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L'avenir de la filière agricole à l'horizon 2050

 

3. Un vaste champ d'investigation, les dix « F » : filière, fourche, fourchette, ferme, firme, forme, food, feed, fiber et fuel

Lors des auditions, la question de l'agriculture est toujours apparue comme primordiale, et celle des agriculteurs encore plus. Mais ces questions n'ont que rarement été le point d'entrée des réflexions. A l'écoute des uns et des autres -qui, tous, essaient de construire des approches logiques et complètes-, j'ai repéré quelques images et j'ai tenté, en attrapant telle ou telle expression, de les classer de manière plaisante : les « F ».

1 « F ». On reviendra sur la notion de « filière », que certains économistes ont définie de manière précise. Cependant, les entretiens ont révélé que ce terme est utilisé souvent par facilité et qu'il met dans l'inconfort dès que l'on y réfléchit. Dans telle coopérative, on parle par exemple de « notre filière bovine » ; et si l'on demande de préciser, on s'aperçoit que la seule fonction de la coopérative est de collecter les animaux prés des adhérents et de les livrer à l'abattoir. En fait, dans ce cas, la coopérative n'est plutôt qu'un maillon d'une chaîne. Le terme de filière se comprend mieux si l'on « intègre » les transformations auxquelles procèdent des acteurs économiques distincts et successifs : un producteur de porcs, un abattoir, un charcutier. Mais si l'on parle plus généralement de « filières agricoles et alimentaires », cela veut-il dire que tout ce qui est agricole devient alimentaire ?

2 « F ». « De la fourche à la fourchette ». L'expression lie l'agriculteur au consommateur final de l'aliment. Elle lie le céréalier au meunier, au boulanger et au consommateur. Mais le céréalier qui s'oriente aujourd'hui vers les biocarburants n'est pas décrit par cette image. L'expression « de la fourche à la fourchette » ne rend pas compte des productions non alimentaires faites à partir de l'agriculture. D'autre part, un sens très précis est indiqué, comme si l'agriculteur poussait son produit vers un autre acteur, parfois sans s'occuper de ce qu'attend le marché ! L'expression « de la table à l'étable », orientée dans l'autre sens, aurait l'avantage de montrer un produit « tiré » à partir du consommateur (c'est-à-dire à partir du marché) depuis le producteur qui répond à une demande. Néanmoins, cette tournure ne représente pas ce qui ne sort pas de l'agriculture et qui est pourtant inclus dans un produit alimentaire : les emballages, par exemple, ou la publicité.

3 « F ». Essayons 3 « F » : ferme, firme, forme ! Voilà une formule qui permet d'inclure d'autres dimensions. On y perçoit la ferme, la campagne, la nature d'un côté ; et de l'autre, le bien-être et la santé du consommateur, tout en comprenant bien que des transformations industrielles et des opérations commerciales ont lieu entre les deux. Ainsi, avec 3 « F », on traduit mieux les préoccupations culturelles et de santé des consommateurs, la présence d'agents intermédiaires très professionnalisés ainsi que la fonction environnementale des agriculteurs.

4 « F ». Toutefois, on ne laisse pas apparaître que l'agriculteur peut avoir des fonctions marchandes non alimentaires. Pour cela, il faut 4 « F » : food, feed, fiber, fuel ; c'est-à-dire, pour l'alimentaire, l'alimentation humaine et l'alimentation animale (trop souvent absente des réflexions, alors qu'elle est fortement consommatrice de protéines dont nous manquons), et pour le non alimentaire, les fibres (que les américains ont toujours bien incluses avec le coton, alors que les français ont « oublié » la Compagnie française des textiles (CFDT), devenue DAGRIS et opérant dans le coton en Afrique) et -point d'excellence du Brésil- les biocarburants.

A la manière impressionniste, notre champ d'investigation pourrait être vu ainsi : 10 « F », filière, fourche, fourchette, ferme, firme, forme, food, feed, fiber et fuel.

Trop flou encore ! On devine qu'il va falloir abandonner le titre provisoire pour désigner l'exploration dans laquelle nous nous sommes lancés. Et pour y parvenir, un peu de méthode sera nécessaire, au fur et à mesure que notre univers d'observation se précisera.