AVANT-PROPOS

« Tout à coup, entre le soleil et la vie, passe je ne sais quelle nue d'une froideur mortelle. L'angoisse générale naît. Toute chose change de couleur et de valeur. Il y a de l'impossible et de l'incroyable dans l'air. Nul ne peut fixement et solitairement considérer ce qui existe, et l'avenir immédiat s'est altéré comme par magie. Le règne de la mort violente est partout décrété. Les vivants se précipitent, se séparent, se reclassent ; l'Europe, en quelques heures, désorganisée, aussitôt réorganisée ; transfigurée, équipée, ordonnée à la guerre, entre tout armée dans l'imprévu. »


Paul Valéry (1935)

Un an après le début de l'agression russe en Ukraine, l'Europe n'est certes pas en guerre, mais la guerre est en Europe. Cette guerre, particulièrement meurtrière, se déroule aux portes de l'Union européenne et de l'OTAN. Elle semble aujourd'hui devoir durer : le front s'est en effet stabilisé, faute pour l'une des Parties de parvenir à obtenir un avantage décisif.

Suite au déclenchement du conflit, plusieurs pays européens ont rapidement entrepris de renforcer leur effort de défense . Le gouvernement allemand a annoncé, dès le 27 février 2022, la création d'un fonds spécial de 100 milliards d'euros d'investissements, approuvé par le Bundestag en juin. Plusieurs autres pays ont annoncé, au cours de l'année qui vient de s'écouler, qu'ils porteraient leur effort de défense au-delà de 2 % de leur produit intérieur brut (PIB), voire jusqu'à 4 % (pour la Pologne).

En France, le gouvernement poursuit la trajectoire prévue par la loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 , moyennant des ajustements, dans l'attente de la présentation prochaine au Parlement d'un nouveau projet de LPM.

N'a-t-on pas déjà trop attendu pour tirer les enseignements de la guerre d'Ukraine ?

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Quelques précautions s'imposent pour commencer :

- En premier lieu, la France n'est pas l'Ukraine, ni dans son environnement géostratégique, ni dans les moyens dont elle dispose. C'est une évidence qu'il faut rappeler. Construire l'avenir uniquement à partir de ce conflit n'aurait pas de sens.

o La France n'est pas l'Ukraine, par son environnement géostratégique. Elle appartient à l'Union européenne et à l'OTAN. Elle n'est plus menacée par ses voisins européens. Les problématiques de l'espace post-soviétique sont nécessairement différentes des nôtres.

o La France n'est pas l'Ukraine non plus du point de vue des moyens dont elle dispose. Avec la dissuasion nucléaire, abandonnée par les Ukrainiens après la chute de l'URSS, nous disposons d'une garantie ultime de nos intérêts vitaux.

- En second lieu, la guerre d'Ukraine ne concentre pas tous les enjeux qui s'imposent à la politique étrangère et de défense de la France.

Cette guerre ne doit pas devenir l'alpha et l'oméga de la réflexion stratégique. La guerre qu'il nous faut préparer, c'est la prochaine, qui ne ressemblera probablement à aucune des précédentes. Clausewitz comparait la guerre à un « caméléon ». Préparer les guerres du passé est une stratégie perdante.

La commission consacre d'autres travaux à des thématiques d'importance tels que l'Indopacifique , la Méditerranée ou encore les enseignements qu'il faut tirer de l'opération Barkhane .

C'est à l'ensemble de ces problématiques complémentaires que des réponses doivent être apportées dans le cadre de la prochaine loi de programmation militaire. La Méditerranée, l'Afrique, l'Indopacifique constituent d'autres espaces où nos intérêts sont susceptibles d'être menacés.

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Ces préalables étant admis, la tentation pourrait toutefois exister de s'en servir pour éluder la réflexion indispensable sur les enseignements de la guerre en Ukraine.

Avec cette guerre, nous entrons peut-être dans une ère de guerres « subies », plutôt que « choisies » . La différence est fondamentale car elle implique, d'une part, un effort particulier d'anticipation et, d'autre part, la construction de facteurs de résilience. Il s'agit de pouvoir affronter tant des situations envisagées à l'avance que des surprises stratégiques.

La guerre d'Ukraine est, en outre, intégrale , car elle se déroule dans tous les milieux (air, terre, mer) et tous les champs (cyber, électronique, informationnel). C'est aussi une guerre symétrique, interétatique et de haute intensité , avec une forte attrition, ce qui implique de disposer de volumes d'équipements et de munitions suffisants.

La haute intensité est une hypothèse qui n'est évidemment pas ignorée des cadres de réflexion actuels. La LPM 2019-2025 formule une hypothèse d'engagement majeur en coalition : « Les armées devront être capables de mener, en coalition, sur un théâtre d'engagement unique, une opération à dominante de coercition, dans un contexte de combats de haute intensité. Elles pourront assumer tout ou partie du commandement de l'opération et auront la capacité, dans les trois milieux, de participer à une opération d'entrée en premier sur un théâtre de guerre. Cette hypothèse d'intervention se caractérise par un engagement majeur aux côtés de nos alliés . » . Cette hypothèse est déclinée par armées. Elle implique par exemple, dans le domaine terrestre, 15 000 hommes et un millier de véhicules de combat ; dans le domaine aérien, jusqu'à 45 avions de chasse (hors groupe aérien embarqué) etc.

Cette hypothèse d'engagement majeur, et l'ensemble des conséquences qui en découlent en termes de capacités, de logistique et de soutien devront être réexaminées dans la prochaine programmation, qui constituera le fondement de notre politique de défense jusqu'à la fin de la décennie.

Si la France n'est pas menacée de façon immédiate, en effet, trois hypothèses d'engagement majeur sont néanmoins généralement considérées comme crédibles :

- En premier lieu - et c'est un enseignement de la guerre d'Ukraine - la possibilité d'un conflit ouvert entre l'OTAN et la Russie ne peut plus être exclue . La dissuasion nucléaire jouerait nécessairement un rôle dans un tel conflit, étant donné la nature nucléaire de l'alliance, mais elle ne saurait constituer la réponse unique.

- En deuxième lieu, la zone méditerranéenne demeure une zone de tensions fortes où les intérêts de la France sont en jeu. S'y affirment tant des puissances régionales (Turquie) que d'autres puissances (Russie, Chine), tandis que les États-Unis ont tendance à s'en désengager.

- En troisième lieu, nos outre-mer et leurs environnements maritimes pourraient être l'objet de convoitises croissantes. Des actions de type hybride (sous le seuil des conflits armés) sont possibles, mais aussi, à long terme, un conflit plus ouvert.

Affronter ces défis nécessite une montée en puissance conventionnelle. Bien que fondamentale, la dissuasion nucléaire ne fournit pas de solution à tous les cas de figure. Elle ne doit pas être notre nouvelle ligne Maginot.

Enfin, la France doit pouvoir venir en aide à ses partenaires ou alliés, grâce à des dons tels que ceux effectués depuis un an en faveur de l'Ukraine. Or il est clair que nos moyens en la matière sont aujourd'hui limités. Coûteux dans leur gestion, les stocks d'équipements militaires ont été sacrifiés depuis la fin de la guerre froide. Donner implique donc de prélever directement sur nos propres stocks opérationnels. C'est toute cette logique de gestion en flux tendus et de juste suffisance qui doit être revue.

La prochaine loi de programmation militaire doit être l'occasion de procéder au « changement de logiciel » désormais nécessaire.

I. LA GUERRE D'UKRAINE, UN TOURNANT HISTORIQUE POUR L'EUROPE

La guerre d'Ukraine constitue un tournant historique : inattendue de la plupart des observateurs, car jugée irrationnelle d'un point de vue occidental, elle replace l'Europe au coeur d'une confrontation « est-ouest » très différente de celle de la guerre froide. Ses enseignements d'ordre stratégiques et tactiques sont nombreux et se déclinent dans tous les milieux : terre, air - y compris l'espace - mer, y compris les fonds marins, et dans tous les champs : cyberespace, environnement électromagnétique et sphère informationnelle.

Ces enseignements sont pour certains très nouveaux : la guerre d'Ukraine est notamment la première guerre de l'ère numérique, hyper-documentée sur les chaînes d'information et les réseaux sociaux. Mais c'est aussi une guerre très classique, un retour aux fondamentaux des conflits armés, où le rapport de force numérique et l'affrontement des volontés jouent des rôles primordiaux.

A. SURPRISE STRATÉGIQUE OU PRISE DE CONSCIENCE BRUTALE ?

1. Une surprise relative

« Nous n'avons point trouvé d'autres moyens de garantir nos frontières (...) que de les étendre », écrivait l'Impératrice Catherine II à Voltaire.

« Les Russes et les Ukrainiens forment un seul peuple, un tout » affirmait Vladimir Poutine en juillet 2021 dans un essai intitulé « Sur l'unité historique des Russes et des Ukrainiens » dans lequel il décrivait l'Ukraine comme une nation artificielle, après avoir déclaré dès 2005 que l'effondrement de l'URSS avait été « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle ».

La doctrine de Vladimir Poutine vis-à-vis de l'Occident s'est durcie au cours des années. A posteriori, de multiples fils conducteurs peuvent être identifiés, précurseurs du tournant de 2022 : dans le discours diplomatique, les dirigeants Russes ont accentué progressivement leur critique d'un monde unipolaire et de l'élargissement de l'OTAN. Le discours de Vladimir Poutine à l'occasion de la Conférence sur la sécurité de Munich de 2007 a marqué un tournant. Après avoir revendiqué une zone d'intérêts privilégiés, la Russie a mené une guerre en Géorgie (2008), qui fut la première entrée des troupes russes en territoire étranger depuis la dissolution de l'URSS (la Transnistrie exceptée).

La Russie a ensuite annexé sans heurts la Crimée (mars 2014), et entamé la guerre du Donbass. Certains éléments de la rhétorique poutinienne ont alors paru si excessifs qu'ils n'ont pas été entendus de nous : ainsi, dans son discours devant le Parlement russe du 18 mars 2014, Vladimir Poutine désignait déjà les autorités ukrainiennes comme « néo-nazies », se livrant à une réinterprétation de l'histoire dans un contexte où la « grande guerre patriotique » de 1941-1945 était devenue plus que jamais un point de référence de l'identité nationale russe.

Forte du renoncement des États-Unis à faire respecter leurs « lignes rouges », la Russie est intervenue à partir de septembre 2015 en Syrie, où elle est accusée de multiples crimes de guerre par les ONG et par l'ONU. Les modalités de l'action militaire russe étaient bien connues, depuis les guerres de Tchétchénie, au cours desquelles les Russes ont « compensé leur faiblesse tactique avec l'écrasement par le feu, en revenant à des doctrines qui ressemblent à celle de la Deuxième Guerre mondiale » (Michel Goya).

Enfin, depuis 2017, la Russie a accru sa présence en Afrique notamment au travers du groupe paramilitaire Wagner : en Libye, au Soudan, au Mozambique, en République centrafricaine puis au Mali et au Burkina Faso, obligeant la France à réarticuler son dispositif au Sahel. La Russie a fait reculer l'influence française en utilisant des méthodes de propagande outrancières - mais semble-t-il efficaces - allant jusqu'à simuler l'existence d'un charnier sur la base militaire de Gossi après le départ des soldats français (avril 2022).

2. Des interprétations erronées ?

Il est donc légitime de s'interroger, en premier lieu, sur notre propre aveuglement vis-à-vis des projets de la Russie et de son Président Vladimir Poutine. Cet aveuglement a persisté y compris alors que l'armée russe amassait jusqu'à 120 000 hommes et des matériels à la frontière de l'Ukraine au long de l'année 2021. La plupart des acteurs et experts alors interrogés ne croyaient pas à un conflit armé, mais plutôt à un « bluff » de la part du chef de l'État russe, tant cette guerre paraissait un projet irrationnel, coûteux et voué à l'échec.

Vladimir Poutine semblait en effet en position de pouvoir renégocier une architecture de sécurité européenne, après avoir accumulé un certain nombre de gains stratégiques en avançant ses pions lentement mais sûrement, année après année, sans déclencher de réaction réellement dissuasive des Occidentaux. La Russie était également parvenue à instiller des ferments de division dans les sociétés démocratiques, fragilisant les systèmes électoraux, et menant une guerre de l'information moins destinée à convaincre qu'à semer le doute et la confusion. Pourquoi, pensait-on, la Russie remettrait-elle en cause sur un « coup de dés » l'ensemble de ces gains acquis dans la longue durée ?

À partir d'octobre 2021, le renseignement américain a publiquement dénoncé un projet d'invasion. Le souvenir du déclenchement de la guerre en Irak, en 2003, précédé de déclarations sur l'existence supposée d'armes de destruction massive dans ce pays, a conduit à une certaine prudence, y compris de la part des alliés des États-Unis, et même de l'Ukraine, vis-à-vis des mises en garde américaines.

Le 11 février 2022, le conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, évoquait la possibilité d'un assaut rapide sur la ville de Kiev. Appelé à fournir des preuves, il affirmait : « c'est partout sur les réseaux sociaux, sur vos sites d'information. Vous pouvez donc croire vos propres yeux, les Russes ont mis en place les moyens de conduire une opération militaire massive contre l'Ukraine, s'ils la souhaitent ».

Au même moment, toutefois, en France, l'Élysée relayait auprès de l'opinion les propos rassurants tenus par Vladimir Poutine au cours de ses conversations téléphoniques avec Emmanuel Macron : « Le président Poutine n'a exprimé aucune intention offensive (...) » 1 ( * ) . Puis, le 16 février 2022, à propos d'une possible reconnaissance des républiques de Donetsk et Louhansk (effective quelques jours plus tard) : « Le président russe a dit qu'il s'agissait d'une initiative parlementaire qu'il n'approuvait pas », a rappelé (...) l'Élysée » 2 ( * ) .

Le 15 février, la ministre des armées, Florence Parly, affirmait encore, à l'Assemblée nationale : « Nous devons avancer sur les questions de fond, c'est-à-dire sur les garanties qui permettront d'aboutir à un nouvel ordre de sécurité en Europe. » 3 ( * ) .

Malgré l'accumulation de troupes et de matériels à la frontière russo-ukrainienne, nous avons tous ou presque pensé que la décision d'envahir l'Ukraine n'était probablement pas prise et qu'une voie diplomatique restait possible.

Une étude britannique récente 4 ( * ) affirme que la Russie avait pourtant prévu de mener à bien l'invasion de l'Ukraine en dix jours et de saisir rapidement sa capitale, afin de permettre son annexion à l'été 2022 . D'après ce rapport, ce plan aurait été élaboré par les services secrets russes, et quelques hauts-responsables au sein de l'administration présidentielle et du Ministère de la défense, sur la base d'analyses du Service fédéral de sécurité (FSB) qui se sont révélées par la suite erronées. Comptant sur un certain discrédit des élites politiques ukrainiennes, sur un accueil supposé favorable des forces russes par la population ukrainienne, et sur un rapport de force déséquilibré, la Russie a également cru pouvoir compter sur l'inertie occidentale. Le retrait américain d'Afghanistan à l'été 2021 a constitué à ses yeux un nouveau recul des États-Unis, désormais obnubilés par le « pivot asiatique ».

La Russie a elle aussi été victime de son propre aveuglement. Les troupes russes se sont rapidement retrouvées piégées par une mobilisation ukrainienne d'une ampleur inattendue, et par une armée dont la modernisation avait été sous-estimée. La Russie a échoué à réaliser son plan initial en raison d'erreurs majeures d'analyse de ses services de renseignement.

1. Il est temps de « changer de logiciel » : l'époque des « dividendes de la paix » est définitivement révolue

La guerre d'Ukraine souligne, de plusieurs façons, l'importance de la fonction connaissance-compréhension-anticipation, garante d'une autonomie de jugement et de décision. Les pays occidentaux ont été surpris tant par l'attaque russe que par la résistance ukrainienne. Or, a posteriori, on peut juger que cette guerre ne constitue pas une vraie surprise stratégique . Toute l'information nécessaire était disponible. Le renseignement a péché par l'interprétation. Nos biais cognitifs nous ont conduits à surévaluer la probabilité des hypothèses relevant de notre propre rationalité et à négliger les autres.

Un effort important est donc nécessaire dans le domaine des capteurs et moyens d'analyse du renseignement. Un changement de logique est nécessaire : l'époque des « dividendes de la paix » est révolue. Les démocraties et les régimes autoritaires n'ont pas la même évaluation du bilan coût/avantages d'une guerre. Cet enseignement vaut vis-à-vis du comportement futur de la Russie mais aussi vis-à-vis de la Chine, de la Turquie, ou de tout État contestant les principes de l'ordre international.

Si l'agression russe se révélait payante pour l'agresseur, ce serait une sorte de « feu vert » à toutes les tentatives de déstabilisation de l'ordre international.


* 1 Le Monde, 28 janvier 2022.

* 2 Le Monde, 16 février 2022.

* 3 Audition de Mme Florence Parly, ministre des Armées, par la commission de la défense nationale et des forces armées, Assemblée nationale, 15 février 2022.

* 4 RUSI (Royal United Services Institute for Defence and Security Studies), Preliminary Lessons in Conventional Warfighting from Russia's invasion of Ukraine : February-July 2022, Mykhaylo Zabrodskyi, Jack Watling, Oleksandr V Danylyuk and Nick Reynolds.

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