B. L'ACCÈS À L'INDÉPENDANCE

Jusqu'au début du XXe siècle, les institutions guyaniennes connaissent relativement peu d'évolutions, le système hollandais ayant été globalement maintenu par les autorités britanniques. La constitution de 1891 maintient ainsi la Court of policy (comprenant 16 membres dont 8 élus et 8 ex officio), héritage de la colonisation hollandaise, comme organe législatif.

Avec la constitution de 1928, d'inspiration coloniale, le Guyana est doté d'un Conseil législatif en remplacement de la Court of policy, marquant l'introduction d'un système parlementaire de type Westminster24(*).

En 1953, une nouvelle constitution est promulguée, introduisant le suffrage universel direct et la mise en place d'un Parlement bicaméral composé du State council et de la House of Assembly. Les premières élections organisées dans ce nouveau cadre constitutionnel voient la victoire du People's Progressive Party (PPP), dirigé par Cheddi Jagan. Toutefois, les autorités britanniques, inquiètes de l'orientation jugée pro-communiste du nouveau gouvernement, décident de suspendre la constitution dès le mois d'octobre et de revenir au système de 1891. Des troupes sont en outre déployées dans le pays et, le 21 décembre 1953, les chambres sont dissoutes, cédant la place à une administration provisoire.

La constitution est finalement rétablie en 1957, permettant la tenue de nouvelles élections, qui confirment la prééminence du PPP, majoritairement soutenu par la population indo-descendante, le People's National Congress (PNC), dont la base électorale est essentiellement constituée de la communauté afro-descendante, ne parvenant pas à inverser le rapport de force. Les résultats de 1957 sont confirmés lors des élections de 1961.

Les années 1950-1960 sont marquées par de vives tensions communautaires et des violences interethniques, conduisant à une nouvelle intervention militaire britannique en 1964.

Afin de répondre aux critiques du PNC, qui dénonçait un mode de scrutin jugé trop favorable à la population indo-guyanienne, le Royaume-Uni introduit un système de représentation proportionnelle pour les élections de décembre 1964. À l'issue de ce scrutin, le PNC forme une coalition permettant à son dirigeant, Forbes Burnham, d'accéder au pouvoir. Cette coalition mène la colonie vers l'indépendance, proclamée le 26 mai 1966, et à l'accession au statut de République le 23 février 1970, le Guyana ayant cependant choisi d'être membre du Commonwealth25(*).

C. UNE POLITIQUE INTÉRIEURE QUI DEMEURE MARQUÉE PAR UN BIPARTISME REPOSANT SUR UN CLIVAGE ESSENTIELLEMENT ETHNIQUE

Le Guyana est actuellement régi par une constitution adoptée en 1980. Le président de la République, élu au suffrage indirect26(*), cumule les fonctions de chef de l'État et de chef du gouvernement.

Le pouvoir législatif est exercé par une Assemblée nationale monocamérale de 65 membres, dont 40 élus à la proportionnelle et 25 dans les 10 circonscriptions correspondant aux 10 régions du pays.

1. Un bipartisme historique reposant encore essentiellement sur un critère ethnique

La vie politique guyanienne repose sur un système bipartite, hérité en partie du passé colonial britannique. Elle reste dominée par l'opposition historique entre le PPP et le PNC, reflet d'un clivage ethnique qui demeure structurant.

En effet, si la polarisation de la société guyanienne sur une base communautaire tend à s'estomper, du fait notamment de la multiplication des mariages interconfessionnels et interethniques, elle se reflète encore dans la composition du paysage politique avec le PPP/C (People's progressive Party/Civic), majoritairement soutenu par les Indo-descendants, et les partis PNCR (« People's National Congress Reform ») et l'AFC (« Alliance For Change ») s'adressant principalement aux Afro-descendants. Ce clivage connaît en outre une « réactivation » lors de chaque élection, les partis politiques cherchant prioritairement à mobiliser leur base historique.

Le PNC a ainsi remporté les scrutins de 1968, 1973 et 1980, ces résultats ayant toutefois été régulièrement remis en question en raison de soupçons de fraude électorale. À la mort de Forbes Burnham en 1985, Desmond Hoyte prend la tête du parti et accède à la présidence de la République. Cette même année, le PNC obtient une nouvelle victoire, mais les accusations persistantes de fraude électorale conduisent le gouvernement à accepter, pour la première fois, la présence d'observateurs internationaux lors des élections de 1992, qui marquent l'arrivée au pouvoir du PPP.

Dans l'opposition à partir de 1992, le PNC enchaîne les défaites aux élections de 1997 et de 2001, conduisant à un changement de direction en 2002, Robert Corbin succédant à Desmond Hoyte. Le parti essuie cependant un nouvel échec en 2006. En vue des élections de 2011, le PNC choisit de s'unir à d'autres formations politiques pour créer une coalition nommée Partenariat pour l'unité nationale. Cette stratégie permet un gain de sièges au Parlement, mais la percée de l'Alliance pour le changement empêche le PNC de devancer le PPP. Face aux critiques sur sa gestion, Robert Corbin cède sa place en 2012 à David Granger, qui devient chef du parti et candidat à l'élection présidentielle de 2015. Une alliance entre les principales forces d'opposition lui permet de remporter le scrutin et d'accéder à la présidence du Guyana.

En mars 2020, le pays connaît une nouvelle alternance avec la victoire d'Irfaan Ali, déclaré vainqueur au terme d'une période de contestation des résultats électoraux de près de 5 mois. Néanmoins, ces élections ne se sont pas traduites par une majorité nette, le PPP/C ne détenant que 33 sièges sur 65 au Parlement.

2. Les élections du 1er septembre 2025 marquent cependant une remise en cause du bipartisme traditionnel

Initialement prévues pour la fin de l'année 2025, le Président Ali a annoncé, le 26 mai, la convocation d'élections générales anticipées, lesquelles se sont tenues le 1er septembre 2025.

Si la victoire du Président Ali était annoncée, ces élections ont néanmoins constitué un évènement politique majeur.

Tout d'abord, avec plus de 55 % des voix, le PPP/C a conforté sa majorité, avec 36 sièges contre 33 lors de la précédente législature.

Ce scrutin a par ailleurs vu l'émergence d'une nouvelle figure politique, Azruddin Mohamed. Homme d'affaires récemment engagé en politique et jouissant d'une certaine popularité, notamment auprès des jeunes, des communautés autochtones et des exclus du boom économique, Azruddin Mohamed ne disposait pourtant ni d'une structure partisane établie ni d'une liste électorale.

Son parti, We Invest in Nationhood (WIN), a ainsi créé la surprise en recueillant près de 25 % des voix, devançant la coalition APNU (17,8 %) et rompant ainsi avec le bipartisme qui prévalait depuis 1961.

3. L'enjeu de la lutte contre les activités illégales et la corruption

Comme l'ensemble des pays du Plateau des Guyanes, le Guyana est exposé au trafic de drogue et à l'exploitation illégale des ressources naturelles (or, diamants, espèces sauvages et bois), respectivement estimés à 14,4 M$ et 2,2 M$ par l'analyse nationale des risques de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme publiée par les autorités en 2021.

Pays producteur d'or, le Guyana doit notamment faire face au fléau persistant de l'orpaillage clandestin. Lors de son audition27(*), Luis Alejandro Ávila Gómez a souligné que « l'absence d'aménagements et de voies d'accès rend les territoires reculés de la Guyane Essequibo particulièrement attractifs pour les activités d'orpaillage illégal. Cette situation reflète une incapacité structurelle de l'État guyanien à exercer un contrôle territorial effectif, notamment dans les zones intérieures, où les activités minières illégales prolifèrent, tandis que les activités minières légales sont mal encadrées, en raison d'une présence institutionnelle insuffisante. Cette dynamique s'accompagne de l'utilisation persistante du mercure, malgré l'adhésion à la Convention de Minamata. L'impact de ces pratiques est flagrant et aisément observable sur les images satellites commerciales, dans un territoire majoritairement couvert par la forêt équatoriale humide ».

Le Guyana constitue en outre une zone de transit pour le narcotrafic, en particulier via ses ports. En mars 2025, plus de 6 tonnes de cocaïne ont ainsi été saisies par la marine nationale au large du golfe de Guinée, à bord d'un navire de pêche battant pavillon guyanien.

Si la coopération entre services spécialisés est jugée satisfaisante - l'opération menée en mars 2025 reposait par exemple sur un échange d'informations entre Georgetown et Paris - le trafic de stupéfiants ne montre aucun signe de ralentissement. Face à cette situation, le Guyana a mis en place une unité spécialisée chargée du démantèlement des réseaux. Pour autant, comme l'ont rappelé plusieurs personnes entendues par la mission, la lutte contre le narcotrafic ne fait pas consensus et, du fait notamment de l'absence de consommation locale, elle n'apparaît pas comme une priorité de politique intérieure, comme en témoigne l'absence de débats sur cette question lors des dernières campagnes électorales.

Comme ses voisins, le Guyana est également concerné par la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN). Ce dossier est suivi par la direction générale des affaires maritimes et de la pêche (DG MARE) de la Commission européenne.

Néanmoins, selon la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées, la Commission privilégie pour l'instant une approche fondée sur le dialogue plutôt que sur l'ouverture d'une procédure de sanction dite des « cartons » (cf. encadré ci-après).

La procédure des « cartons » en matière de pêche INN

Lorsqu'elle détient la preuve qu'un pays tiers ne coopère pas pleinement dans la lutte contre la pêche INN, la Commission lui adresse un carton jaune. Par cette première étape du processus, appelée prérecensement, la Commission avertit le pays qu'il court le risque d'être inscrit sur la liste des pays non coopérants. Le carton jaune marque le début d'un dialogue formel dans le cadre duquel la Commission et le pays concerné travaillent ensemble à résoudre tous les sujets de préoccupation. Dans la plupart des cas, ce dialogue est productif et le prérecensement peut être annulé (carton vert).

Toutefois, si les progrès ne sont pas suffisants, la Commission recensera le pays tiers comme non-coopérant. C'est ce qu'on appelle un « carton rouge ». La Commission propose ensuite au Conseil d'inscrire ce pays sur la liste des pays non coopérants. Les produits de la pêche en provenance du pays en question seront par la suite interdits sur le marché de l'Union.

Source : Commission européenne

En matière de lutte contre la corruption, lors de son audition, Gaspard Estrada a évoqué, certains progrès notables, notamment en matière de transparence financière. Le Guyana a ainsi été retiré de la liste grise du GAFI et le rapport du FMI d'avril 2025 souligne des avancées significatives dans ce domaine.

Cependant, plusieurs intervenants ont souligné que des efforts supplémentaires restaient nécessaires, en particulier en ce qui concerne la mise en place d'échanges automatiques d'informations fiscales. Cette question prendra une importance croissante à mesure que se développeront les flux financiers liés à l'exploitation pétrolière.

Enfin, le dispositif de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme (LBC/FT) a été évalué en 2024 par le Groupe d'action financière des Caraïbes (GAFIC). Sa qualité a été jugée modérément satisfaisante : le cadre légal et réglementaire est globalement d'un bon niveau de conformité vis-à-vis de standards du GAFI (il est noté conforme ou largement conforme sur 35 des 40 recommandations du GAFI), mais présente des lacunes notables, principalement en matière de transparence des bénéficiaires effectifs des personnes morales et constructions juridiques, qui facilitent leur exploitation à des fins de blanchiment.


* 24 Parliament of Guyana, Historical information events & dates of the Parliament of Guyana from 1718 to 2006.

* 25 https://www.britannica.com/place/Guyana/History

* 26 Chaque formation politique présente un candidat à la présidence. Le candidat dont la liste obtient le plus de voix, tous scrutins confondus, accède à la fonction présidentielle.

* 27 Audition du 2 juillet 2025.

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