M. le président. La parole est à M. Guillaume Gontard, sur l’article.

M. Guillaume Gontard. Nous abordons le sujet du loup, qui n’est pas une mince affaire : chacun voit bien l’impact sur l’élevage, sur les éleveurs, sur le pastoralisme de la réinstallation du loup en France depuis une trentaine d’années.

Il faut prendre conscience du changement que ce retour implique dans la profession, du mal-être qui affecte les éleveurs dans l’exercice de leur activité.

Dès que le loup arrive sur un territoire et que surviennent les premières attaques, l’impact est tel que l’éleveur ne peut plus penser à autre chose qu’aux moyens de se protéger : il est, à juste titre, obnubilé par cette problématique, qui accapare son esprit et même, parfois, celui de sa famille tout entière.

Cette détresse doit être entendue. Dit autrement, il faut un accompagnement : nous devons réfléchir aux modalités d’un tel soutien, qui doit être déployé très vite auprès des éleveurs victimes d’une attaque, afin de trouver des solutions – parfois, il n’y en a pas, et la tâche n’est pas toujours évidente.

Je regrette que les orientations inscrites à l’article 14 n’apportent aucune réponse, aucune solution, à cette détresse, sinon la distribution de fusils, l’idée étant – c’est ce que l’on veut faire croire – que c’est en faisant décroître le nombre de loups que l’on réglera le problème.

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Oui, quand même !

M. Guillaume Gontard. On pourrait en discuter, et le débat a été posé tout à l’heure en ces termes : souhaite-t-on qu’il n’y ait plus de loups ?

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Non, on n’a jamais dit ça !

M. Guillaume Gontard. Peut-être, le cas échéant, faut-il acter un tel objectif.

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Personne ne demande l’éradication du loup !

M. Guillaume Gontard. En tout état de cause, s’il y a des loups, il y aura des attaques. Dès lors, il est absolument nécessaire de permettre aux éleveurs de se défendre contre cette prédation, et il nous incombe de faire des propositions en ce sens.

M. le président. Je suis saisi de deux amendements identiques.

L’amendement n° 366 rectifié est présenté par M. M. Weber, Mme Bonnefoy et MM. Omar Oili, Roiron, Jomier, Marie et Temal.

L’amendement n° 886 est présenté par MM. Gontard, Salmon, Benarroche et Dantec, Mme de Marco, MM. Dossus et Fernique, Mme Guhl, MM. Jadot et Mellouli et Mmes Ollivier, Poncet Monge, Senée, Souyris et M. Vogel.

Ces deux amendements sont ainsi libellés :

Supprimer cet article.

La parole est à M. Michaël Weber, pour présenter l’amendement n° 366 rectifié.

M. Michaël Weber. Je rejoins notre collègue Gontard. C’est céder à la facilité que de considérer qu’il suffirait d’éradiquer le loup pour résoudre le problème – au fond, c’est bien à cela que certains, ici, pensent.

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Non, nous ne demandons pas l’éradication du loup : nous demandons une régulation, une véritable gestion !

M. Michaël Weber. Je suis convaincu, pour ma part, que des solutions sont possibles ; reste à les construire.

Le traumatisme subi par les éleveurs et l’impact de la prédation sur le pastoralisme sont indiscutables. Va-t-on au bout des choses en matière d’accompagnement ? Les mesures de protection sont-elles suffisantes ? Je ne le pense pas.

J’ai à l’esprit des situations particulières liées à l’apparition du loup, qui était en conquête sur certains territoires, avec à la clé des prédations difficiles à supporter et des traumatismes.

Mais je sais aussi que, dans d’autres lieux, les populations de loups sont stabilisées. Dans ces territoires, une coexistence devient possible entre les loups et les éleveurs, ces derniers parvenant à se préparer et à s’organiser pour limiter l’ampleur des dégâts.

Cet article 14 ne réglera rien du problème qui nous occupe. La suppression par tous les moyens des populations de loups ne contribuera pas à améliorer le revenu des agriculteurs. Du reste, l’introduction de ces mesures dans le présent projet de loi s’apparente à un cavalier législatif, ce que je regrette.

C’est pourquoi je demande la suppression de cet article.

M. le président. La parole est à M. Guillaume Gontard, pour présenter l’amendement n° 886.

M. Guillaume Gontard. J’irai dans le même sens que mon collègue Weber, en insistant sur la dimension juridique de notre opposition à l’article 14, qui s’avère tout simplement inutile.

Il apparaît peu compatible avec l’article 37 de la Constitution : toutes les mesures qui y sont inscrites relèvent du domaine réglementaire.

Par ailleurs, nombre d’entre elles apparaissent fort douteuses du point de vue du respect des normes européennes. J’ajoute que les arrêtés ministériels en vigueur suffisent déjà, sans cet article, à gérer les populations de loups en France.

Ce n’est pas moi qui le dis : le Conseil d’État estime en effet que ces dispositions « ne relèvent pas du niveau de la loi » et ne sont « ni nécessaires ni opportunes ». Or, ignorant cet avertissement solennel émanant de la plus haute juridiction administrative du pays, nous nous apprêtons à les adopter. Il est vrai que cela fait bien longtemps que le Gouvernement et la majorité sénatoriale ont cessé de respecter la hiérarchie des normes et d’avoir la moindre ambition d’écrire la loi correctement… (M. Vincent Louault ironise.)

J’en viens au fond – c’est le plus important.

Chacun mesure la détresse des éleveurs ; en tant qu’élu alpin, je la connais bien. Mais chacun sait également quel défi représente la cohabitation avec le prédateur. J’ai soulevé la question tout à l’heure : si on veut qu’il n’y ait plus de loups, il faut le dire. En revanche, s’il y a des loups, il y aura des prédations. La vraie question est donc celle des mesures que l’on prend : que fait-on réellement ?

Tuer le plus possible de loups n’est évidemment pas la solution aux difficultés du pastoralisme, d’autant que beaucoup d’éleveurs ne souhaitent pas avoir un fusil entre les mains et ne sont pas demandeurs d’une telle possibilité.

On sait, en outre, qu’une telle approche est souvent contre-productive. Voyez les chiffres, mes chers collègues : les attaques s’intensifient principalement dans les zones de colonisation récente, lorsque les meutes sont divisées.

Comme le souligne Pierre Jouventin, ancien directeur d’un laboratoire d’écologie des animaux sauvages au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), tuer des individus dominants en tirant sur une meute de loups, c’est faire exploser la meute : les jeunes se dispersent et les attaques se multiplient.

Parlons des vraies solutions qu’il est possible d’apporter aux éleveurs !

M. le président. Quel est l’avis de la commission ?

M. Pierre Cuypers, rapporteur. Mes chers collègues, que les choses soient bien claires entre nous : il n’est pas question d’éradication ! Il est simplement question d’une maîtrise de la population lupine :…

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Régulation !

M. Pierre Cuypers, rapporteur. … c’est de la régulation que nous proposons.

L’avis de la commission est défavorable sur ces amendements de suppression de l’article 14.

M. le président. Quel est l’avis du Gouvernement ?

M. Mathieu Lefèvre, ministre délégué. Je ne comprends tout simplement pas ces amendements de suppression, car l’article 14 offre précisément aux éleveurs – aux agriculteurs au sens large – des réponses proportionnées, de bon sens, face à cette prédation que nul ici ne peut ignorer et dont le front a considérablement avancé sur le territoire national.

Messieurs les sénateurs, le bilan des attaques et des victimes pour 2025 parle de lui-même : 4 440 attaques, près de 13 000 victimes, soit, respectivement, des hausses de plus de 10 % et de 15 %. Par conséquent, il était indispensable de tirer à l’échelle nationale toutes les conséquences du déclassement du loup décidé au niveau européen.

Monsieur le président Gontard, notre objectif n’est pas qu’il n’y ait plus aucun loup sur le territoire national.

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Bien sûr !

M. Mathieu Lefèvre, ministre délégué. Le texte dont nous discutons représente un point d’équilibre entre, d’une part, l’indispensable protection – j’assume ce terme – de nos éleveurs et de nos agriculteurs et, d’autre part, le maintien de l’espèce, conformément à nos obligations européennes, dans un état de conservation favorable.

J’ajoute, pour répondre aux objections que vous soulevez concernant les domaines respectifs de la loi et du règlement, qu’une matière au moins relève incontestablement de la compétence législative : c’est l’alignement des régimes bovin et équin sur les régimes ovin et caprin. Ainsi que l’a rappelé la ministre de l’agriculture, à défaut d’un tel alignement, la mise en œuvre de tirs de défense resterait proscrite là où il s’agit de protéger des bovins ou des équidés.

Pour l’ensemble de ces raisons, le Gouvernement émet évidemment un avis défavorable sur ces amendements de suppression.

M. le président. La parole est à M. Guillaume Gontard, pour explication de vote.

M. Guillaume Gontard. J’entends bien ce que vous dites, monsieur le ministre. Et donc ? Il y aura toujours des loups ! Ne garderez-vous que les loups gentils ? (Sourires.)

Dès lors qu’il y a des loups sur le territoire, il y aura des attaques. Dire le contraire aux éleveurs, c’est leur mentir.

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Et les conflits d’usage, vous les gérez comment ?

M. Guillaume Gontard. La vraie question est donc la suivante : quel soutien – protection, mais aussi accompagnement psychologique – leur apportons-nous ?

Que faisons-nous par exemple à propos des chiens de protection, dont les agissements engagent la responsabilité des éleveurs ? Il a fallu se battre pour donner à ces chiens un statut – et encore, celui-ci n’est pas satisfaisant. Que faisons-nous pour protéger les élus ? Quid des moyens que nous mobilisons ? Et l’accompagnement humain ?

Nous avons parlé tout à l’heure des bergers : les projections montrent que nous devrons recruter 10 000 bergers d’ici à 2029.

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. On n’est pas près de les avoir… Qui veut se lancer dans ce métier aujourd’hui ?

M. Guillaume Gontard. Que fait-on pour cette profession, dont le statut social n’est pas protecteur, dont les rémunérations sont très basses, dont les conditions de travail sont difficiles – je pense notamment à l’aménagement des cabanes d’estive ? Voilà de vraies questions, qui appellent autant de réponses.

Les bergers bénévoles étant nombreux à venir prêter main-forte aux éleveurs pendant l’estive, j’avais déposé un amendement visant à créer une réserve opérationnelle sur le modèle des dispositifs existants dans d’autres domaines de l’action publique, afin d’apporter un renfort humain aux éleveurs confrontés à des situations difficiles. Je regrette que cet amendement ait été déclaré irrecevable en application de l’article 40 de la Constitution.

C’est précisément ce genre de mesures que j’aurais voulu voir figurer dans ce texte : de vraies propositions destinées aux éleveurs.

Oui, il y a des loups, et il y aura des loups ; il y aura donc des attaques, dont il faudra se protéger.

M. le président. La parole est à M. Vincent Louault, pour explication de vote.

M. Vincent Louault. C’est toujours la même histoire : on promet de trouver des solutions et, pendant ce temps, l’hémorragie se poursuit parmi nos éleveurs. Nous allons en perdre la moitié dans les zones hypersensibles : cette disparition est déjà en train d’avoir lieu.

Le seul moyen d’évaluer la pression exercée par le loup, c’est de mesurer les dégâts qu’il cause, comme on compte les décès sur la route. En matière de sécurité routière, on déploie des mesures de prévention quand il y a des accidents mortels et là où il y en a ; de la même façon, ici, notre action doit se fonder sur le recensement des attaques et le décompte des prédations. Ces chiffres, nous les connaissons, car les éleveurs déposent des dossiers d’indemnisation.

Notre rôle est donc de faire baisser la pression, en donnant aux préfets la possibilité d’accorder aux éleveurs et aux lieutenants de louveterie les moyens d’abattre des loups là où, précisément, la pression est trop forte, là où les dégâts sont très importants.

Notre position est très simple : nous n’avons jamais dit qu’il fallait éradiquer le loup. Voici ce que nous disons : lorsque la pression devient inacceptable, nous nous devons d’apporter des réponses,…

M. Guillaume Gontard. Quelles réponses ?

M. Loïc Hervé. La régulation !

M. Vincent Louault. La réponse, par définition, s’agissant de prédations, c’est la régulation !

Je vous renvoie à un précédent historique : on a enlevé aux agriculteurs, dans les années 1980, le droit à défendre leurs cultures, en créant les fédérations de chasse. Auparavant – jusque dans les années 1970, si ma mémoire est bonne –, en cas d’extrême menace, les agriculteurs pouvaient défendre leurs parcelles en abattant des sangliers ou des cerfs, même sans permis de chasse. (Protestations sur les travées du groupe GEST.)

Par la suite, on a créé les fédérations de chasse et les plans de gestion pour mettre fin à ces pratiques : ce droit leur a été retiré. Faut-il le leur octroyer à nouveau ?

M. le président. La parole est à M. Max Brisson, pour explication de vote.

M. Max Brisson. Notre collègue Gontard a raison : il faut des dispositifs de protection et des mesures d’accompagnement. Mais il convient aussi de réguler – de réguler, non d’éradiquer ! – la population de loups lorsque la prédation devient excessive, lorsqu’elle est source de déséquilibres, lorsqu’elle met les éleveurs en difficulté, lorsqu’elle donne lieu à des attaques massives contre les troupeaux.

Je crois comprendre, mes chers collègues, que vous accordez une importance particulière à la notion d’équilibre. Précisément, il s’agit simplement de réguler les populations de prédateurs pour assurer cet équilibre. Jamais nous n’avons souhaité l’éradication ! Les mesures d’accompagnement sont indispensables ; les mesures de régulation le sont tout autant.

J’entends vos arguments ; il serait bon que, de temps à autre, vous entendiez les nôtres. Comme vous, nous savons lire : nous étudions les revues scientifiques et tenons compte d’un certain nombre de statistiques. Nos positions ne sauraient être qualifiées de « moyenâgeuses » : nous souhaitons tout simplement œuvrer en faveur d’un aménagement équilibré de nos territoires, où les hommes aient aussi leur place !

M. le président. La parole est à M. Loïc Hervé, pour explication de vote.

M. Loïc Hervé. Au moment même où nous débattons de ce projet de loi, les Assises européennes de la montagne se tiennent à Sallanches. À cet instant précis, madame la ministre, monsieur le ministre, votre collègue Michel Fournier, ministre délégué chargé de la ruralité, se trouve dans un alpage de mon département, sur le territoire de la commune de Praz-sur-Arly, afin d’apporter son soutien au pastoralisme et de défendre le modèle pastoral français.

La forme actuelle de notre montagne, celle que vous connaissez et appréciez, mes chers collègues, celle dans laquelle nous vivons, nous, les montagnards, est le fruit d’une histoire qui a donné sa place à chacun – être humain, éleveur, bétail – depuis des siècles.

À cet égard, je salue la détermination du Gouvernement et je loue – je loue avec un « e » (Rires.) –…

M. Yannick Jadot. Je « lupine » !

M. Loïc Hervé. … les avancées significatives qui ont été obtenues à l’Assemblée nationale. Elles vont dans le bon sens, celui que viennent d’indiquer mes collègues Vincent Louault et Max Brisson, fondé sur la notion d’équilibre.

Je me dois, en cet instant, de nommer la souffrance psychologique que subissent les agriculteurs de mon département et de la montagne française en général.

M. Max Brisson. Très bien !

M. Loïc Hervé. Mon cher collègue Gontard, nous vivons dans le même massif alpin : votre département est voisin du mien. Pensez-vous vraiment que la vocation d’un agriculteur soit de vivre avec un fusil sous le matelas…

M. Guillaume Gontard. Exactement ! Et ils n’en veulent pas.

M. Loïc Hervé. … pour se donner les moyens de protéger, y compris à trois heures du matin, bien davantage que son outil de travail ? Un troupeau, c’est plus qu’un outil de travail : il y va d’une identité et d’une communion entre l’éleveur et ses bêtes.

Si la loi parvient à garantir un tel équilibre, alors nous aurons fait œuvre utile.

Mme Sophie Primas. Je loue votre intervention, mon cher collègue ! (Sourires.)

M. Cédric Chevalier. Aucun louvoiement ! (Nouveaux sourires.)

M. le président. La parole est à M. Jean-Claude Tissot, pour explication de vote.

M. Jean-Claude Tissot. À mon sens, en vérité, il n’existe pas de solution.

Nous verrons comment le débat évolue, mais je sais bien, pour ma part – vous connaissez mon métier –, qu’il ne peut pas y avoir à la fois le loup et les brebis sur un même territoire : la cohabitation est impossible. Et pourtant, nous sommes contraints de l’organiser ! Mais toute la bonne volonté du monde ne suffira pas à surmonter cette antinomie.

J’en veux pour preuve que déjà plusieurs montagnes sont désertes. C’est la deuxième année consécutive que des troupeaux de plaine ne montent pas en estive en raison de risques de prédation trop élevés. Or, la nature ayant horreur du vide, la désertification des hauteurs entraîne inévitablement la prolifération des taillis et l’avancée des friches boisées.

M. Vincent Louault. Ça va cramer !

M. Jean-Claude Tissot. Oui, ce phénomène accroît les risques d’incendie, mais il compromet également l’entretien des domaines skiables. Il nous revient de trouver les bons équilibres économiques et environnementaux, tout en faisant très attention à éviter la désertification humaine et animale de nos montagnes.

M. le président. La parole est à M. Lucien Stanzione, pour explication de vote.

M. Lucien Stanzione. J’ai été agréablement surpris par les propos de notre collègue Gontard.

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Ah bon ? Nous n’avons pas entendu la même chose…

M. Lucien Stanzione. À l’écoute des différents intervenants, je constate que nos points de vue ne sont pas si éloignés.

Le rapporteur dit qu’il faut trouver un moyen de continuer à faire vivre le pastoralisme ; très bien ! Quant à Loïc Hervé, il vient d’évoquer les assises qui se déroulent actuellement dans son département. Et je n’ai pas entendu Guillaume Gontard dire qu’il fallait renoncer à l’élevage.

Comme l’a souligné Jean-Claude Tissot, tout l’enjeu est de bâtir le difficile équilibre, par définition instable, entre le loup et l’élevage : il faut trouver une place pour chacun. Si j’ai, pour ma part, réaffirmé ma volonté qu’une priorité soit donnée à l’élevage, je n’ai jamais souhaité pour autant l’élimination de tous les loups – le sujet n’est pas là.

Le sujet est celui des moyens mobilisés et des méthodes de protection mises en œuvre sur le terrain. Les mesures en vigueur sont-elles bien appliquées ? Il faut le vérifier. Reste que l’équilibre dont il est question est très difficile à trouver : faire cohabiter un loup avec une brebis, c’est compliqué…

M. le président. La parole est à M. Michaël Weber, pour explication de vote.

M. Michaël Weber. Je partage ce que viennent de dire notamment Lucien Stanzione et Loïc Hervé. L’existence d’un traumatisme chez les éleveurs est incontestable, et chaque attaque de loup est vécue comme une attaque personnelle par ceux dont c’est le métier de protéger leurs animaux. Personne ne peut en disconvenir : c’est un fait.

En revanche, je ne crois pas, contrairement à notre collègue Brisson, que la loi puisse à elle seule garantir la régulation et l’équilibre. Je garde l’espoir que l’on puisse un jour trouver un chemin permettant à la fois le maintien d’une population de loups viable,…

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Elle est viable !

M. Michaël Weber. … qui est en soi une richesse pour notre biodiversité, et la défense de l’activité pastorale. Il existe des territoires en Europe qui sont capables de cultiver un tel équilibre.

Si nous voulons débattre d’équilibre et de régulation, faisons-le sans négliger aucune dimension du problème. Rappelons notamment que le loup participe à la résorption du déséquilibre sylvo-cynégétique, comme l’ont documenté plusieurs études menées en Italie et en Suisse.

Parlons aussi, monsieur Brisson, de la surpopulation de sangliers sur certains territoires : quelles en sont les raisons ? Cette prolifération est directement liée à certaines pratiques de chasse, à commencer par l’agrainage. De cela aussi, nous devons parler ! Dès que l’on évoque ce sujet, les réactions sont vives, mais nous ne pouvons pas l’éluder.

Voyez la situation en Moselle : en 1990, on y tuait environ 7 000 sangliers, nous en étions à 26 000 l’an dernier. Il y a bel et bien un problème de régulation et d’équilibre ; personne n’en parle ! Si l’on veut une approche globale de cet équilibre, il faut aussi aborder ce sujet.

M. le président. La parole est à M. Ronan Dantec, pour explication de vote.

M. Ronan Dantec. J’irai dans le sens indiqué par Lucien Stanzione : mon sentiment est que, sur le loup, il est possible d’avoir un débat moins caricatural que ceux que nous avons eus depuis trois jours.

M. Loïc Hervé. Ça dépend de vous !

M. Ronan Dantec. Tout le monde est d’accord pour réguler le loup : ce point ne fait absolument pas débat.

La vraie discussion à avoir, aujourd’hui, est scientifique ; elle a trait aux moyens à déployer, dont la régulation fait partie. Comme l’a très bien expliqué Guillaume Gontard, il ne faut pas mentir aux éleveurs : ce n’est pas parce qu’ils auront un fusil dans les mains que la situation s’améliorera.

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Si !

M. Ronan Dantec. Cette question fait écho au problème de la prolifération des sangliers. Grâce aux protecteurs de l’environnement – certains, peut-être, le regrettent : pas nous, évidemment ! –, nous vivons aujourd’hui un retour de la faune sauvage. Celle-ci s’est adaptée à l’homme et à une civilisation urbaine, ce qui est un phénomène assez nouveau.

Il faut donc réguler. Comment le faire ? Mon idée serait de confier l’action publique en ce domaine à une agence d’État (Rires ironiques.) dotée d’importants moyens scientifiques et d’agents connaissant parfaitement le terrain, capables de définir les meilleures réponses. Voilà la seule solution !

M. Max Brisson. La seule ! (Sourires.)

Mme Sophie Primas. Une agence du loup…

M. Ronan Dantec. Chaque fois que vous réduisez les marges de manœuvre des agences spécialisées, mes chers collègues, vous aggravez les difficultés sur le terrain. C’est l’évidence : nous avons besoin des sciences et de professionnels formés.

Soyez logiques : si vous voulez une meilleure régulation de la faune sauvage, soutenez l’OFB !

M. Max Brisson. Un problème, une agence !

M. le président. La parole est à M. Henri Cabanel, pour explication de vote.

M. Henri Cabanel. Vous le savez, mes chers collègues, sur tous les sujets, je m’efforce de rechercher la nuance et le bon équilibre. Avec cet article, me semble-t-il, le compte y est.

Dans mon département de l’Hérault, on ne connaissait pas le loup ; il y est arrivé voilà une dizaine d’années. Comme nombre d’entre vous, j’ai un jour été sollicité par un éleveur qui avait appliqué toutes les mesures de sécurité préconisées pour empêcher le loup d’attaquer : il avait regroupé son troupeau dans un enclos situé à seulement quelques mètres de sa ferme. Las ! le loup a sauté au-dessus de la clôture et égorgé une vingtaine de brebis.

Monsieur Gontard, j’ai entendu votre remarque sur l’aspect psychologique de la situation. On peut s’efforcer de comprendre l’éleveur, mais on ne peut pas se mettre à sa place lorsqu’il découvre, le matin, en allant voir son troupeau, ses brebis égorgées.

Je suis viticulteur, et comme beaucoup de paysans, je suis assez cartésien. Cela a été dit, mais j’y insiste : que l’on parle du loup, des sangliers ou des lapins, il n’y a qu’une solution pour atteindre l’équilibre. Cette solution, c’est la régulation.

Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente de la commission des affaires économiques. Bien sûr !

M. Henri Cabanel. C’est mathématique : plus il y a de loups et de sangliers, plus il y a d’attaques et de dégâts. Je le répète, la seule solution, malheureusement, c’est la régulation. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)

Mme Sophie Primas. Très bien !

M. le président. La parole est à M. Gérard Lahellec, pour explication de vote.

M. Gérard Lahellec. Je viens d’une région où le principal prédateur, pour l’instant, n’est pas le loup. Mais il arrive, et il faut donc s’y préparer.

M. Loïc Hervé. C’est le renard et la belette ! (Rires.)

M. Gérard Lahellec. On y trouve en revanche beaucoup de sangliers, mais aussi le choucas, ainsi que le taupin, qui provoque également des dégâts sur certaines cultures.

En la matière, il faut être pragmatique et conscient que, lorsque les pouvoirs publics n’assument pas leurs responsabilités, la tentation est grande de rechercher des solutions individuelles.

Dans un secteur de ma région où la présence du loup a pourtant été constatée, je me suis ainsi entendu dire : « Il n’y a pas de loup, nous ne l’avons pas vu. »

L’une des fragilités de ce projet de loi est la tendance à confier à l’agriculteur, au paysan, le soin de résoudre ces problèmes.

M. Vincent Louault. C’est bien ce que nous allons faire !

M. Gérard Lahellec. Voilà, pour ainsi dire, la fragilité de l’exercice auquel nous nous livrons : face au manque d’eau, nous créons les conditions qui permettront d’en trouver ; face au prédateur, nous donnons aux éleveurs la faculté de résoudre ponctuellement le problème.

Je reste convaincu que nous ne parviendrons à surmonter cette difficulté qu’en traitant le sujet au fond. Pour ce faire, nous avons besoin de recueillir l’avis des scientifiques et de nourrir une grande ambition publique afin de suivre leurs recommandations.