E. LA MULTIPERSPECTIVITÉ DANS L'ENSEIGNEMENT DE LA MÉMOIRE ET DE L'HISTOIRE AU SERVICE DE LA CITOYENNETÉ DÉMOCRATIQUE

1. L'intervention de M. Bertrand Bouyx

Madame la Présidente.

Mes chers collègues,

Avant d'entrer dans le vif du sujet, je voudrais dire pourquoi ce sujet me passionne et pourquoi je le trouve fondamental dans le monde tel qu'il va et tel qu'il évolue sous nos yeux. Pour la simple raison que nous ne pouvons plus nous permettre de vivre divisés, chacun dans son coin, sûr de son point de vue contre ses voisins mais face à des géants géographiques, économiques, technologiques et aujourd'hui militaires.

Il y a diverses raisons qui nous empêchent de nous unir encore plus étroitement. Je ne vais pas toutes les citer mais, en tout état de cause, il y en a une qui me paraît primordiale : c'est celle qui a trait aux affects des peuples européens, affects qui se sont souvent construits les uns contre les autres. Bref, l'histoire ne passe pas et bloque encore et toujours, en 2025, les perspectives d'avenir.

Sans remonter à la bataille de Bouvines et aux exploits de Jeanne D'Arc, 1848, 1870, 1919, 1945, 1989 sont des dates qui produisent encore leurs effets aujourd'hui. Pour les uns, la catastrophe se produit du fait de la chute de l'Empire ottoman ; pour les autres, c'est l'Empire ottoman qui a longtemps empêché leur nation de jouer pleinement son rôle et de profiter d'opportunités qu'ils paient encore ; pour d'autres, ce sera l'Union soviétique ; et encore pour d'autres, les deux. Parfois, c'est une question de territoires disputés. Je ne vais pas citer de régions particulières pour ne pas raviver les plaies.

Ou plutôt, si, je vais en citer une, une qui se trouve dans mon pays, où nous nous trouvons aujourd'hui : l'Alsace. Région qui a changé quatre fois de nationalité entre 1870 et 1945, région qui est aujourd'hui un trait d'union entre la France et l'Allemagne. Sur quoi est assise cette réconciliation ? Non pas sur un oubli, mais un enseignement de l'histoire le plus partagé possible à destination des petits Français et des petits Allemands. Alors, vous me direz que la réconciliation a précédé le manuel d'histoire franco-allemand, qui ne date pas de très loin puisqu'il a une vingtaine d'années. Nous pouvons d'ores et déjà promouvoir l'idée d'un manuel d'histoire germano-polonais, roumano-hongrois ou encore gréco-turc et, in fine, pourquoi pas européen, avec l'ambition de créer un affect commun permettant de faire face aux défis du futur, parce que c'est de cela dont il s'agit.

Le rapport de Mme Luz Martinez Seijo, notre collègue espagnole, ne s'arrête pas aux questions éducatives, même si elles sont évidemment au coeur de la question. Elle apporte toute l'expertise de son pays qui a dû fournir un travail titanesque pour réconcilier les mémoires franquistes et républicaines à la mort du dictateur, pour entrer pleinement dans la démocratie et le progrès en tant que nation unifiée.

Le rapport fourmille de pistes très intéressantes sur les lieux de mémoire, sur la question de la muséographie et sur les itinéraires culturels européens. C'est une grande question que celle-là, de celles qui ne se voient pas mais qui sont essentielles pour bâtir un avenir.

J'en profite pour rappeler ma modeste contribution avec une proposition que j'ai faite de créer un ordre des solidarités européennes visant à décorer les citoyens qui se seraient illustrés dans ce domaine. Je vais donc voter ce rapport avec enthousiasme. J'en profite également pour saluer tous les membres de l'Observatoire de l'enseignement de l'histoire au Conseil de l'Europe et particulièrement la personne qui le dirige, M. Alain Lamassoure.

Merci.

2. L'intervention de Mme Marietta Karamanli

Madame la Présidente.

Madame la rapporteure,

Mes chers collègues,

Je voudrais tout d'abord remercier Mme la rapporteure pour ce travail, ce travail qui est opportun pour améliorer justement l'enseignement de l'histoire aujourd'hui auprès des plus jeunes ; difficile par les implications que peut avoir ce changement de paradigme ; et également concret par ses recommandations et points de sortie.

La multiperspectivité dans l'enseignement, formel ou informel, pour reprendre une distinction faite par la rapporteure, peut se définir sommairement comme une démarche visant à prendre en considération une diversité de perspectives venant enrichir la compréhension du monde tel qu'il s'inscrit dans le temps.

Les sciences humaines et sociales sont par nature des champs laissant une part d'interprétation. Le moment actuel est marqué par la négation, par certains, de ce qui différencie la science et la recherche. Certains événements, faits ou mouvements sont établis et doivent être comme tels, et jusqu'à preuve du contraire, considérés comme un socle à partir duquel une recherche est faite et une interprétation peut être menée. Là est la discussion.

Alors qu'on commémore la libération des camps de concentration et la fin d'un génocide, des extrémistes radicaux remettent toujours en cause leur existence et leur objet. En France, cela n'est pas une opinion mais un délit visant la contestation de l'existence de crimes contre l'humanité. L'apport conjoint des historiens, des chercheurs, des enseignants, des acteurs et évidemment des victimes est non seulement utile mais aussi nécessaire pour progresser dans les connaissances et assurer la commémoration.

Je souhaite donc ici faire deux observations, Madame la rapporteure.

La formation des enseignants est un enjeu. Il ne peut y avoir de progrès sans prise en compte de ce que veut dire leur formation alors même que les médias, les réseaux sociaux et l'environnement culturel et sociétal ont été fortement bouleversés par le net. L'éducation aux médias est, de ce point de vue, importante. Cela ne conduit pas à diminuer la place et le rôle des enseignants mais, à l'inverse, à affirmer leur place et leur rôle.

Parallèlement, il ne peut y avoir non plus de progrès sans ouverture de l'école aux partenaires et en partenariat, je dirais, avec toutes les institutions culturelles, citoyennes et de recherche. Là encore, la collégialité, le principe de l'écoute, la diversité des lieux, la recherche doivent assurer une expertise de qualité.

Voilà ce que je voulais partager avec vous très rapidement et je vous remercie de votre attention.

3. L'intervention de M. Christophe Chaillou

Madame la Présidente,

Mes chers collègues,

Je veux tout d'abord, à mon tour, féliciter notre collègue Luz Martinez Seijo pour son rapport qui témoigne du lien tout particulier qui existe entre l'enseignement de l'histoire et la préservation des valeurs démocratiques.

À l'heure où nous commémorons le 80ème anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau et où les témoins de cette époque sont de moins en moins nombreux, il est indispensable que nous nous interrogions sur la manière d'entretenir le souvenir de cette tragédie, la Shoah, qui a profondément marqué l'Europe.

Lundi, je participais, dans ma circonscription, à Orléans, dans le Loiret, à une cérémonie de commémoration au Centre d'étude et de recherche sur les camps d'internement dans le Loiret - il y en avait effectivement avec Beaune-la-Rolande et la gare de Pithiviers d'où sont partis des convois avec de nombreux enfants pour Auschwitz -, donc l'un des deux mémoriaux de la Shoah de mon département, en présence de Joseph Weismann, qui est l'un des rares enfants survivants de ces déportations de Beaune-la-Rolande, à la suite de la rafle du Vél' d'Hiv en 1942. Des collégiens y participaient, nombreux, et je suis convaincu de l'importance pour les plus jeunes de se rendre sur les lieux de mémoire, d'échanger lorsque c'est encore possible avec les témoins d'événements tragiques mais structurants dans l'histoire de nos nations, de notre continent européen.

Je suis donc très sensible à l'accent mis par notre collègue Martinez Seijo sur les synergies à développer entre éducation formelle et non formelle, sur la nécessité de partenariats entre les écoles et les institutions culturelles, notamment les musées et lieux de mémoire.

Cette notion même de lieux de mémoire nous invite à mener une réflexion sur la « multiperspectivité », pour reprendre le thème de notre débat. L'historien français Pierre Nora, qui a dirigé d'importants travaux sur les lieux de mémoire, écrivait que « l'histoire s'écrit désormais sous la pression des mémoires collectives », qui cherchent à « compenser le déracinement historique du social et l'angoisse de l'avenir par la valorisation d'un passé qui n'était pas jusque-là vécu comme tel ».

Il expliquait qu'un objet « devient lieu de mémoire quand il échappe à l'oubli, par exemple avec l'apposition de plaques commémoratives, et quand une collectivité le réinvestit de son affect et de ses émotions ».

Le rapport à l'histoire porte ainsi en lui les tensions qui traversent nos sociétés, ce qui est un enjeu à une époque de polarisation accrue dans l'ensemble de nos pays. Il révèle aussi la manière dont nous revisitons notre passé au regard de notre perception des enjeux contemporains. J'en veux pour preuve les débats qui peuvent surgir dans nos communes, villes ou villages sur l'opportunité de maintenir une statue ou le nom d'une rue.

Je partage donc pleinement les orientations de ce rapport, qui invite nos États à développer la prise en compte de perspectives multiples de l'histoire, car cela fait pleinement partie à mes yeux de l'éducation civique, de la construction d'une citoyenneté éclairée, capable d'une analyse critique permettant de comprendre la portée et les conséquences de certains discours, notamment les discours populistes et xénophobes.

Je voterai donc résolument ce projet de texte et le projet de recommandation qui nous sont proposés.

Je vous remercie pour votre attention.

4. L'intervention de Mme Louise Morel

Merci Mme la Rapporteure pour la qualité de votre travail et de porter ce sujet.

Je crois qu'il va de pair avec l'essence même de notre assemblée : apprendre des erreurs et douleurs du passé afin de ne plus jamais les reproduire et protéger les droits de l'homme. La multiperspectivité est un sujet que je porte dans un combat en France et que je souhaite vous partager.

Vous êtes ici en Alsace, une région qui a souffert de plusieurs guerres et tout singulièrement au cours du XXème siècle. Ici, pendant des décennies, nous avons passé sous silence, un crime de guerre qui s'est déroulé au cours de la Seconde Guerre mondiale en Alsace et dans le département voisin, en Moselle.

Il s'agit du drame de l'incorporation de force des alsaciens et Mosellans dans la Wehrmacht.

Cela a concerné 130 000 hommes. Après la guerre, nous avons collectivement voulu oublier - au nom de bonnes raisons - l'amitié franco-allemande, la construction européenne - mais aussi parce que c'était une douleur tout à fait singulière de porter un uniforme qui n'était pas le vôtre et de combattre contre votre patrie. Comment mettre des mots sur cela ? Comment expliquer que vous n'aviez pas le choix ? Comment aussi être entendu tout simplement ?

Or cette douleur n'a jamais été oubliée par celles et ceux qui l'ont vécu, ni par leurs familles et je voudrais devant les représentants des 46 pays membres du Conseil de l'Europe avoir une pensée pour ces hommes. C'est la première fois que ce drame est évoqué ici.

Si je vous parle de ce conflit, c'est parce qu'il a fallu attendre le mois de novembre 2024, pour que la France reconnaisse ce crime de guerre, et demande à ce qu'il soit enseigné dans les écoles de notre pays.

Notre histoire est complexe il faut la mettre à plat sans tabou, parce que si nous ne le faisons pas alors nous ne rendons pas à tous les citoyens du Conseil de l'Europe leur dignité.

Madame la Rapporteure je souscris ainsi pleinement à votre résolution et notamment son point 3 « traiter de la mémoire et des périodes difficiles et sensibles du passé ». Cela nous permettra de mieux comprendre les épisodes de l'histoire et au-delà d'oeuvrer à l'éducation à la citoyenneté démocratique.

5. L'intervention de Mme Liliana Tanguy

Monsieur le Président,

Chers Collègues,

Avant d'aborder notre sujet, je tiens à rendre hommage aux victimes des camps de concentration et d'extermination d'Auschwitz. Le 27 janvier dernier marquait le 80ème anniversaire de leur libération. Cette Journée internationale nous rappelle l'importance de préserver l'histoire et de lutter contre l'oubli et la déformation des faits.

Aujourd'hui, nos sociétés européennes sont confrontées à des défis majeurs, tels que l'érosion démocratique et la montée du populisme. Face à ces phénomènes, l'enseignement de l'histoire devient un outil fondamental dans l'éducation à la citoyenneté des jeunes.

En ce sens, je salue l'engagement du Conseil de l'Europe pour mettre à contribution l'ensemble de ses instances compétentes afin d'accompagner les États membres dans l'amélioration de leurs politiques éducatives.

La tâche est particulièrement déterminante dans les Balkans occidentaux, où les différentes interprétations de l'histoire se heurtent, exacerbant les tensions et entravant la réconciliation.

L'approche multiperspective de l'histoire et la convergence des mémoires plurielles sont essentielles pour construire un avenir apaisé et prévenir la répétition des erreurs du passé. Plus que jamais, les pays des Balkans occidentaux ont besoin d'un accompagnement renforcé pour surmonter les divisions mémorielles et favoriser la réconciliation.

Je m'engage depuis des années, en tant que parlementaire, en faveur de la réconciliation des histoires plurielles dans les Balkans. En tant que corapporteure d'une mission d'information sur l'avancée des négociations européennes dans cette région, j'ai souligné, dans l'une de mes recommandations, l'importance de doter l'Observatoire de l'enseignement de l'histoire en Europe d'outils efficaces. Ces outils permettront d'accompagner les pays des Balkans sur le chemin de la réconciliation.

Dans cette perspective, cette proposition de résolution va dans la bonne direction, celle d'une compréhension mutuelle de l'histoire, essentielle pour bâtir un avenir harmonieux et éviter que les tragédies du passé ne se reproduisent.

Je vous remercie.

6. L'intervention de Mme Nicole Duranton

Monsieur le Président,

Mes chers collègues,

Le rapport qui nous est présenté aujourd'hui par notre collègue Luz Martinez Seijo montre l'intérêt que porte notre organisation à l'enseignement de l'histoire et je m'en félicite.

Traiter de la mémoire et des périodes difficiles du passé, parfois troubles, est toujours délicat. D'autant plus délicat que nous réinterprétons sans cesse ce passé avec nos yeux contemporains.

L'exemple du Mémorial de Srebrenica, que les autorités de Bosnie-Herzégovine demandent obligatoirement aux élèves de l'enseignement secondaire et aux étudiants de visiter, ce que refusent d'organiser les autorités de la République serbe de Bosnie-Herzégovine qui ne reconnaissent pas ce génocide, est une illustration très symbolique de cette tension qui peut traverser nos pays.

Je veux ici rendre hommage aux professeurs d'histoire qui inculquent à nos enfants une culture et un regard critique indispensable pour assurer l'avenir de nos démocraties.

Le Conseil de l'Europe a mis en place plusieurs outils ou démarches utiles et je veux en particulier souligner l'intérêt de l'Observatoire de l'enseignement de l'histoire en Europe. Cet accord élargi du Conseil de l'Europe compte aujourd'hui 18 États membres et deux États observateurs. Il est ouvert à tous les États parties à la Convention culturelle européenne. J'invite les États qui ne l'ont pas encore fait à adhérer à cet accord. Créé en 2020, l'Observatoire fournit un panorama de l'état de l'enseignement de l'histoire dans ses États membres, basé sur des données et des faits fiables. Il ne s'agit pas de créer une histoire officielle, mais bien de faire apparaître nos choix, nos structurations de programmes scolaires et ainsi de nous donner la capacité à nous interroger sur les priorités que nous mettons en avant, mais aussi sur les impasses que nous faisons.

Dans un contexte où la société se polarise davantage et où la démocratie est soumise à de nombreuses pressions, l'enseignement de l'histoire sous différentes perspectives me semble de nature à renforcer la cohésion nationale. Mais la fréquentation des musées et des lieux de mémoire est aussi un élément essentiel pour mieux comprendre notre histoire comme l'a mis en évidence le premier forum annuel sur l'éducation historique, organisé par le Conseil de l'Europe en 2022 sur la place des lieux de mémoire.

Ces démarches, cette compréhension historique m'apparaissent indispensables pour promouvoir les valeurs de démocratie et de respect que nous défendons au sein de cette assemblée.

Je voterai donc le texte qui nous est proposé.

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