Bpifrance, nous avons besoin de passer d'un État guichet à un État stratège, qui développe une politique publique d'intelligence industrielle s'appuyant sur trois piliers : la planification, la souveraineté et la réponse aux besoins des populations.
L'État stratège peut et doit être un État actionnaire. Pas comme aujourd'hui, où l'Agence des participations de l'État (APE) est gérée comme un actionnaire privé, mais en considérant que des biens et des services doivent être sortis du secteur marchand, comme l'a dit le Président de la République lors de la crise de la covid.
Oui, monsieur le ministre, il faut d'urgence nationaliser Arcelor. Sinon, à l'horizon 2030, Mittal n'aura pas décarboné un seul four, mais aura préparé son départ pour l'Inde ou le Brésil en liquidant l'ensemble de l'outil industriel. Or, sans acier, pas de réindustrialisation ici !
Il faut aussi en finir avec la passivité ou la complicité dans la vente de fleurons industriels – Technip, Alcatel, General Electric – engagée depuis 2014, qui a entraîné la destruction de milliers d'emplois et le pillage de nos brevets par des groupes voraces. Je vous propose, par exemple, d'élargir le décret relatif aux investissements étrangers en France pour inclure dans son périmètre des secteurs stratégiques comme la santé, l'énergie, le spatial, le numérique ou les transports. Si nous l'avions fait, nous n'aurions pas vendu le Doliprane aux Américains.
Il faut également s'occuper de Sanofi, qui, tout en touchant 1 milliard d'euros de crédit d'impôt recherche (CIR) en dix ans, a licencié des milliers de chercheurs et a été incapable de fabriquer un vaccin contre la covid : bon dernier, il n'a trouvé qu'après le peuple cubain, qui vit sous blocus ! Nous devons mettre sur la table la création d'un pôle public du médicament.
Ensuite, il nous faut renforcer les filières industrielles majeures, comme l'aéronautique ou l'automobile, qui génèrent plus d'un million d'emplois et autant de savoir-faire.
Aujourd'hui, la casse se fait principalement chez les sous-traitants. Nous devons donc légiférer pour accroître la responsabilisation des donneurs d'ordres sur le plan social et éviter la délocalisation, par exemple, de MA France, dernier équipementier automobile de mon département.
Force est de constater que, depuis dix ans, des centaines de millions d'euros d'aides publiques sont versés à de grands groupes industriels sans aucune conditionnalité, sans aucune transparence, sans aucun suivi. Il est temps de mettre un terme à cette situation. Les financements publics n'ont jamais empêché les restructurations, les suppressions d'emplois, ni la mise à mal de filières entières ; ils n'ont jamais contribué à garantir durablement nos capacités industrielles d'avenir.
Dans les conclusions de notre commission d'enquête sur l'utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants, nous proposons de nombreux leviers d'action, que nous vous soumettrons prochainement, je l'espère, dans une proposition de loi.
Cette question est urgente. Chaque semaine, je reçois des alertes de salariés dont les entreprises sont menacées de fermeture, alors même que l'activité est rentable et essentielle et que le groupe propriétaire a bien souvent bénéficié d'argent public. Cet argent public doit être conditionné à des engagements productifs concrets en matière d'emploi, d'investissement et de maintien des capacités industrielles. Il doit servir à structurer des filières de l'amont à l'aval.
Prenons l'exemple des batteries : nous devons non pas nous contenter de les produire en France, mais nous donner les moyens d'être souverains et indépendants sur au moins les trois quarts de la chaîne de valeur de l'automobile.
Cela nécessite une bataille politique auprès de l'Union européenne pour mettre fin à un marché ouvert aux quatre vents, surtout si nous voulons nous protéger face aux géants chinois et américains. Si nous continuons à laisser des groupes produire moins cher ailleurs, avant de rapatrier le produit fini ou semi-fini, nous ne serons jamais compétitifs – et nous continuerons à marcher sur la tête.
Enfin, comme je n'ai cessé de le répéter depuis mon arrivée au Sénat, la question énergétique est centrale. La nouvelle crise mondiale ouverte par l'offensive israélo-américaine contre l'Iran nous démontre que notre dépendance nous conduit droit dans le mur. Aujourd'hui, les investissements se font davantage au Canada qu'en Europe, comme le montre la stratégie de groupes comme Safran ou Thalès, car ce pays dispose de grandes capacités de production d'énergie décarbonée. En France, l'incertitude sur les prix décourage les investissements privés, alors que notre mix électrique, largement décarboné et relativement stable, constitue un avantage productif majeur. Nous devons faire preuve de courage politique et nous attaquer à la fixation du prix sur le marché européen, qui favorise aujourd'hui l'industrie allemande au détriment de la nôtre.
Autre point essentiel, la décarbonation suppose des investissements massifs dans l'énergie, les réseaux et nos capacités industrielles. Cela implique des arbitrages clairs sur les usages à prioriser et les filières à considérer comme stratégiques. Produire de l'acier bas-carbone, développer le ferroviaire, relocaliser certaines chaînes de valeur essentielles, tout cela suppose de définir des priorités industrielles cohérentes avec nos objectifs climatiques et une stratégie autour de l'usage des ressources critiques, surtout quand des projets comme les data centers entrent en concurrence directe avec d'autres activités industrielles.
Enfin, nous devons mener la bataille des qualifications, car la réindustrialisation ne se fera pas sans les travailleurs et les travailleuses. Il faut notamment augmenter les salaires, soutenir la formation professionnelle et l'éducation nationale.
Nous sommes à un moment-clé. France Stratégie l'a d'ailleurs établi : d'ici à 2030, il manquera 20 000 ingénieurs et cadres techniques dans l'industrie et 35 000 ingénieurs en informatique. Nous devons nous doter des pleins pouvoirs et nous donner les moyens en matière d'apprentissage.
Alors, mes chers collègues, de deux choses l'une : ou nous continuons le désastre de la politique de l'offre, en confiant par exemple 211 milliards d'euros d'aides publiques aux entreprises sans exiger de contrepartie ; ou, comme nous vous le proposons, nous reprenons le chemin de notre destin industriel.
J'espère humblement que ce débat nous permettra de tracer quelques pistes et d'emprunter un chemin d'espoir. (Applaudissements sur les travées des groupes CRCE-K, SER, GEST et INDEP.)
Mme Cathy Apourceau-Poly. Bravo !
Mme la présidente. La parole est à Mme Cathy Apourceau-Poly.
Mme Cathy Apourceau-Poly. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, lorsque l'on parle de désindustrialisation, on s'exprime souvent en pourcentage du PIB ou en parts de marché. Mais dans nos territoires, la désindustrialisation est non pas une abstraction, mais une réalité vécue. Dans le bassin minier et dans le reste du Pas-de-Calais, elle fait partie de l'histoire de milliers de familles.
Ce sont des sites qui ferment, des savoir-faire qui disparaissent, des jeunes qui doutent de leur avenir. Ce sont des populations qui se sentent abandonnées et qui remettent en cause le rôle de l'État, y compris celui des élus locaux.
Quand une usine vacille, ce sont non pas seulement des machines qui s'arrêtent : ce sont des centaines d'emplois, des sous-traitants, des commerces et des services publics qui sont fragilisés. C'est tout un territoire qui peut basculer. Ce sont des familles qui se retrouvent dans le désarroi. Nous le voyons notamment à Arques, dans l'Audomarois, dans le secteur de la verrerie. Nous l'avons vu dans la sidérurgie, avec ArcelorMittal.
Dans de nombreux territoires industriels, la même inquiétude revient, celle de voir disparaître des capacités productives construites parfois depuis plusieurs générations.
Nous savons une chose : quand une capacité industrielle disparaît, elle ne revient pas spontanément. Quand les compétences sont dispersées, quand les chaînes de production sont arrêtées, quand les sous-traitants disparaissent, il faut parfois des décennies pour tout reconstruire.
La désindustrialisation laisse des traces durables : plus de chômage, plus de précarité, moins d'attractivité économique, moins de perspectives pour nos jeunes. C'est aussi notre souveraineté nationale qui en pâtit, la désindustrialisation nous rendant plus vulnérables économiquement et politiquement.
C'est pourquoi nous devons mener une véritable bataille de la production. Produire permet de créer de l'emploi qualifié. Produire permet de maintenir des territoires vivants. Produire permet de financer les services publics. Produire permet aussi de réussir la transition écologique. Produire permet enfin d'être indépendant et de pouvoir faire face en cas de crise.
La transition écologique nécessitera davantage d'industrie, pas moins. Décarboner suppose de produire autrement : produire du verre avec moins d'énergie fossile, produire de l'acier bas carbone, produire des équipements pour les réseaux électriques, les transports collectifs ou la rénovation énergétique.
Elle suppose aussi de préserver les capacités productives existantes. En effet, si nous fermons nos usines, nous continuerons à consommer les mêmes produits, mais ces derniers seront fabriqués ailleurs, souvent avec une empreinte carbone plus élevée. La désindustrialisation n'a pas supprimé la production ; elle l'a déplacée.
Dans les Hauts-de-France, dans toute la France, la réindustrialisation passe aussi par la reconquête des friches industrielles. Des milliers d'hectares de foncier industriel peuvent redevenir des lieux de production. D'anciens sites métallurgiques, textiles ou automobiles, accueillent aujourd'hui de nouvelles activités liées à la transition écologique et à l'économie circulaire.
À Dunkerque, par exemple, de nouveaux projets dans les batteries ou l'hydrogène montrent qu'une réindustrialisation décarbonée est possible lorsque l'on mobilise le foncier, les infrastructures et les compétences du territoire.
Ces réussites sont l'illustration que rien n'est inéluctable. Elles restent toutefois trop fragiles. Réindustrialiser, c'est non seulement annoncer de nouveaux projets, mais c'est aussi préserver l'existant et sécuriser les sites industriels stratégiques. C'est protéger les chaînes de sous-traitance qui structurent nos territoires. C'est encore protéger notre industrie des chocs des prix de l'énergie qui fragilisent l'activité économique.
Tel est le sens des propositions que nous avons défendues pour mieux encadrer la sous-traitance et pour permettre un blocage des prix de l'énergie dans des circonstances exceptionnelles.
Dans des secteurs comme la verrerie, la sidérurgie, la chimie ou la mécanique, nous savons que les besoins augmenteront avec la transition écologique.
Perdre aujourd'hui des capacités productives serait une erreur stratégique majeure, car derrière chaque site industriel, il y a des salariés, des familles, des communes entières qui dépendent de ces activités.
La désindustrialisation n'est pas une abstraction ; elle a un visage, s'ancre dans un territoire, emporte des conséquences concrètes. C'est à partir de cette réalité que nous devons construire une politique industrielle qui protège les savoir-faire, sécurise les emplois et prépare l'avenir de nos territoires. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K.)
Mme la présidente. La parole est à M. Yannick Jadot. (Applaudissements sur les travées des groupes GEST et INDEP.)
M. Yannick Jadot. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, nous vivons des temps de terribles paradoxes.
Nous avons des autocrates d'extrême droite climatosceptiques qui organisent notre addiction aux énergies fossiles, puis déclenchent des guerres en Ukraine ou en Iran, qui elles-mêmes produisent des chocs pétroliers. Terrible cynisme de l'histoire, les chocs inflationnistes résultant de ces chocs pétroliers nourrissent un vote d'extrême droite. Il va tout de même falloir sérieusement sortir, par notre industrie, de ce cercle vicieux.
La mondialisation libérale a incontestablement contribué, en l'absence trop longue de politique industrielle, à la désindustrialisation de notre pays et, de fait, à l'abandon des classes populaires de côté-ci de la planète, ainsi qu'à leur exploitation de l'autre côté.
Nous voyons partout s'exprimer – ce fut le cas encore lors des dernières élections – le sentiment de relégation, de mépris de nos concitoyens, qui ont l'impression d'être des laissés-pour-compte. Nous en connaissons souvent les causes : la disparition des services publics, les déserts médicaux, la fermeture des commerces de proximité ou encore la précarité économique et sociale parfois trop forte.
Tout semble concourir, dans de trop nombreux territoires, à la dissolution de la vie locale et à l'assèchement des lieux de socialisation.
Je considère pour ma part que la fermeture des usines est un carburant au moins aussi terrible du ressentiment et de la colère.
Monsieur le ministre, chaque fois que le Gouvernement abandonne un site industriel, laisse se fermer une usine, en laissant trop souvent les tribunaux de commerce prendre des décisions sur le seul fondement de la viabilité financière à court terme et non de la souveraineté industrielle, un sentiment profond envahit la société : celui d'un déclassement non seulement individuel, mais également collectif.
Le service public, c'est la protection. L'usine, c'est la fierté (Mme Anne-Sophie Romagny acquiesce.) : la fierté d'un métier identifié, d'une dignité, d'une reconnaissance sociale, d'un lieu et d'un collectif d'appartenance, d'une identité culturelle, d'un ancrage dans un territoire, d'une construction politique.
Sans nier les difficultés – les horaires décalés ou encore les conditions de travail –, j'ai la conviction que le travail et l'usine façonnent aussi puissamment les individus que les territoires. Ils sont porteurs d'autonomie, de contrôle de sa vie et de confiance : confiance en soi, comme en celles et ceux qui nous entourent, mais aussi confiance dans l'avenir et dans celui de nos enfants.
Il nous faut donc une politique industrielle et des usines. La réindustrialisation de nos régions n'est pas simplement un impératif de souveraineté et de transition écologique ; c'est une exigence sociale et – nous le voyons aujourd'hui – une exigence démocratique.
Nous pensions que l'électrochoc provoqué par le covid-19, puis la guerre en Ukraine, le chaos climatique, les folies destructrices de Trump était suffisant : la France et l'Europe allaient enfin se doter du grand pilier manquant de la construction européenne, à savoir une politique industrielle commune. (Mme Anne-Sophie Romagny acquiesce.)
Nous avons vu à quel point nous dépendions de produits et de services issus de pays où les normes sociales, environnementales et fiscales sont indignes ou indécentes et menacent nos conditions mêmes d'existence, ainsi que nos démocraties.
Pour notre part, nous souhaitons une politique industrielle fondée sur cinq piliers.
Premièrement, il nous faut évidemment un cadre réglementaire, une vision, pour fixer le cap de la transformation, donner de la visibilité et de la stabilité à nos politiques.
Or nous assistons incontestablement, et en permanence, à du stop and go : un coup, on va vers les énergies renouvelables (M. Laurent Somon s'exclame.), un coup, on va vers le nucléaire, mais à reculons ; un coup on fait de la rénovation, un coup on n'en fait plus…
L'Europe décide de mettre fin aux moteurs thermiques à l'horizon 2035. Les constructeurs sont prêts, mais on revient sur cet objectif. Résultat, nous faisons face de nouveau à des problèmes de carburant. Et nous avons eu les mêmes hésitations avec les poids lourds.
De toute évidence, les signaux politiques instables favorisent la désindustrialisation. La nostalgie est mauvaise conseillère, mes amis. Regardez TotalEnergies, qui réalise en un mois un milliard de dollars de profit grâce à la guerre en Iran (Mme Cathy Apourceau-Poly acquiesce.) et qui investit un autre milliard de dollars aux États-Unis dans des projets pétroliers. Cela ne peut pas fonctionner ainsi.
Deuxièmement, il nous faut un accompagnement social : les plus fragiles doivent être les vainqueurs de la transition écologique industrielle et les salariés doivent être accompagnés.
Mme Cathy Apourceau-Poly. Évidemment !
M. Yannick Jadot. Troisièmement, il nous faut un budget commun. Il est aberrant que nous n'ayons pas de budget européen pour l'industrie, comme nous avons pu en avoir pour le covid ou l'armement.
Quatrièmement, il nous faut un Buy European Act qui accorde la préférence géographique à hauteur d'au moins 60 % aux produits d'origine européenne.
Enfin, il nous faut des outils de défense commerciale. Il est invraisemblable que, dans des secteurs stratégiques d'avenir, nous laissions la Chine nous imposer ses produits et ses services. (Mme Anne-Sophie Romagny et M. Daniel Fargeot acquiescent.)
Mme Cathy Apourceau-Poly. Et les Américains !
M. Yannick Jadot. Faisons en sorte de développer chez nous les usines dont nous avons besoin ! (Applaudissements sur les travées des groupes GEST, CRCE-K, RDPI et INDEP.)
Mme Cathy Apourceau-Poly. Bravo !
Mme la présidente. La parole est à M. Philippe Grosvalet.
M. Philippe Grosvalet. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, entre 1980 et 2020, la part de l'industrie dans la richesse produite en France a presque été divisée par deux, passant de 28 % à 14 %.
La métallurgie, l'automobile, le textile, l'électroménager ou l'imprimerie sont autant de secteurs qui ont vu leur chaîne de valeur redéployée au gré de stratégies industrielles axées sur la production à moindre coût.
Cette plaie n'est pas pansée. Fermetures d'usines, plans sociaux et départs d'entreprises continuent de fragiliser les tissus socio-économiques de nos territoires. Ils restent une source d'inquiétude, car ils renforcent les dépendances industrielles ou technologiques par rapport à l'extérieur.
Dans le même temps, le monde n'est plus sûr. Les approvisionnements mondiaux et les chaînes de valeur sont de plus en plus déstabilisés. Le droit international est piétiné comme il l'a rarement été. Puissances alliées et concurrentes jouent ouvertement la carte de la prédation pour vassaliser et nourrir des dépendances qui leur sont favorables.
Dans ce moment international où la coopération se mue en un rapport de force à éprouver, la course à la consolidation de la souveraineté de chacun est relancée.
La question industrielle devient dès lors majeure. En la matière, la France dispose d'atouts indéniables, mais le manque de cap questionne parfois jusqu'au devenir de nos filières.
Dans le domaine de l'énergie, alors que notre pays importait en 2024 pour 64 milliards d'euros d'énergie fossile, il convient désormais d'accompagner pleinement le déploiement de nos filières renouvelables. Pour ne prendre qu'un exemple, monsieur le ministre, ne laissons pas tomber l'éolien offshore, comme nous avons abandonné en son temps le photovoltaïque. Notre pays dispose d'un tiers des capacités de production d'éoliennes en mer à l'échelle européenne. Gardons nos compétences, capitalisons sur nos infrastructures, proposons enfin un horizon dégagé.
Soyons fiers de notre industrie de défense. Elle regroupe des savoir-faire d'excellence à l'intérieur de tissus industriels couvrant de vastes spectres de compétences et de capacités.
Au-delà de la construction du prochain porte-avions et du futur sous-marin nucléaire L'Invincible, de l'augmentation des cadences de production de matériel et de munitions, c'est à l'échelle européenne que se situe l'enjeu majeur.
Face à la fragmentation excessive des acteurs de la base industrielle et technologique de défense européenne, à la difficulté de structurer un effort collectif devant la domination américaine et à une réticence persistante des États à financer des projets menés par des industriels étrangers, l'avenir de nos industries de défense se jouera dans la capacité de l'Europe à s'inscrire dans un horizon de complémentarité et de préférence continentale.
J'évoquerai également notre industrie automobile, qui est au cœur d'enjeux de transition, mais qui se trouve largement fragilisée. Face au risque d'un crash programmé de la filière française, il est urgent de protéger et d'accompagner les constructeurs, fournisseurs et équipementiers européens.
L'Industrial Accelerator Act, censé favoriser l'émergence d'un cadre protecteur pour la production européenne de pièces et d'articles automobiles, est le signe d'un réveil nécessaire. Il dessine un cap que la France devra solidement accompagner avec ses partenaires.
Je n'aurai pas le temps d'aborder les secteurs de l'aéronautique, des cosmétiques et du luxe, ou encore celui de l'agroalimentaire. Toutes ces filières créent de l'emploi, produisent de la richesse, maintiennent des compétences précieuses et stimulent l'innovation. Elles sont source de vitalité pour nos territoires, auxquels je réserverai mes derniers mots.
L'industrie ne peut pas se développer sur des terres arides. Le rôle de l'État et de nos collectivités locales est précisément de créer et d'entretenir le terreau fertile pour faire croître nos industries. Cela passe par l'enseignement supérieur et la recherche, une formation qualifiante, ou encore le recrutement de dizaines de milliers de salariés professionnels, qu'il nous faut loger, former, soigner et intégrer dans nos communes urbaines et rurales.
Celles et ceux qui, parmi vous, ont eu l'occasion de venir il y a quelques jours dans ma circonscription, à Saint-Nazaire, pour assister à l'opération militaire Orion et, plus récemment, à Basse-Indre, en Loire-Atlantique, pour la présentation du France Libre par le Président de la République, ont pu mesurer le génie de nos entreprises, de la France et de nos territoires.
Dès lors, sans même attendre la nouvelle politique industrielle que nous appelons de nos vœux, il faudra nourrir la réflexion sur l'accompagnement territorial et fiscal des collectivités, qui soutiennent déjà nos territoires d'industrie. (Applaudissements sur les travées des groupes GEST, RDPI et INDEP.)
Mme la présidente. La parole est à M. Franck Menonville. (Applaudissements sur les travées du groupe UC. – M. Jean-Luc Ruelle applaudit également.)
M. Franck Menonville. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, la situation productive de la France continue de se dégrader, malgré une période plus favorable après le covid.
Avec une part de l'industrie inférieure à 10 % de son PIB en 2025 contre 23 % en 1980 et 30 % en 1950, la France est devenue l'un des pays les plus désindustrialisés d'Europe.
Les procédures de sauvegarde, de redressement et de liquidation judiciaire se multiplient inéluctablement depuis plusieurs années. Elles ont connu une accélération en 2024 et en 2025.
Les fermetures de sites industriels sont aujourd'hui plus nombreuses que les ouvertures. La direction générale des entreprises recense ainsi dans son baromètre semestriel 82 fermetures contre seulement 44 ouvertures au cours du premier semestre 2025. Au second semestre 2024, elle dénombrait 61 ouvertures et 60 fermetures.
Il ressort de ces chiffres que nous ne parvenons pas à recréer un tissu productif de substitution suffisant et à la hauteur des pertes enregistrées. Ce faisant, nous laissons notre base industrielle s'éroder encore davantage.
À ce constat s'ajoutent d'autres signaux particulièrement préoccupants : la flambée des coûts de l'énergie, dans un contexte déjà tendu, et l'effondrement des intentions d'investissement.
Or sans investissement, il n'y a ni modernisation, ni compétitivité, ni emploi industriel à moyen terme. La France aujourd'hui ne se donne pas suffisamment les moyens de sa compétitivité, asphyxiée par un excès de normes, une fiscalité pénalisante et un coût du travail élevé.
Intégrée dans un cadre européen fondé sur l'ouverture des marchés et l'interdiction de toute protection ciblée, la France est devenue un marché ouvert, largement exposé à la concurrence, ce qui nous impose absolument d'être dans des standards fiscaux et normatifs.
Nous avons donc besoin d'un cap industriel clair et d'une stratégie assumée de souveraineté économique. Heureusement, la France demeure une puissance industrielle dans plusieurs secteurs clés : l'aéronautique, le naval, la pharmacie, la défense, le nucléaire.
Nous avons des atouts et nous devons, bien évidemment, les préserver et les développer. La crise actuelle de l'industrie nécessite une action rapide.
Aussi, différents leviers peuvent être activés. Le made in France dans la commande publique en est un. Actuellement, nous importons près de 60 % des biens que nous consommons, ce qui nous situe dans la fourchette haute par rapport à nos voisins européens. Il faudrait donc mieux structurer l'achat public et les centrales d'achat pour qu'elles s'orientent davantage vers le tissu industriel local.
Selon le professeur Olivier Lluansi, que la commission des affaires économiques avait auditionné le 15 janvier 2025, si nous revenions à une part de 40 % d'importations, à l'instar de l'Allemagne, notre industrie gagnerait 15 milliards d'euros chaque année, soit l'équivalent d'un cinquième de notre déficit commercial. Un tel potentiel n'est pas suffisamment exploité, monsieur le ministre. Quelle est votre stratégie en la matière ?
La réindustrialisation s'impose à nous comme une priorité. La France doit renouer avec ses capacités de production et de création de richesses. Pour y parvenir, nous devons aussi opérer un alignement compétitif. Quel levier souhaitez-vous donc activer ?
Avoir un outil productif fort, c'est bien évidemment assurer notre souveraineté pour réduire nos dépendances, qui sont aujourd'hui beaucoup trop importantes. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)
Mme la présidente. La parole est à M. Jean-Luc Brault.
M. Jean-Luc Brault. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, quand on marche sur la tête, il faut réfléchir à l'envers pour manœuvrer droit.
J'aurais préféré vous citer un chiffre, mais ce sera finalement un nombre. Dix-sept mois : c'est le délai moyen que met un industriel qui veut s'implanter dans notre pays pour obtenir l'autorisation de démarrer enfin son activité. Je rappelle que ce délai est de dix mois en Suède, de huit mois en Allemagne et de cinq mois en Pologne.
Accrochez-vous bien, mes chers collègues, car ce n'est pas fini. À ces dix-sept mois, il faut ajouter, outre les procédures d'urbanisme et d'archéologie préventive, le délai d'accès au réseau électrique, qui peut varier de deux à sept ans en fonction de la complexité du raccordement et de la nécessité de renforcer le réseau en amont, nous dit la Cour des comptes.
Restez accrochés, mes chers collègues ! La Cour des comptes indique qu'une consultation publique préalable, qui peut se révéler complexe si les riverains s'opposent au projet, est également requise.
Des études d'impact ou d'incidence environnementale doivent encore être effectuées avant le dépôt de la demande d'autorisation ICPE (installation classée pour la protection de l'environnement). L'inventaire de la faune et de la flore sur quatre saisons peut ainsi s'étendre sur plus d'un an, à condition de ne pas tomber sur un triton doré ou sur un papillon azuré !
À titre d'exemple, monsieur le ministre, dans la petite zone industrielle de Saint-Georges-sur-Cher, dans mon territoire du Loir-et-Cher, l'implantation de l'usine Daher a nécessité dix-huit mois et coûté 500 000 euros, car il a fallu déplacer 400 mètres carrés de prairies sur 20 centimètres de hauteur.
Enfin, les éventuels recours contentieux formés contre l'autorisation du projet peuvent retarder sa réalisation. Je n'invente rien, cela figure à la page 272 du Rapport public annuel 2026 de la Cour des comptes.
À la fin, on ne sait plus trop, mais on comprend que si l'on a de la chance, il faut compter deux ans. Si l'on en a moins, il faut compter dix ans pour pouvoir démarrer une activité industrielle. (Mme Anne-Sophie Romagny s'exclame.) C'est lunaire !
La Cour des comptes dresse sur le sujet de la réindustrialisation un diagnostic intéressant, assorti de nombreuses recommandations.
Mes chers collègues, vous êtes bien plus intelligents et studieux que moi, je vous laisse lire tout cela. Pour ma part, je retiens une chose : la nécessité de réduire les délais des procédures administratives.
J'aurais beaucoup apprécié vous parler du fond, de doctrine, de véritable politique publique, ou encore d'État stratège. Malheureusement, pour vous le dire franchement, à la vue de ce constat, j'ai le sentiment de brasser du vent. Je le répète, quand on marche sur la tête, il faut réfléchir à l'envers pour manœuvrer droit.
On pourra utiliser tous les grands mots, songer aux plus grandes stratégies et mettre en avant tous les chiffres que l'on veut, la réindustrialisation de notre pays tient d'abord en un mot : simplification, simplification, simplification !
Comme l'a dit le sénateur Fabien Gay, il faut protéger nos sous-traitants. Yannick Jadot a raison : nos sous-traitants doivent être implantés non pas en Chine, mais en France. L'absence de sous-traitants français nous mène dans le mur.
Quant à l'accès au crédit, il est difficile : les banques sont trop frileuses. Elles ne font pas confiance aux jeunes pousses et aux projets qu'elles mettent en œuvre.
Enfin, il y a la question de l'apprentissage : si nous voulons réindustrialiser notre pays, il nous faut des apprentis, il nous faut des compagnons, des jeunes titulaires d'un CAP (certificat d'aptitude professionnelle), d'un bac professionnel ou d'un BTS (brevet de technicien supérieur) (M. le ministre délégué acquiesce.) Or, aujourd'hui, on ne travaille pas assez sur ce sujet. Si l'on ne commence pas par là, tout le reste ne sera que du pipeau.
Monsieur le ministre, ma question est donc la suivante. Alors que nous fêterons bientôt tristement les deux ans du dépôt du projet de loi de simplification de la vie économique, un texte au parcours chaotique et symptomatique, quand cesserons-nous de marcher sur la tête et de devoir réfléchir à l'envers pour manœuvrer droit ?