Mme la présidente. La parole est à Mme la ministre déléguée.

Mme Maud Bregeon, ministre déléguée auprès du Premier ministre, porte-parole du Gouvernement, et ministre déléguée auprès du ministre de léconomie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargée de lénergie. Monsieur le sénateur, j’ai un certain nombre de désaccords avec ce que vous avez indiqué.

Nous sortirions, dites-vous, de dix ans d’impensés et de zigzags sur la question ? Ce n’est pas vrai. Je vous renvoie au discours de Belfort : tous les choix qui ont été effectués depuis me semblent cohérents, tant sur la production que sur la consommation.

La consommation serait, précisément, un impensé des politiques menées au cours des dernières années ? Là non plus, ce n’est pas vrai, qu’il s’agisse de l’industrialisation ou de l’accompagnement des entreprises les plus énergivores.

Je pense à France 2030 et à tous les dispositifs en faveur des particuliers qui ont été mis en place dans les budgets successifs, comme MaPrimeRénov’ ou le fonds vert pour accompagner les collectivités territoriales : tout cela touche à la consommation et visait bien à permettre la transition en marchant sur nos deux jambes, car nous avons conscience que la production doit être égale à la consommation. C’est dans cette logique-là que nous nous inscrivons.

Je conçois que nous puissions avoir des désaccords, mais dire que rien n’aurait été pensé en la matière me paraît éloigné de la réalité.

Mme la présidente. La parole est à M. Gilbert-Luc Devinaz, pour la réplique.

M. Gilbert-Luc Devinaz. Madame la ministre, que nous soyons en désaccord, cela ne m’étonne pas. Mais une pensée sans action ne sert pas à grand-chose !

Mme la présidente. La parole est à Mme Viviane Artigalas. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

Mme Viviane Artigalas. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, la France dispose aujourd’hui d’un atout que beaucoup nous envient : une électricité abondante, largement décarbonée, produite sur notre sol. Cela place notre pays dans une position très favorable pour réduire sa dépendance aux énergies fossiles.

Mais cette abondance masque un paradoxe inquiétant, que RTE a formulé sans détour : notre électrification des usages « apparaît en retard par rapport aux trajectoires nécessaires pour atteindre nos objectifs climatiques ».

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, les énergies fossiles représentaient encore près de 60 % de notre consommation finale d’énergie. L’électricité, elle, n’en couvre que 27 %, soit 1 % seulement de plus qu’en 2010. C’est peu dire qu’en quinze ans, le progrès a été marginal !

Par ailleurs, notre consommation d’électricité reste inférieure de 6 % à ce qu’elle était avant la crise sanitaire et la crise énergétique de 2022, par rapport à la moyenne de la période 2014-2019.

Aussi, pour RTE, « concrétiser les projets d’électrification » reste « une priorité ». Si la situation ne pourra pas être réfléchie avant 2028 au plus tôt, l’atteinte des objectifs d’électrification « se joue dans les prochains trimestres », pour rester dans un scénario dit de décarbonation rapide. Sans cela, il sera nécessaire de réguler le rythme de développement des EnR terrestres. En effet, le risque est de se retrouver avec une production pilotable – nucléaire, hydraulique – et une production non pilotable – solaire et éolien –, dont les surplus ne trouveront pas de débouchés domestiques.

Favoriser l’électrification plutôt que de réguler le rythme de déploiement des EnR reste pourtant trois fois plus efficace économiquement.

Le Gouvernement a présenté, le 23 avril dernier, son plan en vingt-deux mesures avec 4,5 milliards d’euros par an de financements dédiés à l’électrification d’ici à 2030, qui s’ajouteront aux 5,5 milliards d’euros par an existants.

L’intention est louable, mais sera-t-elle suffisante ? En effet, ce doublement n’est pour partie qu’une réorientation des C2E existants : 2,1 milliards d’euros fléchés sur les transports ; 1,1 milliard d’euros sur le bâtiment ; 0,2 milliard d’euros sur l’industrie.

Par ailleurs, les associations, notamment le réseau Cler, soulignent déjà que l’électrification sans rénovation globale des logements ne suffira pas à enrayer la précarité énergétique.

Madame la ministre, RTE publiera dans les prochains mois de nouveaux scénarios révisés qui tiendront compte du retard accumulé. Comment le Gouvernement entend-il ajuster sa trajectoire ? Et selon quels indicateurs – sectoriels, territoriaux, annuels – le Parlement pourra-t-il contrôler que nous sommes bien sur la voie d’une décarbonation rapide ? (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)

Mme la présidente. La parole est à Mme la ministre déléguée.

Mme Maud Bregeon, ministre déléguée auprès du Premier ministre, porte-parole du Gouvernement, et ministre déléguée auprès du ministre de léconomie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargée de lénergie. Madame la sénatrice, le Parlement pourra, bien entendu, contrôler que nous sommes sur la bonne voie. C’est, par essence, sa prérogative. Il aura donc la possibilité de le faire sur les futurs scénarios et publications de RTE, qui doivent effectivement arriver en fin d’année.

Dans les échéances que nous avons fixées, nous tiendrons évidemment compte d’éléments tels que la vitesse du déploiement des énergies renouvelables. Depuis plusieurs années, nous avons massivement intégré ces différents scénarios dans les différentes constructions de la programmation pluriannuelle de l’énergie. C’est l’un des socles de notre réflexion.

Je profite de l’occasion qui m’est offerte pour saluer l’excellent travail de RTE, qui a contribué de façon salutaire à rationaliser le débat public sur la question.

Mme la présidente. La parole est à Mme Viviane Artigalas, pour la réplique.

Mme Viviane Artigalas. Madame la ministre, vous me confirmez tout de même que le Gouvernement n’a pas l’intention d’abandonner l’objectif de décarbonation rapide ? (Mme la ministre déléguée fait un geste dacquiescement.)

Conclusion du débat

Mme la présidente. En conclusion du débat, la parole est à Mme la ministre déléguée.

Mme Maud Bregeon, ministre déléguée auprès du Premier ministre, porte-parole du Gouvernement, et ministre déléguée auprès du ministre de léconomie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, chargée de lénergie. Madame la présidente, mesdames, messieurs les sénateurs, je ne reviendrai pas sur l’importance stratégique que représente l’électrification des usages pour notre économie comme pour notre souveraineté ; nous en avons amplement parlé aujourd’hui. Dans le contexte actuel de guerre au Proche-Orient et au Moyen-Orient, ce débat prend évidemment une résonance toute particulière.

Vous le savez mieux que quiconque, notre dépendance aux importations d’énergie fossile représente chaque année plus de 60 milliards d’euros. Et lorsque les crises surviennent, ce chiffre augmente et les conséquences se répercutent immédiatement sur les Français.

Là encore, soyons clairs : nous traversons une crise, nous en avons traversé par le passé, et nous en traverserons d’autres. Les crises énergétiques ponctuent désormais le quotidien de nos concitoyens, et personne, malheureusement, n’est épargné, qu’il s’agisse du pouvoir d’achat des ménages, de la compétitivité de nos entreprises et de nos industriels ou de l’activité de nos artisans. C’est pour eux qu’il faut opérer le plus rapidement possible la transition énergétique.

C’est pourquoi – vous le savez également – le Premier ministre a fait le choix de présenter le plan d’électrification rapidement au mois d’avril dernier, afin d’engager au plus vite la sortie de notre dépendance aux énergies fossiles. Cela fait suite à tout ce qui a été entrepris au cours de ces dernières années. Bien entendu, cela n’exclut pas les réponses de court terme de soutien au pouvoir d’achat, car nombreux sont les Français qui « trinquent » chaque jour en allant faire leur plein à la station-service. Mais cette réponse de long terme est absolument nécessaire.

Pour faire le pari de l’électrification, encore faut-il disposer d’une électricité décarbonée, abondante et compétitive. Nous en avons aujourd’hui les moyens. La production nucléaire a retrouvé un niveau élevé, et les énergies renouvelables ont connu un développement important ces dernières années. C’est en partie ce qui protège aujourd’hui le pouvoir d’achat des Français, s’agissant en particulier des factures d’électricité.

La troisième programmation pluriannuelle de l’énergie, qui a été publiée au mois de février dernier, vise à prolonger cette dynamique. Elle traduit une volonté de relancer le nucléaire, dans la continuité – vous le savez – du discours de Belfort, avec le développement des EPR2, du nouveau nucléaire, avec le projet Grand Carénage, qui continue évidemment. Et elle confirme le rôle essentiel des énergies renouvelables dans notre mix énergétique.

Sur l’éolien en mer, nous avons lancé le dixième appel d’offres pour déployer 10 gigawatts sur l’ensemble des façades maritimes françaises. Cette décision et ce lancement étaient très attendus par la filière.

Pour l’éolien terrestre, un nouvel appel d’offres ouvrira avant l’été. Il sera accompagné d’une priorité accordée au renouvellement des parcs existants, à la demande du Premier ministre.

Enfin, pour le solaire, le cahier des charges publié récemment permet de soutenir les acteurs qui s’engagent pour le développement de projets industriels sur notre territoire.

Nous nous sommes donc fixé un cap ambitieux pour réussir cette transition. Nous savons aussi qu’elle ne pourra pas aboutir pleinement sans une évolution de nos usages. C’est tout l’objet du plan d’électrification. Par manque de temps, je ne le détaillerai pas, mais je vous indique d’ores et déjà qu’il se base sur un constat : les Français sont prêts à opérer cette transition. À nous de les aider !

À l’heure actuelle, le coût de l’investissement de départ est encore trop important. Dès lors, qu’il s’agisse des transports ou du chauffage, le plan d’électrification, qui s’appuie massivement sur les C2E, à hauteur de 8 milliards d’euros, doit permettre un déclic, afin d’accélérer le processus.

Je salue l’engagement du secteur privé, dont il a été question aujourd’hui. À côté du rôle de l’État et de celui des collectivités territoriales, qu’elles jouent d’ailleurs admirablement bien, les acteurs privés ont aussi le leur.

Nous avons entendu ce matin de grands énergéticiens et de grands industriels s’engager à investir, à développer le leasing social, à déployer des bornes électriques. De même, EDF s’engage à proposer des offres encore plus compétitives pour nos concitoyens. C’est essentiel, et c’est de cette manière que nous devons travailler.

Enfin, il faut que nous parvenions à mettre le sujet du raccordement au cœur du débat public. Nous serons extrêmement vigilants pour que les travaux menés par RTE puissent aboutir dans les mois à venir. C’est une condition, peut-être pas suffisante, mais à tout le moins absolument nécessaire ; nous en avons déjà discuté au Sénat.

Nous continuerons d’avancer avec vous et avec RTE. Le passage du principe « premier arrivé, premier servi » au principe « premier prêt, premier servi » doit permettre d’accélérer les durées de raccordement dans les mois à venir. Nous ferons en sorte que ce soit le cas pour les industriels en difficulté ; je sais que vous en rencontrez toutes et tous dans vos territoires.

J’espère que nous aurons l’occasion d’échanger encore sur ces questions dans les semaines et les mois à venir.

Mme la présidente. La parole est à M. Patrick Chaize, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

M. Patrick Chaize, pour le groupe Les Républicains. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, nous sommes bien entendu tous attachés à l’électrification des usages, afin de sortir progressivement de la dépendance aux énergies fossiles. Mais encore faut-il que celle-ci s’inscrive dans le cadre d’une approche territorialisée et multi-énergies.

Comme le Président de la République l’a lui-même rappelé, tous les usages ne pourront pas être électrifiés rapidement, sans accompagnement et sans qu’il soit tenu compte des réalités locales. À cet égard, la décarbonation ne doit pas aboutir à mettre tous nos œufs dans le même panier.

Le biogaz, la chaleur renouvelable, l’hydrogène renouvelable, mais aussi les dynamiques locales liées à la valorisation énergétique contribuent au renforcement de notre souveraineté énergétique et au développement économique des territoires.

Les installations de production de biométhane soutenues par les collectivités et le monde agricole illustrent cette dynamique.

De même, le développement du bioGNV pour la mobilité lourde et les initiatives locales en matière de chaleur renouvelable démontrent la capacité des territoires à diversifier leurs ressources et à créer de la valeur. Il est donc essentiel que le plan d’électrification s’inscrive dans une vision assez large, en veillant à ne pas opposer les énergies renouvelables entre elles, mais au contraire à les intégrer dans un mix équilibré et adapté à la réalité des territoires.

Je ne veux pas passer non plus sous silence la question de la maîtrise des risques de développement des énergies renouvelables non permanentes sur l’équilibre de nos réseaux. Le blackout ibérique de 2025 doit nous alerter et peut-être même nous faire changer de cap, afin que l’intermittence soit intégrée et maîtrisée.

Je veux aussi dire haut et fort l’importance, dans un secteur où les investissements se définissent sur un temps long, d’inscrire les choix stratégiques dans le cadre d’une vision à long terme. Il est en effet très préjudiciable pour les filières, comme pour les investissements, de ne pas bénéficier de stabilité.

Positivons un instant sur le choix exprimé par la France de renforcer sa capacité de production en s’appuyant sur la filière nucléaire. Cela offre à notre pays une forme d’attractivité et de compétitivité qu’il faut renforcer.

L’accélération de l’électrification des usages va inévitablement entraîner aussi, comme l’a rappelé Fabien Genet, une augmentation très importante des besoins d’investissement sur les réseaux publics de distribution d’électricité, notamment dans les zones rurales. Or force est de constater – et nous ne pouvons que le regretter – que cette problématique n’est pas placée d’emblée au cœur du plan du Gouvernement. Le risque est que nous nous retrouvions ensuite confrontés à des difficultés du même ordre que celles liées au développement des énergies renouvelables, comme la saturation des capacités d’accueil sur les réseaux d’électricité, laquelle est à l’origine d’un allongement des délais de raccordement des installations de production et des files d’attente.

Interrogée récemment sur ce point par notre collègue Jean-Jacques Michau, vous avez reconnu l’importance de cette question en ajoutant que le Gouvernement allait y travailler au cours des prochains mois. Nous sommes impatients, madame la ministre !

Puisque l’électrification des usages ne s’adresse pas uniquement aux territoires urbains, il est indispensable d’augmenter les crédits du CAS Facé dans le budget pour 2027, afin de donner aux syndicats d’énergie, chargés de la maîtrise d’ouvrage des travaux à effectuer sur le territoire de leurs communes rurales, les moyens d’adapter leur réseau, et de soutenir l’augmentation de la consommation d’électricité.

Malgré les contraintes budgétaires, et dans un souci de cohérence, le Gouvernement doit ainsi s’engager à ne pas diminuer une nouvelle fois les crédits du CAS Facé, comme il l’a fait cette année en baissant l’enveloppe de 7 millions d’euros, en dépit d’une augmentation des recettes. Je rappelle l’engagement que le Gouvernement avait pris lors de précédents débats budgétaires : il avait promis une indexation de cette recette en échange d’un changement de méthode.

Il me semble également important que le Gouvernement renonce à supprimer les conférences départementales de programmation des investissements sur les réseaux de distribution d’électricité et de gaz, comme le prévoit l’article 5 de son projet de loi visant à renforcer l’État local.

Comme le Conseil d’État l’a expliqué dans son avis, ces dispositions n’ont aucune portée normative, en dehors de celles qui visent à supprimer les conférences précitées. Or une telle évolution serait totalement incompréhensible et contre-productive dans le contexte du plan d’électrification des usages. En outre, ces conférences se réunissent déjà sous l’égide du préfet, si bien qu’il n’y a pas d’intérêt à les remplacer par une conférence départementale multi-réseaux.

En conclusion, madame la ministre, l’objectif peut, bien entendu, être partagé, mais il reste à nous assurer que les moyens et la méthode puissent faire l’objet d’un véritable consensus avec le Parlement et avec nos collectivités. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)

Mme la présidente. Nous en avons terminé avec le débat sur le thème : « L’électrification des usages dans le contexte de crise internationale ».

4

Enjeux et perspectives de l’aide publique au développement

Débat organisé à la demande du groupe Écologiste – Solidarité et Territoires

Mme la présidente. L’ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande du groupe Écologiste – Solidarité et Territoires sur le thème : « Enjeux et perspectives de l’aide publique au développement ».

Je vous rappelle que, dans ce débat, le Gouvernement aura la faculté, s’il le juge nécessaire, de prendre la parole immédiatement après chaque orateur pour une durée de deux minutes. L’orateur disposera alors à son tour d’un droit de repartie, pour une minute.

Dans le débat, la parole est à M. Akli Mellouli, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST. – M. Michaël Weber applaudit également.)

M. Akli Mellouli, pour le groupe Écologiste – Solidarité et Territoires. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, le débat qui nous réunit aujourd’hui sur les enjeux et les perspectives de l’aide publique au développement (APD) dépasse largement une simple discussion budgétaire ou technique. Il touche à une question fondamentale : quelle place voulons-nous donner à la France dans le monde du XXIe siècle ?

Voulons-nous une France qui regarde les crises du monde à distance, derrière ses frontières, en espérant qu’elles ne nous atteignent jamais ? Ou voulons-nous une France fidèle à son histoire, à ses valeurs universalistes, à son approche multilatéraliste, à sa vocation de solidarité et de dialogue entre les peuples ?

Car l’aide publique au développement ne peut pas être une variable d’ajustement budgétaire. Elle n’est pas une faveur. Elle n’est pas une dépense accessoire que l’on pourrait sacrifier au gré des contraintes du moment. Elle est un instrument de justice, de stabilité, de paix et, disons-le clairement, un instrument stratégique pour notre propre sécurité collective.

Dans un monde traversé par les conflits, les dérèglements climatiques, les pandémies, les crises alimentaires et les déplacements massifs de populations, croire que la France pourrait vivre protégée des désordres du monde relève de l’illusion. Nous l’avons vu avec la pandémie de covid, avec les tensions migratoires et avec les conséquences du réchauffement climatique sur des régions entières du globe.

Quand un système de santé s’effondre, quand des populations sont abandonnées à la pauvreté extrême, quand des États fragiles ne peuvent plus répondre aux besoins fondamentaux de leurs citoyens, ce sont toujours les mêmes conséquences qui apparaissent : l’instabilité, la violence, les trafics, les radicalisations et, parfois, les guerres.

L’aide publique au développement est précisément l’un des outils qui permettent d’agir en amont, de prévenir plutôt que de subir, de construire plutôt que de réparer. Et dans cette mission, l’Agence française de développement (AFD) joue un rôle essentiel. Cette dernière finance des infrastructures de santé, accompagne la formation des soignants, soutient l’accès à l’eau, à l’éducation, à la protection sociale, à la transition écologique. Elle agit dans des territoires où, parfois, plus personne ne veut investir. Elle incarne et défend une vision du partenariat fondée sur le respect des peuples et la coopération durable. C’est pourquoi la baisse de ses moyens suscite une profonde inquiétude.

Oui, nous devons être exigeants sur l’efficacité de la dépense publique. Oui, chaque euro engagé doit être évalué, contrôlé et orienté vers des résultats concrets. D’ailleurs, si je vous fais grâce de l’effet levier, je rappelle qu’avec 1 euro investi, els retombées sont de 12 euros sur le terrain.

Réduire les moyens de l’aide publique au développement au moment où les fragilités mondiales explosent est une erreur politique majeure !

Car les besoins augmentent partout. Les crises climatiques frappent durement les pays les plus pauvres. Les tensions géopolitiques fragilisent des régions entières. Les financements internationaux reculent dans plusieurs domaines essentiels, notamment en matière de santé mondiale. Et, pendant ce temps, les inégalités continuent de se creuser.

Dans ce contexte, la France ne peut pas envoyer au monde un signal de retrait, d’autant que notre aide publique au développement produit des résultats réels.

En matière de santé, par exemple, les progrès accomplis ces vingt dernières années sont considérables : recul de la mortalité infantile, meilleur accès aux traitements, renforcement des systèmes de soins, développement de la couverture santé universelle dans plusieurs pays partenaires.

Ces avancées ne tombent pas du ciel. Elles sont le fruit d’investissements constants, de coopérations patientes et du travail remarquable des acteurs de terrain. Je pense à nos ONG, aux chercheurs, aux médecins, aux associations humanitaires, aux collectivités, mais aussi à tous ces agents de l’AFD, qui travaillent souvent dans des conditions difficiles, parfois au cœur des crises : leur engagement honore notre pays.

Au-delà de la solidarité, il faut aussi rappeler une vérité trop souvent oubliée : l’aide publique au développement participe au rayonnement de la France.

Dans de nombreux pays, notre modèle de santé, notre expertise publique, notre recherche, notre savoir-faire sont reconnus et attendus. La coopération française crée des liens durables, elle construit de la confiance, elle incarne une autre vision des relations internationales : une vision fondée non pas sur la prédation et la dépendance, mais sur la coopération et la dignité.

Par ailleurs, regardons la réalité de notre tissu économique : l’aide publique au développement n’est pas une subvention à fonds perdu versée à l’autre bout du monde, mais un moteur pour nos propres territoires. Prenons l’exemple de l’entreprise CFAO, dont la plateforme logistique d’exportation de pointe se situe à Val-de-Reuil, en Normandie. C’est de là, depuis le cœur de nos régions, que partent les traitements essentiels et les antirétroviraux contre le VIH financés par les fonds de l’aide internationale.

En confiant ces programmes humanitaires à des acteurs ancrés chez nous, l’aide publique au développement dessine un véritable cercle vertueux. Elle fait bien plus que sauver des vies à l’international : elle soutient l’industrie française, sécurise nos chaînes de valeur, crée de la richesse nationale et fait vivre des emplois qualifiés. Financer l’APD, c’est donc aussi investir dans notre propre vitalité économique.

La baisse drastique de l’aide publique au développement, amorcée depuis 2024, ne détruit pas seulement des projets à l’autre bout du monde, elle mutile notre propre tissu économique et social. Derrière l’effondrement de ces budgets, il y a une réalité humaine immédiate, brutale, mesurable : ce sont plus de 10 000 emplois qui ont été purement et simplement balayés. En asphyxiant les financements, le Gouvernement a condamné des expertises précieuses, précarisé des structures associatives entières et brisé les forces vives d’entreprises et d’associations partenaires qui faisaient la fierté de nos territoires.

Sabrer dans l’aide publique au développement, c’est orchestrer un véritable plan social invisible qui frappe de plein fouet l’emploi français !

À l’heure où d’autres puissances avancent leurs intérêts économiques et géopolitiques avec agressivité, affaiblir notre présence internationale serait une faute stratégique.

Car le vide n’existe jamais longtemps dans les relations internationales. Quand la France se retire, d’autres prennent la place. Et ces puissances ne portent pas nécessairement nos valeurs démocratiques, notre conception des droits humains, notre attachement à la justice sociale, notre vision de la coopération équilibrée entre les peuples.

La réponse aux difficultés budgétaires ne saurait être le renoncement. Or force est de constater qu’un fossé immense sépare désormais les ambitions des actes. Malgré les grands discours lyriques et les sommets internationaux, comme celui de Nairobi, malgré l’engagement initial de porter notre effort à 0,55 % du revenu national brut (RNB) pour tendre vers la cible historique de 0,7 %, que nous aurions dû atteindre en 2025, la réalité budgétaire récente est un coup d’arrêt brutal.

Rappelons-nous : en 2017, l’aide de la France s’élevait à 0,43 %. Après une progression temporaire, les coupes successives ont tout effacé. Au terme de ses mandats, le Président de la République s’apprête à laisser une APD retombée à 0,42 %, soit un niveau inférieur à celui qui prévalait lors de son entrée en fonctions. Ce recul est une faute.

Mes chers collègues, la question est simple : quel monde voulons-nous laisser aux générations futures ? Un monde dominé par les rapports de force brutaux, les replis identitaires et l’abandon des plus vulnérables ? Ou un monde fondé sur la coopération, la solidarité et la responsabilité communes ?

La France doit choisir la seconde voie, non par naïveté, mais parce que c’est à la fois son devoir moral et son intérêt stratégique.

La grandeur d’un pays ne se mesure pas seulement à la puissance de son économie ou de son armée ; elle se mesure aussi à sa capacité à défendre l’universel, à protéger les plus fragiles et à porter une espérance, dans un monde traversé par les peurs. Voilà ce qui fait son rayonnement, que doit continuer d’incarner l’aide publique au développement française. Dans cette dynamique, les prochaines reconstitutions de fonds seront déterminantes pour maintenir notre impact.

Regardez notre positionnement : la France, qui accueille déjà le siège de l’Unesco, s’apprête à accueillir le siège européen du Partenariat mondial pour l’éducation (PME), au sein même du nouveau site de l’AFD à Paris-Austerlitz. C’est une confirmation réelle de notre rayonnement, que nous avons le devoir de préserver et d’amplifier.

Dans le combat que nous menons pour la justice sociale et la dignité humaine, vous pourrez compter sur le groupe Écologiste – Solidarité et Territoires. (Applaudissements sur les travées des groupes GEST et CRCE-K. – MM. Thani Mohamed Soilihi et Marc Laménie applaudissent également.)