M. le président. La parole est à M. Dominique de Legge. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC.)

M. Dominique de Legge. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, il est une réalité indéniable : entre 2017 et 2026, le budget de nos armées a été multiplié par deux, ce qui aura permis, pour reprendre l'expression des états-majors, de gagner en cohérence en intégrant les acquis technologiques.

Toutefois, il est également trois autres réalités.

La première est que, malgré ces efforts budgétaires, la part des dépenses militaires dans notre PIB reste peu ou prou à 2 %.

La deuxième réalité est que nous vivons toujours sous le format défini en 1996, fondé sur les fameux dividendes de la paix.

Enfin, la troisième réalité est plus budgétaire, madame la ministre : certes, la LPM est respectée en loi de finances initiale, mais vous conviendrez avec moi que la fin de gestion est laborieuse. En effet, entre réserves de précaution, provisions pour les opérations extérieures (Opex), gels, dégels, annulations, reports de crédits et reports de charges, il est difficile de s'y retrouver. Ce que je sais, madame la ministre, c'est que, entre 2023 et 2025, 1,7 milliard d'euros sont passés par pertes et profits, soit l'équivalent de vingt Rafale nus.

Alors que vous nous proposez d'actualiser la LPM, je vous poserai deux questions. Premièrement, comment atteindre l'objectif de consacrer l'équivalent de 3,5 % du PIB à notre défense en 2035, soit l'effort que nous y consacrions en 1970 ? À l'époque, mes chers collègues, nous n'avions pas une charge de la dette de 60 milliards d'euros, soit plus que le budget actuel de nos armées. Deuxièmement, en quoi la LPM actualisée nous prépare-t-elle, à format inchangé, à un conflit de haute intensité ?

Je crains de connaître vos réponses, madame la ministre. À la première question, vous allez nous répondre qu'à l'approche de l'élection présidentielle, il va falloir faire des économies ; à la seconde, que le projet de loi ne prévoyant qu'une simple actualisation, il faudra écouter ce que diront les candidats.

Voilà pourquoi cette actualisation ne permet pas vraiment de préparer ni l'avenir ni un conflit de haute intensité. La loi de programmation militaire que vous nous présentez ne permet pas de faire face au véritable enjeu. L'enjeu de notre défense est de retrouver de la souveraineté. Or lorsqu'on consacre autant d'argent à payer les agios d'une dette détenue à plus de 50 % par des acteurs étrangers, peut-on encore parler de souveraineté ? (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains, ainsi que sur des travées du groupe UC. – M. Claude Malhuret applaudit également.)

M. le président. La parole est à Mme Nicole Duranton. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI.)

Mme Nicole Duranton. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, les sénateurs du groupe Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants s'associent à l'hommage rendu aux deux militaires décédés cette nuit à Angers.

Le monde a changé, il a changé vite et il a changé durement : la guerre de haute intensité est revenue sur notre continent. Aux portes de l'Europe, en Ukraine, elle nous rappelle chaque jour une vérité que certains avaient voulu oublier : la paix ne se décrète pas, elle se protège, et ce par la volonté, par la diplomatie et, en dernier recours, par la force.

Dans le même temps, le Proche et le Moyen-Orient connaissent de nouveau l'instabilité, les affrontements, des risques d'embrasement régional, lesquels font peser des menaces sur les voies d'approvisionnement et créent des tensions sur les équilibres stratégiques les plus sensibles.

Dans un tel moment, une grande nation ne détourne pas le regard : elle prend ses responsabilités, elle anticipe, elle se prépare. Tels sont précisément les enjeux de l'actualisation de la loi de programmation militaire.

Il faut le dire clairement : ce texte marque, non pas un changement de cap, mais un changement d'échelle. Sans remettre en cause l'ambition fixée en 2023, il vise à lui donner la vitesse, la densité et la robustesse que le contexte international exige désormais. Il est l'occasion d'acter une évidence : face à l'accélération des menaces, l'inertie serait une faute.

Oui, il faut actualiser notre effort de défense. Oui, il faut monter en puissance plus vite. Oui, il faut donner à nos armées et à notre industrie de défense les moyens d'agir dans un monde plus dur, plus contesté, plus dangereux qu'en 2023.

Cette actualisation est d'abord une réponse stratégique. Elle répond à la dureté des conflits modernes. Elle répond à la massification de l'utilisation des drones, face à laquelle nous avons une faiblesse clairement identifiée. Elle répond à la nécessité de reconstituer les stocks, d'accroître les munitions, d'améliorer notre défense sol-air, de consolider notre supériorité technologique et de protéger nos capacités spatiales, cyber et de renseignement.

Bref, elle répond à ces réalités simples : dans une guerre de haute intensité, il ne suffit pas d'être excellent, il faut aussi être endurant ; il ne suffit pas d'être innovant, il faut aussi être prêt ; il ne suffit pas d'avoir une armée moderne, il faut aussi une armée capable de durer, de frapper, de protéger et de tenir.

Voilà pourquoi ce texte est essentiel : il traduit l'ambition en capacités réelles, il transforme les crédits en puissance, il modifie le format de notre modèle, parfois trop contraint, afin qu'il soit plus calibré pour les chocs de notre temps.

Cette actualisation est aussi une réponse de souveraineté. En effet, notre défense n'est pas une politique parmi d'autres. Il s'agit de la protection de notre pays, de nos compatriotes et, surtout, de l'assurance de notre indépendance.

Protéger la France, ce n'est pas seulement garder des frontières. C'est préserver notre liberté de décision. C'est garantir que, dans les crises qui viennent, la France pourra choisir et agir par elle-même, et faire entendre une voix libre parce qu'elle est forte.

Une nation qui dépend des autres pour ses stocks, pour ses approvisionnements critiques, pour ses capacités industrielles ou pour sa sécurité stratégique s'expose. À l'inverse, une nation qui investit dans son armée, dans sa base industrielle et technologique de défense (BITD), dans ses réserves et dans ses capacités de résilience se donne les moyens de rester maîtresse de son destin.

L'une des grandes forces de ce texte est qu'il ne se limite pas aux équipements. Il y est aussi question de préparation nationale, des réserves, de la mobilisation, de la continuité, d'une défense qui engage toute la Nation.

Mes chers collègues, soutenir ce texte, ce n'est pas céder à une logique de peur : c'est faire preuve de responsabilité. Ce n'est pas préparer la guerre pour la guerre : c'est préparer la paix par la crédibilité. Ce n'est pas se surarmer : c'est regarder le réel en face.

Or le réel, c'est une Europe qui réapprend à vivre sous la menace, avec la guerre à ses frontières. Le réel, c'est une conflictualité diffuse, hybride, technologique permanente. Le réel, c'est que les armées françaises doivent pouvoir faire face à des affrontements plus intenses, plus longs, plus complexes.

Plus que des discours, nos soldats méritent des moyens, des stocks, des équipements. Ils méritent une nation qui leur dise clairement : « Nous savons ce que vous portez sur vos épaules ; nous savons ce que vous risquez pour nous et nous vous donnons les moyens d'accomplir votre mission. »

Alors oui, cette actualisation est nécessaire : nécessaire au regard de l'Ukraine, nécessaire au regard des tensions du Proche et du Moyen-Orient, nécessaire au regard des nouvelles formes de conflictualité, nécessaire au regard des besoins de montée en capacité de notre armée. Elle est nécessaire, enfin, parce qu'une puissance comme la France ne peut subir l'histoire ; elle doit être capable de lui répondre.

Pour toutes ces raisons, nous soutiendrons pleinement le projet de loi d'actualisation, qui sera soumis à notre assemblée dans les prochaines semaines.

Dans le temps à venir, la faiblesse se paiera cher, et l'impréparation plus cher encore.

Alors oui, faisons le choix de la lucidité, de la responsabilité et de la souveraineté. Parce que défendre la France, c'est protéger les Français. Parce que défendre la France, c'est préserver notre liberté. Parce que défendre la France, c'est garantir que notre Nation demeure, en toutes circonstances, fidèle à elle-même : libre, forte et indépendante. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI, ainsi que sur des travées du groupe UC.)

M. le président. La parole est à Mme Hélène Conway-Mouret. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

Mme Hélène Conway-Mouret. Les membres du groupe Socialiste, Écologiste et Républicain s'associent à leur tour à l'hommage rendu par Cédric Perrin au début de ce débat à nos deux soldats morts hier.

Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, les trente-quatre articles du projet de loi actualisant la loi de programmation militaire constituaient une opportunité unique à la fois de faire le bilan de nos choix précédents et de préparer ceux de demain, et ce dans un climat apaisé, suffisamment éloigné des échéances électorales pour permettre de dégager un consensus. Convenons-en : il s'agit, malheureusement, d'une occasion manquée.

En effet, nous examinerons un texte élaboré sans véritable consultation ni des industriels, qui en ont découvert les orientations dans la presse, ni du Parlement, qui a été saisi dans des délais incompatibles avec une analyse de fond, ni de la Nation elle-même, puisque ses principaux acteurs n'ont pas été invités à en débattre lors de son élaboration.

Certes, depuis 2017, le Parlement est habitué à être traité comme une chambre d'enregistrement des décisions de l'exécutif, et, disons-le, à être brutalisé par le recours aux ordonnances, à l'article 49.3 de la Constitution et à la procédure accélérée. En témoigne la dernière revue nationale stratégique, qui a été élaborée à huis clos. La dernière grande consultation remonte donc à 2013, avec le livre blanc.

Or cette méthode devient inexcusable lorsqu'elle s'applique à des choix aussi structurants pour notre souveraineté. En effet, cette absence de dialogue décrédibilise votre désir affirmé de renforcer le lien entre l'armée et la Nation. Comment susciter l'adhésion des Françaises et des Français aux efforts budgétaires considérables qui leur sont demandés si l'on n'est pas capable de l'obtenir de leurs représentants ?

J'ajoute qu'un débat parlementaire doit permettre de confronter des visions et d'éclairer les décisions à prendre. Cependant, en l'absence de concertation en amont, je regrette, madame la ministre, que ne restent que des interrogations et des doutes.

Ma première question est la suivante : quelle puissance militaire souhaitons-nous être ? À la lecture de ce texte, tout semble prioritaire. De fait, tout l'est. Mais à force de refuser de hiérarchiser, nous renonçons à choisir et nous entretenons ainsi un modèle d'armée échantillonnaire. Pour finir, nous en sommes réduits à combler les trous capacitaires, sans répondre aux véritables besoins.

À cela, on nous répond que cette actualisation ne porte pas sur le format des armées. Certes, mais qui peut nier que celui qui a été défini dans la LPM 2024-2030 ne correspond plus ni aux menaces ni aux besoins ?

La réponse à cette interrogation conditionne directement nos choix en matière de modèle et de format d'armée. Voulons-nous privilégier une capacité d'intervention extérieure tournée vers des missions de stabilisation et fondée sur nos atouts aéromaritimes ? Ou préférons-nous une contribution renforcée à une dissuasion conventionnelle crédible du flanc est du continent européen, aux côtés de nos alliés, autour d'un modèle aéroterrestre ?

En outre, comment cette stratégie s'inscrit-elle à l'échelle européenne ? Quelles capacités devons-nous impérativement maîtriser seuls ? Lesquelles pouvons-nous ou devons-nous mutualiser ? Quelles spécialisations sommes-nous prêts à assumer dans un cadre d'interdépendances choisies – vous avez mentionné la souveraineté, madame la ministre –, alors qu'il n'est fait référence à l'Europe que dans le rapport annexé ? Enfin, quelles garanties de sécurité sommes-nous prêts à présenter à nos alliés européens ?

Ma deuxième question porte sur le calendrier, qui doit être cohérent avec les menaces que nous identifions. Or avec cette actualisation, nous glissons d'une programmation 2024-2030 vers un horizon à 2035. Pourquoi repousser ainsi l'effort, alors même que la revue nationale stratégique comme le chef d'État-major des armées anticipent un choc majeur dès 2030 ? L'enjeu est d'accélérer la modernisation de nos capacités, mais aussi d'être prêts à temps.

Or être prêt signifie commander et produire dès maintenant, pour éviter non seulement les ruptures capacitaires, mais aussi les pertes de compétences. Être prêt signifie de pouvoir entrer, mais aussi, et surtout, durer dans un conflit majeur. Être prêt, enfin, c'est être en mesure d'honorer nos engagements militaires, politiques et diplomatiques à l'égard d'alliés dont l'histoire nous rappelle que nous les avons parfois abandonnés.

Cette exigence est-elle réellement cohérente avec la trajectoire budgétaire qui nous est proposée ? Certes, l'effort de 13 % annoncé cette année est sensible, mais nous ne pouvons ignorer que la pente s'infléchit nettement à partir de 2027, pour chuter à 4,8 % en 2030. Or votre prédécesseur, madame la ministre, estimait le poids de forme de nos armées à 90 milliards ou 100 milliards d'euros. Nous en sommes loin : la trajectoire actualisée aboutirait à 76,3 milliards d'euros en 2030, alors que, dans le même temps, l'Allemagne prévoit environ 160 milliards d'euros.

L'écart n'est pas seulement budgétaire, il est aussi stratégique, car il s'agit non plus de penser la guerre d'hier, ni même celle d'aujourd'hui, mais bien celle de demain. Et dans cette course, nous risquons de décrocher si tout n'est pas prêt pour basculer en quelques semaines dans une économie de guerre, en cas de choc majeur.

Cela m'amène à ma troisième et dernière interrogation : que faisons-nous concrètement pour soutenir nos entreprises, notamment les TPE et PME de notre base industrielle et technologique de défense, indispensables à notre souveraineté ? Le retour d'expérience de la guerre en Ukraine montre que la supériorité technologique se joue désormais sur des cycles extrêmement courts, les contre-mesures apparaissant en moyenne six semaines seulement après l'émergence d'une innovation.

Dans ce nouveau contexte, où nous attendons de nos entreprises qu'elles fassent preuve d'agilité, ne serait-il pas opportun de tout faire pour les soutenir ?

Cette actualisation aurait pu constituer un point d'appui pour définir méthodiquement nos priorités, afin d'être prêts à engager pleinement la prochaine LPM. Car en matière stratégique, le temps perdu ne se rattrape pas. Or je crains que ce texte ne soit qu'une parenthèse parlementaire. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

Rappel au règlement

M. le président. La parole est à M. Patrick Kanner, pour un rappel au règlement.

M. Patrick Kanner. Nous sommes sur le point d'écouter le septième intervenant, non pas dans une discussion générale, mais dans un débat interactif. Lors de la dernière conférence des présidents, j'ai dû faire remarquer à M. le ministre Panifous, chargé des relations avec le Parlement, qu'il convenait de tenir compte du caractère interactif de ce type de débat au Sénat.

Ainsi, les questions de nos collègues, comme celles, nombreuses, qu'Hélène Conway-Mouret a posées à l'instant, méritent non seulement l'attention que vous leur accordez déjà, madame la ministre, mais aussi des éléments de réponse. En effet, il ne vous restera que cinq minutes pour vous exprimer à la fin du débat, ce qui ne vous permettra pas d'aborder les sujets soulevés par chacun. Voilà pourquoi Gérard Larcher avait fait remarquer à M. Panifous que, lors d'un débat interactif, nous devons obtenir des réponses.

Je précise que nous avons rencontré le même problème lors du débat sur le thème de la désindustrialisation de la France, organisé sur l'initiative de nos collègues du groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky : le ministre Martin n'avait répondu à aucune intervention, ce qui n'avait pas été propice à une discussion de fond.

Bien sûr, loin de moi l'idée de forcer la main de Mme la ministre, qui est souveraine en la matière, mais j'aimerais que notre débat se poursuive dans la logique prévue par les instances du Sénat.

M. le président. Acte est donné de votre rappel au règlement, mon cher collègue.

Suite du débat

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Catherine Vautrin, ministre. Monsieur le sénateur Kanner, je suis, par principe, à la disposition du Sénat. Il me semblait cohérent, certains points pouvant être regroupés, de les traiter ensemble à la fin. Néanmoins, je vais bien évidemment répondre immédiatement à Mme Conway-Mouret.

Tout d'abord, les parlementaires ont été associés à l'élaboration de la RNS.

Ensuite, en ce qui concerne la préparation de l'actualisation de la LPM, j'ai personnellement organisé des rendez-vous à l'hôtel de Brienne. J'ai ainsi invité des parlementaires à des petits-déjeuners en présence du directeur du renseignement militaire (DRM) pour en discuter et faire un point sur la situation. Enfin, nous en avons également discuté, en présence de M. le Premier ministre, dans le cadre d'un débat organisé au titre de l'article 50-1 de la Constitution.

Bien sûr, le projet de loi actualisant la LPM fixe des priorités, mais, comme vous l'avez dit vous-même, madame la sénatrice, le temps perdu ne se rattrape jamais. M. le sénateur de Legge a évoqué l'année 1979. Je vous invite, mesdames, messieurs les sénateurs, à considérer les budgets de la défense de notre pays depuis cette date et le pourcentage du PIB qu'ils représentaient, par exemple lors des périodes 1997-2002 ou 2008-2016. Certes, aujourd'hui, nous pouvons dire que nos capacités ne suffisent pas, mais, de nouveau, le temps perdu ne se rattrape jamais.

Aujourd'hui, la priorité est, dans un contexte budgétaire complètement différent et très contraint, d'apporter des réponses. Nous faisons ainsi des efforts sur les munitions à hauteur de 8,5 milliards d'euros, mais aussi pour la lutte contre les drones et la défense du ciel, qui sont indispensables, pour 1,6 milliard d'euros – nous avons des retours d'expérience aussi bien de l'Ukraine que du Proche et Moyen-Orient – et en matière de guerre électronique, pour 400 millions d'euros. Ce sont là des priorités très concrètes.

Notre pays doit adapter ses armées pour répondre aux menaces, comme en témoignent les soixante-sept derniers au Proche et au Moyen-Orient.

Alors que notre budget est contraint et que nos armées ont accumulé des retards, nous devons faire des choix. C'est ce que nous faisons dans le projet de loi d'actualisation de la LPM.

Pour conclure cette intervention, je rappelle que, alors que l'article 8 de la loi de programmation militaire prévoyait une actualisation en 2027, il nous a semblé judicieux, eu égard à la situation internationale, de l'avancer d'une année, en 2026. J'ajoute qu'il me paraît tout aussi judicieux, quel que soit le contexte, y compris celui d'une élection présidentielle, de parler du livre blanc.

M. le président. La parole est à Mme Michelle Gréaume.

Mme Michelle Gréaume. Les membres du groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky s'associent également à l'hommage rendu aux deux militaires malheureusement décédés cette nuit.

Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, l'actualisation de la loi de programmation militaire ne constitue pas un simple ajustement budgétaire. Alors que, dans notre pays, le déficit public, qui atteint 5,1 % du PIB, est imputable aux choix fiscaux faits en faveur des plus fortunés et des grandes entreprises, comme l'a rappelé la Cour des comptes, vous avez justifié l'austérité, la dégradation de nos services publics et la mise sous procédure de déficit excessif.

Oui, la dépense publique a des vertus. Mais pour quoi faire ? Pour basculer dans une prétendue économie de guerre, dans laquelle la dépense militaire devient une politique économique ?

Vous proposez, madame la ministre, de porter l'effort en faveur de nos armées à 449 milliards d'euros au cours de la période 2024-2030. À grand renfort de discours anxiogènes, cette orientation s'inscrit dans une recomposition profonde du capitalisme européen : crise de la rentabilité, déclassement industriel, dépendance stratégique accrue à une Otan désormais engluée dans les scandales de marchés truqués et dominée par un pouvoir américain de plus en plus extrémiste, dans ses méthodes comme dans ses propos.

L'état d'alerte de sécurité nationale, prévu à l'article 21 du texte d'actualisation permettra de déroger par décret au droit du travail, de suspendre les procédures environnementales et de bafouer les libertés publiques, sans vote du Parlement en deçà de deux mois.

Pour justifier cela, vous invoquez une menace : celle de la Russie, que nous devrions selon vous affronter dans deux ou trois ans. Qu'importe que les pays européens de l'Otan dépensent déjà 454 milliards de dollars pour leur défense, trois fois plus que la Russie. Qu'importe qu'après quatre ans de guerre en Ukraine, elle soit engagée dans un conflit coûteux, sans victoire décisive. Qu'importe l'incohérence flagrante entre la réalité et l'idée d'une Russie prête à affronter l'ensemble de l'Otan. Qu'importe, enfin, qu'un affrontement direct avec la seconde puissance nucléaire de la planète soit une impasse stratégique absolue. Oui, qu'importe !

Cette menace résulte d'une construction politique servant à justifier une hausse massive des dépenses militaires, d'abord au profit des États-Unis, dont les dirigeants assument désormais une logique de domination, d'appropriation violente des ressources et de rapport de force permanent, pour maintenir coûte que coûte leur première place face à la Chine. Dans ce contexte, c'est non plus d'un alignement européen sur les États-Unis qu'il faut parler, mais bien d'une soumission lâche à Donald Trump.

En effet, le chef d'état-major des armées, qui affirmait ne pas porter de jugement sur les agissements du président américain, s'était montré plus critique concernant la Chine. Sa parole témoigne du renoncement stratégique du Gouvernement.

Je profite de cette tribune pour rappeler aux responsables de nos armées qu'ils sont au service exclusif de la protection de notre territoire national et de notre population, et non d'une puissance étrangère ou d'un bloc.

Par ailleurs, l'actualisation de la LPM sert les intérêts des grandes industries de l'armement et leur cotation boursière. Ainsi, l'article 7 crée un mécanisme de retour financier sur les exportations d'armes, financé par l'argent public, mais plafonne les redevances au seul remboursement de l'investissement initial. Les bénéfices commerciaux restent donc entièrement privatisés.

Dans le même temps, nos militaires dépendent de Palantir pour le traitement des données de renseignement et de Nvidia pour la puissance de calcul de l'intelligence artificielle militaire, deux entreprises soumises aux décisions unilatérales de Washington.

Les derniers travaux du FMI le prouvent : tandis que les effets des dépenses militaires sont faibles et peu durables, les travailleurs financeront les profits des entreprises d'armement via la baisse des dépenses sociales et le recul des services publics.

D'ailleurs, même sur la condition militaire, vous manquez votre cible : 25 % des logements militaires sont insalubres, selon le Haut Comité d'évaluation de la condition militaire (HCECM). Pourtant, le projet de loi actualisant la LMP n'y consacre pas un euro supplémentaire.

Dans le même temps, nos jeunes sont appelés à servir dix mois dans le cadre du service national volontaire introduit à l'article 24. Ce service devra rester hors de toute manipulation de l'Otan et être tourné exclusivement vers la défense de la Nation.

Un euro investi dans la santé, l'éducation ou les infrastructures civiles produit quatre à cinq fois plus d'effets sur l'activité économique qu'un euro dépensé dans l'armement, qui est un secteur restreint. Surtout, les coûts sont considérables : le FMI estime que de telles dépenses entraîneraient une hausse moyenne du déficit public de 2,6 points de PIB et de la dette de 7 points de PIB en trois ans. En réalité, il s'agit donc d'une fuite en avant budgétaire, industrielle et stratégique.

Pour notre part, nous n'abandonnons pas notre idéal de paix et privilégions la voie de la diplomatie et du droit international. Pour cette raison, nous nous opposerons à toute nouvelle dépense de nature à alimenter les profiteurs de guerre et une logique d'escalade. Nous souhaitons la sécurité réelle de nos peuples dans un monde pacifique, une gestion plus saine des finances publiques et un avenir meilleur pour nos enfants.

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Catherine Vautrin, ministre. Le chef d'état-major des armées, comme les chefs d'état-major de l'armée de terre, de la marine et de l'armée de l'air et de l'espace, ainsi que l'ensemble de nos troupes servent notre République. Leur chef, conformément à la Constitution, est le Président de la République. Je ne peux laisser dire, dans cet hémicycle, que nos militaires serviraient des puissances étrangères, madame la sénatrice. Le Parlement est là pour contrôler le respect de la Constitution.

Ensuite, sur la base industrielle et technologique de défense, vous avez évoqué des chiffres sans les préciser, madame la sénatrice. Soyons clairs : un euro dépensé dans l'industrie de la défense engendre entre 1,27 et 1,68 euro de retombées. Cela signifie que, oui, le retour est bien là.

En outre, comme vous pouvez le vérifier, les commandes de nos armées sont à 80 % faites auprès de nos industries. Ainsi, l'entreprise moyenne qui travaille pour la base industrielle et technologique de défense comporte cinquante salariés. Ces entreprises sont installées sur l'ensemble du territoire et bénéficient bel et bien d'un ruissellement, l'industrie de défense représentant 240 000 emplois.

N'oublions pas les commandes du commissariat des armées, par exemple pour l'alimentation et l'équipement de nos soldats. Là encore, nous observons de la création de richesses et d'emplois dans l'ensemble de nos territoires.

M. le président. La parole est à M. Guillaume Gontard. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)

M. Guillaume Gontard. Les membres du groupe Écologiste – Solidarité et Territoires s'associent également à l'hommage rendu aux deux militaires décédés cette nuit.

Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, l'organisation de ce débat peut surprendre, alors que le projet de loi actualisant la programmation militaire est actuellement examiné à l'Assemblée nationale et que notre commission conduit ses auditions préparatoires à son examen au Sénat, lequel aura lieu dans quelques semaines.

Je pense que cela dit beaucoup, madame la ministre, de la volonté du Parlement d' examiner ce texte d'importance dans de bonnes conditions, ce que le Gouvernement n'a pas permis jusque-là…

En effet, de concertation avec les représentants de la Nation, en particulier de l'opposition, il n'y a pas vraiment eu. Pourtant, le gouvernement minoritaire auquel vous appartenez aurait pu proposer une méthode plus aboutie pour construire un texte censé rassembler la Nation et ses représentants face aux périls qui nous menacent.

En effet, le constat géopolitique et les enjeux stratégiques – pour reprendre les termes de notre débat – auxquels vise à répondre cette actualisation sont largement partagés sur ces travées.

Chacun a constaté, depuis un an, que Washington n'est plus notre allié. Il n'est d'ailleurs plus l'allié de personne, si ce n'est peut-être d'Israël. Deux dirigeants fascisants et belliqueux (M. Roger Karoutchi proteste.) se sont mis d'accord pour lancer une guerre indigne, irréfléchie et contre-productive, qui viole tous les principes du droit international et qui plonge le monde dans une crise économique qui pourrait être la pire depuis 1973.

Le nouvel ordre mondial, sous le leadership des États-Unis, gendarmes du monde, apparaît aujourd'hui révolu. En quelques années, il a cédé la place à un monde chaotique, régi par l'appétit des empires. Les États-Unis, désormais centrés sur eux-mêmes et placés sous la coupe d'un président autoritaire et erratique, sont devenus l'un des principaux instigateurs du désordre mondial.

Abandonnée par les États-Unis, agressée par la Russie, totalement dépendante économiquement de la Chine, l'Europe occupe, dans ce nouvel ordre impérial, une position précaire. Il ne fait aucun doute à nos yeux qu'elle doit renforcer les moyens de sa souveraineté militaire, mais il faut aussi qu'elle aille plus loin. Dans un monde interdépendant, nous ne pouvons pas continuer d'acheter des hydrocarbures et de l'uranium à nos agresseurs.

Notre continent doit renforcer sa souveraineté pour survivre, mais aussi pour préserver les acquis de l'après-Seconde Guerre mondiale : la démocratie, la liberté, le droit international et une relative paix mondiale. L'Europe doit se renforcer pour subsister et pour faire perdurer, partout dans le monde, les idéaux qui ont été à l'origine même de la création de l'Union européenne.

Nous souscrivons ainsi à la nécessité de renforcer nos arsenaux et les moyens de nos armées, mais cela à plusieurs conditions.

Tout d'abord, il faut que cela n'obère aucun autre service public : il convient d'aller chercher des financements complémentaires, en faisant contribuer nos compatriotes les plus aisés et les profits exceptionnels des grandes entreprises, notamment dans le secteur de la défense.

Ensuite, il faut pousser beaucoup plus loin la logique d'intégration de notre effort militaire. En 2025, les dépenses militaires des pays de l'Union européenne atteignaient près de 500 milliards de dollars, et près de 600 milliards si l'on inclut le Royaume-Uni. C'est un montant nettement plus élevé qu'en Chine ou en Russie.

Tant par souci d'économies budgétaires que par nécessité d'efficacité politique et militaire, il nous faut renforcer la défense européenne, et pas uniquement la défense française au sein de l'Europe. Cette loi d'actualisation de la programmation militaire ne fixe pourtant aucune direction claire en la matière.

Il convient également que cet arsenal renforcé soit une garantie de paix mondiale, un bouclier pour la défense du droit international et de l'Europe, à commencer par l'Ukraine. Il ne doit en aucun cas ajouter du chaos au chaos, ce qui est un risque si l'on arme des pays autoritaires et belliqueux.

C'est pourquoi je regrette que la diplomatie soit la grande absente de nos débats. Sans elle et sans l'aide publique au développement, nous sommes condamnés à voir se développer des affrontements armés interminables. Or nous ne pouvons pas avoir une armée forte sans une diplomatie forte.

Enfin, il me revient, encore une fois, de rappeler que l'effort militaire, à lui seul, ne saurait constituer, en aucune façon, une condition suffisante de notre souveraineté et de notre autonomie stratégique. Le blocage du détroit d'Ormuz vient une nouvelle fois nous jeter à la figure la fragilité extrême qu'engendre notre dépendance aux hydrocarbures. L'économie de guerre est donc indissociable d'une écologie de paix.

Le défi de l'autonomie européenne est colossal, mais nous avons les moyens de nos ambitions, à condition de travailler beaucoup plus collectivement entre Européens. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)