III. DÉVELOPPER LES SERVICES PUBLICS SUR LE TERRITOIRE

A. UN DÉFI POUR LES PERSONNES PUBLIQUES : UNE POPULATION JEUNE ET EN FORTE CROISSANCE

1. Une croissance importante de la population guyanaise

La Guyane est le deuxième département français en termes de croissance démographique , seulement dépassé par Mayotte. Depuis le début des années 1970, la population guyanaise croît en effet à un rythme très soutenu, qui a conduit à sa multiplication par presque cinq en 40 ans. L'accroissement démographique est essentiellement porté par la natalité 101 ( * ) , tandis que le solde migratoire est également légèrement positif 102 ( * ) . La croissance démographique est particulièrement forte dans l'Ouest du territoire et sur le Maroni. À Saint-Laurent-du-Maroni, la population est ainsi passée en 40 ans de 5 000 habitants (et 250 accouchements par an) à 70 000 habitants (et plus de 3 000 accouchements par an). À Mana, 30,3 % des familles avaient plus de quatre enfants âgés de moins de 25 ans en 2016.

Ces chiffres, qui sont ceux de l'INSEE, sont toutefois contestés car ils reposent sur des estimations pour la population vivant à l'intérieur des terres et ne prennent pas en compte la population en situation irrégulière. La population guyanaise effective est donc largement supérieure à celle ici présentée.

Les acteurs locaux rencontrés en Guyane lient l'explosion démographique, notamment dans l'Ouest, à l'accès aux prestations sociales . Le maire de Mana Albéric Benth a ainsi affirmé qu'il n'était pas dans la tradition bushinenge d'avoir autant d'enfants, et qu'il s'agissait d'un phénomène récent du fait des incitations de la caisse d'allocations familiales (CAF). En cumulant aides sociales et prestations familiales, des familles d'une dizaine d'enfants peuvent en effet prétendre à plusieurs milliers d'euros par mois. Ainsi, en Guyane, sept familles sur dix et deux tiers des personnes isolées sont prises en charge par la CAF 103 ( * ) .

Cet état de fait a des effets pervers indéniables, dont le premier est une désincitation à travailler : les emplois disponibles en Guyane rapportent dans leur grande majorité bien moins que ce à quoi peuvent prétendre de jeunes femmes décidant d'avoir de nombreux enfants. Les grossesses précoces sont donc nombreuses en Guyane. Selon le maire de Mana, il y a en moyenne dix grossesses par an dans un collège. Selon le centre hospitalier de l'Ouest guyanais, le taux de grossesse des personnes de moins de 15 ans est 40 fois plus élevé que le taux métropolitain . Les jeunes femmes interrogées indiquent sans s'en cacher que plus tard, elles souhaitent être « cafeuses », c'est-à-dire avoir de nombreux enfants pour percevoir des allocations familiales. Cet état d'esprit constitue un lourd handicap pour le développement guyanais.

2. Encourager les acteurs publics à mettre en place des dispositifs permettant une bonne insertion professionnelle des Guyanais

La population guyanaise est une population jeune 104 ( * ) qui vit à 40 % sous le seuil de pauvreté. L'action publique, dans un contexte économique aujourd'hui favorable à la création d'entreprises, est donc fondamentale pour assurer un avenir à l'ensemble de ces jeunes et les empêcher de se projeter dans les deux « carrières » qui offrent le plus de facilités : « mules » et « cafeuses ».

Des initiatives existent et fonctionnent cependant pour proposer d'autres horizons aux jeunes Guyanais sans ressources ni formation .

Il faut en particulier saluer l'action remarquable réalisée par le régiment du service militaire adapté (RSMA) de la Guyane. Il propose 21 formations d'une durée de 6 à 12 mois aux jeunes du territoire entre 18 et 25 ans, et est articulé autour d'une formation militaire initiale, d'une remise à niveau dans les savoirs de base, d'une éducation citoyenne, d'une formation de sauveteur secouriste au travail, et d'une formation professionnelle qualifiante et/ou certifiante.

Visant à développer l'employabilité du jeune, ce dispositif est aujourd'hui bien ancré dans le territoire . Le RSMA de Guyane accueille en permanence environ 700 volontaires. Alors que la proportion de jeunes en situation d'illettrisme s'est renforcée au cours des dernières années et constitue l'une des problématiques du territoire, le RSMA parvient à insérer 76 % des volontaires stagiaires, le taux d'insertion dans l'emploi durable étant de 60 % . Il permet donc de redonner des perspectives à un grand nombre de jeunes initialement éloignés de la formation et du marché du travail.

De même, la commune de Maripasoula a mis en place depuis quelques années une clause d'insertion dans ses marchés publics. Cette mesure contribue à favoriser la formation d'une main d'oeuvre locale, conduisant parfois des jeunes à être embauchés définitivement dans l'entreprise qui a accepté de les prendre en formation.

La collectivité territoriale de Guyane a depuis deux ans installé un agent de développement à Maripasoula, qui accompagne le développement des entreprises. Les opportunités sont en effet nombreuses sur la commune où l'agriculture est en train de se structurer et où de nombreux services, comme un coiffeur ou un salon de beauté, n'existent pas encore malgré la demande. Le lancement récent d'une salle de sport dans la commune a démontré que ce type d'initiative pouvait réussir. Comme l'indiquait les conseillers municipaux de Maripasoula, « nous avons besoin de proposer autre chose que la drogue et les prestations sociales en aidant nos jeunes à créer de l'activité ».

Le potentiel économique de la Guyane est énorme . À titre d'exemple, le tourisme vert et l'éco-tourisme sont aujourd'hui en plein développement. La commission considère donc nécessaire que l'ensemble des personnes publiques se rassemblent pour soutenir les initiatives permettant de développer l'économie guyanaise, notamment dans les communes de l'intérieur.

3. Développer les infrastructures de transport pour désenclaver le territoire

La Guyane est un territoire enclavé et fracturé . Enclavé au niveau international , car seules sept destinations sont desservies depuis l'aéroport de Cayenne 105 ( * ) . Enclavé et fracturé au niveau du territoire guyanais également. Couvrant 84 000 km 2 , la Guyane ne comprend que 500 kilomètres de route nationale. Huit communes guyanaises ne sont accessibles qu'en pirogue ou en avion. Les transports aériens sont quant à eux limités : les cinq liaisons intérieures à la Guyane sont soumises à obligations de service public et connaissent un système d'aides au passager, principalement financé par la collectivité territoriale de Guyane (9 millions d'euros par an) aidée par l'État (1,4 million d'euros par an).

L'arrivée en octobre 2019 d'une nouvelle compagnie aérienne en Guyane devrait permettre d'améliorer la situation. Il est ainsi prévu d'ouvrir une desserte aérienne de Camopi dans le courant de l'année 2020.

Le transport aérien ne peut toutefois suffire, car il ne permet pas le transport de matériel en volume suffisant. Les membres de la délégation sont convaincus de la nécessité de construire de nouvelles routes pour permettre le développement des communes, notamment de celles de l'intérieur. Un des projets prioritaires serait de construire une route longeant le Maroni afin de désenclaver les communes situées le long du fleuve.

Conscient de la difficulté pour la collectivité territoriale de Guyane de se lancer seule dans la construction de routes sur son territoire, l'État a annoncé vouloir jouer un rôle d'impulsion . Il envisage ainsi de construire des tronçons de routes avant de les céder à la collectivité.

Une action unilatérale de l'État ne permettra toutefois pas de répondre aux enjeux de désenclavement . Une action conjointe de toutes les personnes publiques est nécessaire sur l'ensemble du territoire. Aujourd'hui par exemple, la commune de Maripasoula ne dispose officiellement pas de route. Les voitures sont toutefois nombreuses, et les pistes ont été réalisées. Or, il n'y a pas de station essence sur place et les habitants se fournissent donc par pirogue au Suriname. Remédier à cette situation par la construction de véritables routes et l'installation d'une station-service constitue une priorité.

En outre, le matériel d'orpaillage saisi , comme les concasseurs par exemple, pourrait être réutilisé pour préparer les matériaux nécessaires à la construction de ces routes. Il s'agirait d'un bel exemple de recyclage pour le service public !

Proposition n° 42 :  Construire de nouvelles routes sur le territoire guyanais, prioritairement sur l'axe Saint-Laurent-du-Maroni - Maripasoula.

Outre les infrastructures, penser la mobilité des habitants guyanais nécessite de s'interroger sur les solutions de transports proposées . Il existe peu de transport en commun à l'intérieur des communes ou de leurs groupements. La principale solution de mobilité est constituée par les taxis marrons , véhicules offrant leurs services de manière informelle en tant que taxis collectifs au sein d'une commune ou entre les communes. La ville de Saint-Laurent-du-Maroni a engagé des discussions avec les chauffeurs de ces taxis en vue de légaliser leur activité. Ceux-ci sont volontaires, mais il n'existe pas de formation disponible sur place.

Les chambres des métiers et de l'artisanat étant compétentes depuis 2017 pour organiser les examens de taxi-VTC, une discussion pourrait être engagée avec celle de Guyane pour organiser cet examen, le cas échéant après qu'il ait été adapté au vu des spécificités locales.

Proposition n° 43 :  Légaliser et réguler l'activité des taxis marrons guyanais.

D'autres solutions de transport en commun pourraient être mises en place par les établissements publics de coopération intercommunale . Une réflexion préalable est toutefois nécessaire pour que l'offre proposée corresponde aux attentes des citoyens : Saint-Laurent-du-Maroni avait en effet mis en place un transport urbain entre 2008 et 2011, mais le service a dû s'arrêter car il était déficitaire faute de correspondre aux habitudes des usagers. La communauté de communes de l'Ouest guyanais réfléchit désormais à la mise en place d'un bus électrique de 9 places pouvant être arrêté à la demande.


* 101 Le solde naturel est de + 2,4 % par an en moyen.

* 102 + 0,2 %.

* 103 Dossier INSEE Antilles-Guyane n° 4, Familles de Guyane : prestations et action sociale en soutien d'importants besoins , mai 2017. Ce rapport est consultable à l'adresse suivante : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2845728 .

* 104 50 % de la population a moins de 25 ans.

* 105 Le coût des vols est par ailleurs élevé : un vol Paris-Cayenne est plus cher qu'un vol Paris-Rio de Janeiro.

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