M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants. Pour vous répondre, monsieur le sénateur, je commencerai par là où vous avez terminé : dans le contexte que nous connaissons, qui appelle au renforcement de notre souveraineté dans de nombreux domaines, il est incontestable que la France ne peut que se satisfaire d'avoir fait le choix du nucléaire et de poursuivre aujourd'hui sur cette voie. (M. Daniel Salmon s'exclame.)

Nos armées doivent aussi, bien évidemment, réfléchir à la façon de réduire leur dépendance à l'égard des hydrocarbures. Nous devons bien mesurer ce que cela signifie en termes d'approvisionnement, pour toutes nos armes : avions, chars, etc. Il est nécessaire de travailler sur le sujet.

Vous avez dit que les Européens devaient prendre en charge leur sécurité de manière accrue. C'est, en effet, un débat que nous avons maintenant depuis un certain temps au sein des Nations unies.

Très concrètement, il nous semble essentiel de faire reconnaître la notion de « pilier européen » de l'Otan. Celle-ci s'articule autour de plusieurs principes.

Le premier est celui de l'autonomie stratégique, c'est-à-dire se défendre et dissuader.

Le deuxième est celui de la préférence européenne. Je ne reviendrai pas sur ce que je disais tout à l'heure concernant le réarmement : des outils ont été mis en place à cette fin, tels que le programme Safe (Security Action for Europe) ou le programme pour l'industrie européenne de la défense (Edip, European Defence Industry Programme).

Le troisième principe est évidemment le respect des prérogatives des États membres de l'Union européenne. Je pense notamment au contrôle des exportations d'armement, qui relève de la compétence de chaque pays. C'est un enjeu majeur. Chaque année, j'ai ainsi à rendre compte, avec mes collègues de Bercy, des autorisations d'exportation données en la matière.

Plusieurs orateurs ont évoqué la dissuasion avancée, qui constitue un élément majeur du respect, évidemment, de notre ciel. Elle contribue, par la prise en compte de la dimension européenne de nos intérêts, à la mise en œuvre de l'autonomie stratégique du continent. La continuité entre les territoires des pays européens permet d'avoir une vision à l'échelle du continent. Voilà donc typiquement un domaine dans lequel nous devons absolument travailler en tant qu'Européens.

C'est, en tout cas, le message que la France portera lors du sommet de l'Otan à Ankara, le 7 juillet prochain. J'aurai d'ailleurs l'occasion de réunir à Paris mes collègues du groupe E5, c'est-à-dire des cinq plus grands pays européens, pour préparer ce sommet, afin que nous nous y rendions avec une copie aussi commune que possible.

M. le président. La parole est à M. Aymeric Durox.

M. Aymeric Durox. Nous nous associons évidemment à l'hommage rendu à nos deux soldats disparus cette nuit.

Notre débat intervient dans un contexte de dégradation rapide de l'environnement stratégique international, marqué par la multiplication des conflits, le retour de la guerre de haute intensité en Europe et l'accélération des innovations technologiques dans le domaine militaire. Les nations, même celles qui sont démocratiques, n'hésitent plus à recourir à un emploi désinhibé de la force, avec des moyens que l'on n'avait pas imaginés, selon les propres termes du chef d'état-major des armées.

Les retours d'expérience des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient montrent l'importance de la masse. Mille militaires russes sont mis chaque jour hors de combat. On assiste également à une « dronisation » de la guerre : un million de drones environ ont été utilisés par les belligérants en Ukraine, tandis que les Américains et Iraniens en ont employé déjà plus de 100 000 en seulement un mois. L'un de ces drones a d'ailleurs causé la mort de l'adjudant-chef Arnaud Frion. Ce sujet est d'autant plus préoccupant que la France est malheureusement en retard sur le segment des drones, comme sur bien d'autres…

Notre pays n'est pas épargné par les bouleversements géopolitiques. En tant que partenaire crédible, la France intervient aux côtés de l'Ukraine et des Émirats arabes unis pour contribuer à leur défense. Nous sommes également engagés dans l'opération de maintien de la paix de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), qui est régulièrement prise pour cible : nous déplorons ainsi la mort du sergent-chef Florian Montorio et du caporal-chef Anicet Girardin.

Aujourd'hui, le Gouvernement doit revoir sa copie pour tenter de corriger des lacunes que nous avions détectées dès l'adoption de la loi de programmation militaire en 2023.

En effet, les failles capacitaires qui sont désormais identifiées, qu'il s'agisse des munitions, des stocks ou des formats d'entraînement, avaient déjà été dénoncées par le groupe du Rassemblement national à l'Assemblée nationale dès 2023.

Le projet de loi d'actualisation de la programmation militaire constitue malheureusement une validation a posteriori de nos alertes.

Nous avions aussi déjà attiré l'attention sur les hypothèses financières fragiles, notamment sur le fait que certaines ressources extrabudgétaires étaient peu crédibles.

Cette critique est aujourd'hui partiellement reprise, y compris au sein de ce qui reste de la majorité macroniste, si j'en juge par les récentes interrogations sur la sincérité budgétaire du texte formulées par le député du groupe Ensemble pour la République Yannick Chenevard, coraporteur du projet de loi d'actualisation de la LPM, ou bien, auparavant, par notre collègue Dominique de Legge, qui fut le premier à évoquer cette question.

En outre, cette actualisation de la loi de programmation militaire acte des abandons de souveraineté au profit de l'Union européenne, qui n'est pourtant censée exercer aucune compétence en matière de défense.

En effet, en dépit des traités, qui précisent bien que la défense relève des États membres, la Commission européenne profite de la crise pour lancer un dispositif d'emprunt communautaire européen : vous l'avez évoqué à l'instant, madame la ministre, il s'agit du programme Safe.

Cela est d'autant plus inacceptable que les fonds européens, auxquels les citoyens français contribuent, servent surtout à acheter du matériel américain. L'Allemagne, pourtant très allante sur l'Europe de la défense, a ainsi choisi d'acheter l'avion américain F-35 plutôt que le Rafale français, cocufiant comme toujours notre pays, ...

M. Loïc Hervé. Comme toujours ?

M. Aymeric Durox. ... dont les dirigeants sont les seuls à croire en l'existence d'un couple franco-allemand. (M. Loïc Hervé proteste.)

Et je ne parle pas du projet de système de combat aérien du futur (Scaf), qui est devenu un véritable serpent de mer : le Gouvernement cherche à forcer la main de l'industriel français, alors que nous avons la meilleure armée d'Europe et une maîtrise totale des technologies de défense. Le lancement du second porte-avions en est une belle et symbolique illustration.

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants. On m'a demandé de répondre à chaque orateur. Je vais donc le faire ! Cela ne me pose aucun un problème.

M. Loïc Hervé. Là, il faut répondre !

Mme Catherine Vautrin, ministre. Monsieur le sénateur, il est important de dire un mot sur l'européanisation de la défense, monsieur le sénateur, car nous disposons déjà d'une base industrielle et technologique de défense européenne. J'ai cité précédemment MBDA et Thales, mais je pourrais aussi mentionner John Cockerill Défense, une entreprise belge qui a intégré Arquus, ou encore ArianeGroup et Airbus. Cela ne nous empêche pas pour autant d'avoir des champions nationaux. C'est sur ce point que nous devons avancer.

Plusieurs de nos programmes d'équipement sont des programmes européens : il suffit de penser aux programmes relatifs aux frégates multi-missions, dites Fremm, au missile Aster, à Ariane, à l'avion A400M ou au programme CaMo (Capacité Motorisée) en matière de véhicules. Tous ces équipements sont plébiscités par nos armées et sont réalisés grâce au savoir-faire de différents industriels. (MM. Loïc Hervé et Olivier Cigolotti renchérissent. - M. Aymeric Durox proteste.)

J'y insiste, cela ne nous empêche pas d'être souverains en matière de stratégie. Assurer notre souveraineté nationale ne nous empêche pas de travailler en Européens. Plus nous œuvrons en Européens et plus nous développons nos capacités européennes en matière d'équipements militaires, plus nous aurons la capacité d'exporter !

Vous avez vous-même appelé de vos vœux le développement de nos exportations militaires. Vous avez fait allusion à l'aviation, à la trame chasse et au Rafale. Évidemment, je préfère des Rafale soient vendus plutôt que des F-35 ! Je vous rejoins sur ce point. Il est d'ailleurs tout à fait intéressant de prendre une carte d'Europe et de regarder quel pays est doté de quel avion de combat. Vous verrez que la France est l'un des seuls pays en Europe à disposer d'une parfaite autonomie en ce qui concerne sa trame chasse. C'est à mettre au crédit de l'ensemble des gouvernements qui se sont succédé. C'est dans des domaines de ce type qu'il convient d'accélérer l'effort pour concrétiser l'idée d'un pilier européen de l'Otan.

Nous voulons mettre le Rafale au standard F5. Le président Perrin a évoqué le report de la commande de vingt-deux Rafale F4. En effet, nous souhaitons passer au plus vite au standard F5, c'est-à-dire procéder à une rénovation à mi-vie du Rafale, afin de renforcer sa compétitivité et de pouvoir installer sur cet avion les missiles air-sol nucléaires de quatrième génération (ASN4G). Cela renforcera nos capacités de dissuasion et, par conséquent, notre souveraineté et la défense de notre pays. (M. Loïc Hervé et Mme Nicole Duranton applaudissent.)

M. le président. La parole est à M. Ludovic Haye. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)

M. Ludovic Haye. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, je tiens tout d'abord à m'associer à l'hommage rendu à nos deux militaires décédés accidentellement, cette nuit, lors d'un exercice de plongée.

Le débat qui nous réunit aujourd'hui sur les enjeux stratégiques de l'actualisation de la loi de programmation militaire intervient à un moment charnière. En effet, à l'heure où les rapports de force mondiaux sont régis par les bombes et où le droit international est bafoué par des logiques de prédation, nous nous devons d'être prêts.

Au-delà du retour des conflits de haute intensité, il ne nous a pas échappé qu'une révolution technologique d'une ampleur inédite est en train de transformer en profondeur la guerre. Cette révolution est déjà à l'œuvre, madame la ministre ; elle est visible sur de nombreux théâtres d'opérations. Elle tient notamment à l'essor des drones – un thème cher au président de la commission –, à la généralisation de l'utilisation de l'intelligence artificielle et à l'exploitation massive des données.

Ces évolutions ne sont pas marginales. Elles ne constituent pas des épiphénomènes. Elles redéfinissent les équilibres tactiques, opérationnels et stratégiques.

Dans ce contexte critique, l'un des principaux enjeux de l'actualisation de la loi de programmation militaire est clair : il s'agit de savoir si notre modèle d'armée est réellement adapté à cette évolution technologique.

Les 36 milliards d'euros supplémentaires alloués à nos armées d'ici à 2030 sont évidemment les bienvenus, en dépit des contraintes budgétaires que nous connaissons, dans un contexte de mutation des conflits.

Au cœur de cette mutation figurent précisément la maîtrise et l'exploitation des données à l'aide de l'intelligence artificielle (IA). L'essor de cette dernière, tout comme notre capacité de calcul quantique, n'est plus une perspective lointaine. L'IA constitue déjà actuellement un multiplicateur de puissance. Elle permettra demain d'accroître encore davantage l'autonomie de certains systèmes.

Son développement soulève toutefois une question stratégique majeure : sommes-nous en mesure de l'exploiter pleinement et, surtout, de l'exploiter mieux que nos adversaires ? Le défi n'est pas uniquement technologique ; il est organisationnel, sociétal et humain.

Avec la création de l'Agence ministérielle pour l'IA de défense (Amiad) et la mise en place du supercalculateur Asgard dédié à l'IA de défense, la France a fait un premier pas vers l'appropriation souveraine de l'IA pour ses armées. Nous attendons désormais la prochaine étape.

Dans le projet de loi d'actualisation de la programmation militaire, qui fait l'objet de notre débat, il est mentionné que le réarmement engagé par cette augmentation des dépenses militaires doit permettre à nos forces armées d'exploiter les applications militaires de l'IA.

Dès lors, madame la ministre, ma question sera simple : comment cette actualisation de la LPM nous permettra-t-elle de passer de l'expérimentation à l'appropriation opérationnelle de l'intelligence artificielle ?

Au-delà de cette exigence impérieuse d'ordre technologique, qui est cruciale pour notre Nation, nous devons être prêts à faire face à un conflit de haute intensité.

Les enseignements récents sont clairs : la guerre redevient une guerre d'usure, de volume et de résilience. Elle mobilise des stocks importants, des capacités industrielles robustes et elle nécessite une capacité à durer, comme nous le montrent continuellement nos alliés ukrainiens. Dans ce contexte, l'innovation ne remplace pas la masse : les deux sont pleinement liées.

Les enjeux stratégiques de cette actualisation se résument à un triptyque exigeant : intégrer pleinement la révolution technologique en cours dans nos forces, réduire nos vulnérabilités, et, enfin, retrouver notre capacité à tenir dans un affrontement de haute intensité.

Cette équation est, je le sais, difficile à résoudre, mais elle est décisive, car, dans les mois et les années à venir, la supériorité militaire appartiendra à celles et à ceux qui auront su à la fois anticiper les ruptures technologiques et produire suffisamment pour tenir dans la durée.

Sun Tzu écrivait que la meilleure victoire est celle que l'on a obtenue sans même avoir à combattre.

Madame la ministre, à l'heure où l'intelligence artificielle redéfinit en profondeur la manière de concevoir et de conduire les opérations militaires, la France est-elle aujourd'hui en mesure de préparer les conditions de sa supériorité future, en s'appropriant l'IA militaire, tout en assurant sa souveraineté technologique et sa capacité à soutenir un engagement de haute intensité ? En d'autres termes, nous donnons-nous les moyens de gagner la guerre avant la guerre ? (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants. Monsieur le sénateur, vous avez cité le grand stratège Sun Tzu, et vous avez eu raison, car il a beaucoup à nous enseigner.

Permettez-moi de le citer à mon tour : « Celui qui excelle à résoudre les difficultés les résout avant qu'elles ne surgissent. » Voilà qui donne matière à réfléchir ! Bon courage… (Sourires.)

Cette citation résume parfaitement ce que nous tâchons de faire dans le cadre de cette actualisation de la loi de programmation militaire : nous voulons anticiper, connaître, participer et innover. C'est le cas tout particulièrement dans le cyber, dans le renseignement et dans l'intelligence artificielle, dont vous avez parlé.

Ainsi, 200 millions d'euros supplémentaires seront consacrés à l'accélération du déploiement du cloud secret ; 80 millions à la convergence des réseaux ; 50 millions à l'acquisition d'un chiffreur haut débit ; 200 millions à l'innovation quantique. Le supercalculateur sera remplacé en 2029.

Ce sont là, monsieur le sénateur, autant d'éléments concrets qui montrent que l'innovation constitue un enjeu crucial, et j'oserais même dire vital, pour nos armées.

Nous devons travailler simultanément sur trois dimensions : le développement, l'intégration et l'appropriation par les forces. Je vous remercie d'avoir cité la création de l'Amiad, car c'est un outil indispensable. Nous avons ajouté les centres référents de la direction générale de l'armement (DGA), qui testent et valident les nouveaux équipements, et qui permettent donc de mettre au point les réponses les plus appropriées possible.

M. le président. La parole est à M. Pascal Allizard. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. - M. Loïc Hervé applaudit également.)

M. Pascal Allizard. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, nous aurons prochainement le temps d'entrer dans le détail des sujets lors de nos travaux sur le projet de loi d'actualisation de la programmation militaire. Aujourd'hui, il s'agit d'élargir notre champ de vision, pour pouvoir prendre les décisions les plus appropriées, à un moment très particulier de notre histoire.

Les enjeux globaux apparaissent clairement. La dégradation de la situation internationale, l'accélération du réarmement, de l'innovation ou de la production militaire de puissances prédatrices, que nous appelons pudiquement des « compétiteurs stratégiques », appellent des évolutions rapides de notre part.

À ce stade, il existe un risque de déclassement de la puissance française, mais aussi, plus largement, occidentale, d'autant que l'Alliance atlantique chancelle, comme le droit international. La France dispose du rang particulier en Europe de puissance dotée et de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Il faut le tenir.

Les enjeux économiques et financiers de la LPM sont considérables. La survie des entreprises de la défense, l'un des derniers écosystèmes industriels français, qui est indispensables à la souveraineté nationale et à la protection des Français, est en jeu, alors qu'une concurrence industrielle, intra comme extracommunautaire, se développe vite.

Notre base industrielle et technologique de défense représente une filière d'excellence, pourvoyeuse d'emplois, qui contribue à la vitalité de nos territoires comme à notre commerce extérieur.

Je rappelle que les marges de ces entreprises sont relativement faibles si on les rapporte à l'ampleur des investissements qu'elles doivent réaliser. Les cycles industriels sont longs. Les contraintes environnementales et le code des marchés publics sont aussi des sources de tracasseries.

Produire davantage, limiter les coûts des équipements, simplifier les normes, accélérer l'innovation pour répondre à l'obsolescence rapide des technologies ne sera pas simple.

En ce qui concerne le financement de ces entreprises, la situation évolue positivement, mais est-ce structurel ou seulement conjoncturel ?

De récentes auditions menées dans le cadre des travaux préparatoires de ce projet de loi d'actualisation m'ont encore alerté sur le manque de fonds pour accompagner les entreprises en phase de croissance. Il serait dommageable pour nos intérêts stratégiques de créer un cadre favorable aux entreprises innovantes les premières années, comme nous le faisons, et de les voir ensuite partir à l'étranger, pour assurer leur développement.

Dans le cadre de l'actualisation de la LPM, 36 milliards d'euros supplémentaires sur cinq ans sont annoncés pour financer des priorités qui sont devenues en fait des urgences.

Pour autant, on peut s'interroger sur la soutenabilité de l'effort, comme l'a souligné récemment le Haut Conseil des finances publiques. Comme Dominique de Legge l'a indiqué, la hausse des reports de charges et des restes à payer inquiète aussi, dans un contexte national d'accroissement du poids de la dette.

Nous nous interrogeons également sur nos relations avec nos partenaires industriels européens, notamment avec notre partenaire allemand, qui a plutôt tendance à raisonner en termes de priorités industrielles quand la France pense davantage à la défense. Nous voyons le fossé se creuser et les divergences compromettre les projets.

Enfin, se pose également la question de la préférence communautaire. Il me semble que nous ne pourrons pas durablement conforter les industries de défense en Europe, pour asseoir notre autonomie stratégique, si certains États membres continuent d'acheter massivement hors de l'Union européenne des équipements structurants qui seront en service durant plusieurs décennies.

Voilà quelques questions auxquelles nous devrons répondre. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants. Monsieur le sénateur Allizard, je commencerai par répondre à vos interrogations sur la soutenabilité de l'actualisation pour les finances publiques. Le Haut Conseil des finances publiques indique que la trajectoire de l'actualisation de la LPM est compatible avec nos engagements européens, mais que, pour respecter ces derniers, nous devrons faire preuve d'une vigilance particulière en ce qui concerne la maîtrise des autres dépenses publiques. Le Premier ministre s'y est engagé.

Je note d'ailleurs que nous avons atteint l'objectif de déficit public que nous nous étions fixé pour 2025 : comme vous le savez, ce dernier s'est élevé à 5,1 % du PIB, et non à 5,4 %, comme cela était initialement prévu.

Le projet de loi d'actualisation de la loi de programmation militaire, qui prévoit 6,5 milliards d'euros supplémentaires en 2027 par rapport à la trajectoire initiale, ajoute clairement une contrainte, mais nous ne pouvons pas, à la fois, déplorer un manque de financements et refuser d'accepter les quelques contraintes que de tels financements impliquent ! À un moment, il faut essayer d'avancer. En tout état de cause, cela ne modifie pas les efforts qui doivent être faits pour respecter les engagements passés.

Afin de soutenir le développement du financement privé de la défense, mon prédécesseur, qui est devenu le Premier ministre il y a un an, avait organisé en mars 2025 un dialogue de place.

Je souscris tout à fait à vos propos, monsieur le sénateur : il est en effet nécessaire que l'industrie de la défense soit financée. Un an après, j'ai réuni, le 9 avril dernier, l'ensemble de celles et ceux qui avaient participé à la première réunion. Les banques ont significativement augmenté leurs prêts à la BITD. En 2025, ces derniers s'élèvent à 45 milliards d'euros, ce qui représente une augmentation de 22 %.

Ces financements complètent ceux de la commande publique. Permettez-moi de rappeler les chiffres. La commande publique pour l'industrie de la défense, hors dissuasion, s'élevait à 15 milliards d'euros en 2024, à 20 milliards d'euros en 2025, et à 31 milliards d'euros en 2026.

Lorsque l'on échange avec les représentants de la BITD, et notamment avec les petites entreprises, on constate qu'elles mettent en avant, comme vous l'avez évoqué, et je pense que nous nous retrouverons sur ce point, le délai entre la commande et sa réalisation. Ce délai est à l'origine de problèmes de trésorerie pour les très petites entreprises. C'est probablement sur ce point que nous devons encore travailler.

M. le président. La parole est à M. Jean-Marc Vayssouze-Faure. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

M. Jean-Marc Vayssouze-Faure. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, le monde bascule : la Russie est en guerre aux portes de l'Europe et, pour la première fois depuis 1945, la menace d'un conflit de haute intensité sur notre continent ne peut plus être ignorée. Les États-Unis de Trump balaient des décennies d'engagement à nos côtés, tandis que le Moyen-Orient s'embrase. Oui, le monde bascule et la France doit s'adapter.

Dans ce contexte, l'effort budgétaire qui est soumis à notre examen est indispensable, car nos priorités capacitaires doivent rapidement gagner en cohérence, afin de doter nos forces de davantage de munitions, de drones et d'effectifs.

Toutefois, la question à laquelle ne répondra pas ce projet de loi d'actualisation est celle de son acceptabilité. C'est, au fond, la question du consentement à la préservation de la paix.

Madame la ministre, nous devons la vérité aux Françaises et aux Français. Notre déficit se creuse. Notre dette s'alourdit. Sans recettes nouvelles, comment promettre 36 milliards d'euros de plus pour la défense sans dire à nos concitoyens que cela se traduira mécaniquement par un recul des services publics, par de nouvelles fermetures d'écoles, par une progression des déserts médicaux ? Ces dégâts collatéraux, nous ne pourrons jamais les accepter !

Le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain a fait des propositions pour mobiliser de nouvelles ressources, sans faire peser la charge sur les plus modestes.

Parce que nous voulons des moyens supplémentaires pour notre défense et pour nos services publics, nous avons proposé de taxer les contribuables les plus aisés.

Parce que nous sommes fidèles à un patriotisme républicain, nous avons proposé de créer un livret défense, afin de mobiliser l'épargne des Français qui le souhaitent et qui en ont les moyens – c'est une façon de conforter le lien nécessaire entre l'armée et la Nation.

Devoir la vérité aux Français, c'est assumer de dire que l'on ne peut pas mobiliser des milliards pour notre défense tout en préservant les plus aisés grâce à l'immobilisme fiscal, à moins d'accepter – il faut avoir le courage de le dire – que ce soient les plus modestes qui en paient le prix.

Défendre la France, ce n'est pas seulement voter des hausses budgétaires pour nos armées, c'est aussi préserver l'intégralité des piliers qui font tenir une nation : l'école, la santé, la cohésion sociale, les collectivités territoriales et la sécurité collective.

Ma question est donc simple : l'exécutif et la majorité sénatoriale sont-ils enfin prêts à dire aux Françaises et aux Français, droit dans les yeux, que réarmer notre pays exige de mettre à contribution ceux qui en ont le plus les moyens ?

La réponse à cette question est centrale, car elle tracera une ligne claire entre ceux qui ont le courage d'afficher le prix caché du réarmement et ceux qui usent de démagogie, en assurant que ce nouvel effort budgétaire sera indolore.

En ce qui nous concerne, nous avons choisi notre camp, celui de la sincérité, de la vérité et de l'équité ! (Marques d'ironie sur quelques travées du groupe Les Républicains.)

M. Jean-Marc Vayssouze-Faure. L'acceptation de cet effort implique également que ce dernier soit partagé, que le renforcement de nos forces armées s'inscrive au cœur d'une véritable défense européenne. Cela suppose une meilleure articulation entre les financements européens de défense et les besoins de notre industrie. Or cette articulation reste aujourd'hui insuffisante.

Face au recul du leadership français dans l'architecture de sécurité de notre continent, quelle est, madame la ministre, votre stratégie pour que notre pays travaille, dans une logique de défense collective, aux côtés des États européens qui, comme nous, sont attachés à la démocratie ?

Si nous souhaitons naturellement conserver notre souveraineté, nous avons un devoir clair : celui de mieux adapter notre planification aux besoins de défense collective exprimés par nos partenaires européens.

Comment la France, animée d'une ambition stratégique affirmée en Europe, entend-elle rester un leader audible et crédible ?

Cette nouvelle contribution financière de la Nation ne pourra être acceptée qu'à une double condition : si elle est justement répartie entre nos concitoyens et si elle est mieux partagée avec nos alliés. (Applaudissements sur les travées du groupe SER. - Mme Patricia Schillinger, MM. André Guiol et Philippe Grosvalet applaudissent également.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants. Je reviendrai sur trois points.

Tout d'abord, vous le savez comme moi, nous devons respecter le principe de non-affectation des recettes aux dépenses.

M. Mickaël Vallet. Nous le savons bien !

Mme Catherine Vautrin, ministre. En outre, nous devons, pour le budget des armées comme pour n'importe quel autre, maîtriser les dépenses. Ce n'est pas parce que nous proposons 36 milliards d'euros de crédits nouveaux, pour l'essentiel en investissement, que des efforts d'économies ne doivent pas être faits en parallèle.

Ensuite, l'actualisation que nous vous proposons respecte la trame d'emplois, ce qui est également important pour nos concitoyens, car une armée qui dépasse les 300 000 personnes – c'est ce que nous prévoyons, en prenant en compte les militaires d'active, les personnels civils et la réserve – a nécessairement un impact sur l'ensemble du territoire.

Enfin, selon un sondage Elabe du 23 avril dernier, six Français sur dix sont favorables à une augmentation du budget de nos armées. Cela signifie bien, même si les sondages sont ce qu'ils sont, que nos concitoyens ont pris conscience du fait que, dans le monde actuel, nos armées doivent être mieux entraînées et équipées. Et c'est précisément ce que nous proposons de faire.