Mme Eléonore Caroit, ministre déléguée auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargée de la francophonie, des partenariats internationaux et des Français de l’étranger. Monsieur le sénateur, je vous remercie de cette défense de l’aide publique au développement. Au cours de ce débat, j’ai eu l’occasion de dire à quel point j’y étais attachée et à quel point cette aide revêtait une importance déterminante pour notre pays, pour son influence et pour tout l’écosystème auquel elle bénéficie.
Toutefois, j’avoue avoir de la peine à vous suivre lorsque vous faites état d’une forme de corrélation ou de lien de cause à effet entre les accords de libre-échange et l’aide publique au développement.
Vous avez cité un certain nombre de chiffres. J’aimerais pour ma part vous donner deux exemples. Il se trouve que j’ai grandi dans les Caraïbes, en République dominicaine, avec pour voisin direct Haïti. Ce dernier pays fait partie de ceux qui ont le plus reçu d’aide publique au développement, d’investissements et de projets. Or il affronte toujours aujourd’hui des difficultés immenses.
Non loin de là, dans le même bassin des Caraïbes, le Venezuela, qui était l’un des pays les plus riches de l’Amérique latine lorsque j’étais enfant, se retrouve aujourd’hui enlisé dans une crise profonde, avec plus de 77 % de sa population dans un état d’extrême pauvreté.
Ces situations n’ont rien à voir avec les accords de libre-échange, mais tout à voir avec la gouvernance, avec la façon dont les projets sont menés, avec la manière dont les fonds domestiques sont mobilisés et dont on répond aux attentes légitimes des peuples.
Je pense que la France tient son rang lorsqu’elle reste le cinquième pays bailleur d’aide publique au développement. Elle tient son rang dans un contexte complexe de constriction budgétaire. En effet, réduire la voilure de nos politiques publiques est un choix de responsabilité ; des économies sont réalisées dans tous les champs de l’action publique, dans l’intérêt des Françaises et des Français.
Je le répète, affirmer que les accords de libre-échange et le capitalisme mondial seraient la cause directe de la situation de dépendance et de précarité dans laquelle se trouvent certains pays me paraît pour le moins contestable.
Mme la présidente. La parole est à M. Pascal Savoldelli, pour la réplique.
M. Pascal Savoldelli. Madame la ministre, je n’ai pas bien compris votre réponse : vous n’avez pas du tout parlé de l’aide publique au développement.
Vous avez pris des exemples dont nous pourrions discuter, même si je n’ai pas le temps de revenir sur chacun d’entre eux et d’en retracer l’historique. Vous avez évoqué Haïti, à raison, car il s’agit d’un sujet très sensible, ainsi que le Venezuela. Mais tout de même, il faut dire les choses : au Congo, il s’agit du cobalt ; dans le détroit d’Ormuz, il s’agit du pétrole.
Nous avons pillé ces pays ! Nous les avons pillés, madame la ministre, nous leur avons pris leurs matières premières. Pourquoi vous ai-je demandé tout à l’heure de ne pas importer des produits que ces pays n’ont pas pu transformer ? Parce qu’il faut leur restituer ce qui leur appartient ! Cela vous paraît peut-être généreux ou naïf, mais ce n’est pas du tout le cas.
M. Pascal Savoldelli. Pour en revenir aux chiffres, j’ai notamment mentionné que vous aviez retiré à l’AFD 2,5 milliards d’euros en trois exercices budgétaires. Le propos n’a rien de polémique, madame la ministre : il est factuel.
Il faut alors l’assumer. Après trois exercices budgétaires marqués par une diminution de l’aide publique au développement, il est normal que des inquiétudes émergent et que l’on s’interroge : jusqu’où ce mouvement ira-t-il ?
Mme la présidente. La parole est à M. Guillaume Gontard. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
M. Guillaume Gontard. Madame la ministre, en effet, il est bien tard pour aborder un sujet aussi important. Mon collègue Akli Mellouli a parfaitement exposé tout à l’heure la trajectoire délétère que suit depuis trois ans l’aide publique au développement (APD) française, loin, très loin, de la loi du 4 août 2021 de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales.
Nous avons malheureusement abandonné la théorie des 3D – défense, diplomatie, développement – qui prévalait en France jusqu’au premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Une austérité budgétaire de courte vue, aveugle et abrutissante, est passée par là. L’aide publique au développement en a été la première victime.
Depuis la dissolution, nous n’avons même plus de ministre du développement, mais uniquement une ministre des partenariats. Vous le savez bien, madame la ministre : ce n’est pas seulement un symbole.
Notre politique de dons est en train de s’effondrer : 1 200 projets arrêtés ou rabotés et 15 millions de bénéficiaires concernés. Désormais, notre politique de prêts est à son tour menacée. De rabot budgétaire en rabot budgétaire, nous sommes en train d’attaquer l’os, à savoir l’Agence française de développement.
Notre inquiétude est grande et les orientations du nouveau directeur général de l’agence, M. Christophe Lecourtier, ne sont pas pour nous rassurer, tant celui-ci semble être tenu en courte bride par le Gouvernement, qui provoque la pénurie.
Dernier épisode en date, loin du contrôle parlementaire, l’AFD ne recevra pas en juin la seconde partie de ses crédits, car ceux-ci ont été réaffectés aux politiques de soutien mises en place contre la cherté des carburants. Affaiblir nos outils de pacification quand nos économies subissent de plein fouet les conséquences de la guerre, c’est le serpent qui se mord la queue !
Pendant ce temps, l’État, actionnaire unique de l’AFD, continue de percevoir ses dividendes, à hauteur de 20 % des bénéfices de l’agence, soit chaque année plusieurs dizaines, voire centaines, de millions d’euros. Au regard de la situation actuelle, l’État devrait pourtant renoncer à ces dividendes pour préserver les capacités d’autofinancement de l’agence.
On comprend, dès lors, le zèle du nouveau directeur à déployer un plan de recettes et d’économies préparé depuis plus d’un an et caractérisé par un déficit de transparence problématique.
Les huis clos entre la direction générale et les autorités de tutelle ont ainsi privé d’informations le conseil d’administration de l’agence, où siègent les parlementaires que nous sommes. Ce procédé constitue un manquement au principe de bonne gouvernance et un préjudice pour les législateurs, qui n’ont pu bénéficier, lors de l’examen du projet de loi de finances (PLF), de toutes les informations sur les conséquences des baisses de crédits de l’AFD.
Nous ignorions ainsi que, en plus du non-remplacement de certains départs en retraite, le plan d’économies prévoyait un plan de départs volontaires, lequel risque de désorganiser profondément l’agence ; les syndicats, CGT en tête, s’en émeuvent à juste titre.
Les coupes budgétaires emportent d’autres conséquences délétères : des projets sont conduits sans certitude que les financements seront au rendez-vous et se voient, par conséquent, abandonnés en fin de course.
Plus largement, nous observons un resserrement des objectifs de l’agence. Les dons disparaissent progressivement, de même que les prêts bonifiés aux États en difficulté. En conséquence, des politiques sociales et écologiques sont mises à mal. L’agence était l’un des principaux outils de l’action climatique de la France ; c’est de moins en moins le cas, et c’est un contresens terrible !
De plus en plus, à l’imitation de la politique délétère de Donald Trump, l’action de l’agence se concentre sur le soutien aux grandes entreprises françaises, pour leur permettre d’être compétitives et de remporter de grands marchés internationaux.
Nous déplorons cette politique. Nous refusons que l’AFD devienne une agence bancaire. Quel intérêt avons-nous à la transformer en un second Business France ?
Je le précise à l’intention de ceux qui soutiennent cette orientation, une telle stratégie ne rend en rien service à nos entreprises. Si ces dernières ne sont pas compétitives par elles-mêmes, demain, le prochain coup de rabot, qui ne manquera pas d’advenir, les fragilisera plus encore.
Nous constatons aisément la pente glissante sur laquelle nous nous trouvons. À force de casser l’un de nos derniers leviers d’influence, ceux qui, à droite, tiennent le rabot budgétaire pleureront demain des larmes de crocodile sur notre disparition totale du continent africain. Comme disait la devise des Shadoks, « on n’est jamais aussi bien battu que par soi-même » !
Il est impératif de mettre fin à cette spirale délétère. Il est impératif de résister au bellicisme de notre temps. Il est impératif de poursuivre notre action pour la paix, la solidarité et la transition écologique. L’APD ne peut plus être une variable d’ajustement budgétaire. Plus que jamais, elle doit être financée et pérennisée par des fonds propres.
La solution, en réalité, tout le monde la connaît : flécher les recettes de la taxe sur les transactions financières (TTF) vers notre politique de développement, ainsi que cela avait été prévu à l’origine. (Applaudissements sur les travées des groupes GEST, SER et CRCE-K.)
Mme la présidente. La parole est à Mme la ministre déléguée.
Mme Eléonore Caroit, ministre déléguée auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargée de la francophonie, des partenariats internationaux et des Français de l’étranger. Monsieur le sénateur, j’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer à de nombreuses reprises sur notre volonté de concentrer nos actions pour produire davantage d’effet, de lutter contre la fragmentation et de gérer ce budget au travers d’arbitrages évidemment difficiles à rendre.
Je souhaite simplement revenir sur un point : vous avez indiqué que nous n’avions plus de ministre de la coopération, mais une ministre – en l’occurrence, moi-même – chargée des partenariats internationaux. J’assume ce titre, car c’est précisément cela qu’attendent nos partenaires, ces pays récipiendaires de l’aide publique au développement. Ils nous le disent, le répètent et le martèlent : ils ne veulent pas de charité, ils ne souhaitent pas d’aide, ils réclament des partenariats qui soient mutuellement bénéfiques – gagnant-gagnant.
Cela nous a été rappelé il y a quinze jours encore à Nairobi : la main de celui qui donne est toujours au-dessus de la main de celui qui reçoit. Or ces pays ne souhaitent plus se trouver dans cette position. Ils aspirent à des relations mutuellement bénéfiques et souhaitent que nous assumions agir par intérêt.
Oui, par intérêt, monsieur le sénateur, car nous avons intérêt à contribuer aux politiques de développement et à investir dans les enjeux globaux, ainsi que dans les questions climatiques.
Alors même que, à la Banque mondiale, cette dimension est parfaitement oubliée, et alors même que la question du genre n’est plus abordée au sein de certaines instances, nous continuons de porter ces sujets.
Je le répète, nous sommes le cinquième bailleur mondial et nous le resterons. Nous maintenons également notre engagement en matière de solidarité. Cessons donc de nous flageller. Soyons fiers, car nous tenons notre rang en dépit d’un contexte très difficile.
Mme la présidente. La parole est à M. Guillaume Gontard, pour la réplique.
M. Guillaume Gontard. Madame la ministre, il ne s’agit pas d’autoflagellation, mais d’un simple constat. Vous ne pourriez retrancher un seul mot de mes propos, puisque je décrivais la réalité de la situation dans laquelle nous nous trouvons.
C’est d’ailleurs ce que vous avez vous-même reconnu, en le regrettant, ce sur quoi je vous rejoins. Effectivement, l’aide publique au développement n’a jamais été une œuvre de charité, bien au contraire, et elle ne le sera jamais.
Il me semble que nous étions ensemble lorsque vous avez organisé un déjeuner avec certaines entreprises. Leur discours était intéressant : pour elles, il s’agissait d’une question non pas même d’aide, mais de réseau. C’est précisément la présence de l’AFD et le maillage que celle-ci offrait aux entreprises qui permettaient leur maintien sur les différents territoires et dans les divers pays.
Oui, il s’agissait bien de présence française. Cela ne relevait pas de la charité, et c’était essentiel pour que ces entreprises s’implantent, investissent, puis créent un développement dans ces pays.
Poursuivons donc en ce sens, mais alors, dotons-nous des moyens nécessaires. Et ne prétendez pas que ceux-ci sont aujourd’hui suffisants !
Mme la présidente. La parole est à Mme Sophie Briante Guillemont.
Mme Sophie Briante Guillemont. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, l’aide publique au développement est l’une des rares politiques publiques qui a longtemps reposé sur un consensus transpartisan. La loi de 2021 en offre un dernier exemple. Ce consensus est aujourd’hui en train de se briser.
Depuis deux ans, plus particulièrement depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et l’arrêt brutal des activités de l’Usaid, nous observons, chez la plupart des grands bailleurs internationaux, la France comprise, un véritable changement de cap.
Ce changement est tout d’abord budgétaire. En France, ces deux dernières années, l’APD a contribué aux plans d’économies davantage que toute autre mission de l’État. Sur deux exercices, près des deux tiers des crédits alloués à cette politique ont disparu. Ces coupes ont été réalisées sans jamais réellement mesurer leurs conséquences humaines, diplomatiques et stratégiques, ni même, en vérité, s’en soucier.
Toutefois, ce changement de cap est également idéologique. Les attaques répétées de certaines figures de l’extrême droite contre l’aide publique au développement, en France comme à l’étranger, ont progressivement pénétré le débat public, puis nos arbitrages budgétaires, alors même que ces forces politiques ne sont pas encore au pouvoir.
C’est pourquoi je remercie le groupe Écologiste – Solidarités et Territoires d’avoir demandé ce débat utile et nécessaire, qui oblige chacun de nos groupes politiques à clarifier ses positions.
Depuis deux ans, les discussions ne portent plus exclusivement sur le niveau des crédits : elles remettent en cause la légitimité même de l’aide publique au développement. Avec le retour de l’aide liée, c’est l’idée même de solidarité internationale qui vacille. Nous entendons dire désormais, de façon assumée, qu’aider les pays les plus pauvres devrait avant tout nous rapporter quelque chose.
Vous l’avez vous-même dit, madame la ministre, et il ne s’agit pas nécessairement d’une critique, derrière ce que certains appellent pudiquement un changement de narratif se dissimule en réalité un changement idéologique.
Ce dont souffre pourtant avant tout l’aide publique au développement française, c’est de l’incertitude – une incertitude budgétaire permanente, entre gels et surgels, qui empêche l’édification de projets de long terme et fragilise les partenariats.
Nous continuons d’afficher de grandes ambitions internationales, y compris en matière de diplomatie climatique, mais sans garantir les moyens nécessaires pour les concrétiser. Une mission d’information du Sénat travaille précisément sur ce sujet.
Je ne reviendrai pas sur les vertus fondamentales de l’APD : dans un monde marqué par des inégalités immenses, lutter contre la pauvreté, l’instabilité et leurs conséquences relève d’une responsabilité collective. L’aide publique au développement est non pas de la charité, mais de l’humanisme.
Or les effets des réductions budgétaires sont d’ores et déjà visibles. Une étude de Coordination SUD, publiée en novembre dernier, estime que 15,2 millions de personnes ont été affectées par la baisse de l’APD mondiale, que 1 282 projets ont été ralentis ou interrompus, et que plus de 10 000 emplois ont été supprimés.
Nous nous éloignons progressivement d’une politique de solidarité, sans nécessairement l’assumer. En effet, lorsque nous réduisons les crédits de l’APD, les subventions diminuent, emportant par conséquent la baisse des prêts dits bonifiés, c’est-à-dire des prêts qui sont accordés à des conditions plus favorables que celles du marché.
L’Agence française de développement, reconnue pour son expertise et principal acteur de notre APD, ne se trouve pas en danger immédiat. Mais elle fait face à une menace plus profonde et sans doute plus dangereuse : une déformation progressive de son modèle.
Si nous poursuivons sur cette trajectoire, elle ne financera bientôt plus que les pays les moins pauvres, ceux dans lesquels le risque est le plus limité, comme les besoins de développement. Notre présence en Afrique recule déjà au profit d’autres aires géographiques.
Cette situation emportera des conséquences diplomatiques majeures, ainsi que des conséquences humaines. J’ai ici une pensée pour les salariés de l’AFD, profondément engagés au service du développement et du bien commun, qui verront progressivement leur profession se transformer. Ils ne se sont pas engagés pour devenir des facilitateurs bancaires, mais parce que leur métier a un sens, qui se perd actuellement.
Ces équipes travaillent aujourd’hui sur des projets qui, pour beaucoup, ne verront jamais le jour. D’autres initiatives, qui auraient dû être reconduites, car elles avaient été évaluées et considérées comme pertinentes, ont été interrompues, parce que des arbitrages essentiels pour 2026 n’ont toujours pas été rendus, alors même que nous sommes en mai, et parce que personne ne connaît encore les crédits disponibles pour l’année en cours, et encore moins pour l’an prochain.
Cette situation fragilise l’AFD, mais elle met également en péril les ONG françaises, dont certaines se trouvent au bord du dépôt de bilan, faute de visibilité budgétaire. Pourtant, le Sénat avait adopté, en décembre dernier, un amendement tendant à sanctuariser 100 millions d’euros pour les organisations de la société civile ; hélas, celui-ci a disparu en commission mixte paritaire.
Aujourd’hui, plus de 5 000 emplois se trouvent menacés, non par une décision assumée, mais par l’inertie étatique. Madame la ministre, sur ce point, il est urgent d’obtenir des arbitrages de la part de Matignon et de Bercy.
En effet, l’aide publique au développement présente également le reflet du rapport qu’un pays entretient avec le monde. Je le dis avec une certaine gravité : la France est en train de se replier sur elle-même. Si le Gouvernement ne défend pas explicitement cette politique, alors l’AFD disparaîtra avant même que ne se produise une alternance politique.
C’est pourquoi mon groupe appelle, à tout le moins, à inscrire dans la loi un plancher de solidarité internationale, afin que l’effort de la France ne puisse plus être réduit au gré des arbitrages budgétaires annuels.
Madame la ministre, défendre l’aide publique au développement dans les discours est nécessaire, mais obtenir des arbitrages favorables l’est encore davantage. À défaut, il faudra assumer l’affaiblissement de cette politique et ses conséquences, y compris un repositionnement éventuel sur des partenariats stratégiques, ce que d’aucuns qualifient de ciblage. (Applaudissements sur les travées des groupes RDSE et GEST.)
Mme la présidente. La parole est à Mme la ministre déléguée.
Mme Eléonore Caroit, ministre déléguée auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargée de la francophonie, des partenariats internationaux et des Français de l’étranger. Madame la sénatrice, vous évoquez plusieurs éléments.
Vous mentionnez notamment la baisse des budgets, les arbitrages qui en découlent et leurs conséquences. Je l’ai assumé devant les employés de l’AFD : nous n’entendons pas faire plus avec moins,…
M. Daniel Salmon. Mais moins avec moins !
Mme Eléonore Caroit, ministre déléguée. … mais faire mieux. Nous devons nous interroger sur ce que nous ne faisons pas, sur ce que nous devrions améliorer et sur cette fragmentation dont nous font part les pays récipiendaires de notre aide. J’évoquais ainsi cet État qui nous expliquait, voilà deux semaines à peine, compter cent douze interlocuteurs en matière de politique publique et de développement…
Nous sommes présents au travers de nos fonds européens, lesquels doivent être mieux pilotés. C’est l’engagement que je prends et l’action que je mène quand je demande à la Commission européenne de fixer des orientations stratégiques, notamment concernant le programme Global Gateway et le programme Global Europe, qui sont en cours de développement.
En ce qui concerne notre pilotage, notre volonté n’est pas de supprimer la solidarité ni la prise en compte des vulnérabilités ; nous souhaitons y consacrer 60 % des subventions. Notre intention n’est pas non plus d’abandonner l’Afrique ni les pays les moins avancés (PMA), qui, au contraire, s’inscrivent au cœur de notre stratégie.
Pour autant, tout cela n’exclut pas la nécessité de répondre à nos propres intérêts, et c’est bien ce que nous faisons lorsque nous réalisons ces investissements solidaires, dans des secteurs où les capitaux privés sont bien plus difficiles à mobiliser et où seul l’argent public peut intervenir, tels que l’éducation et la nutrition.
Je rappelle la mobilisation exceptionnelle qui a été rendue possible grâce à l’engagement de la France lors du sommet Nutrition pour la croissance (N4G) l’année dernière, et je pourrais multiplier les exemples de cette nature. Le domaine de la santé en constitue un autre, et je rappelle les divers engagements pris par plusieurs pays à la suite du sommet One Health organisé à Lyon.
Lors de ces évènements, nous mobilisons des acteurs internationaux. Nous nous assurons, précisément, de lutter contre cette fragmentation et de faire en sorte que les fonds existants – qu’il s’agisse des capitaux issus de fondations, des fonds privés ou des financements portés par les acteurs intervenant dans le développement – soient mieux ciblés et parviennent bien là où les besoins sont les plus criants.
Mme la présidente. La parole est à Mme Sophie Briante Guillemont, pour la réplique.
Mme Sophie Briante Guillemont. Madame la ministre, je vous remercie de votre réponse.
Le problème ne consiste pas tant à savoir si nous pouvons faire mieux avec des ressources constantes ou réduites. La difficulté réside dans le discours du « en même temps », ce qui justifie d’ailleurs l’organisation de ce débat.
Au regard des conséquences budgétaires actuelles, que chacun connaît, vers quel horizon se dirige l’aide publique au développement ? Il n’est plus possible de tenir un double discours et de prendre des engagements internationaux très importants, assortis d’annonces du Président de la République que la France ne peut financer, sans en assumer les conséquences.
La déformation géographique du portefeuille en Afrique est déjà à l’œuvre ; les conséquences humaines découlant des coupes budgétaires que nous subissons se font également sentir.
C’est donc bien cette clarification politique que nous attendons maintenant du Gouvernement.
Mme la présidente. La parole est à M. Michel Canévet. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)
M. Michel Canévet. Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, le groupe Union Centriste tient à remercier le groupe Écologiste – Solidarités et Territoires d’avoir organisé ce débat sur les enjeux et les perspectives de l’aide publique au développement. En effet, nous sommes actuellement à un tournant pour ce qui concerne ces politiques à travers le monde.
Comme l’a indiqué Olivier Cadic, notre groupe est particulièrement attaché à une France présente sur les différents théâtres où elle est attendue, à une France en mesure d’apporter son concours aux populations qui en ont le plus grand besoin.
M. Akli Mellouli. Avec si peu d’argent…
M. Michel Canévet. Pour autant, disons-le tout aussi clairement, notre groupe est également particulièrement attentif à la situation budgétaire de notre pays, dont il faut tenir compte.
Observons la situation avec objectivité : nous sommes au niveau que nous connaissions en 2018 et 2019. À partir de ces années, les moyens consacrés à l’aide publique au développement ont connu une très forte augmentation, allant jusqu’à doubler en 2024. Ils reviennent à présent au niveau de 2018 et 2019.
Ainsi, le programme 110, « Aide économique et financière au développement », qui porte les engagements budgétaires du Trésor, accuse actuellement une hausse de 200 millions d’euros par rapport à 2018, tandis que le programme 209, « Solidarité à l’égard des pays en développement », qui concerne les dons, connaît une baisse de 250 millions d’euros.
Le solde s’établit donc autour de 50 millions d’euros, sachant qu’il existe, en outre, le programme 384, « Fonds de solidarité pour le développement », lequel sert à financer les organisations multilatérales et les engagements que nous avons contractés à cet égard.
Force est de constater, d’ailleurs, une prolifération des organisations multilatérales : depuis une trentaine d’années, cent cinquante nouvelles entités ont vu le jour, alors qu’une centaine seulement avaient été créées durant les quarante-cinq années ayant suivi la Seconde Guerre mondiale. C’est dire s’il y a eu profusion. Peut-être faudrait-il remettre de l’ordre en la matière ?
À cet égard, madame la ministre, il conviendrait de savoir précisément vers quel horizon la France souhaite se diriger. Allons-nous enfin rééquilibrer l’action bilatérale, afin de permettre une intervention directe de notre pays, sans nous consacrer continuellement au multilatéral ? Il s’agit là d’un point important.
D’autres enjeux doivent également être pris en compte. Notre collègue Thani Mohamed Soilihi l’a dit à raison : nous faisons face à des défis régionaux.
La France est forte de ses outre-mer, mais ces territoires souffrent de problématiques singulières, notamment en matière de migration. Il est impératif d’y prêter attention si nous souhaitons réellement qu’ils se développent et que les populations y vivent le plus sereinement possible. Nous avons besoin d’une politique ambitieuse dans ce domaine.
C’est pourquoi le groupe Union Centriste aurait préféré que, en 2023, au lieu d’augmenter le nombre de pays dits prioritaires, nous nous en tenions à une liste étroitement ciblée, réunissant les États présentant des besoins importants et sur lesquels notre pays exerce une influence. C’est malheureusement le choix inverse qui a été retenu. Il est pourtant impératif que nous recentrions notre action sur des priorités définies conjointement. Il y va de la sérénité de nos outre-mer.
Enfin, j’évoquerai un dernier point : la France n’agit pas seule. Nous vivons en Europe, et l’Union européenne consacre des moyens très importants à la solidarité internationale. À cet égard, il est sans doute nécessaire que l’action soit conduite de façon plus cohérente, car nous éprouvons parfois le sentiment que les États membres et l’Union européenne mènent des politiques disparates. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)
Mme la présidente. La parole est à Mme la ministre déléguée.
Mme Eléonore Caroit, ministre déléguée auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargée de la francophonie, des partenariats internationaux et des Français de l’étranger. Monsieur le sénateur, le groupe Union Centriste nous demande de recentrer nos moyens en matière d’aide publique au développement. C’est très exactement ce que nous faisons !
Dans le contexte budgétaire que nous connaissons, certains arbitrages doivent être rendus. Nous les réalisons et nous les assumons en toute transparence, par le biais de choix, qui ne sont pas aisés, notamment entre financements multilatéraux et bilatéraux.
Lors de l’exécution du dernier budget, les options bilatérales ont été plutôt privilégiées, ce qui soulève certaines difficultés. J’en suis pleinement consciente et je suis disposée à en débattre. Toutefois, nous souhaitons avant tout un meilleur pilotage, afin d’accroître les effets de nos politiques de développement.
De prime abord, tout peut paraître pertinent ou nécessaire ou, à tout le moins, animé de bonnes intentions face au besoin d’améliorer la situation dans des zones géographiques toujours plus nombreuses.
Nous traversons aujourd’hui une période de crises aiguës, qui se multiplient et qui s’aggravent. J’évoquais précédemment le détroit d’Ormuz, mais je pourrais citer d’autres crises latentes dans de nombreuses régions. Opérer ces choix est donc difficile, mais nous devons les assumer.
Notre boussole doit demeurer l’efficacité, l’impact, la lisibilité de notre action et la capacité à être évalué, y compris par les parlementaires, singulièrement par ceux d’entre vous qui siègent au conseil d’administration de l’AFD. Soyez rassurés, mesdames, messieurs les sénateurs, nous appuyons ce type de politiques.