C. COMME L'ENSEMBLE DES PAYS DE LA RÉGION, LA GUYANE FRANÇAISE EST CONFRONTÉE À D'IMPORTANTS ENJEUX SÉCURITAIRES
La Guyane fait face à une criminalité transfrontalière multiforme, pour l'essentiel « importée », nécessitant une mobilisation de tous les instants des services de l'État et des forces armées en Guyane (FAG).
Lors du déplacement, la mission a été frappée par la capacité d'adaptations des administrations, forces de sécurité intérieure et forces armées en Guyane pour faire face aux différentes formes de criminalité sévissant dans le département. La Guyane constitue ainsi en quelque sorte un « laboratoire opérationnel », comme l'a indiqué un interlocuteur.
1. Le fléau persistant de l'orpaillage illégal
La Guyane se situe au coeur du « croissant aurifère » sud-américain et figure parmi les régions les plus riches au monde en ressources aurifères. Malgré ce potentiel considérable, l'extraction légale y demeure limitée, laissant une large place à l'orpaillage illégal (cf. supra). Or celui-ci constitue à la fois une catastrophe économique (les revenus issus de l'orpaillage illégal ne bénéficient pas à l'économie guyanaise), environnementale (du fait de la déforestation et de l'utilisation du mercure pour amalgamer les paillettes), sociale (du fait de la criminalité liée) et sanitaire (les populations locales sont les premières victimes des pollutions). Selon l'IEDOM18(*), 40 % de la surface déforestée en Guyane serait ainsi due à l'orpaillage illégal et 13 tonnes de mercure seraient déversées chaque année.
Comme l'ont indiqué la plupart des personnes entendues, exploiter pleinement le potentiel aurifère de la Guyane par le développement de l'extraction légale constituerait l'une des solutions les plus efficaces et durables contre l'orpaillage illégal.
Recommandation : face à la catastrophe écologique, économique et sanitaire que constitue l'orpaillage illégal et à la menace sécuritaire accrue qu'il représente, en raison de l'implication croissante des factions armées brésiliennes dans cette activité, ne plus se contenter de chercher à « contenir » ce phénomène mais le traiter à la racine en développant rapidement l'extraction légale afin d'exploiter pleinement le potentiel aurifère de la Guyane.
Devant la mission, le président de la Collectivité territoriale de Guyane, Gabriel Serville, a dénoncé à plusieurs reprises ce qu'il a qualifié d'« orpillage » venu de l'extérieur. Près de 96 % des orpailleurs illégaux, dont le nombre était estimé à plus de 7 000 en avril 2025, sont ainsi de nationalité brésilienne. Par ailleurs, le Suriname voisin joue un rôle clé : l'orpaillage non réglementé n'y est pas considéré comme illégal, ce qui en fait une base logistique pour les activités menées en Guyane française. Des comptoirs tenus par des commerçants chinois situés le long du fleuve Maroni approvisionnent les garimpeiros en matériel et en mercure, facilitant ainsi le maintien de ces réseaux transfrontaliers.
Joël Sollier, procureur général près la cour d'appel de Cayenne, a indiqué à la mission que si l'orpaillage illégal est un phénomène dans une large mesure exogène, il est pourtant traité, à l'heure actuelle, comme une criminalité interne, avec des moyens par conséquent inadaptés. Le magistrat, dont l'action et la détermination doivent être saluées, a notamment recommandé la mise en place de zones de défense et de sécurité prévues à l'article R. 1421-1 du code de la défense19(*), permettant aux armées d'assurer au sol la couverture d'un territoire afin de neutraliser des menaces extérieures. Ces zones auraient vocation à couvrir les secteurs hautement aurifères et les lieux de passage frontaliers de convois logistiques.
Recommandation : envisager la mise en place de zones de défense et de sécurité sur le territoire de la Guyane devenant, de facto, des zones d'exclusion pour l'orpaillage.
M. Sollier a par ailleurs pointé la faiblesse du contrôle des frontières, alors que les actions menées dans le cadre de l'opération Harpie (cf. infra) se déroulent essentiellement à l'intérieur du territoire national. C'est pourquoi, il apparaît indispensable de renforcer la sécurisation des frontières en recourant à des moyens nouveaux de surveillance (drones, satellites, forces d'intervention héliportées par exemple).
Recommandation : dans le cadre de la lutte contre l'orpaillage illégal, renforcer le contrôle des frontières afin d'empêcher l'entrée et l'installation des Garimpeiros sur le territoire national.
Le procureur général a en outre rappelé que si le Brésil peut mener des opérations « coups de poing » contre l'orpaillage, ces actions restent ponctuelles et ne se substituent pas à une présence continue. Or la mise en oeuvre d'une stratégie efficace suppose une approche de long terme et, par conséquent, nécessite d'amener les autorités brésiliennes à considérer ces phénomènes comme des enjeux bilatéraux et régionaux, et non comme de simples incidents localisés à traiter au cas par cas.
Un renforcement de la coopération franco-brésilienne apparaît par conséquent indispensable et pourrait prendre plusieurs formes : mise en place d'un droit de poursuite sur une bande de territoire déterminée, extradition des ressortissants brésiliens poursuivis par la justice française, transfèrement des détenus brésiliens, etc. La nouvelle convention d'entraide judiciaire, votée par le Sénat en juin 202520(*), en voie d'être définitivement adoptée, prévoit à cet égard plusieurs évolutions bienvenues : investigations bancaires, saisies et confiscations des avoirs criminels, interceptions téléphoniques, livraisons surveillées, poursuites transfrontalières et formation d'équipes communes d'enquêtes.
Selon Joël Sollier, un dossier pourrait permettre de davantage intéresser les autorités brésiliennes à la protection du territoire guyanais. En effet, de part et d'autre de la frontière entre la Guyane française et le Brésil, deux parcs naturels d'envergure - le Parc amazonien de Guyane et le Parc national des montagnes du Tumucumaque - se font face sans véritable coordination opérationnelle. Or, leur mise en réseau pourrait constituer l'une des plus vastes zones de biodiversité protégée au monde, représentant un atout écologique et géopolitique majeur pour les deux pays.
Une lettre d'intention en ce sens a été signée entre le ministre français de l'Europe et des affaires étrangères, Stéphane Séjourné, et son homologue brésilien de l'Environnement. Si cette initiative a suscité, dans un premier temps, une dynamique de coopération nourrie entre les deux administrations, les échanges semblent depuis s'essouffler. La convention de coopération correspondante est actuellement à l'examen au ministère de l'Europe et des affaires étrangères (MEAE).
La création d'une zone de biodiversité protégée commune présenterait un double intérêt : elle consacrerait la reconnaissance du site comme espace prioritaire pour la préservation environnementale du Brésil, et constituerait un levier de dialogue politique renforcé entre les deux pays.
Au-delà de sa dimension écologique, un tel partenariat pourrait ouvrir la voie à la mise en place d'un couloir de coopération transfrontalière, s'étendant jusqu'au Guyana. Celui-ci offrirait un cadre structuré pour la lutte conjointe contre les trafics illicites, la protection des populations locales et de l'environnement.
Recommandation : faire aboutir le projet de création d'une zone de biodiversité protégée avec la mise en réseau du parc amazonien de Guyane et du parc national des montagnes du Tumucumaque.
S'agissant de la coopération avec le Suriname, comme cela a été rappelé supra, le bassin du Maroni présente des enjeux sécuritaires et transfrontaliers communs qui nécessitent une coopération sur le terrain. Pour éviter un essoufflement des échanges actuellement nourris avec la partie surinamaise et renforcer l'efficacité opérationnelle de cette coopération, la création d'une structure permanente, implantée à Saint-Laurent-du-Maroni, offrant un cadre juridique et opérationnel renforcé et servant de point de contact unique entre la France et le Suriname devrait être envisagée.
Cette structure, qui s'inspirerait des centres de coopération policière et douanière (CCPD) existants le long des frontières hexagonales et du dispositif franco-brésilien en Guyane, permettrait de coordonner les forces de sécurité dans la lutte contre les trafics, l'orpaillage illégal et l'immigration irrégulière. Elle assurerait notamment le suivi des procédures de contrôle et de reconduite, la transmission et la traduction des informations opérationnelles, la centralisation des échanges entre services, ainsi que la facilitation des passages frontaliers et du contrôle logistique et phytosanitaire.
L'implantation de ce centre représenterait également un levier diplomatique, renforçant les relations bilatérales avec le Suriname et envoyant un signal fort sur l'engagement français dans la région. À moyen terme, il pourrait servir de socle à des projets conjoints d'envergure, tels qu'une force nautique commune ou un appui logistique coordonné des FAG, tout en consolidant la sécurité intérieure et la coopération régionale sur l'ensemble du plateau des Guyanes.
Recommandation : créer un centre de coopération policière et douanière (CCPD) à Saint-Laurent-du-Maroni.
2. La Guyane, zone de transit du narcotrafic entre l'Amérique latine et l'Europe
La Guyane constitue un point stratégique dans les circuits internationaux de la cocaïne, servant de zone de transit et de rebond entre les régions productrices d'Amérique latine et les marchés européens.
Face au constat de l'augmentation du trafic de stupéfiants à destination de l'Hexagone - de l'ordre de 20 % de la consommation de cocaïne dans l'Hexagone proviendraient ainsi de Guyane - via notamment le phénomène des « mules » empruntant la liaison Cayenne-Paris, dont le nombre pouvait atteindre une trentaine par vol, et d'une saturation des services judiciaires, un dispositif de nature administrative - l'opération « 100 % contrôle » - a été mis en place au départ de l'aéroport Félix Éboué de Cayenne depuis le mois d'octobre 2022.
Cette opération donne lieu à une revue systématique de la liste des voyageurs de chaque vol et peut aboutir à une procédure administrative de refoulement depuis l'aéroport, sous la forme d'arrêtés d'interdiction d'embarquement, à l'encontre des personnes présentant une probabilité élevée de participation au trafic de stupéfiants à destination de l'Hexagone.
Entre 2022 et 2025, 17 000 arrêtés ont ainsi été pris dans ce cadre alors que, dans le même temps, une division par vingt du nombre de saisies a été constatée.
Les moyens alloués à la police de l'air et des frontières comme à la douane pour faire face à ce fléau restent toutefois limités.
Placé sous la responsabilité de la PAF, le centre de rétention administrative (CRA) de Cayenne, dont la capacité est de 33 hommes et 12 femmes, accueille désormais principalement des personnes sortant de prison ou présentant des antécédents de troubles à l'ordre public. Cette évolution tend à restreindre encore davantage une capacité d'accueil déjà limitée.
Par ailleurs, la PAF ne dispose pas de moyens en propre pour les éloignements. Les reconduites vers le Guyana étaient ainsi jusqu'à présent effectuées au moyen d'hélicoptères loués pour un coût de 17 000 euros. La PAF envisage d'avoir recours aux services d'une compagnie locale disposant d'un appareil de 19 places, qui devrait permettre l'éloignement de ressortissants guyanais.
Les reconduites vers le Brésil et le Suriname, pays avec lesquels la Guyane partage une frontière terrestre, se déroulent de manière régulière et efficace, avec des éloignements qualifiés de « proximité » réalisés une à deux fois par semaine. En revanche, pour les expulsions vers des destinations plus lointaines, telles que la République dominicaine, Haïti, la Bolivie ou le Pérou, la situation se complique en raison de l'enclavement géographique de la Guyane, impliquant parfois un transit via Paris.
3. L'inquiétant développement des factions armées brésiliennes
Depuis quelques années, la Guyane fait face à l'arrivée des factions armées brésiliennes, apparues dans les prisons brésiliennes dans les années 1970, en lien avec l'accroissement des activités liés au trafic de stupéfiants.
Quatre factions sont désormais présentes en Guyane :
- Primeiro Comando da Capital (PCC) ;
- Comando Vermelho (CV) ;
- Família Terror do Amapá (FTA) ;
- Amigos Para Sempre (APS).
Ces groupes peuvent présenter des interconnexions (FTA et PCC par exemple) et avoir recours à des modes d'action différentes. Ils se caractérisent cependant par le recours décomplexé à la violence (braquages à main armée, assassinats, enlèvements, etc.) et ont pour objectif commun de prendre pied en Guyane, considérée comme la porte d'entrée vers l'Europe. Une « jonction » semble en outre s'opérer avec l'orpaillage illégal, alors que le cours de l'or ne cesse de croître, dépassant les 130 dollars le gramme au mois d'octobre 2025, accroissant de facto les risques encourus par les militaires des forces armées en Guyane dans le cadre de l'opération Harpie (cf. infra).
Outre le risque d'implantation durable en Guyane (400 factionnaires seraient déjà recensés), il existe une menace réelle que ce phénomène se projette dans l'Hexagone. À cet égard, comme l'a souligné un interlocuteur entendu au cours des auditions, il est essentiel d'éviter de reproduire l'erreur commise par le Brésil dans les années 1970, consistant à disperser les membres de ces factions au sein de différents établissements pénitentiaires, notamment dans l'Hexagone.
Recommandation : concentrer les factionnaires au sein d'un nombre réduit d'établissements pénitentiaires afin d'éviter une propagation de ce phénomène en Guyane et dans l'hexagone, à l'instar de ce qui s'est passé au Brésil dans les années 1970.
* 18 IEDOM, Guyane, rapport annuel économique, 2024.
* 19 La défense opérationnelle du territoire, en liaison avec les autres formes de la défense militaire et avec la défense civile, concourt au maintien de la liberté et de la continuité d'action du Gouvernement, ainsi qu'à la sauvegarde des organes essentiels à la défense de la nation.
Les autorités militaires auxquelles incombe son exécution ont pour mission :
1° En tout temps, de participer à la protection des installations militaires et, en priorité, de celles de la force nucléaire stratégique ;
2° En présence d'une menace extérieure reconnue par le conseil de défense et de sécurité nationale ou d'une agression, et dans les conditions prévues à l'article R. 1422-2, d'assurer au sol la couverture générale du territoire national et de s'opposer aux actions ennemies à l'intérieur de ce territoire ;
3° En cas d'invasion, de mener les opérations de résistance militaire qui, avec les autres formes de lutte, marquent la volonté nationale de refuser la loi de l'ennemi et de l'éliminer.
* 20 Projet de loi autorisant l'approbation de l'avenant à la convention d'entraide judiciaire en matière pénale du 28 mai 1996 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République fédérative du Brésil.