II. UN PAYS EN PROFONDE MUTATION
Dans son précédent rapport consacré au Plateau des Guyanes, la commission avait rappelé l'ambition du Guyana de devenir le Qatar de la prochaine décennie28(*).
Les performances économiques du pays peuvent en effet inviter à l'optimisme. Le pays enregistre ainsi les taux de croissance les plus élevés au monde, atteignant en moyenne 47 % sur la période 2022-2024, tirés par l'exploitation d'importants gisements offshores découverts en 2015.
L'enjeu pour le Guyana réside désormais dans la transformation de cette manne pétrolière en levier de développement de long terme pour le pays.
1. Une économie longtemps concentrée sur l'exploitation minière et l'agriculture
L'économie guyanienne a longtemps essentiellement reposé sur l'agriculture (riz, sucre), l'extraction minière (bauxite, or, diamants) et les transferts de la diaspora.
L'agriculture se concentre sur la mince plaine côtière située entre les fleuves Essequibo et Courantyne. L'élevage, quant à lui, se développe surtout dans la savane de Rupununi et sur la plaine côtière.
Le Guyana dispose d'importantes réserves de bauxite situées entre les rivières Demerara et Berbice, faisant du pays l'un des principaux producteurs mondiaux. Le nord-ouest, près de la frontière avec le Venezuela, abrite également du manganèse. Le secteur minier comprend en outre l'extraction de diamants et de l'or, dont l'exploitation est assurée à la fois par des mineurs indépendants et par de petites à moyennes entreprises29(*).
Comme le montre le tableau ci-après, jusqu'en 2019, le secteur de l'agriculture, de la sylviculture et de la pêche constituait le principal contributeur au PIB du Guyana (plus du quart en 2012 et 17,6 % en 2019). Les activités extractives, en particulier l'or et la bauxite, à l'exclusion du pétrole et du gaz, représentaient quant à elles plus de 13 % de la richesse produite.
À l'inverse, jusqu'en 2019, le pétrole et le gaz ne contribuaient que pour une part très marginale au PIB guyanien (entre 0 % en 2012 et 1,7 % en 2019).
Répartition du PIB du Guyana par secteur économique entre 2012 et 2023
(aux prix de 2012)
Source : https://statisticsguyana.gov.gy/subjects/national-accounts-and-production/contribution-gross-domestic-product-guyana-2012-to-2023/
La structuration de l'économie guyanienne se reflétait logiquement dans la composition des exportations du pays. En 2019, l'or représentait ainsi plus de la moitié de la valeur des exportations du pays (55 %), suivi par le riz (14,2 %), la bauxite (8,1 %) et les produits de la mer (4,9 %).
Principales exportations du Guyana en 2019
(en pourcentage de la valeur des exportations)
Source : Bank of Guyana, annual report, 2019
2. La découverte de gisements pétroliers en 2015 a radicalement changé la donne
a) Des réserves pétrolières dont l'exploitation pourrait permettre la production de 1,7 million de barils par jour à l'horizon 2030
À la suite d'explorations lancées en 2008, dans le bloc Stabroek, Exxon Mobil a annoncé la découverte d'importants gisements pétroliers en 2015 (champ Liza-1). Selon le Fonds monétaire international (FMI), le Guyana disposerait ainsi des deuxièmes réserves de pétrole par habitant en valeur après le Koweït.
Valeur des réserves de pétrole par habitant
(en milliers de dollars)
Source : FMI
La propriété du bloc Stabroek est partagée entre trois entreprises : l'américain ExxonMobil, actionnaire à hauteur de 45 %, le groupe chinois CNOOC (25 %) et Hess (30 %), également américain. En juillet 2025, l'américain Chevron a racheté Hess et sa participation dans le bloc, à la suite d'un arbitrage perdu par ExxonMobil, qui estimait disposer d'un droit de préemption sur ces parts.
À l'heure actuelle, la mise en production des champs Liza phase 1, Liza phase 2 et Payara permet d'extraire environ 600 000 barils par jour. L'entrée en service du projet Yellowtail devrait porter ce volume à près de 940 000 barils d'ici la fin de l'année 2025.
D'autres développements sont programmés et devraient encore accroître la production. À partir de 2027, l'exploitation des champs Uaru et Whiptail pourrait permettre un doublement de la production actuelle pour atteindre environ 1,2 million de barils par jour.
Champs exploités ou en projet du bloc de Stabroek
Source : Project summary longtail development project, Exxon Mobil Guyana limited, février 2025
Par ailleurs, avec la mise en exploitation des champs Hammerhead en 2029 et Longtail, espérée par Exxon Mobil pour 2030, la capacité de production du Guyana devrait être supérieure à 1,7 million de barils par jour30(*).
Projection de production journalière de pétrole avec l'exploitation des champs Hammerhead et Longtail
Source : Exxon Mobil Upstream, in a league of our own, 11 décembre 2024
b) Le Guyana affiche désormais la plus forte croissance économique au monde
Ces importantes découvertes de gisements pétroliers en mer et leur mise en exploitation ont profondément bouleversé les perspectives économiques du pays.
En 2023, le PIB réel guyanien a ainsi crû de 33 %, après des taux de 62 % en 2022 et 20 % en 2021. Au total, sur la période 2022-2024, la croissance du Guyana a atteint 47 % en moyenne, soit le taux le plus élevé au monde.
Selon le FMI, à l'horizon 2030, le PIB par habitant du Guyana devrait atteindre 50 789 dollars (27e rang mondial alors que le pays occupait le 97e rang en 2015), soit un niveau proche de celui de la moyenne de l'Union européenne (52 629 dollars).
Projection d'évolution du PIB par habitant du Guyana
(en dollars courants)
Source : Fonds monétaire international
En parité de pouvoir d'achat, le PIB par habitant du Guyana pourrait atteindre 194 723 dollars en 2030 (contre 11 086 dollars en 2015), classant le pays au premier rang mondial (contre la 121e place en 2015), devant Singapour, le Luxembourg, Macao ou encore le Qatar.
Projection d'évolution du PIB par habitant du Guyana
(en parité de pouvoir d'achat, dollars courants)
Source : Fonds monétaire international
|
|
2015 |
2030 |
|
Guyana |
11 085,73 |
194 723,22 |
|
Singapore |
87 160,04 |
186 625,74 |
|
Luxembourg |
111 436,91 |
170 006,99 |
|
Macao SAR |
108 168,58 |
166 190,30 |
|
Qatar |
99 463,85 |
162 081,93 |
|
Ireland |
71 975,00 |
158 403,96 |
|
Norway |
61 471,57 |
123 648,34 |
|
Brunei Darussalam |
63 711,82 |
117 390,87 |
|
Switzerland |
65 775,75 |
111 944,78 |
|
United Arab Emirates |
65 725,80 |
107 994,76 |
|
United States |
57 006,93 |
105 370,68 |
|
Taiwan |
45 236,44 |
104 206,62 |
|
Denmark |
51 577,44 |
102 106,09 |
|
Netherlands |
52 507,54 |
97 418,45 |
|
San Marino |
51 073,91 |
95 990,72 |
|
Malta |
40 320,17 |
94 199,14 |
|
Hong Kong SAR |
54 999,34 |
93 863,01 |
|
Iceland |
51 967,28 |
91 269,30 |
|
Belgium |
48 212,45 |
87 393,73 |
|
Sweden |
49 073,65 |
87 334,92 |
|
Advanced economies |
47 455,29 |
86 493,84 |
|
Austria |
51 173,90 |
85 436,48 |
|
Germany |
50 714,42 |
84 045,75 |
|
Australia |
47 044,42 |
83 723,84 |
|
North America |
46 490,51 |
83 406,86 |
|
Cyprus |
33 660,04 |
81 445,76 |
|
Australia and New Zealand |
45 802,24 |
80 461,47 |
|
Korea, Republic of |
39 623,06 |
79 360,56 |
|
Finland |
43 670,46 |
78 305,19 |
|
Bahrain |
49 100,55 |
76 661,57 |
|
Canada |
46 266,59 |
76 630,75 |
|
Andorra |
51 045,86 |
76 262,18 |
|
European Union |
40 040,31 |
76 191,54 |
|
France |
42 316,09 |
75 611,87 |
|
Lithuania |
29 776,60 |
73 373,31 |
|
United Kingdom |
43 453,69 |
73 305,67 |
|
Czech Republic |
35 679,62 |
73 130,85 |
|
Saudi Arabia |
50 386,80 |
73 005,51 |
|
Italy |
39 677,11 |
72 465,40 |
Source : Fonds monétaire international
Ce « boom » économique s'est accompagné d'une arrivée massive des investisseurs étrangers au cours des 10 dernières années. Ainsi, selon les chiffres de la direction générale du Trésor, le montant des investissements directs à l'étranger (IDE) entrants s'élevait à 7,2 Mds$ en 2023 alors qu'il était quasi nul jusqu'en 2017.
Flux entrants d'investissements directs à l'étranger
Source : direction générale du Trésor
3. Une gestion de la rente pétrolière qui semble écarter le risque de « maladie hollandaise »
a) Des fondamentaux économiques jugés solides par le FMI
L'afflux considérable de revenus issus de l'exploitation pétrolière suscite de nombreuses interrogations quant à la gouvernance, aux conséquences écologiques et aux risques liés à la dépendance excessive à la rente pétrolière qualifiée de « maladie hollandaise » (ou de « malédiction des matières premières »), dont a notamment souffert le Venezuela.
Néanmoins, selon le dernier rapport du Fonds monétaire international (FMI)31(*), l'économie du Guyana ne présente pour l'instant aucun signe de ce phénomène.
Si la croissance du PIB demeure essentiellement portée par le secteur pétrolier, la croissance non-pétrolière est également très dynamique (12,3 %), tirée par le secteur de la construction dans le cadre des investissements publics en infrastructure et de la forte demande immobilière. Le secteur agricole est également en plein développement et constitue une priorité pour les autorités.
La hausse des prix demeure en outre contenue, à + 2,9 % fin 2024, en dépit de pressions inflationnistes liées à la croissance économique. Elle devrait atteindre + 3,6 % en 2025. Le FMI considère que la politique monétaire menée par les autorités guyaniennes a été globalement appropriée, restrictive et limitant les effets d'une politique budgétaire expansionniste, permettant de contenir l'inflation.
Le déficit budgétaire a, pour sa part, augmenté significativement en 2024, à 7,3 % du PIB contre 5,1 % en 2023. Toutefois 90 % des dépenses courantes sont couvertes par les recettes non-pétrolières et la hausse du déficit est quasi intégralement liée à la hausse des dépenses d'investissement. Une diminution du déficit à 4,9 % du PIB est prévue en 2025, dans le cadre d'une stabilisation des investissements.
b) Une gestion de la rente pétrolière strictement encadrée
Sur le modèle de la Norvège, le Guyana s'est doté en 2019 d'un fonds souverain, le Natural Resource Fund (NRF), afin d'éviter que les recettes pétrolières ne soient dilapidées ou captées à des fins particulières, mais au contraire investies dans le développement du pays.
Le NRF bénéficie d'un cadre de gouvernance censé garantir une gestion prudente et transparente des fonds déposés sur un compte à la Federal Reserve Bank de New York. Des règles strictes en matière de retrait, d'information et de suivi ont ainsi été mises en place (cf. encadré ci-après).
Le Natural Resource Fund
À la suite de la découverte d'importants gisements pétroliers au large des côtes guyaniennes en 2015, l'État guyanien a jugé essentiel d'anticiper en élaborant une législation destinée à encadrer ces revenus. C'est ainsi qu'à l'issue de consultations avec différents acteurs - y compris les représentants du secteur privé et de la société civile - le Natural Resource Fund (NRF) a été institué par une loi de 2019, dans le but d'administrer les ressources issues des hydrocarbures, tout en soutenant un développement durable.
Ce fonds a été conçu pour atteindre plusieurs objectifs :
- atténuer les fluctuations budgétaires liées à la volatilité des recettes pétrolières ;
- éviter que ces recettes ne nuisent à la compétitivité globale de l'économie ;
- assurer un partage équitable de la richesse entre les générations présentes et futures ;
- mobiliser les revenus du secteur extractif pour financer des priorités nationales, notamment en faveur d'un développement inclusif et respectueux de l'environnement.
Le fonctionnement du NRF repose sur une structure couramment utilisée à l'échelle internationale : le ministère des Finances supervise la gestion globale du fonds, tandis que la Banque de Guyana en assure la gestion opérationnelle conformément à un mandat d'investissement défini par un accord spécifique.
Les recettes provenant des activités pétrolières de l'État - notamment les redevances, la part de pétrole revenant au gouvernement et l'impôt sur les sociétés - sont versées directement dans le fonds. Le ministère des Finances, avec l'appui d'un comité d'investissement composé d'experts financiers qualifiés, est chargé d'élaborer le mandat d'investissement à l'intention de la Banque de Guyana. Les types de placements autorisés sont précisés dans la loi portant création du NRF. Deux catégories d'investissements sont définies : des placements sécurisés (dépôts bancaires et bons du Trésor éligibles) et des investissements à plus long terme, encadrés par des plafonds et des seuils.
En tant que gestionnaire opérationnel, la Banque du Guyana a la possibilité, via des appels d'offres ouverts et transparents, de recourir à des gestionnaires privés pour administrer une partie des actifs, ainsi qu'à des dépositaires pour la conservation des fonds. Elle est également tenue de produire des rapports mensuels et trimestriels sur la performance du fonds à destination du ministère des Finances, accompagnés d'états financiers audités et d'autres documents nécessaires à la préparation du rapport annuel. Le ministère est responsable de la publication de ces informations, notamment sur son site internet.
Le ministère des Finances est en outre chargé de formuler les demandes de retrait du fonds dans le cadre du projet de loi de finances annuel. Ces demandes sont contraintes par double encadrement. Le premier repose sur l'avis d'un comité macroéconomique composé d'économistes qualifiés, chargé d'évaluer l'impact des dépenses publiques sur la compétitivité de l'économie, en tenant compte de variables macroéconomiques clés afin de prévenir les effets indésirables liés à l'exploitation des ressources naturelles, comme le syndrome hollandais. Sur cette base, le comité recommande un plafond de retrait compatible avec la stabilité économique du pays. Le second encadrement consiste à calculer, selon une formule inscrite dans la loi, le montant maximal pouvant être prélevé tout en préservant la soutenabilité financière du fonds à long terme, la stabilité intergénérationnelle et l'équilibre annuel des retraits. Toutes ces informations doivent figurer de manière transparente dans le projet de budget soumis à l'Assemblée nationale.
En dehors du cadre budgétaire annuel, la seule autre situation autorisant un retrait exceptionnel concerne les catastrophes naturelles majeures. Dans ce cas, un projet de loi de finances rectificative doit être présenté au Parlement, justifiant précisément l'urgence de la demande et détaillant l'usage des fonds mobilisés pour faire face à la situation.
La création du NRF a été pensée en conformité avec les Principes de Santiago, qui fixent les standards internationaux en matière de gestion des fonds souverains. Afin d'assurer transparence et redevabilité, un comité public de suivi et d'évaluation a été institué. Composé de 22 représentants issus de la société civile, du monde académique, des collectivités locales et des milieux professionnels, ce comité a pour mission de surveiller la gestion du fonds, d'évaluer l'utilisation des ressources prélevées et de communiquer régulièrement ses analyses à la population à travers des rapports et des consultations publiques.
Source : https://ifswf.org/members/natural-resource-fund
Selon le bulletin du 31 mars 2025, le fonds disposait d'actifs évalués à 3,34 Mds$, soit environ 696 milliards de dollars guyaniens, correspondant à 13,5 % du produit intérieur brut de 2024. Selon le FMI, ce pourcentage pourrait atteindre 32 % du PIB à l'horizon 2030 (13,3 Mds$).
En effet, l'augmentation de la manne pétrolière à partir de 2027-2028, liée en partie à la fin du remboursement des investissements menés par les entreprises lors des campagnes d'exploration et de mise en exploitation des différents gisements (de l'ordre de 75 % des revenus), permettra aux autorités guyaniennes d'alimenter le fonds souverain à hauteur de 10 Mds$ annuels à partir de 2028, contre 3 à 4 Mds$ chaque année à l'heure actuelle.
c) Une croissance économique reposant également sur une stratégie de développement bas carbone
À partir de 2009, le Guyana s'est doté d'une stratégie de développement économique bas carbone, la « Low Carbon Development Strategy » (LCDS). Celle-ci vise à diversifier l'économie guyanienne et, sur le long terme, à réduire sa dépendance aux hydrocarbures en investissant les revenus pétroliers dans des secteurs à fort potentiel tels que l'exploitation forestière, l'agriculture, l'écotourisme ou encore les services numériques.
La LCDS initiale de 2009 a fait l'objet d'actualisations successives en 2013 puis en 2022, cette dernière, dite LCDS 2030, couvrant la période 2022-2030.
La première phase s'est traduite par un accord bilatéral avec la Norvège, qui a donné lieu au versement de 220 M$ entre 2009 et 2015. Les phases suivantes, LCDS 2030 et LCDS Future, visent à élargir le champ du dispositif en s'ouvrant à des financements privés volontaires et en s'intégrant davantage aux marchés internationaux du carbone, notamment par le biais des mécanismes REDD+ (Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts dans les pays en développement) mis en place sous l'égide des Nations Unies.
L'ambition affichée de la LCDS 2030 est de constituer un modèle conciliant préservation des forêts et développement économique. Elle entend ainsi prévenir la déforestation, stabiliser les émissions liées à l'énergie, tout en multipliant par cinq la croissance économique sur 10 ans. Elle prévoit également des investissements en faveur du développement urbain, rural et amérindien, la protection du littoral et de l'arrière-pays face aux effets du changement climatique, la création d'emplois dans des secteurs sobres en carbone, l'adaptation des systèmes éducatif et sanitaire à une trajectoire de développement durable et, enfin, l'intégration renforcée de l'économie guyanaise dans son environnement régional.
Les revenus générés par cette stratégie sont répartis selon la clé suivante : 15 % sont destinés aux communautés amérindiennes, qui doivent définir leurs propres plans de durabilité, tandis que les 85 % restants doivent financer la mise en oeuvre des projets relevant de la LCDS. En 2022, les crédits carbone du Guyana ont été certifiés selon le standard TREES (The REDD+ Environmental Excellence Standard) du programme ART (Architecture for REDD+ transactions), permettant de sécuriser des ventes pour un montant de 750 M$ sur le marché volontaire. En septembre 2024, 237 M$ avaient effectivement été perçus et, mi-2024, ces crédits avaient été reconnus comme éligibles au mécanisme international de compensation des émissions du secteur aérien (CORSIA).
De nombreuses actions sont en cours dans le cadre de la LCSD. Dans le domaine forestier, le bois destiné au marché européen bénéficie désormais d'une labellisation PEFC, équivalente au label FSC, grâce notamment au soutien de l'Union européenne via le programme FLEGT (Forest Law Enforcement, Governance and Trade) coordonné par l'Agence française de développement. Sur le plan énergétique, des projets de fermes solaires représentant une capacité totale de 33 mégawatts, financés par la Banque interaméricaine de développement, sont en cours. Toutefois, à la fin de l'année 2024, le mix électrique du pays demeurait composé à 97 % de combustibles fossiles. Concernant la biodiversité, le gouvernement s'est engagé à doubler la superficie des aires protégées d'ici fin 2025. Néanmoins, à la fin de l'année 2024, seuls 8,4 % du territoire terrestre étaient concernés et aucune zone maritime ne bénéficiait de ce classement, très en deçà de l'objectif de 30 % fixé à l'horizon 2030. Aucune annonce relative à de nouvelles aires marines protégées n'a par ailleurs été faite à l'occasion de la 3e conférence des Nations unies sur l'océan (UNOC3) qui s'est tenue à Nice en juin 2025.
Le bilan intermédiaire établi fin 2024 a vu la réorientation des priorités de la LCDS 2030 vers trois axes principaux : l'urbanisation durable, la gestion des ressources en eau et la conservation de la biodiversité. Enfin, en matière de transports, les investissements se concentrent quasi exclusivement sur la construction de nouvelles routes et l'élargissement des infrastructures existantes, en particulier à Georgetown, où le parc automobile connaît une croissance rapide, estimée à environ 10 000 véhicules supplémentaires par trimestre, mais aucun projet de transport collectif à faibles émissions n'est actuellement envisagé.
4. Une répartition des revenus pétroliers qui apparaît cependant très favorable aux sociétés étrangères
Le contrat encadrant l'exploitation du bloc Stabroek, signé en octobre 2016 entre le Gouvernement de la République coopérative du Guyana, Esso exploration and production Guyana limited, filiale d'Exxon Mobil, CNOOC Nexen Petroleum Guyana limited et Hess Guyana exploration limited, fait l'objet de critiques récurrentes au motif qu'il créerait une situation asymétrique, défavorable aux intérêts guyaniens.
En particulier, dans un rapport d'avril 2018, le FMI a estimé que les conditions négociées étaient particulièrement favorables aux investisseurs par rapport aux standards habituellement observés dans des projets comparables, relevant que les taux de redevance étaient inférieurs à ceux observés au niveau international. En 2018, le FMI avait d'ailleurs recommandé au gouvernement guyanien de suspendre temporairement l'octroi de nouveaux permis, dans l'attente de la mise en place d'un système fiscal plus équilibré32(*).
Si, jusqu'à présent, les autorités guyaniennes se sont refusées à dénoncer les termes du contrat de 2016, en raison notamment de son article 32 (dit « clause de stabilité »), qui stipule que toute modification de l'accord ou imposition de nouvelles obligations fiscales liées au pétrole nécessite le consentement des compagnies pétrolières concernées ou doit donner lieu à un dédommagement, le PPP/C considère que le gouvernement alors au pouvoir aurait dû négocier des conditions plus favorables pour le pays.
Par ailleurs, selon Luis Alejandro Ávila Gómez, la structure actuelle de l'exploitation pétrolière ne permet pas à l'État de disposer d'un contrôle réel sur l'ensemble des opérations. Celle-ci repose en effet sur l'utilisation de navires dits FPSO (flottants pour la production, le stockage et le déchargement) permettant la réalisation de l'ensemble de la chaîne de production en mer. Positionnés à plus de 150 kilomètres des côtes, ces navires confèrent à ExxonMobil une large autonomie, réduisant de facto considérablement la capacité d'intervention des autorités guyaniennes.
Ainsi, en cas de désaccord avec le gouvernement, l'entreprise aurait la possibilité de quitter rapidement les lieux en mettant ses navires hors service et en condamnant les puits, laissant ainsi le pays sans aucun moyen d'exploitation.
Cette dépendance du Guyana à l'égard de l'extérieur se reflète aussi dans le domaine des carburants raffinés. Faute d'avoir développé jusqu'à présent ses propres infrastructures de transformation, le Guyana reste tributaire des importations. Si des projets de raffinerie ont bien été envisagés, comme celui de Crab Island, ou encore d'une coopération avec la République dominicaine, aucun n'a encore abouti.
5. Un développement économique qui n'a, jusqu'ici, pas empêché un creusement des inégalités
Depuis la mise en exploitation des gisements pétroliers, les autorités guyaniennes se sont fixé comme objectif de faire en sorte que la croissance économique exceptionnelle que connaît le pays bénéficie « à chaque famille guyanienne ».
D'importants efforts ont ainsi été consentis en matière d'infrastructures publiques, qu'il s'agisse de la construction d'hôpitaux, de la construction ou de la réfection d'écoles ou encore de la construction et de la modernisation du réseau routier. Par ailleurs, plusieurs programmes de construction de logements individuels ont été engagés ou déjà réalisés. Des subventions ont été attribuées aux communes et villages de l'intérieur pour en favoriser le développement, avec des résultats déjà perceptibles sur le terrain.
Pour autant, comme le relève le FMI dans son rapport de 2025 précité, ces efforts n'ont pas permis, à ce stade, de combler les besoins importants du pays dans le champ des infrastructures.
Performances enregistrées par le Guyana
par objectifs de développement durable
Source : FMI, Staff report for the 2025 article IV consultation with Guyana, 15 avril 2025
En matière d'éducation, des efforts notables ont été engagés, avec la mise en place de l'enseignement universitaire gratuit à partir de 2025 (coût estimé à 0,3 % du PIB). Des crédits à taux réduit sont prévus pour les étudiants, ceux restant au Guyana après la fin de leurs études bénéficiant d'un remboursement par l'État de leurs emprunts. L'accent est également mis sur la formation professionnelle, l'éducation technique et le développement des compétences pour faire face aux pénuries de main-d'oeuvre qualifiée.
Les autorités guyaniennes ont par ailleurs mis en oeuvre une politique budgétaire expansive reposant sur une baisse de l'impôt sur le revenu des personnes physiques (de 28 % à 25 %), une augmentation de l'allocation personnelle ainsi que des transferts sociaux, dont un versement unique de 100 000 dollars guyaniens à environ 600 000 adultes.
L'essor économique du pays devrait, par conséquent, à terme, bénéficier à l'ensemble de la population et contribuer à la réduction progressive des inégalités, en particulier grâce à un meilleur accès à l'éducation et à la formation.
La Banque mondiale observe cependant qu'en dépit de ces avancées, la pauvreté et l'exclusion sociale persistent, notamment dans l'arrière-pays, où l'accès aux services de base reste limité. À court terme, les réformes en cours pourraient même tendre à accentuer certaines inégalités. Les travailleurs peu qualifiés, par exemple, peinent à tirer profit de la transformation du pays. L'arrivée de nombreuses compagnies étrangères a également provoqué une forte hausse des loyers, contraignant une partie des classes moyennes à quitter les centres-villes.
De plus, une proportion importante de la population continue de vivre dans une grande précarité, sans bénéficier de retombées concrètes de l'exploitation pétrolière ni des projets d'infrastructures. Le mécontentement s'est illustré par plusieurs mois de grèves et de manifestations des enseignants, qui réclamaient des augmentations de salaire jugées raisonnables, mais que le gouvernement a tardé à accorder par crainte de relancer l'inflation. Par ailleurs, le niveau insuffisant des rémunérations entretient un déficit de main-d'oeuvre et pousse de nombreux travailleurs qualifiés à quitter la fonction publique, notamment dans les secteurs de la santé, de l'éducation et de la sécurité.
* 28 « Face à ces niveaux de croissance exceptionnels, pour l'essentiel liés aux revenus tirés de ses gisements pétroliers, les autorités guyaniennes ne cachent pas leur ambition de faire de leur pays les Émirats arabes unis ou le Qatar de la prochaine décennie ».
* 29 https://www.britannica.com/place/Guyana/History
* 30 https://corporate.exxonmobil.com/locations/guyana/news-releases/1218_exxonmobil-guyana-marks-five-years-of-oil-production
* 31 FMI, Staff report for the 2025 article IV consultation with Guyana, 15 avril 2025
* 32 Luis Alejandro Ávila Gómez, Géopolitique des frontières : la Guyane Essequibo entre Guyana et Venezuela, stratégies pour l'accès aux ressources et à la souveraineté, L'Harmattan, 2024.








