M. Mickaël Vallet. Bien dit !
Mme Michelle Gréaume. Qu'on ne s'y trompe pas : notre opposition à ce texte n'est pas une opposition à notre défense nationale, ni à nos armées. Elle tient au fait que nous refusons de voir la sécurité nationale réduite à une logique d'accumulation militaire, que nous contestons les choix budgétaires qui l'accompagnent et que nous défendons une autre conception de la souveraineté, fondée sur la paix, la coopération et la justice sociale.
Pour toutes ces raisons, le groupe CRCE-K votera contre ce projet de loi. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K.)
M. le président. La parole est à M. Guillaume Gontard, pour le groupe Écologiste – Solidarité et Territoires. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
M. Guillaume Gontard. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, nous voilà donc réunis pour adopter ou non une loi de programmation militaire à zéro euro. Ce nouveau cafouillage sénatorial s'inscrit dans le prolongement du refus d'obstacle qu'a opposé notre assemblée à la proposition de loi relative à l'aide à mourir. Il illustre la désintégration du socle dont on se demande ce qu'il a bien pu avoir de commun, et témoigne également des lignes de fracture qui traversent la majorité sénatoriale.
Mme Sophie Primas. Et les écologistes ?
M. Guillaume Gontard. L'élection présidentielle approche : il faut donc, pour le sénateur Retailleau, marquer sa différence avec le reste de la droite, cliver, se démarquer, et tant pis pour le sérieux du travail parlementaire ! La raison de l'imbroglio : 14 milliards d'euros, soit quelque 3 % du budget des armées sur la période 2024-2030. 3 % : voilà la ligne de fracture entre des droites irréconciliables !
La commission voulait donc porter l'effort supplémentaire, pour le budget des armées, de 36 milliards à 50 milliards d'euros : tel était le sens de l'amendement du rapporteur adopté par la commission.
Le Gouvernement a jugé cette marche trop haute. Cela n'a rien d'étonnant, car il ne sait déjà pas comment financer une marche de 36 milliards d'euros ; il ignore même comment il fera adopter le budget pour 2027.
Après un franc débat en séance, le Sénat a choisi de revenir à une augmentation de 36 milliards d'euros. Là, coup de théâtre, mauvais perdants, les Républicains ont choisi de rejeter l'article 2, et donc de supprimer toute la programmation budgétaire de la loi.
M. Loïc Hervé. Procès d'intention !
M. Guillaume Gontard. Ce n'est pas digne du travail parlementaire du Sénat, ni de nos armées dont vous êtes pourtant, monsieur le rapporteur, un ardent défenseur.
Nous retenons surtout de ce débat que ni le rapporteur ni la ministre n'ont l'ombre d'une solution pour financer l'effort budgétaire dont nos armées ont besoin : personne ne s'est risqué à avancer une piste de recettes. Vous vous y êtes dogmatiquement opposés, et personne ne nous a expliqué sur quels budgets de l'État seront prélevés les 9 milliards d'euros qui viendront abonder le budget des armées chaque année.
M. le rapporteur vient de dire qu'il faudrait sabrer d'autres politiques publiques : lesquelles ? De notre point de vue, sur la gauche de cet hémicycle, votre débat budgétaire était donc particulièrement insincère.
Encore une fois, nous ne contestons nullement l'effort capacitaire que nos armées doivent fournir et que la Nation doit financer, mais nous nous interrogeons sur notre modèle d'armée et notre capacité à maintenir une armée complète avec les ressources qui sont les nôtres. C'est pourquoi nous déplorons le manque d'intégration européenne sur la question militaire, malheureusement illustré par l'échec de l'avion de chasse européen, le Scaf.
Les efforts fournis dans le cadre de la précédente LPM, couplés avec nos engagements auprès de l'Otan, sont déjà considérables : ils nous emmènent vers un budget annuel d'environ 100 milliards d'euros d'ici à 2035, soit près du tiers du budget de l'État, ce qui rend l'ensemble de l'exercice de la loi de programmation insincère.
Comment continuer à aligner les milliards d'euros sans interroger le financement de cet effort par la contribution des plus fortunés, ou par d'énormes sacrifices sur les autres missions de l'État, déjà à l'os ? Comment peut-on aligner des milliards d'euros sans expliquer à nos concitoyens d'où ils proviendront ?
Cet exercice est indispensable. Le prochain Livre blanc et la prochaine LPM, au regard de l'effort qu'ils exigent de la part de la Nation, doivent faire l'objet d'un vaste débat démocratique. Nous formons le vœu que la campagne présidentielle permette d'ouvrir ce débat, avec des propositions de financement plus sérieuses que celles qui ont été formulées par le candidat Retailleau dans cet hémicycle. (Protestations sur les travées du groupe Les Républicains.)
Au regard de nos engagements otaniens, c'est une convention citoyenne, voire même un référendum, qu'il nous faudra organiser.
La question posée n'est pas seulement de savoir quel budget colossal la Nation est prête à consacrer à ses armées : la question démocratique est celle, plus globale, du financement de notre sécurité. Je vous avoue que je commencer à me fatiguer de répéter inlassablement, dans cet hémicycle (Exclamations ironiques sur les travées du groupe Les Républicains.), sans obtenir la moindre réponse, que notre sécurité au XXIe siècle ne peut dépendre uniquement de nos armées.
La Russie nous menace et nous achetons ses hydrocarbures, son uranium enrichi et ses engrais azotés ; nous laissons un canal de la TNT à une chaîne d'information qui déverse la propagande du Kremlin du matin au soir ; les États-Unis nous méprisent, mais nous utilisons le réseau social d'un néonazi qui veut détruire l'Europe et le très controversé logiciel étasunien Palantir.
M. Mickaël Vallet. Très bien !
M. Guillaume Gontard. Nous pleurerons demain sur les ingérences étrangères qui pourriront la campagne présidentielle pour faire gagner les valets de Poutine et de Trump.
Nul besoin d'attendre un sabotage sur nos lignes ferroviaires, car l'ouverture à la concurrence l'a déjà fait et la moindre canicule suffit à paralyser le réseau ; nul besoin d'une attaque militaire pour mettre notre système de santé au bord de la rupture ; nul besoin d'une invasion pour voir nos femmes et nos enfants mourir sous nos yeux, faute d'être collectivement capables d'entendre leur parole et de les protéger.
Nous déplorons notre dépendance à la Chine pour des industries stratégiques, mais nous laissons mourir celles qui demeurent dans notre pays. C'est ainsi avec une immense tristesse et une immense colère que j'ai appris ce matin que le projet Exalia de reprise de Vencorex – entreprise spécialisée dans la production de chlore – était abandonné. Le coût de la nationalisation temporaire était estimé entre 200 millions et 300 millions d'euros : c'était trop. Trop pour sauvegarder une industrie pourtant indispensable à notre dissuasion nucléaire et à notre programme spatial. Madame la ministre, tout cela n'a aucun sens !
Considérer que notre souveraineté et notre sécurité ne dépendent que de notre armée est une stratégie à peu près aussi efficace que le fut la ligne Maginot en 1940. Il faut sortir du paradoxe de Maslow : les problèmes auxquels nous faisons face ne sont pas uniquement des clous, et le marteau n'est pas le seul outil que nous pouvons manier.
Il est indispensable de nous protéger d'une menace extérieure, mais la réponse n'est pas seulement militaire. Il est tout autant indispensable de nous protéger des menaces du quotidien qui font chaque année des milliers de morts : les violences faites aux femmes et aux enfants, la pollution, la grande précarité, et j'en passe.
Pour l'heure, le projet de loi n'actualise plus du tout la loi de programmation militaire, mais il contient toujours une série de mesures liberticides qui brident la liberté d'expression, entravent la mobilité de certains travailleurs, contrôlent les coopérations internationales des universités, renforcent la surveillance de masse du web, fichent l'ensemble de la population et, surtout, créent un nouveau régime d'exception aux contours trop flous. Ce régime, qui est trop faiblement contrôlé et qui accorde des prérogatives considérables, menace tout à la fois le droit des travailleurs, notre environnement et notre patrimoine archéologique.
Pour toutes ces raisons, le groupe écologiste votera contre ce projet de loi d'actualisation de la loi de programmation militaire, même si, dans sa version sénatoriale, il n'actualise plus rien ! (Applaudissements sur les travées du groupe GEST, ainsi que sur des travées du groupe CRCE-K. – M. Vayssouze-Faure applaudit également.)
M. le président. La parole est à M. Aymeric Durox, pour la réunion administrative des sénateurs ne figurant sur la liste d'aucun groupe.
M. Aymeric Durox. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, il vous aura fallu attendre l'été 2026 pour vous rendre compte que le format de nos armées n'avait pas été révisé depuis le Livre blanc voté en 2013. Voilà quatre ans que la Russie a envahi l'Ukraine, des décennies que Chinois et Américains se réarment lourdement et adoptent des comportements agressifs à l'égard de nos intérêts, et pourtant vous n'avez rien fait, ou si peu, pour préparer notre pays à faire face à toutes ces menaces.
Après vos dix années au pouvoir, le constat est aujourd'hui accablant : la France a été boutée hors d'Afrique comme une malpropre, son influence et son réseau diplomatique ont grandement reculé, et nos militaires admettent eux-mêmes que nous ne sommes pas prêts à un choc de haute intensité, ni en masse ni en matériel.
Comment aurait-il pu en être autrement quand on renvoie le général de Villiers dès juillet 2017, alors que ce dernier avait déjà dénoncé, à l'époque, l'absence d'un cap et d'une action claire pour notre défense ? Comment aurait-il pu en être autrement quand on supprime notre corps diplomatique, véritable outil de rayonnement et d'influence de notre pays ?
Oui, madame la ministre, vous et votre Gouvernement avez abandonné nos militaires et, malheureusement pour la France, vous l'avez fait au pire moment, car les menaces et les empires sont là. Vous l'avez fait alors que, « en même temps » comme dirait l'autre, vous avez creusé notre dette et nos déficits, ce qui nous a amenés à une bien triste scène la semaine dernière.
En effet, alors qu'il était proposé ici, au Sénat, d'augmenter de 14 milliards d'euros les crédits alloués à cette loi de programmation militaire, vous avez rejeté l'amendement, ce qui a eu pour mérite d'illustrer votre double discours quant à votre véritable envie de doter nos armées des moyens nécessaires.
M. Mickaël Vallet. Vous n'étiez pas là !
M. Aymeric Durox. Bien sûr, il faut être au rendez-vous de l'Histoire et assurer nos soldats qui s'engagent pour notre sécurité au péril de leur vie de l'engagement de la Nation tout entière. C'est pourquoi les sénateurs du Rassemblement national voteront pour ce texte, même si nous devons constater d'importants manquements.
Non seulement vous envisagez de reporter à 2035 certains investissements et programmes essentiels tels que le démonstrateur du chasseur de nouvelle génération (NGF), les hélicoptères Guépard ou les corvettes hauturières, mais vous faites aussi l'impasse sur le devenir de certains projets tels que les drones de combat aérien furtifs ou encore les drones sous-marins de longue endurance.
Votre échec ne tient pas seulement à un manque de vision : il s'explique aussi par l'aveuglement idéologique – pour ne pas dire la naïveté – du Président de la République, qui pense encore qu'une Europe de la défense existe ou peut exister. Rappelons que notre « meilleur ami » allemand – n'est-ce pas ? – n'a envoyé aucun soldat à la force Takuba et que le projet Scaf, enfin supprimé, nous a fait perdre énormément de temps, malgré les avertissements formulés depuis longtemps par le Rassemblement national sur l'infaisabilité de ce projet, alors que nous disposons des meilleurs industriels et que nous maîtrisons les technologies permettant d'y parvenir seuls.
Rappelons enfin que l'écrasante majorité des pays européens ont continué à acheter du matériel américain, dont les F-35, malgré les aides européennes dont ils ont largement bénéficié depuis des années, aides financées en grande partie par notre pays. Ce n'est pas la gratitude qui les étouffe, comme l'avait justement fait remarquer le président Chirac en son temps.
Madame la ministre, nos soldats comme nos compatriotes ont payé cher vos échecs et vos atermoiements. Votre loi, c'est trop peu et trop tard. Le réarmement de notre pays et le retour de la France au rang de puissance ne pourront se faire qu'après la victoire, attendue par des millions de Français, du camp patriote lors du scrutin présidentiel de 2027. (M. Christopher Szczurek applaudit.)
M. le président. La parole est à Mme Mireille Jouve, pour le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE. – Mme Patricia Schillinger applaudit également.)
Mme Mireille Jouve. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, ce texte devait être une actualisation de la programmation militaire. Il devait traduire dans la loi l'effort supplémentaire demandé à la Nation pour les années 2026 à 2030. Or, à l'issue de nos débats, le Sénat n'est malheureusement pas au rendez-vous de l'Histoire. Il s'agit non pas d'un simple incident de séance, mais bien d'un point de rupture.
L'article 2 constituait le socle budgétaire du texte en donnant aux armées, aux industriels et au Parlement la visibilité minimale sur l'effort réellement consenti. La commission a souhaité porter cet effort supplémentaire de 36 milliards à 50 milliards d'euros. Si nous comprenons l'intention qui motivait ce choix tant les besoins capacitaires et les retards sont établis et la nécessité du réarmement incontestée, la hausse additionnelle de 14 milliards d'euros devait naturellement s'accompagner d'une trajectoire de financement crédible.
Sans recettes ni arbitrages, on ne sert pas les armées : les crédits militaires ne ruissellent pas dans les casernes parce qu'un amendement les a fait apparaître en séance. On leur promet une marche budgétaire que d'autres seront censés consolider. Quand ? Comment ? Nul ne le sait… Reconnaissons que ce n'est ni crédible ni sérieux. La défense nationale mérite mieux qu'un affichage de campagne présidentielle.
C'est donc dans cet esprit que le groupe du RDSE a soutenu l'amendement du Gouvernement rétablissant la trajectoire de 36 milliards d'euros. Ce vote, acquis contre l'avis de la commission – je le regrette –, a montré que la majorité sénatoriale n'était pas unanime sur la surmarche proposée.
Notre groupe a pris ses responsabilités. Le prolongement de nos débats fut surprenant, voire décevant, une partie de la droite sénatoriale ayant refusé de voter l'article 2. Fallait-il comprendre qu'un effort de 36 milliards d'euros devenait insuffisant au point de ne plus mériter d'être voté ? Pouvons-nous honnêtement affirmer qu'une trajectoire à 36 milliards d'euros est trop raisonnable ? Il nous semble que non.
En faisant tomber l'article 2, le Sénat n'a pas été à la hauteur des défis que nous devons collectivement relever, alors même que la situation sécuritaire européenne exige de la constance, de la responsabilité et de la cohérence.
Malgré cela, ce texte conserve des apports substantiels. Il adapte la LPM de 2023 à un environnement stratégique plus dur, marqué par le trop long conflit issu de l'agression russe en Ukraine.
En faisant adopter plusieurs de ses amendements sur le rapport annexé, le groupe RDSE a pesé sur les débats, et je m'en félicite. Notre ligne est simple : nous œuvrons pour une seule exigence, le soutien du réarmement au service de notre autonomie stratégique et, plus largement, de notre souveraineté.
Nous considérons devoir coopérer avec nos alliés lorsque cela est nécessaire, tout en refusant toute dépendance qui limiterait notre liberté d'emploi, de maintenance, d'évolution ou d'exportation de nos équipements.
L'inscription claire du soutien à l'Ukraine dans une logique de sécurité européenne, tout en rappelant la nécessité de reconstituer nos stocks et de renforcer notre base industrielle, était aussi une priorité pour le RDSE. Je me réjouis également de la reconnaissance des ingérences informationnelles comme étant un enjeu de défense à part entière.
Quant aux dispositions normatives, des points d'équilibre ont été trouvés. Le recours à des prestataires spécialisés peut être justifié par la technicité des dispositifs concernés, mais nous vous avons convaincus, mes chers collègues, d'interdire, à l'article 14, la sous-traitance en cascade pour les missions de lutte anti-drones.
De même, lorsqu'il s'agit de moyens susceptibles de neutraliser un aéronef sans personne à bord, la chaîne de responsabilité doit être claire. L'administration doit pouvoir identifier précisément l'opérateur autorisé, les intervenants habilités et les conditions d'emploi de ces dispositifs.
Le texte renforce également le contrôle parlementaire sur plusieurs sujets sensibles. Je pense au suivi des stocks de munitions, dont les présidents des commissions compétentes seront désormais destinataires chaque année.
L'article 21, relatif à l'état d'alerte de sécurité nationale, appelle une vigilance particulière. Si ce régime peut répondre à un besoin réel entre le fonctionnement ordinaire des institutions et les régimes d'exception les plus lourds, l'ampleur des dérogations ouvertes impose qu'il demeure temporaire, proportionné, strictement rattaché à la crise qui le justifie et suivi d'un retour effectif au droit commun.
Madame la ministre, mes chers collègues, la suite de la navette parlementaire doit répondre à deux exigences. La première consiste à préserver les avancées juridiques, capacitaires et opérationnelles qui répondent à des besoins réels ; la seconde tient au rétablissement d'une cohérence financière sans laquelle l'actualisation perdrait une part essentielle de sa portée.
Les enjeux pour la commission mixte paritaire sont désormais les suivants : consolider les apports du Sénat, réparer le vide financier ouvert par la suppression de l'article 2 et redonner au texte un équilibre clair entre les moyens annoncés et les objectifs recherchés.
Dans cet esprit, et malgré les réserves que nous avons exprimées, le groupe du RDSE votera en faveur du projet de loi. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE, ainsi que sur des travées du groupe RDPI. – Mme Jocelyne Guidez et M. Rachid Temal applaudissent également.)
M. le président. La parole est à M. François Bonneau, pour le groupe Union Centriste. (Applaudissements sur les travées du groupe UC, ainsi que sur des travées du groupe INDEP.)
M. François Bonneau. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, en l'année 1415, à Azincourt, la fine fleur de la chevalerie française, bardée d'armures de la meilleure qualité et soutenue par des arbalétriers – l'arbalète est une arme puissante et complexe –, est décimée par les pluies de flèches des archers anglais. Quel était leur avantage tactique ? Le longbow, c'est-à-dire l'amélioration technique d'un arc, une arme pourtant rudimentaire, mais dont la cadence de tir et la facilité de fabrication offrirent un avantage absolu aux troupes d'Henri V.
Ce fut une terrible défaite, qui illustra clairement que nous avions la force et le nombre, mais que nous n'avions pas vu la technologie évoluer. Ce fut vrai à Azincourt, ce le fut aussi en 1914 lorsque nous avions tardé à comprendre l'utilité d'un uniforme de camouflage, croyant encore que la guerre se ferait en rangs serrés. Ce le fut également en 1939, lorsque nous avions boudé l'aviation, croyant encore à la guerre de position.
La France est-elle condamnée à avoir un conflit de retard ? Les similitudes avec l'époque actuelle sont en effet frappantes : notre modèle d'armée nous conduit à nous doter de matériels tels que les blindés, l'artillerie ou les missiles antichars, qui n'ont que très peu de chances de survie face à la cadence de tirs de drones couplée à l'intelligence artificielle (IA), qui en multiplie l'efficacité.
M. Philippe Folliot. C'est vrai !
M. François Bonneau. N'allez pas en conclure, madame la ministre, que nous sommes opposés à cette actualisation de la LPM. Toutefois, davantage qu'une amélioration, c'est une totale refonte que nous attendions.
Nous considérons en effet que celle-ci est nécessaire, car face à une armée russe endurcie après quatre ans de guerre, disposant d'un budget officiel de 225 milliards d'euros annuels et soutenue par une économie de guerre, de mauvais choix conduiront à de terribles désillusions dans les années à venir.
Les guerres ne se ressemblent pas, mais l'évolution des technologies ne fait pas marche arrière : elle avance avec l'objectif d'améliorer le ratio coût-efficacité d'une arme.
Pour le dire autrement, s'il est nécessaire que nous dépensions plus pour notre défense – raison pour laquelle nous soutenions l'article 2, même sans les 14 milliards rajoutés en commission –, il est primordial que nous dépensions mieux. Telle est la ligne du groupe Union Centriste, telle fut la ligne des amendements que nous avions déposés, et c'est pourquoi nous appelons de nos vœux un changement de doctrine.
Ce pivot vers des matériels plus efficaces et moins chers ne repose pas, comme cela a pu être sous-entendu en séance publique, sur un manque de confiance des parlementaires envers le professionnalisme de nos états-majors.
Non, cet appel repose sur notre compréhension des conflits dans le détroit d'Ormuz et en Ukraine – où nous sommes récemment rendus aux côtés de mon collègue Philippe Folliot, que je salue –, qui montrent combien ces décisions sont urgentes. Comme le disait Péguy, « il faut toujours dire ce que l'on voit ; surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit ».
Il paraît donc nécessaire de dégager des crédits supplémentaires pour les drones aériens, terrestres, maritimes, ainsi que pour la lutte anti-drones, sans pour autant entrer dans une logique de commande stockée sur étagère. Il nous faut une capacité minimale suffisante pour tous les types de drones, à des fins d'entraînement ou de protection de nos emprises stratégiques, sans en commander massivement compte tenu de leur obsolescence au bout de quelques mois.
Il importe de développer tout un écosystème du drone, des chaînes de production à leur livraison finale. Pour cela, nos industriels doivent avoir des commandes, qu'elles soient destinées à l'armée française ou au soutien de nos alliés ukrainiens. Nous devons favoriser l'usage dual de ces drones, mais aussi de ces mêmes lignes de production, afin d'en améliorer la rentabilité.
Enfin, le groupe Union Centriste avait proposé la création d'un fonds « drones » pour soutenir la création de coentreprises franco-ukrainiennes dans ce domaine.
Dans un premier temps, ce soutien se serait traduit par la construction d'infrastructures, ou par la commande de drones pour notre armée ou l'armée ukrainienne. Ces coentreprises offriraient aux industriels français un avantage précieux : les savoir-faire et retours d'expérience ukrainiens. Il n'est plus à démontrer que nous avons beaucoup à apprendre d'eux en la matière, et nos industriels sont d'ailleurs demandeurs.
Dans un deuxième temps, les systèmes de drones produits par ces coentreprises pourraient soutenir directement l'effort de guerre ukrainien, permettant à nos alliés de renforcer leurs capacités de production.
M. Philippe Folliot. Très bien !
M. François Bonneau. Dans un dernier temps – il faut être lucide sur cet aspect – si le conflit en Ukraine venait à se conclure d'une façon ou d'une autre, les industriels ukrainiens de drones disposeraient d'un avantage comparatif majeur sur nos producteurs : leurs modèles sont éprouvés au combat, moins chers à produire, sans oublier une capacité de livraison sans égale en Europe.
Face à une telle concurrence, notre base industrielle et technologique de défense (BITD) et ses TPE-PME, qui constituent son maillage territorial, seraient submergées et probablement incapables de rivaliser. Ces coentreprises limiteraient ce risque en associant les industriels des deux pays. Nos voisins européens le font. Faisons-le aussi, madame la ministre : il s'agit d'une priorité.
L'heure est grave et nous remercions le chef d'état-major des armées (Cema) de ne pas cacher l'hypothèse d'un engagement militaire majeur, malheureusement probable à court ou moyen terme pour les pays européens. Hélas, l'exercice Hedgehog de l'Otan mené en 2025 a débouché sur un résultat frappant : les bataillons occidentaux sont mis en échec par une poignée de dronistes ukrainiens.
M. Philippe Folliot. Eh oui !
M. François Bonneau. Nous le martelons et continuerons de le faire : si une nouvelle LPM devait être examinée dans les années à venir, nous aurions beaucoup à apprendre de la meilleure armée en activité d'Europe, celle qui tient en échec le rouleau compresseur russe depuis 2022.
Rappelons que la prise de conscience trop tardive en 1938-1939 nous conduisit à la défaite et que seule la volonté du général de Gaulle nous permit d'être à la table des vainqueurs.
Néanmoins, nous devons aussi investir dans notre cybersécurité, dans le spatial, dans le développement de solutions d'IA souveraine, dans l'évolution de nos Rafale avant la « dronisation » de l'aviation, dans une marine adaptée à la défense de nos territoires ultramarins et de leurs ZEE, ainsi que dans une redéfinition de notre réserve, en ciblant et en recrutant les profils indispensables, notamment de dronistes, car il y a urgence.
Se pose enfin la question des stocks de munitions et de la dissuasion qu'il faut continuer de renforcer, car celle-ci est la condition sine qua non de la crédibilité de notre posture, mais aussi de notre résilience en cas de conflit.
Les grandes puissances ont intégré l'ensemble de ces aspects. L'Union européenne elle-même propose désormais des mécanismes visant à soutenir les investissements militaires, dont le prêt Safe, qui finance en partie l'effort supplémentaire de cette actualisation.
Le réarmement du monde avance à grands pas et nous devons choisir : soit nous restons une grande puissance de projection mondiale, soit nous devenons une puissance régionale tiraillée entre son déclassement et la gangrène de ses finances publiques, qui ronge chaque année sa crédibilité.
Rappelons, sur ce dernier point, que la relative complaisance de nos partenaires européens à l'égard de notre surendettement s'explique en partie par la capacité de la France à assurer la protection militaire de ses alliés. Si nous perdons notre crédibilité militaire, nous pourrions voir certaines tolérances s'éroder.
Nous devons ce discours de vérité aux Françaises et aux Français, car la première des libertés, c'est la sécurité, surtout dans un monde de prédateurs. Nous attendons davantage de la programmation militaire française, car le monde bascule vers une nouvelle ère, faite d'agilité et de réactivité.
Madame la ministre, le groupe Union Centriste votera en faveur de ce projet de loi, mais avec toutes les réserves exprimées. (Applaudissements sur les travées du groupe UC, ainsi que sur des travées du groupe INDEP.)
M. le président. La parole est à M. Claude Malhuret, pour le groupe Les Indépendants – République et Territoires. (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP.)
M. Claude Malhuret. Madame la ministre, vous avez commémoré ce week-end le débarquement du 6 juin 1944. Vos fonctions vous ont fait obligation d'accompagner, avec la courtoisie requise, un alcoolique notoire, ancien consommateur de stupéfiants, au thorax tatoué de symboles d'extrême droite qui a renommé le ministère de la défense américain qu'il dirige « ministère de la guerre ». Au moment où Trump revendique depuis un an, menaces à l'appui, le prix Nobel de la paix, cela en dit long sur la cohérence de la politique étrangère américaine à l'ère Maga (Make America Great Again).
Mais le plus douloureux fut sans doute, en vous recueillant sur les tombes des soldats américains morts pour notre liberté, de le faire aux côtés de l'envoyé d'un gouvernement qui a décidé de trahir l'Ukraine et l'Europe, d'affaiblir l'Otan, d'accabler ses alliés et de pactiser avec les pires dictateurs de la planète.
Cette présence qui, les années précédentes, témoignait de la force du lien transatlantique a été utilisée cette année par ce personnage pour insulter de nouveau les Européens en Normandie.
C'est dans ce contexte de bouleversement des équilibres mondiaux, orchestré par un président américain populiste, isolationniste, complotiste et corrompu, que nous allons voter l'actualisation de la loi de programmation militaire.
Ce contexte se résume en une phrase : l'Europe est seule et ne peut désormais compter que sur elle-même, alors qu'une guerre de haute intensité se déroule à ses portes pour la première fois depuis des décennies et que tous les experts militaires s'accordent, comme vous l'avez vous-même rappelé, à considérer que le risque d'un conflit majeur sur son sol est une hypothèse possible dès 2030.
Votre gouvernement a pris acte du retour de la guerre et du durcissement stratégique international ; l'augmentation des crédits militaires depuis 2017, comme l'effort prévu par ce texte en faveur des munitions, de la cyberdéfense, du renseignement, des drones, du domaine spatial ou de la dissuasion nucléaire, sont ainsi bienvenus – il faut le dire clairement.
Toutefois, cela ne doit pas nous dispenser de poser les questions de fond. Notre situation budgétaire menace notre liberté stratégique. Faut-il augmenter les dépenses militaires, au risque d'aggraver un budget largement déficitaire, ou rétablir nos finances, au risque de mettre en jeu notre sécurité ? Ce débat a suscité les discussions les plus vives dans cet hémicycle, mercredi dernier ; il est légitime.
Dans le contexte international que je viens de décrire, il serait impensable de demeurer dans cette impasse. Nous avons encore quelques jours pour préparer une commission mixte paritaire qui doit impérativement trouver un compromis.
Pendant trente ans, l'Europe a désarmé alors que le reste du monde se réarmait. Nous avons célébré les prétendus dividendes de la paix comme si celle-ci était éternelle ; nous avons réduit les stocks, les effectifs, les capacités industrielles et les budgets. Nos armées sont remarquables par la qualité de leurs soldats, de leurs officiers et de leurs équipements, mais elles sont calibrées pour des opérations limitées, et non pour un conflit de haute intensité. L'Europe continue de parler le langage de la puissance, mais sans s'en donner les moyens.