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Risques chimiques au quotidien : éthers de glycol et polluants de l'air intérieur. Quelle expertise pour notre santé ? Compte-rendu des auditions (tome 2)

 

ACADÉMIE DES TECHNOLOGIES

Site Internet : http://www.academie-technologies.fr

Pr. François GUINOT, Président
M. Roland MASSE, Toxicologue

(12 juillet 2006)

Le Pr. François GUINOT a d'abord présenté l'Académie des technologies indiquant que celle-ci aurait bientôt un statut définitif et serait implantée au Palais de la Découverte, implantation favorable qui permettrait peut-être un développement analogue à celui de Discovery en Australie, des antennes de Discovery étant présentes dans des centres de recherche à travers le pays. Il a estimé que ce mode d'action était de loin préférable à celui de la Cité des sciences et de l'industrie qui privilégie des expositions médiatisées sur des thèmes dont le sérieux laisse parfois à désirer. Il a ensuite noté qu'il était indispensable de développer la culture scientifique et qu'il faudrait songer à donner une suite à l'opération « La main à la pâte » pour assurer, y compris du point de vue des enseignants, une continuité avec le collège. A cette fin, sept académies de l'Education nationale se sont portées volontaires.

Le Pr. François GUINOT a signalé à Montpellier un projet de création d'une chaire relative à la chimie nouvelle au service du développement durable.

Avant de répondre aux questions du rapporteur, le Pr. François GUINOT a tenu à préciser qu'il s'exprimait en son nom personnel et ne présentait pas le point de vue de l'Académie des technologies.

Le Pr. François GUINOT a relevé que l'Académie des technologies s'était inspirée des méthodes de l'OPECST quant à la réalisation d'une étude préalable avant le lancement d'une étude sur un thème.

Abordant la question des risques technologiques et éthiques relatifs aux nanotechnologies, M. Roland MASSE a indiqué qu'un débat sur ce thème avait eu lieu à l'Académie des technologies, que des études avaient été effectuées sur les particularités des nanotechnologies et que, déjà aux alentours de 1980, il avait publié sur ce thème, précisant au passage que le radon était une nanoparticule naturelle.

Interrogé sur les dangers domestiques, M. Roland MASSE a estimé que les centres antipoison étaient les mieux à même de fournir des données sur ce risque sérieux, supérieur en gravité à celui des accidents de la route. Il a précisé que les accidents domestiques étaient plus nombreux que les intoxications.

Les intoxications concernent davantage les personnes âgées et sont le plus souvent liées à l'absorption de médicaments ou, en second lieu, causées par les produits déboucheurs de type Destop, rarement ingurgités mais aux effets graves, et enfin par l'eau de Javel. Il a insisté sur le coût social de ces hospitalisations qui doivent avoisiner les 100.000 cas par an. Quant aux intoxications chimiques à long terme, il s'agit là d'un problème d'éducation familiale.

Au sujet des emballages souvent rendus attrayants, M. Roland MASSE a estimé qu'il conviendrait au contraire d'en rendre certains répulsifs pour attirer l'attention sur la nocivité des produits qu'ils contiennent. Il a noté que la simple précaution consistant à garder sous clé les produits ménagers dangereux, afin de les rendre inaccessibles aux enfants, n'était pas souvent observée, alors qu'elle est souhaitable pour permettre l'usage de produits ménagers dangereux mais utiles ; l'eau de Javel, par exemple, ne pouvant pas vraiment être remplacée par un autre produit ; cela est moins évident pour les produits déboucheurs de type Destop contenant de la soude caustique et un agent tensioactif.

Concernant les effets à long terme, M. Roland MASSE a ensuite estimé que le premier problème à traiter était celui des allergènes et des oxydes d'azote présents lors de la cuisine au gaz, ainsi que celui de la fumée du tabac et du radon.

M. Roland MASSE, coéditeur avec le Pr. Marcel GOLDBERG et le Pr. HIRSCH d'un ouvrage intitulé « Préventions des maladies respiratoires » (1985), a estimé qu'en ce qui concerne le radon, il n'existe pas de preuve épidémiologique d'un niveau domestique réellement dangereux chez le non fumeur ; en revanche, le benzène et le formol sont des cancérogènes potentiels dont il conviendrait d'apprécier mieux les risques, en outre les effets des polluants domestiques sur la fertilité méritent d'être étudiés.

Au sujet de l'incidence de la mortalité par cancer, il a noté que l'INCa et l'InVS ont relevé que le nombre de cancers avait augmenté de 30 % ces dernières années, ce chiffre s'opposant à celui du CIRC qui va publier prochainement sur ce sujet.

M. Roland MASSE, appartenant au groupe du CIRC en charge de cette étude, a constaté qu'il n'y avait pas d'augmentation des cancers dans leur ensemble après correction des données démographiques, qu'il y aurait même plutôt une diminution de mortalité, les cas d'augmentations d'incidence concernant surtout le cancer de la prostate chez l'homme et celui du sein chez la femme. En outre, pour le cancer de la prostate, le diagnostic est de plus en plus précoce, ce qui ne veut pas dire qu'un cancer se développe par la suite ; il s'agirait donc là d'un artefact. Pour l'augmentation du nombre des cancers du sein, il faut relever à la fois que l'usage de la pilule s'est développé chez les adolescentes, que la première naissance est de plus en plus tardive et que des hormones sont prescrites lors de la ménopause.

M. Roland MASSE a précisé que l'InVS a fondé ses chiffres sur le cancer sur l'étude établie par DOLL et PETO en 1981 tandis que le CIRC a actualisé les données ; en particulier, contrairement à l'INVS, le rapport CIRC-Académies évalue les cancers professionnels à environ 2,5 % de l'ensemble au lieu de 10 %. Enfin, il a estimé que le formol n'était probablement pas la cause de cancers supplémentaires seuls les rares cancers du nasopharynx ont été observés en excès après de fortes expositions.

Il a constaté ensuite qu'il n'y avait plus de recherches universitaires sur les nouvelles expositions expérimentales, que la recherche se cantonnait aux centres de toxicologie et était absente des firmes et, qu'en outre, les recherches sur les animaux étaient mal vues.

Pour M. Roland MASSE une étude d'exposition en cancérologie doit prendre en compte une durée possible de quarante années d'exposition cumulée et peut utilement être modélisée chez l'animal, le singe permettant éventuellement de connaître les particularités d'espèce afin de pouvoir extrapoler les résultats pour l'homme. L'INRS constitue un bon support pour étudier les maladies professionnelles car il entretient encore des animaleries - ce qui est indispensable - notamment pour étudier les éthers de glycol et la reproduction.

M. Roland MASSE a ensuite tenu à rectifier une contrevérité très répandue sur le rôle anticancéreux que pourrait jouer l'absorption de fibres et de fruits.

Sur la toxicologie, il a rappelé que le CADAS avait produit un rapport sur l'état de la toxicologie en France9(*). Il a déploré qu'à la suite des conclusions très précises de ce rapport, très peu de propositions aient été suivies d'effet. Il a ensuite dénoncé les déficits considérables de la formation française en toxicologie alors qu'il s'agit d'un enjeu sanitaire et économique important et que la France a besoin de centres de toxicologie.

M. Roland MASSE a ensuite rappelé qu'une bonne formation de toxicologue doit rassembler les compétences d'un analyste chimiste, celles d'un anatomo-pathologiste et celles d'un pharmacien. Il a cité la formule connue : « la toxicologie s'apprend en deux leçons ; la première dure une heure, la seconde dure dix ans ».

A propos de l'indépendance des toxicologues, il a relevé que ceux-ci ne peuvent être issus que de deux horizons : celui des experts issus de la recherche fondamentale, ou celui de l'industrie. Si l'INRS et le BERPC peuvent se flatter d'être indépendants, c'est parce qu'ils emploient de jeunes toxicologues, ce qui est un atout mais aussi une faiblesse car l'expérience est longue à acquérir.

A propos de REACH, M. Roland MASSE a craint que la mise en oeuvre de cette nouvelle réglementation soit d'un coût très élevé pour un très faible bénéfice sanitaire. Il a encore rappelé que le nombre de cancers était stabilisé ou en diminution, tandis que l'espérance de vie augmentait sans cesse.

Le Pr. François GUINOT a indiqué qu'en sa qualité d'ancien patron de la chimie de Rhône-Poulenc, il estimait que REACH constituait une bonne évolution, préférable aux corrections opérées à la suite d'accidents graves (la pharmacie a changé en 1962 à la suite des accidents provoqués par la Thalidomide, ce qui a contraint par la suite de mieux prendre en compte tous les aspects de la tolérance au produit). Maintenant les évolutions auront lieu pour l'ensemble de la chimie, même s'il est plus difficile de prouver la tolérance à un produit que l'efficacité de celui-ci et même si cela est plus cher à expérimenter.

Grâce à REACH la chimie sera obligée de tenir compte de l'impact sur l'environnement de tous les produits qu'elle utilise. A cet égard, REACH aurait même du avoir un caractère encore plus international, ce qui aurait d'ailleurs évité d'accroître les seuls coûts de production européens, REACH encouragera aussi la recherche et l'innovation et notamment le développement dans l'Union européenne d'une industrie chimique nouvelle en symbiose avec la nature.

En fait, si l'industrie s'est opposée à REACH c'est beaucoup par peur de la disparition de l'industrie chimique en Europe.

Le Pr. François GUINOT a également observé que les pays riches représentaient 30% de l'humanité et que la chimie jouait un rôle essentiel dans le modèle actuel de développement. Or, dans la mesure où ce modèle actuel est parfois rejeté en faveur du développement durable, il ne faudrait pas jeter la chimie avec le modèle actuel de société sous prétexte d'incompatibilité avec le développement durable. La chimie nouvelle est essentielle car elle est uniquement au service de la science et pas du tout de l'émotionnel. Ses avancées permettent une adaptation rapide : dans le passé il faut se souvenir de la suppression du plomb dans l'essence comme de celle des chlorofluorocarbones (CFC) dans les aérosols, toutes deux opérées dès que le danger a été constaté. Il a appelé de ses voeux la création d'une chaire européenne de chimie du développement durable.

Il a relevé que les substitutions entre substances étaient possibles lorsqu'elles étaient économiquement viables et que cela permettait également de faire naître des entreprises pour développer des technologies nouvelles.

En conclusion, le Pr. François GUINOT a noté qu'aujourd'hui on pouvait davantage parler de chimie en France que de chimie française puisque l'essentiel de l'activité relève de groupes internationaux et de 1.200 PME. Revenant sur REACH, il a observé qu'il ne s'agissait pas d'une nouvelle punition infligée à l'industrie chimique mais de l'émergence d'une chimie nouvelle et qu'il ne fallait pas compromettre l'image de la chimie.

M. Roland MASSE a relevé que si les nanotechnologies pouvaient sembler conduire à un risque qualifié par certains de trans-humaniste, conduisant à l'émergence d'une nouvelle espèce humaine, ces perspectives semblaient exagérées.

Il a ensuite noté que l'oxyde de titane, présent dans les cosmétiques, était d'ores et déjà utilisé pour les vitres autonettoyantes (déjections de pigeons + soleil avec oxyde de titane = destruction des déjections).

Il a ajouté qu'en réalité les effets des nanoparticules semblent être assez proches des effets des microparticules. Il a insisté ensuite sur la protection des travailleurs car si les particules très fines sont faciles à arrêter car fixées par le premier support venu - comme est arrêté le radon par le nez et la trachée -, les microparticules franchissent sans problème les diverses barrières biologiques.

Le Pr. François GUINOT a observé que les filtres à particules retenaient les particules les plus fines les empêchant ainsi d'aller très loin dans les bronchioles : 99, 9 % des particules sont arrêtées rendant ainsi le moteur diesel plus propre que le moteur à essence avec un rendement de 30 % supérieur à celui du moteur à essence. M. Roland MASSE a insisté sur le fait que les grosses et les très fines particules se bloquaient au niveau de la trachée et des premières bronches alors que les tailles intermédiaires sont inhalées et exhalées. Les particules qui endommagent les bronches et leurs alvéoles provoquent le cancer du poumon, tandis que les particules extrêmement fines aggravent l'asthme ; il ne faut donc pas évacuer le problème.

Interrogé sur la qualité de l'air intérieur, le Pr. François GUINOT a répondu que l'Académie des technologies n'avait rien produit sur ce thème, puis M. Roland MASSE a insisté sur le caractère très dangereux des aérosols caustiques comme le Décap'four. Il a rappelé les observations des rapports du Conseil supérieur d'hygiène publique de France (1989 et 1999) recommandant de lutter contre le radon simplement en aérant.

Quant au formol, certaines concentrations domestiques sont proches des concentrations limites dans l'industrie, même si l'épidémiologie du formol est contestée ; il y a là des améliorations nécessaires. Le formaldéhyde est génotoxique - ce qui ne veut pas dire qu'à toute exposition est associé un risque ; en fait, le risque n'existe pas sans lésion préalable des muqueuses permettant sa pénétration. Le formol est naturellement produit en très grande quantité par l'organisme qui s'est doté des moyens de s'en prémunir. Enfin, le Pr. François GUINOT a attiré l'attention sur le problème de la vitrification des parquets.

Documents de référence :

- cinq planches de courbes (1968-1998):

1) Évolution de l'incidence et de la mortalité par cancer en France

2) Incidence des cancers en France (cancers les plus fréquents)

3) Incidence des cancers en France (cancers moins fréquents)

4) Mortalité par cancer en France (cancers les plus fréquents)

5) Mortalité par cancer en France (cancers moins fréquents)

* 9 « Etat de la recherche toxicologique en France », rapport commun n° 9, mars 1998, Académie des sciences, Conseil pour les applications de l'Académie des sciences (CADAS).