M. le président. La parole est à Mme Patricia Schillinger.
Mme Patricia Schillinger. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, la proposition de loi qui nous est soumise vise à lutter contre l’entrisme islamiste. Ce phénomène est défini dans le rapport de la commission des lois comme une stratégie de subversion consistant à « noyauter insidieusement les corps constitués », afin de substituer progressivement aux principes de la République des normes religieuses. Il s’agit donc d’un sujet grave. Le texte ne vise pas l’expression d’une croyance, mais une stratégie organisée de contournement de nos règles communes.
Nous ne contestons ni la réalité de ce phénomène, ni les inquiétudes que celui-ci suscite, ni la nécessité pour la puissance publique d’y répondre avec fermeté ; il en va de même pour toutes les autres formes de séparatisme, intolérables dans notre République.
Ce texte s’inscrit dans la continuité d’un travail législatif engagé depuis plusieurs années, auquel le Sénat a pleinement contribué. Les dispositifs adoptés ont permis de renforcer significativement les moyens de l’État.
La loi du 30 octobre 2017 renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme (Silt), puis la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République, dite loi Séparatisme, ont introduit des outils importants : dissolution administrative, encadrement des associations, contrôle des financements et contrat d’engagement républicain.
Ces instruments ont toutefois montré leurs limites. S’ils permettent de traiter des situations caractérisées, telles que la radicalisation violente ou les atteintes à l’ordre public, ils peinent à appréhender des phénomènes plus diffus, dissimulés, qui ne se traduisent pas toujours par des comportements immédiatement sanctionnables.
C’est précisément à ces limites que cette proposition de loi cherche à répondre. Elle va plus loin que le droit en vigueur, notamment avec la création d’un délit d’atteinte aux principes de la République, l’élargissement des motifs de dissolution administrative et le renforcement des dispositifs de gel des avoirs et de contrôle, ainsi que par l’extension de certaines prérogatives administratives.
L’intention de ses auteurs est claire : appréhender des comportements reposant sur la dissimulation, qui échapperaient aujourd’hui au droit.
Pour autant, c’est aussi dans cette ambition que réside la difficulté principale. Comment traduire juridiquement un phénomène aussi mouvant et dissimulé que l’entrisme ? Comment qualifier, avec la précision exigée par le droit pénal, des comportements qui relèvent souvent davantage d’intentions supposées que d’actes objectivement établis ?
La commission a elle-même reconnu que le périmètre initial était trop large et risquait d’englober des structures parfaitement respectueuses des principes de la République. Je tiens à saluer, à cet égard, le travail de Mme le rapporteur, Agnès Canayer, qui a procédé à une réécriture minutieuse des articles.
Malgré ces améliorations, des incertitudes subsistent, qui tiennent à la nature même du phénomène visé : diffus, évolutif, difficile à objectiver juridiquement.
Tel est le cœur de notre interrogation. Une question fondamentale se pose en effet : le texte respecte-t-il pleinement les principes qu’il entend défendre ? En cherchant à appréhender des comportements insuffisamment définis, un risque réel de fragiliser des libertés essentielles se fait jour : liberté d’association, liberté de conscience, liberté de culte, liberté d’expression.
Notre droit ne saurait reposer sur des présomptions. Il doit s’attacher à des faits, à des comportements objectivement caractérisés. À défaut, nous prendrions le risque de déplacer le curseur depuis la sanction d’actes vers la suspicion d’intentions.
Ce glissement n’est pas neutre : il pourrait conduire, à terme, à une situation dans laquelle certaines populations auraient le sentiment d’être regardées non plus pour ce qu’elles font, mais pour ce qu’elles sont ou pour ce dont elles se réclament. Une telle évolution s’inscrirait en profonde contradiction avec nos principes, alors même que la force de la République tient précisément à leur universalité.
Par ailleurs, nous ne pouvons ignorer le contexte dans lequel ce texte s’inscrit. Le Gouvernement a annoncé vouloir présenter prochainement un projet de loi plus global et plus structuré, lequel devrait constituer le vecteur idéal pour traiter ces enjeux avec la profondeur et les garanties nécessaires.
Dans ces conditions, nous nous interrogeons sur l’opportunité de légiférer aujourd’hui, par le biais d’une proposition de loi, sans étude d’impact et sans avoir sollicité l’avis du Conseil d’État, alors même que les enjeux juridiques sont particulièrement sensibles.
Il conviendrait ainsi d’expertiser l’impact potentiel d’un tel texte sur les territoires de droit local, comme l’Alsace et la Moselle,…
Mme Nathalie Goulet. Ah !
Mme Patricia Schillinger. … où l’exercice des cultes, le droit des associations et leur financement relèvent de règles spécifiques.
Pour toutes ces raisons, et sans méconnaître l’ampleur du phénomène d’entrisme islamiste que ce texte entend combattre, le groupe RDPI considère que les conditions ne sont pas réunies, à ce stade, pour lui apporter un soutien plein et entier.
Nous suivrons avec attention la suite des débats, mais nous faisons pour le moment le choix de la prudence. Chacun d’entre nous disposera de la liberté de vote.
M. le président. La parole est à Mme Corinne Narassiguin. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
Mme Corinne Narassiguin. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, un an après s’être vu remettre un rapport intitulé Frères musulmans et islamisme politique en France en tant que ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau nous soumet cette proposition de loi visant à lutter contre l’entrisme islamiste en France.
En réalité, ce texte constitue surtout un condensé des deux passions récurrentes partagées sur les travées du groupe Les Républicains : proposer des dispositions inconstitutionnelles et stigmatiser les musulmans vivant en France.
Dans cette course à l’échalote avec l’extrême droite, nous pouvons heureusement compter sur le Gouvernement, qui, par peur d’être pris de court, a également déposé un projet de loi sur le sujet, afin de lutter contre le séparatisme…
Pour le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain, la proposition de loi de Bruno Retailleau est problématique à plusieurs égards. Dès son dépôt, nous avons alerté sur la fragilité juridique de ce texte, qui s’apparente davantage à un tract électoral composé de mesures tapageuses et inconstitutionnelles.
Nous avons demandé au président du Sénat de saisir le Conseil d’État, conformément à l’article 39 de la Constitution, afin de recueillir son avis, mais nous n’avons finalement pas été surpris de nous voir opposer le refus de M. Retailleau. Le Conseil d’État risquait-il de confirmer notre pressentiment, à savoir que cette proposition de loi a été préparée dans une désinvolture totale, afin de réaliser un coup politique ?
Si, pour le dire de manière familière, le texte semble pour partie écrit avec les pieds, cela résulte visiblement d’un trop grand empressement à entrer en campagne présidentielle… Toutefois, en matière de mesures législatives inconstitutionnelles, Bruno Retailleau est un récidiviste.
Mme Nathalie Goulet. Ça, c’est vrai !
Mme Corinne Narassiguin. Faire adopter un texte voué à être ensuite largement censuré par le Conseil constitutionnel relève d’une stratégie politique, qu’il dispute à l’extrême droite : faire accroire que les principes fondamentaux de notre Constitution sont un obstacle à la protection de l’identité française.
L’examen en commission et les modifications apportées par la rapporteure n’ont fait que confirmer nos inquiétudes. Il semble, en effet, qu’il ait été nécessaire de réécrire l’intégralité du texte, afin « de l’améliorer, de le rendre opérable et de le concilier avec le respect des libertés individuelles ». Excusez du peu !
Pourtant, nous considérons que cette proposition de loi demeure problématique, en particulier dans son article 1er, lequel crée un nouveau délit d’atteinte aux principes fondamentaux de la République, plaçant cette infraction sur le même plan que les comportements violents et l’usage de la force.
Malgré la tentative de la rapporteure en commission, la définition de ce nouveau délit reste très imprécise et donc inconstitutionnelle.
Mes chers collègues, imaginez : demain, un ministre de l’intérieur déclarant que « l’État de droit n’est ni sacré ni intangible » serait condamné pour avoir contesté les règles légalement édictées, afin de porter gravement atteinte aux principes de la République énoncés à l’article 1er de la Constitution ! Il nous incombe à tous d’être vigilants face à un tel risque d’arbitraire.
L’autre disposition particulièrement contestable de ce texte réside dans son article 2, avec la création de nouveaux motifs de dissolution administrative d’associations. Même largement réécrit en commission, cet article présente toujours un risque constitutionnel, emportant une atteinte grave à la liberté d’association.
Ne parlons même pas de l’article 5 et de sa profonde défiance vis-à-vis des élus locaux, qui octroie des prérogatives aux préfets sur des projets relatifs aux constructions et aux installations cultuelles, des domaines dans lesquels les élus locaux sont actuellement compétents. Nous ne comprenons pas cette volonté de porter atteinte au principe de libre administration des collectivités territoriales au sein même de la chambre des territoires.
Nous nous réjouissons, en revanche, de la suppression en commission de l’article 11, lequel créait un régime d’autorisation préalable pour les structures d’accueil collectif de mineurs. Cette disposition n’était pas applicable en l’état, jetant la suspicion sur de nombreuses structures et faisant peser sur celles-ci une contrainte administrative impossible à satisfaire.
Nous relevons par ailleurs que la droite, sur ces travées, se montrait beaucoup moins encline par le passé à soutenir un tel régime d’autorisation préalable lorsqu’il s’agissait d’écoles privées hors contrat ou d’instruction en famille.
Sans entrer dans le détail de l’ensemble des articles, le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain considère que cette proposition de loi ne fait que fragiliser un peu plus le secteur associatif, déjà régulièrement mis à mal, emportant de nombreuses atteintes aux libertés associatives. Elle porte également atteinte à la libre administration des collectivités territoriales en conférant des pouvoirs exorbitants aux préfets, avec un risque non négligeable de décisions arbitraires.
Toutes ces violations des principes constitutionnels, toutes ces fragilités juridiques nous conduisent donc à nous interroger sur la véritable volonté qui se dissimule derrière un texte aussi mal rédigé. Il paraît indéniable qu’il s’agit d’un geste d’affichage politique tendant à susciter le buzz et à placer le parti Les Républicains et son président toujours un peu plus à droite sur l’échiquier politique, dans une course aux électeurs.
Cette stratégie, qui pourrait au fond être risible, l’est d’autant moins que, derrière vos obsessions et vos préjugés, se trouvent des êtres humains, des femmes, des hommes, des enfants, des musulmans vivant en France, très majoritairement français, qui sont les victimes quotidiennes de vos discours décomplexés.
J’observe par ailleurs avec beaucoup d’inquiétude que certains d’entre vous, mes chers collègues, confondent à voix haute « islamiste » et « islamique ». Cela en dit long !
L’entrisme, c’est, par définition, une stratégie de noyautage, de dissimulation. Prétendre lutter contre l’entrisme islamiste au moyen de notions juridiques floues, c’est donner raison à tous ceux qui voudront considérer chaque musulman engagé dans la vie de la cité comme un islamiste infiltré.
Par vos mots et vos propositions de loi, vous légitimez une forme de suspicion à l’encontre de toute une partie de nos compatriotes, qui font face chaque jour à des actes racistes.
En 2024, votre ancien ministère, monsieur Retailleau, relevait 16 000 infractions à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux sur l’ensemble du territoire français : 9 400 crimes ou délits et 7 000 contraventions. Ce sont là 16 000 actes intolérables dans notre République.
Je rappelle que, depuis le début de la Ve République, 131 associations ont été dissoutes et que l’extrême droite arrive en tête de la liste avec quarante-cinq dissolutions, bien loin devant les groupes islamistes et l’extrême gauche.
Dès lors, mes chers collègues, ne nous trompons pas d’ennemi ! Oui, il nous appartient de lutter contre toutes les formes de l’islamisme, qui n’est pas une religion, mais une doctrine politique manipulant une religion ; il nous appartient de lutter contre toute volonté de faire prévaloir les prescriptions religieuses sur les lois de notre République.
Je l’affirme avec d’autant plus d’assurance que nous n’avons aucune leçon à recevoir de la droite sur le respect de la laïcité, sur la lutte contre l’intégrisme religieux ni sur la défense de nos principes fondamentaux, tels que l’égalité entre les femmes et les hommes. Pour cela, nous disposons déjà d’un arsenal juridique efficace. Faisons-le appliquer ! Soyons intransigeants contre toute déviance ou toute tentative d’entrisme.
Nous avons lu avec attention votre entretien paru ce week-end, monsieur le ministre, et j’ai pris note de vos déclarations. Si les dispositifs que vous proposez se révèlent plus précis, davantage concentrés sur des mesures opérationnelles telles que le gel des avoirs, alors nous les examinerons attentivement.
De surcroît, nous nous montrerons réceptifs à un texte qui tendrait à lutter plus efficacement contre toutes les formes de séparatisme et d’entrisme, y compris en provenance de l’ultradroite. En la matière, la commission d’enquête en cours sur les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes, sociétés ou fondations de droit privé nous apportera, j’en suis sûre, des éclairages essentiels.
Surtout, nous serons guidés par une priorité : ne pas stigmatiser une nouvelle fois – une fois de trop ! –, la communauté musulmane. Cela a déjà été fait bien trop souvent au travers d’un empilement de textes, dont les effets concrets restent encore à prouver, mais qui, en revanche, ont contribué à effriter notre vivre-ensemble et notre cohésion républicaine.
Au sein du groupe Socialiste, Écologiste et Républicain, nous demeurerons les défenseurs de nos libertés publiques, les pourfendeurs des discours violents et racistes, distillés peu à peu dans le débat public par des responsables politiques en quête constante de buzz, qui ne mesurent pas le mal qu’ils infligent à de nombreux compatriotes musulmans, ou qui ne s’en préoccupent guère, conduisant parfois à de terribles drames racistes.
Nous resterons les garants de notre République indivisible, laïque, démocratique et sociale. (Applaudissements sur les travées du groupe SER. – Mme Silvana Silvani applaudit également.)
M. le président. La parole est à Mme Marianne Margaté.
Mme Marianne Margaté. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, personne dans cet hémicycle, je n’en doute pas, ne conteste la nécessité de combattre avec fermeté ceux qui voudraient remettre en cause les fondements de la République, et parmi eux les islamistes.
Là n’est toutefois pas la question. Ce texte ne cherche pas la justesse juridique ou la protection de la République, mais une polarisation culturelle dont la fonction est de masquer la fracture sociale que les politiques de droite aggravent.
Nous sommes pris à partie dans une guerre des droites, opposant des fractions de la bourgeoisie toujours plus autoritaires et identitaires, dans un contexte de crise du capitalisme et, par conséquent, bien éloignées des besoins des Français. Dans cette guerre, la règle est simple : frapper le premier et le plus fort sur nos associations et, par la même occasion, stigmatiser nos concitoyens musulmans.
Il convient de rappeler que notre droit permet déjà d’agir. Il est d’ores et déjà possible de dissoudre des associations appelant à la violence, de sanctionner les atteintes à l’ordre public, de lutter contre les entreprises terroristes, de contrôler les financements illicites ou de prévenir les ingérences étrangères.
Rappelons également que nos associations, au-delà des liens qu’elles tissent entre nos concitoyens, assurent l’accompagnement des plus précaires, ainsi que l’accès à la découverte culturelle et à la pratique sportive ; elles exercent, enfin, un rôle de plaidoyer et d’alerte à l’attention des pouvoirs publics. Elles sont déjà accablées ; pourtant, vous cherchez à les achever.
En raison du recul des services publics, le rôle du monde associatif n’a jamais revêtu une telle importance, alors même que ses financements sont au plus bas. Entre 2023 et 2024, les subventions publiques allouées aux associations ont chuté d’environ 19 %, une tendance qui s’est poursuivie en 2025 et en ce début d’année 2026. Ces coups de rabot budgétaires emportent d’ores et déjà des conséquences très concrètes : des milliers d’emplois supprimés, des structures fragilisées et, parfois, des missions essentielles abandonnées.
Dans ces conditions, ajouter une pression administrative et juridique revient à fragiliser davantage un secteur pourtant indispensable à la sauvegarde des éléments subsistant encore de notre cohésion sociale. Soyons clairs : l’instauration du contrat d’engagement républicain en 2021 n’a fait que précariser plus avant le tissu associatif ; vous entendez pourtant en renforcer les contraintes au travers de ce texte.
Chaque fois que la justice a été saisie, elle a systématiquement considéré que l’administration avait eu tort de retirer une subvention à une association, celle-ci respectant ses engagements républicains.
Afin d’écarter tout risque de contentieux, les structures s’autocensurent pour pouvoir continuer, tant bien que mal, d’œuvrer à l’intérêt général. Elles sont aujourd’hui déjà 27 % à agir de la sorte. Ainsi, la diminution des moyens va de pair avec une mise au pas du corps social.
Rappelons également ici, dans la chambre des territoires, que cette autocensure pourrait toucher nos collectivités territoriales, qui verraient le principe de leur libre administration remis en cause par l’adoption de ce texte.
Cette proposition de loi renforce en effet considérablement les prérogatives de l’administration, en particulier celles des préfets. Elle leur permettrait d’intervenir directement dans l’attribution ou le retrait de subventions, et ainsi de se substituer aux collectivités territoriales. De nouveau, se trouve attaqué un principe consacré par le Conseil constitutionnel depuis 1979.
Nous assistons donc, mes chers collègues, à une accumulation de dispositifs de contrôle attentatoires aux libertés, sans qu’aucune évaluation sérieuse de leur efficacité ait été menée.
Avec ce texte, vous jouez à la piñata avec notre État de droit : vous frappez les yeux bandés en espérant atteindre une organisation dangereuse, et peu importe si toutes les autres s’en trouvent heurtées.
C’est bien là le cœur du problème : cette proposition de loi ne cible pas uniquement des groupes dangereux ; elle concerne, dans les faits, l’ensemble du monde associatif, comportant des mesures combinées qui ne peuvent que créer un climat de suspicion généralisé.
C’est la raison pour laquelle les membres du groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky demeurent profondément opposés à ce texte. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K.)
M. le président. La parole est à Mme Mélanie Vogel. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST, ainsi que sur des travées du groupe SER.)
Mme Mélanie Vogel. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, j’aimerais vous convaincre que le texte que nous examinons aujourd’hui, très loin de lutter contre un phénomène qui menacerait la République – l’entrisme islamiste –, ne combat en réalité rien d’autre que les libertés publiques, l’égalité des droits et l’ambition, que la majorité d’entre nous nourrit dans notre pays, de vivre en paix, libres et égaux, sans discrimination, sans haine et sans peur, quelle que soit notre religion, pour peu que nous en ayons une.
Quelles sont les personnes visées, en pratique, par cette proposition de loi ? Il ne s’agit pas des théoriciens du djihad armé ; le code pénal les atteint d’ores et déjà, fort heureusement, et très sévèrement. Il ne s’agit pas des individus dangereux, en particulier pas des Frères musulmans.
Ce texte cible, dans la pratique, les associations de quartier organisant des repas halal, les clubs sportifs dont les dirigeants prient le vendredi, les écoles privées respectant le calendrier religieux musulman. En somme, il vise les musulmans qui osent pratiquer leur religion en France et qui n’ont, dans leur écrasante majorité, aucun projet d’instaurer un État islamique sur notre territoire.
Pourtant, lorsqu’une crèche catholique affiche un crucifix, lorsqu’un maire inaugure une crèche de Noël sur la place publique, ou encore lorsque des établissements confessionnels chrétiens hors contrat appliquent des projets éducatifs ouvertement et radicalement antirépublicains, aucun membre de cette assemblée ne dépose de proposition de loi tendant à lutter contre l’entrisme chrétien !
M. Loïc Hervé. Quel mélange des genres !
Mme Mélanie Vogel. Les travaux de la commission d’enquête menée sous l’égide de Colombe Brossel et Sonia de La Provôté le montrent : cet entrisme est largement aussi intense, si ce n’est plus, que l’entrisme islamiste.
Cette asymétrie n’est pas fortuite ; elle constitue un message, le révélateur d’une vérité. Il s’agit non pas d’un texte relatif aux principes de la République, mais d’une proposition de loi portant sur une religion.
Le message envoyé ici par la droite sénatoriale à des millions de Français de confession musulmane, pris en otage dans un agenda électoral mortifère (Oh là là ! sur des travées du groupe Les Républicains.), est le suivant : « Nous avons peur de vous, de vos associations, de votre présence dans la vie civique ; vos prières, vos voiles, vos repas halal constituent autant d’indices d’allégeances par nature douteuses, nous suspectons a priori l’islam d’être islamiste. »
Or les actes antimusulmans connaissent en France une progression continue, et cette violence se nourrit d’un climat alimenté par un discours, celui de l’exposé des motifs de ce texte, qui combine caricature, outrance et complotisme aux relents rances des années 1930.
De surcroît, si cette proposition de loi vise les musulmans, elle le fait fort mal. L’entrisme, en effet, se trouve très faiblement défini, au même titre que l’atteinte aux principes fondamentaux de la République. Or sur ces concepts flottants repose un arsenal administratif d’une ampleur inédite : saisie préventive, surveillance patrimoniale, habilitation préfectorale généralisée, le tout fondé sur des définitions juridiques imprécises.
C’est la loi de 1901 relative au contrat d’association, ce pilier conquis contre l’arbitraire d’État, qui vacille. Et tout le monde pourra en faire les frais : des islamistes, peut-être, mais aussi des mouvements régionalistes, ou encore des militants associatifs œuvrant pour l’environnement ou pour les droits des personnes LGBT+.
Le Conseil constitutionnel l’a dit et répété : une loi pénale doit répondre aux exigences de clarté et d’intelligibilité. Le Conseil d’État a dû le rappeler en 2023, dans l’affaire relative au mouvement les Soulèvements de la Terre : une dissolution n’est légale que si elle est adaptée, nécessaire et proportionnée.
Avec ce texte, ce garde-fou jurisprudentiel se trouve contourné : l’administration agira d’abord, le juge tranchera ensuite. Pendant ce temps, l’association sera asphyxiée, et aucun collectif citoyen, aucun syndicat, aucun mouvement social n’est a priori à l’abri d’un tel mécanisme.
Le contrat d’engagement républicain a d’ores et déjà été détourné pour entraver plus d’une centaine d’associations en France. Il ne s’agissait pas d’islamistes : des subventions ont été retirées au Planning familial, parce qu’une affiche représentait une femme voilée ; au mouvement Alternatiba, lequel milite contre le dérèglement climatique ; à des associations de défense des droits LGBT+ ; ou encore à une compagnie de théâtre jeune public ayant pris position contre l’extrême droite !
L’Observatoire des libertés associatives documente une vague inédite de sanctions. Les subventions sont devenues un outil de chantage. Ce texte amplifiera ce mouvement.
Il n’est d’ailleurs pas anodin que M. Retailleau ait refusé de le soumettre au Conseil d’État. Il a pleinement conscience que sa proposition de loi n’est pas conforme à la Constitution, ce qui ne le dérange guère, bien au contraire.
À l’inverse, je souhaite affirmer aux musulmans de ce pays, au nom du groupe Écologiste – Solidarité et Territoires, la honte que m’inspirent les débats tenus dans cet hémicycle.
J’éprouve de la honte face aux messages que le Parlement vous envoie. Vous n’êtes pas un problème ; vous êtes la France, autant que moi. Vous êtes les enseignants, les boulangers, les avocats, les pompiers, les artistes, les chercheurs, les bénévoles ; vous êtes les ouvriers qui ont relevé notre pays après la guerre, les soignants qui ont veillé nos parents pendant la pandémie.
Vous êtes ce que la République a de plus banal et de plus précieux : des citoyens. (Applaudissements sur les travées des groupes GEST et SER. – Mme Patricia Schillinger applaudit également.)
M. le président. La parole est à M. Stéphane Ravier. (M. Joshua Hochart applaudit. – Exclamations sur les travées du groupe SER.)
M. Stéphane Ravier. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, de Marseille à Strasbourg, de Nice à Saint-Étienne-du-Rouvray, de Trèbes à Paris, le terrorisme islamiste a frappé les Français dans leur chair. Il ne s’est malheureusement pas arrêté à ces effusions de sang ; ses métastases prolifèrent dans tout le pays.
En effet, les Frères musulmans ne sont rien d’autre que des terroristes islamistes patients. Ils nourrissent un but commun : imposer la charia. Et s’ils ne tuent pas les corps, ils polluent les esprits et intoxiquent les cœurs.
Planté dans le terreau de l’immigration massive arabo-musulmane et arrosé par les trombes de la culture de l’excuse, de la repentance et du fantasme du vivre-ensemble, le fruit pourri des Frères musulmans est mûr.
Selon un sondage de l’Institut français d’opinion publique (Ifop) de novembre dernier, 42 % des jeunes musulmans en France éprouvent de la sympathie pour l’islamisme et 57 % d’entre eux font passer les lois de la République après les lois de l’islam.
Quel que soit votre degré de reniement, ils ne cesseront jamais de nous considérer comme des croisés, des mécréants, des impurs ; et si nous essayons de les acheter au moyen de milliards d’euros d’argent public, ils s’en moquent éperdument. Ils rejettent notre modèle de société désacralisée, lequel se résume à leurs yeux à consommer et à jouir sans entraves.
Ces combattants opèrent selon une doctrine simple, celle de Youssef Al-Qaradawi, maître à penser des Frères musulmans : « Avec vos lois démocratiques, nous vous coloniserons. Avec nos lois islamiques, nous vous dominerons. »