C. L'EFFORT FRANÇAIS, CONTRAINT PAR L'ÉTAT DÉGRADÉ DES FINANCES PUBLIQUES, DEMEURE RELATIF AU REGARD DES DYNAMIQUES INTERNATIONALES ET DES ENGAGEMENTS DE LA FRANCE

1. Une remontée généralisée et rapide des dépenses militaires à l'échelle internationale

Le relèvement de la trajectoire budgétaire française s'inscrit dans un contexte de réarmement généralisé à l'échelle mondiale. Selon les données du SIPRI, après une hausse de 9,4 % en termes réels en 2024 -- la plus forte progression depuis la fin de la guerre froide -- les dépenses militaires mondiales ont continué d'augmenter en 2025, pour la onzième année consécutive, atteignant 2 887 milliards de dollars, soit environ 2,5 % du PIB mondial. Hors États-Unis, leur progression s'établit à près de 10 %.

L'Europe constitue l'un des principaux moteurs de cette dynamique. Les dépenses militaires y ont atteint 864 milliards de dollars en 2025, en hausse de 14 % sur un an et de plus de 100 % sur la période 2016-2025. Les données de l'OTAN montrent, par ailleurs, qu'en 2025, l'ensemble des Alliés consacrent désormais au moins 2 % de leur PIB à la défense, seuil que treize d'entre eux ne respectaient pas encore l'année précédente.

2. Un effort français réel, mais dont la portée doit être relativisée en comparaison internationale

Dans ce contexte, l'effort français apparaît réel mais relativement modéré au regard de la dynamique observée chez de nombreux partenaires et compétiteurs.

En dollars constants de 2024, selon le SIPRI, la Russie a connu en 2025 une hausse de 45,2 % de ses dépenses militaires entre 2023 et 2025, atteignant un budget de 158 milliards, la Chine de 14,6 % pour atteindre 335 milliards, l'Allemagne de 52 %, pour atteindre 107 milliards et le Royaume-Uni de 12,6 %, pour s'établir à 88 milliards. De même, le budget militaire de la Pologne a augmenté de 46,7 % (43 milliards), celui du Japon de 29,7 % (59 milliards) et celui de l'Italie de 26,5 % (45 milliards). Si les dépenses militaires américaines ont légèrement diminué entre 2023 et 2025, de - 1,5 %, elles s'établissaient à cette date à 929 milliards de dollars et pourraient considérablement augmenter en 2026, selon les annonces gouvernementales américaines.

Dépenses militaires et leur évolution entre 2023 et 2025 pour plusieurs pays

(en milliards de dollars constants de 2024 et en pourcentage)

Source : commission des finances du Sénat, d'après les données du SIPRI

Dans le même temps, les dépenses françaises n'ont cru que de 6,1 %, pour un montant total de 64,5 milliards de dollars. Si la capacité des armées françaises à faire beaucoup avec des financements relativement limités est réelle, elle ne saurait compenser un décalage croissant de budget.

Part des dépenses militaires en proportion du PIB pour plusieurs pays de l'OTAN en 2025

(en proportion du PIB, aux prix de 2021)

Source : commission des finances, d'après les données de l'OTAN

Or, en matière de défense, l'effort doit être apprécié à l'aune de celui réalisé par les autres pays, toute puissance militaire ne pouvant être déterminée que relativement. Dans ces conditions, le texte paraît moins de nature à rehausser la place relative de la France qu'à en limiter le recul.

3. Un décrochage par rapport à la trajectoire nécessaire pour atteindre les engagements consentis auprès de l'OTAN

Lors du sommet de La Haye en juin 2025, les membres de l'OTAN ont relevé leur objectif collectif de dépenses militaires, en fixant une cible de 3,5 % du PIB à l'horizon 2035, en remplacement du seuil de 2 %.

Dans ce cadre, l'effort de défense français, estimé à environ 2,1 % du PIB en 2025, atteindrait entre 2,5 % et 2,6 % du PIB en 2030. Si cette trajectoire traduit un effort réel, elle ne permet pas de suivre une progression compatible avec les nouveaux objectifs de l'Alliance.

Un écart apparaît dès 2028, puis se creuse en 2029 et 2030. À cet horizon, il peut être estimé à environ 0,22 point de PIB, soit plus de 7 milliards d'euros par an. S'il sera loisible dans une prochaine loi de programmation de rattraper le retard pris - ce qui sera d'autant plus exigeant sur le plan budgétaire -, il n'en demeure pas moins que le présent texte est en décalage avec les engagements pris l'année dernière à l'échelle internationale.

Cette incohérence est d'autant plus visible que la rédaction de l'article 1er -- fixant des objectifs de 2,5 % du PIB minimum en 2030 et 3,5 % en 2035-- souligne implicitement l'écart avec la trajectoire budgétaire effectivement proposée à l'article 2.

Mise en regard de différentes trajectoires budgétaires des dépenses militaires
de 2025 à 2035

(en milliards d'euros courants et en % de PIB)

Note : l'ensemble des dépenses militaires sont ici prises en compte, y compris le CAS « Pensions » et des dépenses annexes à la mission « Défense », conformément à la méthodologie de l'OTAN.

Source : commission des finances, d'après les données du rapport d'avancement annuel de 2026, les trajectoires budgétaires prévues par la LPM 2024-2030 et par le présent projet de loi l'actualisant, et les réponses aux questionnaires du rapporteur pour avis

4. Une comparaison avec le cas allemand : un effort de défense français entravé par des contraintes de finances publiques

La comparaison avec l'Allemagne met particulièrement en lumière les contraintes budgétaires pesant sur l'effort français. Alors que les deux pays affichaient des niveaux de dépenses militaires comparables en 2018 (environ 42 milliards d'euros), l'Allemagne dépensait déjà 46 milliards d'euros de plus que la France en 2025 et devrait atteindre environ 160 milliards d'euros en 2029, contre 83,5 milliards d'euros pour la France, pensions comprises.

Cette divergence s'observe également en proportion du PIB : l'effort allemand passerait de 1,2 % en 2018 à 3,5 % en 2029, contre une progression de 1,8 % à environ 2,5 % ou 2,6 % pour la France. L'écart relatif se creuse donc nettement, malgré les charges structurelles spécifiques assumées par la France (dissuasion nucléaire, présence outre-mer, opérations extérieures, modèle d'armée complet).

Comparaison des dépenses militaires de l'Allemagne et de la France

(en milliards d'euros courants et en pourcentage du PIB)

Source : commission des finances, d'après les données de l'OTAN, le présent projet de loi d'actualisation de la LPM et les prévisions gouvernementales allemandes

Cette situation s'explique largement par les conditions budgétaires respectives. L'Allemagne dispose d'un niveau de dette nettement inférieur -- environ 63,5 % du PIB en 2025, contre 115,6 % pour la France -- ce qui lui offre des marges de manoeuvre plus importantes pour soutenir un effort de réarmement massif. À l'inverse, la France doit concilier la hausse de son effort de défense avec des contraintes de soutenabilité particulièrement fortes.

Comparaison des évolutions des dépenses militaires de l'Allemagne et de la France, au regard des niveaux de dette publique

(en milliards d'euros courants et en pourcentage du PIB)

Source : commission des finances, d'après les données de l'OTAN

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