Mme Maud Bregeon, ministre déléguée auprès du Premier ministre, porte-parole du Gouvernement, et ministre déléguée auprès du ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargée de l’énergie. Monsieur le sénateur, le médiateur national de l’énergie (MNE), avec qui je me suis entretenue la semaine dernière, plaide, lui aussi, avec force pour la fin des coupures d’électricité pour impayé.
J’attends, pour vous répondre précisément, de lire en détail le texte de votre proposition de loi : s’il s’agit d’interdire lesdites coupures au profit de baisses de puissance incitant au paiement des factures, je suis tout à fait prête à examiner cette piste. D’ailleurs, un certain nombre de fournisseurs ont déjà opté pour cette solution – sauf erreur, EDF est même de ceux-là. Je suis tout à fait partante pour avancer avec vous.
Je ne peux pas vous laisser dire que le verdissement du gaz n’est pas à l’étude : j’en veux pour preuve la mise en consultation de la trajectoire d’incorporation des CPB.
Enfin, vous qualifiez de mesurettes les dispositions du plan d’électrification alors que l’enveloppe des C2E dépassera 8 milliards d’euros en 2026. Ces propos me semblent quelque peu décalés… (M. Fabien Gay s’exclame.)
Mme la présidente. La parole est à M. Yannick Jadot. (Vifs applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
M. Yannick Jadot. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, nos concitoyens souffrent du dérèglement climatique. Nous n’en avons pas encore parlé ce soir, mais, depuis quelques jours, ils suffoquent littéralement du fait des fortes chaleurs. Ils souffrent aussi des conséquences du dernier choc pétrolier.
Nous ne sommes pas face à de simples crises : nous parlons non pas d’une crise climatique et d’une crise du prix des carburants, mais de phénomènes éminemment structurels. Les épreuves que nous vivons aujourd’hui se reproduiront malheureusement à l’infini si nous ne sortons pas des énergies fossiles.
En attendant, nos concitoyens s’appauvrissent, pour grossir les dividendes des actionnaires et financer les régimes autocratiques qui nous vendent le pétrole. Cet argent – c’est bien le pire – sert non pas à investir dans les énergies renouvelables ou en faveur de la sobriété énergétique, mais à renforcer notre addiction aux énergies fossiles.
Il faut sortir de cette dépendance. C’est indispensable pour défendre le pouvoir d’achat, garantir la liberté individuelle de vivre dans un logement décent et de se déplacer, défendre notre souveraineté, mener à bien la réindustrialisation et, au premier chef – je le répète –, gagner notre combat pour le climat.
La bonne nouvelle, c’est que nous pouvons le faire, mais encore faut-il de la stabilité et de la prévisibilité en matière d’électrification. Il faut bien reconnaître que, ces dernières années, ce ne fut pas toujours le cas.
Ainsi, dans le domaine de la rénovation thermique, les dispositifs ont changé en permanence. Cette instabilité n’a clairement pas aidé nos concitoyens à rénover leur logement, donc à faire des économies – je rappelle que la rénovation thermique des habitations permet de réduire d’environ 30 % la facture énergétique des ménages.
Une rénovation est, typiquement, le bon moment pour installer une pompe à chaleur (PAC). Mais, en la matière, on a déploré une baisse sensible d’activité. De plus, on ne peut que regretter que le champion français de production de PAC, le groupe Atlantic, soit passé sous pavillon nippo-américain. Il s’agit là d’une entreprise stratégique pour notre électrification ! L’exemple de General Electric nous le montre : qu’il s’agisse de la recherche et développement ou du maintien des emplois et des usines dans nos territoires, les engagements de tels repreneurs ne sont pas toujours tenus…
J’en viens à présent au domaine des transports. Évidemment, il faut passer à la voiture électrique. Vous le savez, avec une voiture thermique, 100 kilomètres de trajet coûtent 12 à 13 euros en moyenne, contre 3 euros avec une voiture électrique. Cette technologie est tout à fait intéressante pour le pouvoir d’achat. En ce sens, il est bon que l’on rompe avec quinze années d’une stratégie industrielle en vertu de laquelle nos groupes automobiles avaient décidé de produire des voitures très chères.
Entre 2018 et 2024, le prix moyen d’une voiture neuve vendue en France est passé de 26 000 à 36 000 euros. Au nom de cette stratégie – plus de valeur, moins de volumes –, les producteurs automobiles ont sacrifié à la fois nos usines et les classes moyennes, qui, très vite, n’ont plus pu acheter de voitures neuves.
Quant à la stratégie de l’hybride, nous savons tous qu’elle tient pour partie de l’arnaque : une voiture hybride consomme en moyenne deux à trois fois plus qu’affiché, étant donné qu’elle utilise beaucoup plus le thermique que l’électrique.
Quoi qu’il en soit, les groupes automobiles français se mettent enfin à l’électrique : tant mieux ! Ils vont proposer des voitures électriques à moins de 20 000 euros. Il s’agit là d’une très bonne nouvelle, car c’est dans ce sens-là qu’il faut aller.
À ce titre, on attend aussi la transformation des flottes d’entreprise : non seulement ces dernières constituent un débouché important pour nos groupes automobiles, mais elles alimentent le marché de l’occasion qui joue, lui aussi, un rôle essentiel. Madame la ministre, le Gouvernement entend-il soumettre les aides à l’achat des flottes d’entreprise au choix de véhicules électriques ?
Enfin, pour mener à bien l’électrification, il faut garantir une offre. Or le soutien aux énergies renouvelables n’a pas toujours été un sujet consensuel, y compris dans cet hémicycle…
À Fos-sur-Mer, 10 millions de panneaux solaires devaient être produits chaque année ; ce grand projet vient d’être abandonné. D’une part, l’on ne garantit pas encore au marché européen le soutien au made in Europe. De l’autre, du fait de l’instabilité chronique de nos politiques en faveur des énergies renouvelables, développeurs et industriels peinent à s’y retrouver.
Pourtant, au mois d’avril 2026, l’éolien et le solaire ont produit, à eux deux, plus d’électricité que le gaz à travers le monde ; et, si les engagements de l’agenda européen de la transition énergétique sont tenus, en 2035, nous pourrons ne dépendre que du gaz norvégien. Nous n’aurons dès lors plus besoin des gaz russe et américain : reconnaissons qu’il s’agit d’un enjeu de taille.
En ce sens, il faut revoir la programmation pluriannuelle de l’énergie (Mme la ministre déléguée le concède.), conçue avant le déclenchement de la guerre en Iran. La part des énergies renouvelables doit y être renforcée ; c’est ainsi que l’on mènera à bien le plan d’électrification.
Bref, nous sommes face à une occasion historique sans précédent : passer d’une économie intense en carbone, qui pollue, nous rend vulnérables et va jusqu’à menacer nos conditions de vie, à une économie intense en métaux.
Nous pouvons éviter un nouvel extractivisme, dans la mesure où les métaux peuvent aisément se recycler. Dès lors, cette transition nous permettrait de retrouver des entreprises dans tous nos territoires : c’est aussi la bonne nouvelle de l’électrification et de la sortie des énergies fossiles. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST, ainsi que sur des travées des groupes RDSE et CRCE-K. – M. Bernard Buis applaudit également.)
Mme la présidente. La parole est à Mme la ministre déléguée.
Mme Maud Bregeon, ministre déléguée auprès du Premier ministre, porte-parole du Gouvernement, et ministre déléguée auprès du ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargée de l’énergie. Monsieur le sénateur, on ne peut pas obliger les entreprises à acheter des flottes de véhicules électriques. Cela étant, la taxe incitative en vigueur doit les conduire à opter pour ces derniers.
Faut-il aller plus loin ? La rencontre organisée aujourd’hui même à l’Élysée par le Président de la République nous le montre, il est possible d’emmener avec nous le secteur privé dans cette démarche sans passer par la coercition. Non seulement les attentes sociales sont très fortes au sein des entreprises – un certain nombre d’entre elles sont même convaincues de la nécessité d’une telle évolution –, mais l’effort d’électrification peut être extrêmement vertueux pour elles, y compris en renforçant leur compétitivité économique.
Vous insistez sur la nécessité de développer davantage encore les énergies renouvelables en soulignant que cette cause n’a pas toujours été consensuelle, y compris dans l’hémicycle du Sénat. On pourrait en dire autant du nucléaire ! Si chacun fait un pas vers l’autre, je ne pourrai que m’en réjouir.
Enfin, comme vous le savez, la PPE est assortie d’une clause de revoyure en 2028, précisément pour ce qui concerne les objectifs de développement des énergies renouvelables. Nous espérons bel et bien rehausser nos ambitions en la matière : nous aurons alors réussi le pari de l’électrification et de la réindustrialisation.
En l’occurrence – vous le savez tout comme moi –, nous devons marcher sur deux jambes, car l’une ne va pas sans l’autre. Si l’effort d’électrification ne suit pas, le rehaussement des objectifs n’a évidemment pas de sens. Quoi qu’il en soit, j’insiste sur la date de 2028 : si nous allions encore plus vite que prévu, nous pourrions encore augmenter les objectifs d’EnR.
D’ailleurs, lors de l’élaboration de la PPE 3, nous nous sommes engagés auprès de la filière à publier l’ensemble des appels d’offres, qu’il s’agisse du photovoltaïque, de l’éolien terrestre ou de l’éolien en mer, afin de donner de la visibilité d’ici à 2027. Notre objectif assumé, notamment pour l’éolien offshore, est de faire en sorte que les projets puissent être lancés d’ici au début de l’année 2027, grâce à l’attribution des appels d’offres.
Mme la présidente. La parole est à M. Yannick Jadot, pour la réplique.
M. Yannick Jadot. Madame la ministre, premièrement, la défiscalisation accordée aux entreprises pour l’achat de leurs flottes automobiles coûte 3 milliards d’euros chaque année à l’État. Il est donc parfaitement légitime d’exiger que les entreprises achètent européen et qu’elles achètent électrique.
Deuxièmement, il n’y a pas de consensus au sujet du nucléaire : vous avez raison. Mais n’oublions pas que les nouveaux réacteurs à eau pressurisée, les EPR2, seront mis en service au plus tôt en 2040. L’enjeu dont nous parlons en l’occurrence est immédiat.
C’est une très bonne idée de développer des voitures électriques en leasing social : mais, pour les alimenter, il faut lancer maintenant de nouveaux projets d’énergies renouvelables, qu’ils soient solaires, éoliens ou d’une autre nature encore. Sinon, nous n’aurons pas l’offre nécessaire pour satisfaire la demande.
Mme la présidente. La parole est à Mme Anne-Sophie Romagny. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)
Mme Anne-Sophie Romagny. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, pour ma part, j’axerai mon propos sur l’usage industriel de l’électricité.
Longtemps, nous avons considéré l’électrification des usages comme un sujet essentiellement environnemental ; les crises internationales ont changé la donne. La guerre en Ukraine et les tensions au Moyen-Orient nous rappellent une réalité simple : la dépendance énergétique est une vulnérabilité stratégique.
Les énergies fossiles représentent encore 57 % de notre consommation finale d’énergie et 48 % de notre consommation énergétique industrielle. La France importe presque tout son pétrole et son gaz, pour une facture d’environ 60 milliards d’euros par an.
Cette dépendance est le résultat de choix politiques assumés. La loi Hulot de 2017 a mis un terme à la recherche d’hydrocarbures sur le sol français en fixant pour objectif l’arrêt de toute exploitation d’ici à 2040. En voulant être une nouvelle fois plus vertueux que nos voisins, nous avons renoncé à des ressources pourtant présentes sur notre territoire, même dans des proportions modestes. Aussi, chaque flambée des cours fragilise notre pouvoir d’achat, notre industrie et notre souveraineté.
Dans ce contexte, l’électrification doit devenir une stratégie nationale de puissance et de compétitivité pour notre industrie.
À ce titre, la France bénéficie d’un avantage majeur : une électricité décarbonée à plus de 90 %, grâce non seulement au nucléaire, mais aussi à l’hydraulique, tous deux essentiels à la stabilité du réseau. Son excédent commercial, de plus de 5 milliards d’euros, fait d’elle le principal fournisseur d’électricité d’Europe.
Dans un monde où le prix du carbone pèsera de plus en plus lourd, ces atouts renforceront encore notre compétitivité, mais une question demeure : allons-nous réussir une électrification française ou organiser une nouvelle dépendance industrielle ?
Derrière les batteries, les véhicules électriques ou les pompes à chaleur, c’est une bataille industrielle mondiale qui se joue. La Chine contrôle une grande partie des chaînes de valeur des métaux critiques et les États-Unis investissent massivement pour relocaliser leurs industries stratégiques, cependant que l’Europe hésite encore trop souvent entre réglementation et stratégie.
Le premier acte de la construction européenne fut pourtant la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca). L’énergie, qui, dès l’origine, était au cœur du projet européen, doit redevenir un vecteur de cohésion et de souveraineté.
Soyons lucides : le choix d’une transition sans production européenne, et notamment française, serait une faute économique et géopolitique. L’électrification ne peut pas signifier davantage d’importations et de dépendances. À l’inverse, elle doit devenir un levier de réindustrialisation de nos territoires. La méthode « Notre-Dame », évoquée par Emmanuel Macron pour accélérer 150 projets industriels stratégiques, illustre la nécessité de simplifier et de raccourcir les délais administratifs afin de faire émerger plus rapidement les infrastructures et usines indispensables à notre souveraineté industrielle et énergétique.
Oui, il faut accélérer, mais avec réalisme et continuité.
Tout d’abord, nos industriels ne pourront pas électrifier leurs procédés si les prix qui leur sont appliqués restent durablement supérieurs à ceux qu’acquittent leurs concurrents, subventionnés dans leurs pays respectifs. Je pense notamment aux secteurs de la chimie et de la métallurgie, où il faut remplacer des équipements industriels entiers sans en tirer de quelconques gains de productivité.
Ensuite, nos industries énergo-intensives ont besoin d’une véritable visibilité. Les contrats d’approvisionnement de long terme, sur huit à dix ans, ainsi que les contrats d’allocation de production nucléaire, constituent des outils à développer pour garantir la stabilité des prix.
En résumé, la transition énergétique ne réussira que si elle conjugue souveraineté, compétitivité et cohésion nationale.
Madame la ministre, ma question est simple : comment le Gouvernement compte-t-il faire de l’électrification non seulement une politique climatique, mais aussi et surtout une véritable stratégie industrielle et de souveraineté pour la France ? (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)
Mme la présidente. La parole est à Mme la ministre déléguée.
Mme Maud Bregeon, ministre déléguée auprès du Premier ministre, porte-parole du Gouvernement, et ministre déléguée auprès du ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargée de l’énergie. Madame la sénatrice, j’adhère en tout point à ce que vous venez de dire.
L’ensemble des aides du plan d’électrification sont soumises à une part de contenu local, made in France ou made in Europe. De même, les appels d’offres lancés pour les énergies renouvelables comprennent aujourd’hui des objectifs de contenu local.
Nous entendons, ce faisant, consolider notre industrie et faire bénéficier le plus grand nombre de territoires possible des créations d’emplois induites, sachant que nous ne saurions nous libérer d’une dépendance pour tomber aussitôt dans une autre.
Mme Anne-Sophie Romagny. Merci, madame la ministre !
Mme la présidente. La parole est à M. Guillaume Chevrollier. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)
M. Guillaume Chevrollier. Madame la présidente, madame la ministre, avant tout, je tiens à saluer l’initiative de mes collègues du groupe Les Républicains, lesquels ont proposé ce débat sur l’électrification des usages dans un contexte de crise internationale – on peut même parler, à cet égard, de permacrise.
Le débat de ce soir nous permet de rappeler une réalité simple : notre modèle énergétique reste fragile, dépendant et insuffisamment cohérent.
Il est dépendant, dans la mesure où notre consommation d’énergie repose encore à près de 60 % sur des énergies fossiles importées. Cette réalité a des conséquences très concrètes : notre souveraineté énergétique reste largement soumise à des décisions prises hors de nos frontières.
À chaque crise internationale, à chaque moment de tension géopolitique, les prix s’envolent. Les Français, les familles, les entreprises, les exploitations agricoles et les collectivités territoriales en paient immédiatement les conséquences. Pourtant, nous avons un atout que beaucoup nous envient : une électricité largement décarbonée, produite en grande partie grâce à notre parc nucléaire.
L’abondance de notre production d’électricité nous permet d’être le premier exportateur net d’Europe : la France exporte environ 100 térawattheures par an, soit environ 17 % de sa production.
Toutefois, l’électricité ne représente qu’environ 25 % de notre consommation interne d’énergie. C’est à peine plus que la moyenne européenne et c’est très loin de nos objectifs – la neutralité carbone, je le rappelle, impose de porter cette part à 50 %, voire à 60 %, d’ici à 2050.
Pendant des années, notre politique énergétique a manqué d’un cap clair et cohérent. Dès 2015, le président Hollande, avec sa majorité socialiste et écologiste, a fixé comme objectif de réduire la part du nucléaire à 50 % du mix électrique.
M. Stéphane Piednoir. Quelle erreur !
M. Guillaume Chevrollier. Cet objectif impliquait la fermeture de plusieurs réacteurs, sans stratégie industrielle crédible, sans solution alternative pilotable, sans vision de long terme.
En 2017, le président Macron, soucieux de satisfaire les lobbies antinucléaires et écologistes en s’alignant sur le modèle allemand, a repris l’objectif de François Hollande : réduire à 50 % la part du nucléaire. Initialement fixée pour 2025, puis repoussée à 2035, cette cible a conduit à la fermeture de Fessenheim, mesure que la sûreté nucléaire ne justifiait pas.
Puis, en 2020, lors de la publication de la PPE 2, on a annoncé la fermeture de quatre à six réacteurs nucléaires d’ici à 2028. Mais, face à la crise énergétique, face au retour de la guerre en Europe, bref, face au mur du réel, le Gouvernement a changé de cap, optant soudain pour la relance du nucléaire via le lancement des EPR2.
Ces décisions vont dans le bon sens, mais elles arrivent tard et ne produiront leurs effets qu’à l’horizon 2035 ou 2040. Disons-le, la France a perdu de précieuses années.
Aujourd’hui, le Président de la République a présenté devant un large panel d’entreprises et de fédérations professionnelles un plan censé nous permettre d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. À cette occasion, plusieurs annonces ont été faites, notamment l’objectif de 240 000 bornes de recharge d’ici à 2030 et l’investissement d’un milliard d’euros par Stellantis à Mulhouse.
Néanmoins, ces annonces ne suffisent pas à masquer les lacunes d’une stratégie encore trop imprécise. Des interrogations demeurent, qu’il s’agisse des moyens concrets à mobiliser, des coûts pour les ménages et les entreprises ou encore du calendrier réel de déploiement des infrastructures nécessaires. Les engagements pris restent des promesses à vérifier face à un objectif ambitieux : porter la part de l’électricité dans notre mix énergétique de 27 % à 34 % en 2030, puis à 38 % en 2035.
Sans visibilité sur les prix de l’électricité et sans maîtrise du reste à charge, l’électrification risque de rester un objectif théorique pour de nombreux Français et de nombreuses entreprises de notre pays.
Tout d’abord, dans les transports, l’électrique ne peut pas être la seule réponse. Les infrastructures de recharge restent insuffisantes – je le souligne à mon tour – et le coût d’achat des véhicules demeure trop élevé pour de nombreux ménages, notamment dans nos territoires ruraux.
Ensuite, dans le bâtiment, les pompes à chaleur connaissent certes un grand développement, mais le reste à charge reste trop élevé et les délais d’installation sont parfois dissuasifs. Les 80 millions d’euros déployés par EDF pour aider les particuliers à remplacer leurs chaudières fossiles sont insuffisants. Dans ce domaine également, il faut faire preuve de pragmatisme : n’opposons pas les solutions entre elles. Le gaz vert, notamment, présent dans les territoires ruraux grâce à notre agriculture, a lui aussi tout son intérêt.
Enfin, dans l’industrie, l’électrification des sites les plus énergivores est un enjeu majeur de compétitivité et de souveraineté. Elle ne pourra être menée sans visibilité sur les prix de l’électricité ou sans investissement massif dans les réseaux.
Madame la ministre, au-delà des dispositifs existants, quels objectifs chiffrés et quel rythme annuel d’électrification envisagez-vous, secteur par secteur ? Quelles mesures concrètes le Gouvernement entend-il adopter pour lever les freins déplorés ? Je pense notamment au reste à charge pour les ménages et aux coûts d’investissement pour les entreprises.
Il s’agit là d’un sujet majeur pour notre compétitivité. Nous avons effectivement besoin d’énergie décarbonée, mais, compte tenu de l’état de nos finances publiques, nous avons également besoin de création de valeur. (Applaudissements sur des travées du groupe Les Républicains.)
M. Stéphane Piednoir. Très bien !
Mme la présidente. La parole est à Mme la ministre déléguée.
Mme Maud Bregeon, ministre déléguée auprès du Premier ministre, porte-parole du Gouvernement, et ministre déléguée auprès du ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargée de l’énergie. Monsieur le sénateur, qu’il s’agisse du reste à charge ou du coût d’investissement pour les entreprises, c’est le cœur même du plan d’électrification que nous avons présenté.
Certes, on peut estimer que celui-ci ne va pas suffisamment loin. Mais prenons l’exemple des pompes à chaleur. En l’occurrence, les aides fonctionnent. Elles peuvent atteindre, en fonction des revenus – tout le monde s’accordera, me semble-t-il, pour trouver normal qu’elles dépendent des ressources du foyer –, environ 10 000 euros pour l’achat d’une PAC. Il s’agit donc de montants d’aide à l’acquisition importants.
L’offre clés en main permet de garantir que la somme de la mensualité de la PAC et de la facture d’électricité correspondante soit toujours inférieure ou égale à ce que vous coûtait hier votre facture de gaz. Là encore, ce sont des garanties très concrètes offertes aux ménages pour leur permettre d’opérer cette transition sans que le coût d’investissement de départ soit trop important.
La même logique est déployée pour les entreprises, notamment les petites entreprises, et pour les artisans, qui ne sont pas oubliés dans ce plan d’électrification.
Vous avez évoqué à juste titre les réseaux. Émilie Piette, qui a pris la suite de Xavier Piechaczyk chez RTE, le rappelait ce matin même à l’Élysée : un vrai travail est mené pour accélérer les délais de raccordement ; c’est là un sujet absolument majeur pour l’ensemble des entreprises amenées à se développer. Par ailleurs, une mise à jour de la documentation technique doit permettre de réussir la transition énergétique.
Mme la présidente. La parole est à M. Gilbert-Luc Devinaz. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
M. Gilbert-Luc Devinaz. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, la crise que nous traversons est douloureuse. Nombre de nos concitoyens sont dans des situations de détresse inacceptables. Faut-il être au pied du mur pour mettre en œuvre notre décarbonation ?
Pour tendre vers une économie durable, l’électrification massive de nos usages est nécessaire, et ce n’est pas une donnée nouvelle. Cette évolution progresse trop lentement, avec des coûts inabordables. Depuis près de dix ans, il n’y a eu ni trajectoire ni volontarisme. Les gouvernements successifs ont sans cesse retardé la programmation pluriannuelle de l’énergie.
Par ailleurs, nous avons voté des textes pour accélérer les énergies renouvelables et le développement du nucléaire sans aborder la question des usages. Or il n’est pas possible de décorréler les besoins d’électricité de leur finalité d’utilisation.
La consommation d’électricité en 2025 est la même qu’en 2006. N’y a-t-il pas un problème d’accès ? De prix ?
Rappelons-le, rien que pour les transports, la question de l’électrification était déjà présente dans la loi du 24 décembre 2019 d’orientation des mobilités (LOM) et dans la loi relative à l’énergie et au climat, qui ne cesse d’être détricotée. Dans notre rapport de 2023 sur les biocarburants, nous avions insisté sur les priorités, en prenant en compte le rendement énergétique, le coût des technologies et l’efficacité environnementale.
L’électrification ne saurait être la seule solution, notamment dans les transports lourds ou l’aviation. La complémentarité des énergies, dictée par l’efficacité environnementale et le coût, est indispensable pour éviter l’impasse du tout-électrique non maîtrisé.
Quant à la souveraineté « retrouvée » grâce à l’électrification, elle ne se fera qu’en se positionnant dans l’économie circulaire, en tenant compte de l’amont et de l’aval de chaque filière.
L’électrification doit être synonyme d’emplois en France, sans dépendance accrue aux importations extra-européennes.
Nous le savons, l’acceptation est la clé du changement. Est-ce vraiment le moment pour permettre aux Français de franchir le cap ? Ce n’est pas très respectueux de tous les travaux menés ces dernières années, dans lesquels il était dit qu’il fallait agir.
Concernant les 100 territoires d’électrification, les collectivités n’ont pas attendu pour innover et faire des politiques énergétiques un véritable outil d’aménagement, en s’appuyant sur le réseau de syndicats d’énergie engagés dans les énergies renouvelables. Je pense, par exemple, à l’Académie de la transition énergétique du Rhône.
Je tiens à le redire ici, l’énergie la moins chère est celle qui n’est pas consommée. Or le principe de sobriété est totalement absent de ce plan. Tendre vers une souveraineté, oui, mais sans oublier de prendre en compte la finalité de l’utilisation rationnelle de l’électricité !