M. le président. Je suis saisi de deux amendements faisant l’objet d’une discussion commune.
L’amendement n° 738, présenté par MM. Lahellec et Gay, Mme Margaté et les membres du groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky, est ainsi libellé :
Rédiger ainsi cet article :
I. – L’article 2 de la loi n° 2021-1357 du 18 octobre 2021 visant à protéger la rémunération des agriculteurs est ainsi modifié :
1° Le I est ainsi modifié :
a) Les mots : « de prix des contrats de vente de produits agricoles mentionnés à » sont remplacés par les mots : « du contrat ou de l’accord-cadre mentionnée au 1° du III de » ;
b) Après le mot : « lesquelles », sont insérés les mots : « le prix est fixé et entre lesquelles » ;
c) Les mots : « notamment un ou plusieurs indicateurs relatifs aux coûts pertinents de production en agriculture, » sont remplacés par les mots : « obligatoirement un ou plusieurs indicateurs publics ou rendus publics relatifs aux coûts pertinents de production en agriculture et à l’évolution de ces coûts, notamment la rémunération du travail salarié et non salarié mobilisé par la production, les coûts des matières premières agricoles, des intrants agricoles et les coûts énergétiques » ;
d) Sont ajoutées quatre phrases ainsi rédigées : « La borne minimale ne peut être inférieure aux indicateurs de référence relatifs aux coûts pertinents de production en agriculture et à l’évolution de ces coûts prévus au quinzième alinéa du même III ou, à défaut d’indicateurs interprofessionnels disponibles et adaptés à la filière concernée, aux indicateurs publics ou rendus publics élaborés ou publiés par les instituts techniques agricoles compétents, FranceAgriMer ou l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires. Les indicateurs retenus sont publics ou rendus publics, transparents, actualisés et établis selon une méthode fiable et indépendante des parties au contrat ou à l’accord-cadre. Les bornes, seuils, coefficients et paramètres utilisés dans les formules de détermination ou de révision du prix font l’objet d’une actualisation régulière afin de tenir compte de l’évolution des conditions économiques, des coûts pertinents de production et de la rémunération du travail agricole. La borne maximale ne peut avoir pour objet ou pour effet de faire obstacle à la prise en compte de l’évolution des coûts pertinents de production ni de limiter la juste rémunération des producteurs. » ;
2° Le premier alinéa du II est complété par les mots : « du présent article dans sa rédaction antérieure à la loi n° du d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles ».
II. – Les conditions d’une expérimentation de l’utilisation obligatoire d’un modèle de rédaction de la clause mentionnée au I de l’article 2 de la loi n° 2021-1357 du 18 octobre 2021 précitée visant à protéger la rémunération des agriculteurs pour un ou plusieurs produits agricoles, lorsque la nécessité d’assurer un développement viable de la production, de couvrir les coûts pertinents de production et de garantir des conditions de vie équitables aux producteurs le justifie, sont précisées par voie réglementaire, après consultation des organisations interprofessionnelles compétentes, des organisations de producteurs, des associations d’organisations de producteurs et des organisations syndicales agricoles représentatives. Cette expérimentation vise à évaluer les effets de l’utilisation de la clause mentionnée au même I sur l’évolution du prix de vente des produits concernés, sur le revenu des producteurs, sur la couverture des coûts de production, sur l’évolution des volumes contractualisés, sur le partage de la valeur entre l’amont et l’aval des filières et sur la concurrence.
Une clause de revoyure est organisée à compter du 1er janvier 2032 afin d’évaluer les conditions de mise en œuvre de l’expérimentation. Le pouvoir réglementaire fixe la date de la clause de revoyure pour chacune des filières concernées. Le terme de l’expérimentation est fixé au plus tard au 1er janvier 2037. Un accord interprofessionnel étendu en application de l’article L. 632-3 peut fixer la date de début de l’expérimentation pour chacun des produits agricoles de la filière concernée par l’expérimentation. À défaut d’accord interprofessionnel étendu dans un délai de six mois à compter de la publication du décret mentionné au premier alinéa du présent II, cette date peut être fixée par voie réglementaire. La durée de l’expérimentation est de cinq ans, renouvelable une fois.
III. – Est puni de l’amende administrative prévue à l’article L. 631-25 du code rural et de la pêche maritime le fait, pour un producteur, une organisation de producteurs, une association d’organisations de producteurs ou un acheteur de produits agricoles, de conclure un contrat écrit ou un accord-cadre écrit ne comportant pas la clause dont l’utilisation a été rendue obligatoire en application de l’accord interprofessionnel étendu mentionné au II du présent article ou, le cas échéant, en application du décret pris à défaut d’un tel accord.
Est également puni de cette amende le fait de conclure un contrat écrit ou un accord-cadre écrit comportant une clause dont la borne minimale est inférieure aux indicateurs mentionnés au I du présent article ou dont les bornes, seuils, coefficients ou paramètres ne permettent pas l’actualisation régulière de la formule de prix au regard de l’évolution des coûts pertinents de production.
Les agents mentionnés au II de l’article L. 450-1 du code de commerce sont habilités à rechercher et à constater les manquements à l’article 2 de la loi n° 2021-1357 du 18 octobre 2021 précitée et au II du présent article dans les conditions prévues à l’article L. 631-26 du code rural et de la pêche maritime.
IV. – Le Gouvernement remet au Parlement, au plus tard le 31 décembre 2031, un rapport d’évaluation des mesures prises en application du II du présent article. Ce rapport évalue notamment les effets de l’expérimentation sur le revenu des producteurs, la couverture des coûts pertinents de production, l’évolution des volumes contractualisés, le partage de la valeur entre l’amont et l’aval des filières, l’actualisation des bornes minimales et maximales ainsi que le risque que la borne maximale se transforme en plafond défavorable aux producteurs.
La parole est à M. Gérard Lahellec.
M. Gérard Lahellec. Cet amendement vise à sécuriser l’expérimentation du tunnel de prix, mise en place par la loi du 18 octobre 2021 visant à protéger la rémunération des agriculteurs, dite loi Égalim 2, afin que ce mécanisme ne reste pas un dispositif symbolique.
Nous proposons que les indicateurs publics intègrent explicitement les coûts du travail, qu’il soit salarié ou non-salarié. C’est, nous semble-t-il, un point essentiel, car tant que la rémunération du travail agricole ne sera pas intégrée dans les références de prix, on continuera de considérer que l’agriculteur peut être payé après tout le reste, s’il reste quelque chose…
Tel est le sens de cet amendement.
M. le président. L’amendement n° 1079, présenté par le Gouvernement, est ainsi libellé :
Rédiger ainsi cet article :
I. – Les conditions d’une expérimentation de l’utilisation obligatoire d’un modèle de rédaction de la clause mentionnée au I de l’article 2 de la loi n° 2021-1357 du 18 octobre 2021 visant à protéger la rémunération des agriculteurs pour un ou plusieurs produits agricoles, dès lors que la nécessité d’assurer un développement viable de la production et de garantir ainsi des conditions de vie équitables aux producteurs le justifie, sont précisées par voie réglementaire, pour un ou plusieurs produits agricoles, après consultation des organisations interprofessionnelles compétentes. Cette expérimentation, d’une durée maximale de dix ans, vise à évaluer les effets de l’utilisation de la clause mentionnée au même I sur l’évolution du prix de vente des produits concernés et sur la concurrence.
II. – Un accord interprofessionnel peut définir un modèle de la clause mentionnée au I dans lequel la borne minimale ne peut être inférieure aux indicateurs de référence relatifs aux coûts pertinents de production en agriculture et à l’évolution de ces coûts mentionnés à l’article L. 631-24 du code rural et de la pêche maritime sauf mention explicite, dans un document annexé au contrat ou à l’accord-cadre conclu par les parties, de leur choix de se référer à d’autres indicateurs ainsi que des raisons de ce choix.
Cet accord peut être étendu par arrêté du ministre chargé de l’agriculture, dans les conditions prévues à l’article L. 632-3 du même code.
III. – Pour la viande bovine, en l’absence de conclusion de l’accord interprofessionnel mentionné au II à l’issue d’un délai de dix-huit mois à compter de l’entrée en vigueur de la présente loi, un décret, pris après avis de l’organisation interprofessionnelle compétente, définit à titre expérimental les conditions de l’utilisation obligatoire d’un modèle de rédaction de la clause mentionnée au I dans lequel la borne minimale ne peut pas être inférieure aux indicateurs de référence relatifs aux coûts pertinents de production en agriculture et à l’évolution de ces coûts mentionnés à l’article L. 631-24 du code rural et de la pêche maritime sauf mention explicite, dans un document annexé au contrat ou à l’accord-cadre, de leur choix de se référer à d’autres indicateurs ainsi que des raisons de ce choix.
Ce décret est pris après avis de l’Observatoire de la formation des prix et des marges, qui analyse notamment les conséquences d’une telle mesure sur les différents maillons de la chaîne agroalimentaire en matière de prix, de revenu, de concurrence, et de compétitivité à l’export.
L’expérimentation vise à évaluer les effets de l’utilisation de la clause sur l’évolution du prix de vente des produits concernés et sur la concurrence. Le terme de l’expérimentation est fixé au plus tard au 1er janvier 2033.
IV. – Est passible de l’amende administrative prévue à l’article L. 631-25 du code rural et de la pêche maritime le fait, pour un producteur, une organisation de producteurs, une association d’organisations de producteurs ou un acheteur de produits agricoles, de conclure un contrat écrit ou un accord-cadre écrit ne comportant pas la clause dont l’utilisation a été rendue obligatoire par le décret mentionné au I ou au III du présent article.
V – Les agents mentionnés au II de l’article L. 450-1 du code de commerce sont habilités à rechercher et à constater les manquements à l’article 2 de la loi n° 2021-1357 du 18 octobre 2021 visant à protéger la rémunération des agriculteurs et aux I et III du présent article dans les conditions prévues à l’article L. 631-26 du code rural et de la pêche maritime.
La parole est à Mme la ministre.
Mme Annie Genevard, ministre. Le moins que l’on puisse dire est que cet article a suscité un débat riche et instructif, ce qui montre combien il est important de se pencher sur ce sujet.
Pour préserver le revenu agricole, celui du maillon le plus faible de la chaîne, il faut parfois expérimenter de nouvelles solutions. C’est tout l’enjeu du tunnel de prix, qu’il s’agisse de celui de 2021 ou de celui qui nous occupe aujourd’hui.
Pourquoi en est-on venu à légiférer sur le tunnel de prix dans ce texte de loi ? Parce que l’expérimentation en cours s’achève et que, pour la prolonger, il fallait de nouveau passer par la loi.
Rien ne serait pire, et je veux insister sur ce point, que de fracturer les interprofessions, qui sont – pardonnez-moi, monsieur le rapporteur – les parlements des filières, et de semer la zizanie entre les professionnels, alors que l’un des enjeux majeurs auxquels est confrontée notre agriculture est justement celui de la structuration des filières.
Pour réussir, nous devons rechercher le consensus, privilégier le dialogue, nous efforcer de construire collectivement des outils et des projets qui bénéficient à tous.
Rien ne serait pire que de chercher à régler la situation d’un acteur sans penser aux conséquences pour un autre acteur de la même chaîne de valeur. Je pense notamment à l’export, qui constitue un débouché précieux pour notre agriculture.
C’est pour cette raison que le projet de loi prévoyait, dans sa rédaction initiale, telle qu’elle a été déposée par le Gouvernement, que la nouvelle version du tunnel de prix, qui rigidifie la borne basse, devait entrer en vigueur sur demande de l’interprofession. Nous veillons, en effet, depuis toujours, à conserver un équilibre entre le dialogue entre les professionnels, d’une part, et l’action des pouvoirs publics, d’autre part.
À l’Assemblée nationale, les députés ont préféré supprimer le tunnel de prix, car ils avaient voté en faveur de l’instauration de prix plancher auparavant. Ce système est incompatible avec le tunnel de prix, en raison de sa rigidité.
Dans la version issue de la commission des affaires économiques du Sénat, la rigidification de la borne basse du tunnel de prix interviendrait après avis conforme de l’interprofession. En l’absence d’avis conforme dans un délai de six mois, le Gouvernement pourrait tout de même instaurer un tunnel de prix rigide.
Nous cherchons tous la bonne solution, qui soit opérationnelle à la fois économiquement et juridiquement.
Sur le plan juridique, la version du Sénat présente un risque d’inconstitutionnalité. L’action du Premier ministre ne peut pas être subordonnée à un avis conforme d’acteurs privés, aussi estimables soient-ils. Lorsque vous écrivez que le Gouvernement « doit », vous subordonnez l’action de l’exécutif à celle du législatif. C’est méconnaître le principe de séparation des pouvoirs.
De même, si l’on crée une expérimentation dans la loi, on ne peut écrire que le décret « peut être pris ». Il doit alors être pris, car il n’appartient pas au pouvoir réglementaire de décider s’il convient de déroger ou non.
Toutefois, au-delà de ces aspects juridiques, le sujet est d’ordre économique et politique. Quelle que soit la filière concernée, permettre au Gouvernement d’instaurer une borne basse rigide au bout de six mois de silence déchirera les interprofessions : les unes lui demanderont de le faire, les autres de s’abstenir.
Dans ces conditions, l’amendement du Gouvernement vise à concilier tous ces points de vue. Il s’agit d’une fusée à trois étages.
Tout d’abord, nous avions le souci de prolonger l’expérimentation que vous aviez adoptée dans la loi Égalim 2. Celle-ci a créé le concept de tunnel de prix, c’est-à-dire la construction du prix en marche avant.
Or cette loi est silencieuse sur la façon de construire ce tunnel. À ce jour, seule la filière bovine est entrée dans cette expérimentation. Si certains veulent y entrer désormais, rien ne doit les en empêcher. Nous le permettons en la prolongeant.
Deuxième étage de la fusée, nous donnons la possibilité aux interprofessions qui le souhaitent de se concerter et d’élaborer, en leur sein, des tunnels de prix un peu plus forts, dont la borne basse serait assise sur les coûts de production ou sur tout autre indicateur contractuel convenu entre les parties. C’est l’application de la liberté contractuelle, qui est, je le rappelle, une liberté constitutionnelle. Dans ce cas, le dispositif est un peu plus strict, mais demeure tout de même souple et fondé sur l’accord des interprofessions.
Bien sûr, si les interprofessions parviennent à un tel accord, elles pourront, selon les modalités de droit commun, demander son extension au pouvoir réglementaire. Dans ce cas, le Gouvernement, en s’appuyant sur l’accord des interprofessions, donnera un avis favorable.
Enfin, troisième étage de la fusée, nous prévoyons une spécificité, avec quelques précautions toutefois, pour la filière bovine, puisque celle-ci est, je le rappelle, la seule à avoir participé à la première expérimentation. Si, dans un délai de dix-huit mois, l’interprofession n’est pas parvenue à un tel accord sur une borne basse un peu plus stricte, alors le Gouvernement lancera l’expérimentation pour cette filière.
Cette expérimentation s’appuiera sur une étude de l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (OFPM). En effet, il est bon, chaque fois que l’on prend une décision économique, de se fonder sur une étude d’impact. Il en va d’ailleurs de même dans le travail législatif. Vous savez, mesdames, messieurs les sénateurs, à quelles catastrophes on peut aboutir lorsque l’on prend des décisions lourdes par voie d’amendement, sans étude d’impact…
Par conséquent, l’OFPM devra analyser, au préalable, les éventuels impacts d’un tunnel de prix sur tous les acteurs de la chaîne, et pas seulement sur l’amont – j’insiste sur ce point. Au cas où des difficultés émergeraient, l’Observatoire nous indiquerait, dans son rapport, les mesures à prendre pour y répondre.
Comme vous le constatez, mesdames, messieurs les sénateurs, cet amendement est très équilibré. Nous faisons confiance au dialogue des professionnels, qui est généralement de grande qualité. Nous ouvrons une voie particulière pour les acteurs de la filière bovine, à leur demande – là encore, c’est un point à souligner.
Ils ont déjà testé la saison 1, si je puis m’exprimer ainsi. (Sourires.) Nous nous appuierons sur une étude réalisée par des experts. Enfin, nous prolongeons l’expérimentation actuelle pour ceux qui le souhaitent. (Mme Anne-Catherine Loisier manifeste sa circonspection.)
Telle est la proposition du Gouvernement. Cet amendement peut sembler particulièrement technique, voire indigeste à cette heure tardive, mais je vous invite vraiment, mesdames, messieurs les sénateurs, à prendre garde à tout dispositif qui dirait en substance : « Mettez-vous d’accord ; si vous n’y parvenez pas, ce n’est pas grave, le ministre réglera tout cela ! »
En effet, cela reviendrait à exonérer les acteurs de toute forme de responsabilité. Le Gouvernement devrait alors donner raison aux uns contre les autres, ou un peu raison aux uns et aux autres, mais sans jamais véritablement satisfaire personne.
Par ailleurs, il faut toujours penser qu’une loi survit à son auteur. Il faut avoir la modestie de se dire qu’un texte existera après soi. Il faut toujours songer à l’usage, ou au mésusage, que certains pourraient en faire.
Je vais vous donner un exemple : à l’Assemblée nationale, le Gouvernement a été mis en minorité sur l’article 19 par la coalition du Rassemblement national et de La France insoumise.
M. Jean-Claude Tissot. Ils ne sont pas là !
Mme Annie Genevard, ministre. Certes, mais que disait cet article ? Que l’État, certain de bien faire, fixera les prix au début et à la fin du tunnel, supprimant ainsi toute liberté contractuelle. Sur quels critères cette fixation autoritaire des prix serait-elle établie ? À l’évidence, pas sur des critères nécessairement économiques.
Lorsque les interprofessions ont découvert votre proposition et que le monde économique a compris que l’on pourrait imposer à l’agroalimentaire des conditions fixées uniquement par un tiers, ses représentants nous ont dit : « Cela ne fonctionnera pas ! »
La filière viticole a affirmé qu’elle était capable de construire un consensus. D’ailleurs, dès que la loi aura été adoptée – c’est du moins ce que j’espère –, je réunirai les producteurs d’un certain bassin viticole, où se posent des problèmes particuliers. (Marques d’impatience sur diverses travées.)
M. Roger Karoutchi. On est au Parlement, pas au conseil des ministres !
Mme Annie Genevard, ministre. La filière porcine nous a également fait savoir, hier, qu’il n’était pas question que le pouvoir politique lui dise à quel prix elle devait vendre ses produits.
La filière bovine…
M. le président. Madame la ministre, peut-être pourriez-vous poursuivre votre argumentation au fil de la discussion des amendements ?
Mme Annie Genevard, ministre. Sans doute ! Je prendrai tout le temps qu’il faudra, monsieur le président.
M. le président. Vous prendrez tout le temps que je vous accorderai, madame la ministre.
Veuillez poursuivre.
Mme Annie Genevard, ministre. La filière porcine, la filière viticole, la filière bovine souhaitent le dispositif présenté par le Gouvernement. Je vous invite à bien réfléchir au sort de l’article 21, qui est absolument fondamental.
M. le président. Quel est l’avis de la commission ?
M. Franck Menonville, rapporteur. Nous sommes défavorables à l’amendement n° 738, qui vise à mettre en place un système de prix administrés.
Je voudrais revenir sur notre proposition. Nous essayons de trouver depuis plusieurs semaines une ligne de crête.
Nous souhaitons tout d’abord rouvrir la possibilité de l’expérimentation. Dans la filière de la viande, elle existait déjà, mais nous proposons également de l’ouvrir à d’autres filières qui le désireraient : il faudra que l’interprofession exprime la volonté d’expérimenter le tunnel de prix.
Reste la situation, en quelque sorte médiane, d’une interprofession partagée. Dans ce cas, nous avons souhaité laisser un délai de six mois aux acteurs de cette interprofession, pour qu’ils essayent de se mettre d’accord, soit pour expérimenter, soit pour refuser.
Au bout de ce délai, qui est suffisant, le ou la ministre a la faculté d’enclencher une procédure, si elle apparaît justifiée et souhaitable et si une majorité significative d’acteurs y est favorable. Bref, il faut que les conditions soient réunies pour l’expérimentation du tunnel.
Je suis bien conscient qu’aucun mécanisme n’est parfait. Le seul mécanisme parfait est finalement celui où l’interprofession arbitre elle-même et décide d’expérimenter ou pas – notre texte le permet.
Pour toutes ces raisons, l’avis de la commission est défavorable sur l’amendement n° 1079 du Gouvernement.
M. le président. Quel est l’avis du Gouvernement sur l’amendement n° 738 ?
M. Jean-Claude Tissot. Son auteur est communiste ! (Sourires.)
M. le président. La parole est à M. Daniel Gremillet, pour explication de vote.
M. Daniel Gremillet. Les interventions de Mme la ministre et de M. le rapporteur ont posé les termes d’un débat important. Il me semble que nous pouvons trouver un chemin entre nous sur ce point.
Mes chers collègues, je veux vous rappeler d’où nous venons. Elle n’est pas si loin l’époque où les interprofessions de la viande et du lait ont été condamnées pour entente illicite pour avoir fixé leurs prix : l’amende a été très lourde !
Nous avons donc accompli un chemin considérable. Souvenons-nous du combat qu’il a fallu mener pour créer ces interprofessions, qui rassemblent les producteurs et les entreprises, voire la grande distribution pour certaines. Tout le monde a participé à ce mouvement.
C’est pourquoi, entre l’expression de notre rapporteur et celle de Mme la ministre, il me semble que nous pouvons trouver un chemin. Ce n’est ni à nous ni au ministre de décider d’un prix. Si, au bout de six mois, il n’y a pas d’accord, une solution simple s’impose : il faut passer à la majorité. C’est l’interprofession qui le décide, pour passer outre le blocage. Il faut vraiment évoluer sur ce point.
De grâce, laissons la responsabilité aux interprofessions : c’est précieux pour l’avenir des producteurs, des entreprises et des consommateurs, car elles connaissent les spécificités de chacun des types de production. (Mme Sophie Primas applaudit.)
M. le président. La parole est à M. Henri Cabanel, pour explication de vote.
M. Henri Cabanel. J’ai bien entendu les explications des uns et des autres. Nous avons essayé de trouver un chemin en commission. La proposition de Daniel Gremillet me satisfait, et je vais vous expliquer pourquoi.
Vous avez parlé, madame la ministre, de la filière viticole. Une région souhaite expérimenter le dispositif, et il se trouve que c’est la mienne. Cependant, la filière viticole de ma région est en souffrance et elle se trouve en position de faiblesse au sein de l’interprofession par rapport au négoce et à la grande distribution. Or le négoce, qui est en position de force, n’est pas d’accord pour expérimenter le tunnel de prix.
Qu’on le veuille ou non, dans la crise viticole qui nous touche aujourd’hui, le négoce a une grande responsabilité. Il attend que le viticulteur, pris à la gorge et ne pouvant pas vendre son vin, soit prêt à le céder à des prix défiant toute concurrence. Il n’a donc aucun intérêt à s’entendre avec les producteurs au sein de l’interprofession pour parvenir à une solution.
Je rejoins Daniel Gremillet lorsqu’il dit que les interprofessions ont été créées pour que leurs membres s’entendent. Seulement, lorsque l’on se trouve dans une situation de blocage, telle que celle que je viens de décrire, il faut qu’une majorité se dégage. Et à ce moment-là, une solution favorable aux uns et aux autres peut émerger.
Mme Sophie Primas. Bravo !
M. le président. La parole est à M. le rapporteur.
M. Laurent Duplomb, rapporteur. Je souhaite simplement remettre les choses en perspective.
Oui, madame la ministre, vous avez raison, nous ne devrions pas avoir à nous poser cette question. Oui, l’interprofession devrait gérer seule son problème. Seulement, nous ne sommes pas à l’origine de cet article ! C’est le Gouvernement qui l’a proposé, pour poursuivre une expérimentation imaginée dans le cadre d’une autre loi.
L’Assemblée nationale s’est ensuite en quelque sorte débarrassée de cet article. Mais pourquoi l’aviez-vous proposé ? Tout simplement parce qu’il y a des filières qui ne s’entendent pas – Daniel Gremillet ne me contredira pas sur ce point. Et la situation a même tendance à empirer.
D’aucuns voudraient donc essayer de nous mettre le singe sur l’épaule : puisque les interprofessions ne s’entendent pas, demandons aux politiques d’agir à leur place.
M. Laurent Duplomb, rapporteur. Or ce n’est pas notre travail. Si nous n’avions pas voulu nous embarrasser avec ce problème, nous aurions pu les renvoyer à leurs responsabilités au terme de l’expérimentation.
C’est ce que vous êtes en train de dire, madame la ministre, mais, paradoxalement, vous souhaitez prévoir dans le texte la possibilité de continuer l’expérimentation.
Au Sénat, nous ne rejetons pas par principe les propositions du Gouvernement quand nous constatons qu’il y a un problème. Mettre la poussière sous le tapis n’est pas une option pour nous.
En l’occurrence, nous voyons bien que des filières ne s’entendent pas. D’ailleurs, quand nous avons auditionné leurs différents représentants, ils ne nous ont pas tous dit la même chose, et les positions ont encore évolué entre les auditions et aujourd’hui.
Pourquoi ? Parce que, dans toutes ces interprofessions, comme l’a dit Henri Cabanel, certains n’ont pas intérêt à trouver un accord.
Nous avons donc envisagé trois cas de figure, comme l’a expliqué Franck Menonville. Première solution : s’ils sont tous d’accord pour faire un tunnel, ils font un tunnel ; sinon, ils ne le font pas. En réalité, nous nous voilons la face, car nous n’aurions jamais eu à nous poser cette question si les choses étaient aussi simples. Elles ne seraient pas devenues un problème politique.
Entre ces deux positions tranchées – pour ou contre le tunnel –, que proposons-nous ? Nous ne disons pas l’inverse de vous, mais notre approche est différente à plusieurs égards.
Vous, madame la ministre, vous ciblez une filière en particulier – la filière bovine –, quand nous souhaitons nous adresser à toutes les filières. En effet, nous avons entendu les viticulteurs, dont certains étaient demandeurs, puis ne le sont plus. Nous avons entendu la filière du lait, où certains étaient pour, mais où les industriels n’en veulent pas. Nous avons entendu la filière bovine, où les acteurs ne s’entendent pas, mais souhaitent continuer l’expérimentation du tunnel de prix. C’est d’ailleurs pour cette raison que vous avez cédé en insérant cet article.
Bref, nous avons pris acte de ces désaccords et nous leur donnons six mois de plus pour essayer de s’entendre, avant que le ou la ministre siffle la fin de la partie.
Attention, cependant, il y a une différence de taille entre votre proposition et la nôtre. Je relis votre amendement, à propos de la filière bovine : « À compter de l’entrée en vigueur de la présente loi, un décret, pris après avis de l’organisation interprofessionnelle compétente, définit à titre expérimental les conditions de l’utilisation obligatoire d’un modèle de rédaction de la clause mentionnée ».
Il n’est pas dit que c’est une possibilité, ce qui signifie que, au bout de six mois, vous allez prendre ce décret, alors même que vous nous reprochez justement de vouloir vous obliger à le prendre. Mais c’est faux !
Que disons-nous ? Une fois qu’il est constaté que les membres de l’interprofession ne s’entendent pas, le Gouvernement leur soumet un décret en leur précisant que celui-ci pourra être publié s’ils ne se sont pas définitivement entendus au bout des six mois. Mais il n’y a aucune automaticité, contrairement à ce que le Gouvernement prévoit, dans le même cas de figure, au bout de dix-huit mois.
Il y a donc une différence importante entre vos mots et ce que vous souhaitez inscrire dans la loi. Vous nous dites en quelque sorte : « Je ne veux pas que les interprofessions viennent toquer à la porte de mon bureau pour me demander de prendre un décret. » C’est pourtant ce que vous prévoyez dans votre amendement pour la filière bovine.
Or, nous, législateurs, nous vous laissons toute liberté de prendre ou de ne pas prendre ce décret.
Comme Daniel Gremillet, je me dis que le problème vient du système de départage. L’unanimité est toujours plus difficile à trouver que la majorité. Il y a toujours un grain de sable qui vient enrayer la machine.
C’est pourquoi nous laissons ouverte la possibilité de revenir au principe majoritaire. Le Gouvernement peut tout à fait proposer, dans le décret présenté par anticipation six mois avant d’appuyer sur le bouton, de revenir à la majorité au sein de l’interprofession. (Marques d’approbation sur des travées du groupe Les Républicains.)