II. CHANGER D'APPROCHE ET D'ÉCHELLE : UNE COOPÉRATION RÉGIONALE RÉELLEMENT OCÉANIENNE AVEC ET POUR LES COLLECTIVITÉS DU PACIFIQUE

Le Pacifique est devenu un enjeu majeur de la géopolitique mondiale. La France, présente sur cet océan grâce à ses trois collectivités, et l'Union européenne via leur statut de PTOM, ont les atouts pour offrir un partenariat fiable aux partenaires régionaux et faire rayonner nos outre-mer dans leur voisinage. À condition cependant de changer d'approche et d'échelle.

A. PASSER D'UNE LOGIQUE TUTÉLAIRE À UN PARTENARIAT STRATÉGIQUE

1. Un État en appui des priorités régionales de ses collectivités
a) Affirmer une vision stratégique partagée au niveau de l'État

Actualisée en juillet 2025, la stratégie indopacifique française qui marque le réengagement de la France dans le Pacifique place explicitement les outre-mer au centre du dispositif qui en sont à la fois les acteurs et les bénéficiaires. L'objectif de l'insertion des collectivités françaises dans leur environnement régional est réaffirmé53(*). Un objectif qui est partagé par tous les responsables politiques entendus par la délégation.

Le défi aujourd'hui est de rendre plus lisible et cohérente cette stratégie inclusive, d'y associer pleinement les collectivités concernées et de parvenir ensemble à des résultats concrets et mesurables.

La stratégie extérieure de la France relève du domaine réservé du Président de la République. La Constitution du 4 octobre 1958 consacre la prépondérance du président de la République dans la conduite des affaires internationales. Au-delà de ces prérogatives juridiques, c'est la pratique du pouvoir, depuis le général de Gaulle, qui fait de la politique étrangère l'apanage du Président.

Le Ministre de l'Europe et des affaires étrangères met en oeuvre au quotidien la politique définie par l'Élysée, via le réseau diplomatique, sous l'autorité du Premier ministre.

Depuis 2025, la stratégie indopacifique a officiellement replacé les outre-mer au coeur du discours stratégique français. Mais les déclarations successives du Président de la République (« partenariat de souveraineté », « troisième voie », « puissance d'équilibre », « coalition des indépendants ») si elles confirment une ambition forte, laissent des zones d'ombre quant au rôle attribué à ces collectivités.

Par ailleurs le déficit initial de concertation a laissé des traces, ainsi que les modalités expéditives utilisées par la suite. Moetai Brotherson a confirmé lors de son audition que la stratégie indopacifique initiale de la France publiée en 2022, comme celle de l'Union européenne, n'a fait l'objet d'aucune consultation spécifique.

S'agissant de la mise à jour de cette stratégie, la Polynésie française a été consultée selon des formes peu satisfaisantes : une première fois fin novembre 2023 par le Secrétariat permanent pour le Pacifique (SPP), par visioconférence et courriels mais « cette première consultation n'a fait l'objet d'aucune suite ». Par la suite, dans le prolongement de la visite à Tahiti de l'ambassadeur de France pour l'Indopacifique les 10-11 avril 2025, la Polynésie française a été consultée une seconde fois par courriel du 28 avril 2025 de la cellule diplomatique du Haut-commissariat de la République en Polynésie française, « pour une réponse avant le 1er mai. Le Pays a fait part de ses observations par retour de courriel le 2 mai. Nombre de ses observations ont été reprises dans la version révisée de la stratégie publiée en juillet 2025 ».

Lors de son audition, l'ambassadrice Dana Purcarescu a fait état de cette frustration des territoires : « Les territoires eux-mêmes avaient regretté de ne pas être associés à la définition des stratégies - je le comprends. Mon prédécesseur a conduit des consultations, des déplacements sur le terrain et des visioconférences. Nous avons un ambassadeur dans chacun des bassins qui s'occupe spécifiquement de l'intégration régionale et qui a mené des consultations ; pour le Pacifique Sud notamment, c'est la secrétaire permanente qui les a conduites ».

À Nouméa, la mission de l'ambassadrice de France pour le Pacifique est en principe de participer à la fluidification des relations avec les territoires français du Pacifique dans la conduite de leurs relations extérieures : « L'action extérieure des collectivités françaises du Pacifique permet de consolider la présence et le rayonnement de la France dans le bassin, de prendre en compte à la fois nos intérêts de politique étrangère et de sécurité dans la zone, ainsi que les intérêts propres de ces collectivités et territoires sur le plan sécuritaire, économique, social ou culturel ».

Cette mission nécessite beaucoup d'échanges, à l'opposé des procédures expresses relatées par la Polynésie et est « très consommatrice d'énergie diplomatique » comme l'a indiqué Mme Véronique Roger-Lacan.

Enfin, si l'ambition du ministère était d'aboutir à des feuilles de route indopacifique pour chacun de nos territoires et collectivités, à ce jour, aucune n'a été formellement adoptée ou publiée sur la stratégie commune.

Pour apporter une première réponse à ce déficit de lisibilité et de concertation, la délégation propose donc de donner une base plus consensuelle et solennelle à la stratégie extérieure de la France pour les outre-mer. Cette stratégie qui englobe la stratégie indopacifique serait une première étape d'information et de concertation.

La délégation suggère que cette stratégie fasse l'objet chaque année d'un débat au Parlement notamment en associant les collectivités du Pacifique au travers d'une consultation préalable versée au débat.

Outre cette consultation en amont, ce débat permettrait d'aborder les moyens budgétaires et militaires en découlant, questions relevant de la représentation nationale.

Recommandation n° 1 : Organiser chaque année un débat au Parlement sur la stratégie extérieure de la France pour les outre-mer, notamment les collectivités du Pacifique, en les y associant au travers d'une consultation préalable versée au débat.

D'une manière générale, les collectivités du Pacifique devraient être systématiquement associées, compte tenu de leurs statuts et des enjeux géopolitiques, à l'élaboration des stratégies, feuilles de route ou partenariats de la France intéressant directement leur environnement régional.

Cette recommandation rejoint le constat dressé dans les deux précédents volets consacrés à la coopération et l'intégration régionale des outre-mer qui appelaient à affirmer et accélérer une diplomatie territoriale prenant appui sur les territoires ultramarins.

La mise en oeuvre de cette stratégie indopacifique devait reposer notamment sur une coordination accrue entre l'État et les collectivités, avec la création d'un réseau de « référents outre-mer » appelés aussi « délégués » au sein des postes diplomatiques les plus concernés.

L'idée de créer un réseau de « référents outre-mer » au sein des postes diplomatiques français s'inscrit dans le cadre de la volonté de renforcer la place des territoires ultramarins dans la diplomatie française. Cette initiative a été formalisée et développée notamment à travers la mesure 54 du Comité interministériel des outre-mer (CIOM 2023), qui visait à « associer les territoires ultramarins à la politique étrangère de la France ».

La Nouvelle-Calédonie dispose ainsi de délégués auprès des ambassades de France en Australie, Nouvelle-Zélande, Papouasie-Nouvelle-Guinée, aux Fidji et au Vanuatu. Ces délégués sont des agents du territoire hébergés dans des ambassades françaises - une forme originale de co-diplomatie. Si ce réseau constitue une avancée saluée dans certains postes (à Suva notamment), il s'est révélé difficile à mettre en place. Pour les Calédoniens, la barrière de la langue (faible niveau d'anglais) et la formation restent des défis. Bien que jugés très utiles, les conseillers auprès des ambassades de France dans la région sont inégalement répartis.

Ainsi, la Polynésie française ne dispose pas d'un réseau d'antennes permanentes dans les pays tiers ni d'agents détachés au sein des ambassades de France. Cette collectivité privilégie « sa participation directe aux travaux des organisations régionales, sa représentation dans les délégations françaises, lorsque cela est applicable et ses échanges bilatéraux avec les pays de la région »54(*).

Wallis-et-Futuna n'a aucun délégué dans les ambassades.

Pour rapprocher les équipes des territoires ultramarins de la diplomatie française, il est proposé de consolider le réseau des référents outre-mer auprès des ambassades de France et de l'élargir aux représentations de l'Union européenne dans le Pacifique. Il est essentiel de continuer à resserrer ces liens humains qui contribuent aussi à la formation des cadres ultramarins aux arcanes diplomatiques dans la région.

Par ailleurs, les collectivités ultramarines ont exprimé le souhait de renforcer leurs liens avec les instances européennes (qui sont notamment présentes à Suva et Nouméa) pour tirer un meilleur parti de leur statut de PTOM.

Recommandation n° 2 : Associer systématiquement les territoires français du Pacifique à l'élaboration des stratégies, feuilles de route ou partenariats de la France intéressant directement leur environnement régional, le cas échéant en leur permettant de délibérer à titre consultatif.

b) Renforcer la cohérence du dispositif diplomatique français et européen

Pour animer cette stratégie auprès des collectivités et dans la région Pacifique, un portage politique plus incarné est nécessaire. Lors des auditions, il a été souvent déploré que dans les instances multilatérales, notamment dans une instance politique telle que le FIP, la France soit représentée par un fonctionnaire plutôt qu'au niveau ministériel.

Dans les instances régionales du Pacifique Sud, comme le Forum des îles du Pacifique (FIP) ou la Communauté du Pacifique (CPS), l'Australie et la Nouvelle-Zélande sont représentées par leurs ministres des affaires étrangères ou, selon les réunions, par des ministres délégués (par exemple, ministre du commerce extérieur, de la défense, etc.). Les ambassadeurs accrédités auprès des organisations régionales ou dans les capitales des pays hôtes assistent aux réunions techniques ou préparatoires.

La nomination d'un ministre délégué en charge du Pacifique auprès du Ministre de l'Europe et des affaires étrangères - ce dernier étant accaparé par les dossiers internationaux faisant la une de l'actualité - permettrait d'incarner la priorité donnée par la France à cette région où on dénombre 16 États indépendants dispersés, avec de très nombreuses réunions bilatérales, régionales ou internationales et des enjeux géopolitiques majeurs... Il faut souligner à nouveau l'importance des relations interpersonnelles dans cette région.

Il lui reviendrait d'animer l'action des services et opérateurs dans le secteur géographique concerné, de prendre les arbitrages politiques nécessaires, d'impulser et de favoriser les coopérations pour faire progresser les politiques d'intégration régionale des territoires français.

Le rapport sénatorial de 2023 sur l'Indopacifique précité identifiait déjà quatre zones dans l'Indopacifique et proposait la nomination de 4 secrétaires d'État (dont l'un en charge du Pacifique sud englobant les États du Pacifique Sud et les territoires français du Pacifique), considérant que « la stratégie française pour l'Indopacifique devrait prendre en compte les spécificités du Pacifique Sud, où le dialogue prend une forme particulière dit Pacific Way, qui doit être respecté ».

Ce portage politique pourrait être l'occasion d'améliorer l'architecture actuelle des services du quai d'Orsay en charge de l'Indopacifique qui manque de lisibilité et de moyens, et la coordination entre des directions très axées sur l'approche par « continent » : la direction d'Afrique s'occupe de l'océan Indien et la direction d'Asie dispose d'une sous-direction Océanie qui compte moins de dix agents.

L'ambassadrice pour l'Indopacifique Dana Purcarescu a admis lors de son audition que « cette organisation est peut-être complexe, mais il faut reconnaître que nous avons créé une ambassadrice pour l'Indopacifique, dans l'objectif de dépasser ces cloisonnements et de réunir tous ces services, déjà au sein des affaires étrangères, mais aussi dans les autres administrations de l'État. Le travail est en cours ».

Un ministre délégué pourrait assurer aussi une coordination beaucoup plus étroite entre le ministère de l'Intérieur, le ministère des outre-mer et le ministère de l'Europe et des affaires étrangères.

Recommandation n° 3 : Nommer un « Ministre délégué pour le Pacifique » auprès du Ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé notamment de coordonner l'action interministérielle et de représenter la France à haut-niveau dans les instances régionales.

L'architecture diplomatique française repose sur un pilotage diplomatique et interministériel assuré par le ministère de l'Europe et des affaires étrangères, articulé autour d'une autorité (l'ambassadrice pour le Pacifique, également Secrétaire permanente pour le Pacifique et représentante permanente auprès de la Communauté du Pacifique) et d'une structure (le Secrétariat permanent pour le Pacifique), qui garantit la continuité de la représentation, le suivi des agendas régionaux et l'animation du réseau d'opérateurs.

On l'a vu, l'instrument financier dédié est le Fonds Pacifique, inscrit au budget du ministère, dont la vocation est explicitement de concourir à la coopération économique, sociale et culturelle avec les États et territoires de la région et de contribuer à l'insertion régionale de la Nouvelle-Calédonie, de la Polynésie française et de Wallis-et-Futuna, avec une gouvernance formalisée par un comité directeur.

Sur le plan opérationnel, l'instruction des projets est portée par le Secrétariat permanent pour le Pacifique, tandis que la gestion comptable de crédits du Fonds Pacifique est principalement confiée à l'Agence française de développement (AFD), qui intervient plus largement comme opérateur de financement et d'ingénierie dans la zone.

Le réseau français dans le Pacifique dispose de tous les éléments d'une diplomatie efficace mais il fonctionne souvent en « tuyaux d'orgue ». Comme l'a souligné Mme Roger-Lacan, « nous avons besoin d'une coordination beaucoup plus étroite entre le ministère de l'Intérieur, le ministère des outre-mer et le ministère des affaires étrangères, notamment en termes de moyens. Les conseillers diplomatiques des préfets ou des Hauts-commissaires doivent avoir une feuille de route très claire en matière d'affaires étrangères et intérieures, ainsi que des moyens. »

L'ambassadrice a eu comme première responsabilité de mettre en place une équipe diplomatique régionale dans le Pacifique. Cette équipe qui complète la tâche des sept ambassadeurs bilatéraux dans la région (Australie, Nouvelle-Zélande, Fidji, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Vanuatu, Philippines - pour la Micronésie -, et Samoa depuis 2025), a pour objectif de renforcer et rendre plus lisible et plus visible la politique de la France dans le Pacifique Sud.

À Nouméa, les rapporteurs ont pu participer ainsi à une visioconférence réunissant l'ensemble du réseau diplomatique de la région Pacifique le 24 avril autour de l'ambassadrice. Cet échange a permis d'avoir un panorama complet des problématiques de la région : l'attention des États de la région autour de la situation en Nouvelle-Calédonie ce qui nécessite une communication plus adaptée - et en anglais ! -, les grands projets, notamment en Papouasie-Nouvelle-Guinée, avec le verdissement du port de Rabaul, pays où la France n'est plus classée en Europe, mais comme « voisin du Pacifique » dans les documents officiels. L'attention a été aussi attirée sur de nouveaux défis comme la sécurité énergétique, du fait de la forte dépendance aux hydrocarbures, la mobilité étudiante ou le déploiement accéléré de la Chine.

Mais les Hauts-commissaires à Nouméa et Papeete (ou l'administrateur supérieur pour Wallis-et-Futuna) sont aussi les relais locaux du ministère de l'Europe et des affaires étrangères, en coordination avec les collectivités locales et le comité directeur du Fonds Pacifique. Des conseillers diplomatiques sont placés auprès des préfets Hauts-commissaires et sont jugés très utiles (comme en Polynésie Française avec le projet de câble transpacifique de Google). L'ambassadrice pour le Pacifique n'a pas autorité hiérarchique sur ces conseillers diplomatiques qui relèvent du ministère de l'Intérieur.

Plusieurs organismes interviennent également dans la mise en oeuvre des projets régionaux : outre l'Agence française de développement (AFD) et Expertise France, divers acteurs facilitent les échanges économiques et les financements, sous l'égide de l'État : Business France, CCI, Bpifrance...

Quant aux relations avec les collectivités, elles relèvent de l'empirisme et ne sont pas uniformes. En Polynésie française, l'interlocuteur diplomatique est le Haut-commissaire avec lequel les réunions sont régulières. Comme l'a indiqué le DAIE, s'agissant de coordination avec l'État, les dispositifs de concertation sont les suivants :

- au niveau local, une réunion mensuelle entre la présidence du Pays (cabinet et DAIE) et la cellule diplomatique du Haut-commissariat, complétée au cas par cas par tous les échanges nécessaires permettant d'assurer une information mutuelle sur l'actualité et les sujets internationaux ;

- d'un point de vue sectoriel, la Commission mixte maritime qui réunit une fois par an les acteurs du Pays et de l'État dans le domaine maritime et dont un groupe de travail est consacré à la surveillance et au contrôle des pêches, au regard notamment des travaux des deux organisations régionales de gestion des pêches qui couvrent la ZEE polynésienne (WCPFC et IATTC2) ;

- au niveau régional État-COM du Pacifique, le comité directeur du Fonds de coopération économique, sociale et culturelle pour le Pacifique, dit « Fonds Pacifique ». Son secrétariat est assuré par le Secrétariat permanent pour le Pacifique (SPP) est basé à Nouméa depuis 2023.

À Wallis-et-Futuna, la présence territoriale dans les instances régionales est effective et reconnue, mais elle s'exerce sous couvert de l'État, dans un cadre encore imparfaitement formalisé. Sur le plan administratif, l'État dispose localement du cabinet du préfet, ainsi que du service de la coordination des politiques publiques et du développement (SCOPPD) composé de deux personnes ce qui apparait sous-dimensionné. À l'échelle régionale et nationale, il s'appuie sur les ambassades de France dans le Pacifique, les représentations françaises au sein des organisations régionales, ainsi que sur les ministères compétents, en particulier le ministère de l'Europe et des affaires étrangères et le ministère des outre-mer.

Afin de remédier à cet état de fait, dans le respect du droit en vigueur, il serait opportun de renforcer l'organisation interne de l'État à Wallis-et-Futuna. Le SCOPPD plaide pour la mise en place d'un conseiller diplomatique placé auprès du préfet, administrateur supérieur.

Selon ce service administratif commun au territoire et à l'État, une telle organisation permettrait d'assurer la continuité de l'action, de garantir sa cohérence et d'en renforcer le suivi opérationnel, tout en prenant pleinement en compte la spécificité institutionnelle du territoire.

En Nouvelle-Calédonie, le Service de la Coopération Régionale et des Relations Extérieures (SCRRE) qui est directement placé sous l'autorité du président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie échange directement avec l'équipe diplomatique régionale.

À cet égard, la rencontre du 28 avril 2026 à Nouméa est une illustration de ce travail de coordination autour du président du gouvernement Alcide Ponga. Se sont réunis une délégation d'ambassadeurs de France dans la région (Fidji, Nouvelle-Zélande, Vanuatu, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Samoa), l'ambassadrice de France pour le Pacifique, le conseiller diplomatique du Haut-commissaire et le représentant de la France pour la Communauté du Pacifique (CPS). Cette réunion a été l'occasion de rappeler la place occupée par la Nouvelle-Calédonie dans la zone Pacifique et les grands enjeux actuels de coopération régionale. Le président du gouvernement a dit son attachement à l'intégration régionale de la Nouvelle-Calédonie. « Il faut être présent parce que la Nouvelle-Calédonie a un rôle à jouer mais elle a aussi à apprendre de ses voisins. On peut s'entraider, accompagner à notre échelle et développer des marchés, mais toujours en visant le bien de nos populations ».

Pour l'avenir, l'ambassadrice a indiqué travailler avec les ambassadeurs régionaux à un plan d'action spécifique au Pacifique pour la mise en oeuvre de la stratégie indopacifique, qui sera coordonné avec les trois territoires français dans le Pacifique.

Il convient en effet que cette concertation soit élargie aux trois collectivités et organisée de façon équitable. La Polynésie française a regretté lors d'une audition qu'aucun représentant de la Polynésie française ne soit invité aux rencontres annuelles des ambassadeurs de France dans la région et qu'aucune de ces réunions ne se soit tenue en Polynésie française ces dernières années (Canberra en 2024 et Nouméa en 2025 et 2026).

De fait, le comité directeur du « Fonds Pacifique », qui se réunit une fois par an constitue à ce jour le seul dispositif formalisé de coordination entre l'État et les collectivités françaises du Pacifique, permettant de définir des orientations communes et de soutenir des projets de coopération régionale.

Recommandation n° 4 : Formaliser dans chaque collectivité du Pacifique le dispositif de coordination avec l'État sur les orientations et les projets de coopération régionale.

Lors du déplacement à Nouméa, deux sujets sensibles ont été abordés.

En premier lieu, le besoin de rapprochement entre les collectivités françaises du Pacifique qui s'est exprimé par la proposition de création d'une Organisation française de l'Océanie (OFO), idée notamment émise par le parti de l'Éveil océanien.

L'intérêt d'une organisation française de l'Océanie serait une structure permanente réunissant les trois collectivités françaises du Pacifique.

Si des contacts bilatéraux existent - accord-cadre Nouvelle-Calédonie - Polynésie, convention Polynésie-Wallis-et-Futuna -, il n'y a pas de « trilogue » institutionnalisé des collectivités françaises du Pacifique.

Une organisation française de l'Océanie co-construite et co-pilotée par les collectivités pourrait être une traduction concrète du principe « avec et pour les collectivités » de la stratégie indopacifique. Elle signalerait aux partenaires régionaux que la France parle d'une seule voix océanienne, portée par ses territoires.

Mais, comme l'ont souligné les ambassadeurs interrogés, il y a un risque de superposition institutionnelle. Une nouvelle organisation ne devrait pas aboutir à ajouter une couche bureaucratique supplémentaire.

En second lieu, la question du transfert du poste d'ambassadrice pour le Pacifique de Nouméa à Suva a été évoquée.

Suva est le siège du Forum des Îles du Pacifique (FIP), organisation politique centrale du Pacifique insulaire, où se jouent les grandes décisions régionales - sécurité, changement climatique, gouvernance. La France y a le statut de partenaire de dialogue, et c'est à Suva que l'on rencontre le secrétariat général du FIP, comme l'a fait la ministre Colonna lors de sa visite en 2023.

La capitale fidjienne accueille une concentration d'organisations régionales et onusiennes. Le Bureau du Coordonnateur résident des Nations Unies aux Fidji se situe à Suva, la plupart des banques internationales y ont leur siège social du Pacifique, y compris ANZ et Westpac, de même que la plupart des institutions financières fidjiennes, organisations non gouvernementales et ministères.

Les Fidji sont aussi très actifs dans les négociations climatiques : être présent à Suva, c'est aussi être au coeur de la diplomatie climatique insulaire.

Surtout, la capitale fidjienne est devenue le hub aérien de la région. Depuis leurs plateformes aux aéroports internationaux de Nadi et Suva (Nausori), Fiji Airways et Fiji Link desservent 37 destinations dans 14 pays et offrent une connectivité à plus de 900 destinations dans le monde. Fiji Airways relie Suva et Nadi aux grandes métropoles : Auckland, Sydney, Melbourne, Brisbane, Los Angeles, Hong Kong, Vancouver, ainsi qu'aux îles du Pacifique (Port-Vila, Apia, Tarawa, Honiara, Funafuti, Nuku'alofa).

Enfin la délégation de l'UE à Suva est un acteur clé pour les financements du Fonds européen de développement (FED/DAOG) bénéficiant aux PTOM français, et dispose d'une influence régionale propre que la France ne valorise pas suffisamment.

Si Suva offre un accès direct aux organisations politiques clefs (FIP, ONU-Pacifique) et une connectivité aérienne bien supérieure vers l'ensemble de la région, y compris les États les plus isolés, le caractère symbolique d'un déménagement serait assez dommageable pour l'image de la France dans le Pacifique.

Par ailleurs, l'un des quatre volets de la mission diplomatique étant l'intégration de la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna dans leur environnement régional, Nouméa incarne physiquement cet ancrage.

Recommandation n° 5 : Maintenir le siège du secrétariat permanent de la France pour le Pacifique à Nouméa.

c) Doter Wallis-et-Futuna de la compétence en matière de coopération régionale

Wallis-et-Futuna ne détient toujours officiellement aucune compétence en matière internationale d'après son statut de 1961. Dans les faits, l'État assure la représentation des îles Wallis et Futuna, mais des élus participent et dirigent aussi souvent la délégation.

Le territoire exprime son souhait de renforcer sa coopération régionale. Cela s'est traduit par l'adhésion en tant que membre associé du FIP, du PLG, membre du South Pacific Tourism Organisation (SPTO) et de la Central Pacific Shipping Commission (CPSC), ainsi que par la volonté d'intégrer davantage d'organisations régionales. Parallèlement, on l'a dit, le territoire renforce ses relations avec les autres collectivités françaises du Pacifique.

Longtemps, Wallis-et-Futuna est passé par Nouméa pour exister régionalement mais cette dépendance structurelle vis-à-vis de la Nouvelle-Calédonie parait d'un autre temps. Signé le 1er décembre 2003, l'accord particulier Nouvelle-Calédonie/Wallis-et-Futuna prévoit notamment que le territoire s'engage à créer les conditions favorables et à trouver, avec l'aide de l'État et de la Nouvelle-Calédonie, les moyens nécessaires à un développement économique harmonieux permettant une formation diplômante, un accès à l'emploi, une couverture sociale et une protection en matière de santé de nature à maintenir les populations de Wallis-et-Futuna sur le territoire. La crise calédonienne de 2024 a accéléré le souhait d'autonomie.

Un partenariat entre Wallis-et-Futuna et la Polynésie française a été officialisé en mai 2025 par la signature de trois accords concernant la lutte contre la vie chère (via une convention sectorielle entre la Direction générale des affaires économiques de Polynésie française et le Service des affaires économiques, du développement et du tourisme de Wallis-et-Futuna), le développement d'un tourisme durable - en valorisant le patrimoine naturel et culturel de Wallis-et-Futuna - et la valorisation des compétences locales, avec l'objectif de bâtir des politiques publiques adaptées aux réalités insulaires et de renforcer la solidarité régionale.

Une déclaration d'intention signée le 13 novembre 2025 avec les Fidji, premier cadre structuré de coopération bilatérale pour ce territoire, couvre de nombreux domaines allant du désenclavement - amélioration des liaisons aériennes et maritimes (les Fidji sont à seulement 1h30 de vol de Wallis), à la santé (facilitation des évacuations sanitaires vers Nadi (Fidji) et un partenariat stratégique pour la gestion des urgences médicales), aux échanges culturels et sportifs (renforcement des liens entre les populations, notamment pour la jeunesse) et au tourisme (accès à une partie des 600 000 touristes annuels des Fidji, via des projets communs).

Sans remettre en cause l'équilibre issu du statut de 1961, il conviendrait de reconnaître un domaine de compétence en matière de coopération régionale, permettant aux élus de l'Assemblée territoriale de Wallis-et-Futuna de représenter officiellement ce territoire et de mandater des représentants pour certaines négociations régionales précises (pêche, environnement, tourisme, par exemple).

Cela permettrait de remédier à la situation confuse et erratique actuelle. Wallis-et-Futuna pourrait jouer pleinement de ses atouts (membre associé au FIP, PLG, SPTO et CPSC) pour contribuer à l'influence de la France à laquelle ce territoire est très attaché.

Recommandation n° 6 : Doter Wallis-et-Futuna de la compétence en matière de coopération régionale, par révision de la loi statutaire de 1961.

2. Renforcer l'influence de la France par le rayonnement de ses outre-mer
a) Organiser régulièrement des sommets Pacifique-France-UE

Les sommets France-Océanie existent depuis 2003 et sont l'occasion pour les autorités françaises et les dirigeants des collectivités françaises du Pacifique de se rencontrer au plus haut niveau.

Six sommets France-Océanie se sont tenus depuis 2023, soit en moyenne un tous les 3 ou 4 ans :

- Papeete en 2003 : organisé par le président Jacques Chirac, à Papeete, ce sommet visait notamment à renouer les relations avec les États indépendants du Pacifique Sud marquées par les trente années d'essais nucléaires français en Polynésie française ;

- Paris en 2006 et Nouméa en 2009 ;

- Paris en 2015 : en amont de la COP 21, la France cherchait à mobiliser les pays insulaires, particulièrement vulnérables au changement climatique, dans les négociations climatiques mondiales ;

- en visioconférence le 19 juillet 2021 : le sommet qui devait avoir lieu en 2020, à l'occasion d'un déplacement d'Emmanuel Macron en Polynésie française, a dû être reporté en raison de la crise sanitaire. Les thématiques centrales portaient sur cette crise, le changement climatique et la protection de la biodiversité marine. Le Président y a annoncé notamment la création d'un réseau maritime de garde-côtes dans le Pacifique Sud et des engagements financiers pour l'Initiative Kiwa (adaptation climatique) et les récifs coralliens ;

- Nice le 10 juin 2025 : le 6e sommet Pacifique-France s'est tenu en présence de hauts responsables du Pacifique et du Président de la République française. Les participants ont notamment réaffirmé la volonté de renforcer la conservation, l'utilisation durable et la gouvernance de la biodiversité marine, tout en assurant un développement économique qui ne nuise pas aux écosystèmes du Pacifique. Le sommet a réaffirmé la volonté de la région de soutenir un processus transparent, solidaire et pacifique en Nouvelle-Calédonie par un dialogue constant.

Avec ce dernier sommet, la France s'est vraiment mise au diapason des territoires du Pacifique en partageant notamment sur des thématiques communes : climat et océans, sécurité maritime (création d'un réseau maritime français du Pacifique Sud, une sorte de réseau de garde-côtes, à partir des territoires français du Pacifique en lien avec les partenaires que sont l'Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis), financement de la résilience climatique (Initiative Kiwa).

Ce type de sommets sert aussi à coordonner les positions avant les grandes échéances onusiennes (COP, Conférences sur les océans). Le 6e sommet Pacifique-France s'est tenu en marge de la Conférence des Nations Unies sur les Océans (UNOC 3), ce qui a maximisé son impact diplomatique55(*).

Pour des petits États insulaires qui peinent à se faire entendre dans les grandes enceintes mondiales, ces sommets représentent une opportunité symbolique non négligeable.

Recommandation n° 7 : Organiser tous les trois ans un sommet Pacifique-France-Union européenne au niveau des chefs d'État et de gouvernement sur le modèle des sommets France-Océanie.

b) Lutter contre la désinformation et améliorer la communication

À Nouméa, la réunion des ambassadeurs a mis en exergue la nécessité pour la France d'améliorer fortement sa communication sur ses relations réelles avec ses outre-mer auprès des voisins du Pacifique.

La gestion du retour à l'ordre après les émeutes des mois de mai à septembre 2024 en Nouvelle-Calédonie a été perçue comme une agression française anachronique au coeur de l'Océanie. En dépit des efforts pour diffuser des éléments sur ce qu'était la réalité du terrain calédonien, un narratif colonial caricatural a été largement diffusé, qui vient s'ajouter au discours indépendantiste dans les instances onusiennes concernant la Polynésie française.

Il a été rappelé que le rapport Viginum sur le rôle de l'Azerbaïdjan a été très utile, parce qu'il a été public et publié en anglais. La publication simultanée des documents en français et en anglais - ce qui reste rarement le cas - a été stratégique. En l'occurrence, ce rapport a été publié simultanément dans les deux langues et a été immédiatement diffusé à tous les gouvernements de la région

La vision française est que les ingérences et la désinformation sont un problème pour toute la région. Les Azerbaïdjanais, très actifs dans tous les forums des îles du Pacifique, y déversent beaucoup d'argent.

À cette menace informationnelle des territoires français s'ajoute une vulnérabilité cyber. Lors de la crise calédonienne, une attaque a visé un fournisseur d'accès à Internet en Nouvelle-Calédonie, peu après l'annonce du déplacement du Président de la République. L'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a indiqué que celle-ci n'avait pas eu de conséquences durables, mais l'épisode a montré la fragilité d'un territoire insulaire dépendant de quelques infrastructures numériques critiques56(*).

La France doit soutenir la coopération en matière de renseignement pour lutter contre la désinformation très active dans le bassin Pacifique, notamment avec ses alliés européens et ses partenaires de défense57(*).

c) Faire la promotion de la francophonie dans le voisinage des territoires français du Pacifique

Bien que la francophonie dans le Pacifique ne compte que 600 000 locuteurs environ, dans un environnement largement anglophone dominé par l'Australie et la Nouvelle-Zélande, celle-ci doit être un levier d'influence.

On peut noter que la présence francophone océanienne au sein de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) se renforce. Au sein de l'OIF, les États et gouvernements membres en Asie-Pacifique sont le Cambodge, le Laos, le Vanuatu et le Vietnam (membres de plein droit), la Nouvelle-Calédonie (membre associé), ainsi que la Polynésie, la Corée du Sud et la Thaïlande (membres observateurs).

L'Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) qui, en décembre 2025, a réuni près de 140 participants de la région Asie-Pacifique pour présenter ses orientations stratégiques 2026-2029.

Le prochain Sommet de la Francophonie en 2026 pourrait être une opportunité de faire rayonner la francophonie océanienne sur la scène internationale. En effet, le Cambodge accueillera en novembre ce sommet à Phnom Penh, qui mettra à l'honneur les francophonies d'Asie et du Pacifique. Ce sommet, qui se tiendra 29 ans après celui organisé au Vietnam en 1997, renforce la visibilité de la francophonie dans la région Asie-Pacifique.

La promotion de la francophonie est à juste titre l'un des axes forts du Fonds Pacifique lié aux échanges culturels : en 2025, le fonds a soutenu le programme de mobilité étudiante de l'Université de Nouvelle-Calédonie pour ses étudiants et ceux de l'Université nationale du Vanuatu, des réunions des université de la Nouvelle-Calédonie et de Polynésie avec d'autres universités du réseau Pacifique ainsi que la Maison des Francophonies de Port-Vila.

Cependant, le réseau AEFE dans le Pacifique est extrêmement limité -- quelques établissements homologués en Australie et Nouvelle-Zélande, essentiellement fréquentés par des expatriés francophones, sans vocation régionale affirmée. L'Institut français n'a pas de présence structurée dans les îles du Pacifique Sud.

Les collectivités françaises pourraient donc être les vrais tremplins de la francophonie dans le Pacifique notamment via le réseau universitaire PIURN (Pacific Island Universities Research Network, ou Réseau de recherche des universités des îles du Pacifique).

PIURN : un réseau universitaire panpacifique

Le Pacific Islands Universities Research Network (PIURN), fondé en 2013, est un consortium qui rassemble 14 universités membres, dont deux universités françaises : l'Université de Nouvelle-Calédonie et l'Université de Polynésie française. Le PIURN vise à renforcer la coopération universitaire et scientifique dans le Pacifique Sud, à travers des projets de recherche collaborative alignés sur les besoins de la région et les Objectifs de Développement Durable (ODD).

Il met également en valeur la recherche francophone dans le Pacifique et comble le fossé entre recherche anglophone et francophone dans la région, en rassemblant les universitaires et en s'engageant en faveur du multilinguisme.

Depuis 10 ans, les universités membres du PIURN travaillent en collaboration par le biais d'appels à propositions financés par l'Université de la Nouvelle-Calédonie et l'Université du Pacifique Sud de Suva. Cette collaboration a permis 14 publications avec plus de 50 étudiants impliqués.

Source : https://fj.diplomatie.gouv.fr/fr

L'Université de Nouvelle-Calédonie y est déjà fortement impliquée. Elle a été l'université organisatrice et d'accueil de la première conférence du réseau, qui regroupait les délégations scientifiques et institutionnelles des universités membres - Papouasie-Nouvelle-Guinée, Fidji, Samoa, Polynésie française - et des invités des grandes universités régionales.

L'Université de la Polynésie française se définit comme « une université polynésienne, francophone à vocation internationale », aux fortes spécificités culturelles, mais aussi comme une université « plus proche des autres modèles académiques de la région Pacifique » que des établissements d'Hexagone.

Un cursus de licence intégrant une troisième année dans un État partenaire du Pacifique - Vanuatu (bilingue), Fidji (USP), Samoa - est à l'étude. Ce programme est stratégique. Il formerait une génération d'élites calédoniennes réellement immergées dans leur environnement régional, maîtrisant l'anglais par la pratique, et tissant des liens humains durables avec les sociétés voisines. C'est exactement ce que ni les séjours linguistiques courts, ni les formations exportées ne produisent.

Recommandation n° 8 : Promouvoir la francophonie en impliquant les territoires français du Pacifique dans les cursus d'apprentissage des langues et la coopération universitaire.

3. Clarifier et rationaliser les financements publics

Les financements publics disponibles pour la coopération régionale sont fragmentés et insuffisamment coordonnés. Ils doivent être mis en cohérence avec les stratégies de développement des collectivités.

a) Le Fonds Pacifique : augmenter la dotation et éviter le saupoudrage

Le Fonds Pacifique alimenté par des crédits du ministère de l'Europe et des affaires étrangères contribue à financer des projets de coopération régionale. Il est conçu comme un fonds de la France, mis en oeuvre par les collectivités françaises du Pacifique, au service des populations océaniennes.

Instrument souple et directement mobilisable, le Fonds Pacifique constitue le seul dispositif formalisé de coordination entre l'État et les collectivités. Ses conditions sont un cofinancement obligatoire plafonné à 50 %, et la participation d'un partenaire étranger. Il finance des projets de coopération de proximité et des actions visibles à court terme.

Le Fonds Pacifique en 2025

En 2025, le comité directeur du Fonds Pacifique a octroyé une enveloppe de 1,8 M€ au profit de 43 projets de coopération impliquant au moins une des collectivités françaises en lien avec une dizaine d'États insulaires du Pacifique (Papouasie-Nouvelle-Guinée, Salomon, Australie, Nouvelle-Zélande, Vanuatu, Fidji, Samoa, Tonga, Hawaï, Palau). Ont ainsi été financés :

- des collaborations scientifiques de haut niveau entre les laboratoires français du Pacifique et les autres États insulaires pour améliorer la santé des populations océaniennes ; les études à dimension régionale de l'Institut Pasteur de Nouvelle-Calédonie pour comprendre et mieux lutter contre la prolifération d'agents pathogènes parmi la faune du Pacifique ; recherches menées par le Centre Hospitalier Territorial Gaston-Bourret de Nouvelle-Calédonie, en partenariat avec l'Australie notamment, pour améliorer le diagnostic du Rhumatisme articulaire aigu (RAA), programme de lutte contre les maladies propagées par le moustique-tigre dirigé par l'Institut Louis-Malardé de Polynésie française en partenariat avec les îles Cook et l'OMS) ;

- des projets de recherche sur les effets du changement climatique (collaboration entre l'IRD de Nouvelle-Calédonie et les chercheurs de Palau sur la prolifération microbienne dans les éco-systèmes coralliens du Pacifique ; mise en place d'un système de surveillance des variables environnementales océaniques à bord d'une flotte de navires thoniers afin de comprendre les effets du changement climatique sur les populations de thonidés dans le Pacifique ; programme « FenuAdapt » mené par le Cawthron Institut de Nouvelle-Zélande auprès de trois îles de la Polynésie française et de Tokelau pour identifier des solutions concrètes d'adaptation aux changements climatiques des populations locales) ;

- des mesures pour favoriser une alimentation saine et durable pour les populations locales : études menées par l'Institut agronomique de Nouvelle-Calédonie, en lien avec l'université nationale d'Australie, sur la résistance des cultures au stress hydrique et salin afin d'assurer la durabilité et la sécurité alimentaire dans le Pacifique ; expérience menée par une association néo-zélandaise en partenariat avec les services de l'agriculture des trois collectivités françaises en vue de l'implantation d'une parcelle pilote d'avocats résistants aux effets du changement climatique ; promotion par l'IFREMER de l'ostréiculture tropicale en s'appuyant sur les compétences acquises dans le domaine par les trois collectivités françaises, la Nouvelle-Zélande et les équipes de la CPS ;

- l'assistance humanitaire et de résilience aux catastrophes naturelles : achat d'une unité d'autonomie en eau potable pour 5 000 personnes dans le cadre des accords FRANZ (France, Australie, Nouvelle-Zélande) ; financement de l'opération « CASTOR » des forces armées françaises basées en Nouvelle-Calédonie au profit des populations vanuataises touchées par le séisme du 17 décembre 2024 ;

- des échanges culturels et de promotion de la francophonie dans le programme de mobilité étudiante de la maison des langues de l'Université de Nouvelle-Calédonie entre ses étudiants et ceux de l'Université nationale du Vanuatu notamment ; appui à la 6e conférence du PIURN rassemblant les universités de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie française ainsi que les 13 autres universités membres du réseau ; aide à la structuration de la Maison des Francophonies de Port-Vila pour renforcer la francophonie au Vanuatu.

Le Fonds Pacifique offre donc la possibilité de faire émerger des solutions concrètes, souvent innovantes et sans autre possibilité de financement, pour répondre aux défis auxquels sont confrontées les populations d'Océanie.

Ce cadre est apprécié des dirigeants des collectivités. Moetai Brotherson a indiqué : « Nous apprécions cet outil. Les discussions sont parfois intenses pour faire des arbitrages au sein de la longue liste des projets, mais l'instance doit rester collégiale, orientée vers l'intérêt régional. » Les projets s'inscrivent clairement dans les grands objectifs poursuivis par les organisations régionales dans le Pacifique (Plan stratégique 2022-2031 de la CPS ou Blue Pacific 2050 du Forum des Îles du Pacifique).

Mais le nombre de projets (une quarantaine) soulève la question du saupoudrage au détriment d'actions plus ambitieuses. Son niveau financier demeure insuffisant pour soutenir des projets structurants tels que des infrastructures de connectivité à l'échelle régionale, permettant de répondre pleinement à des ambitions de rayonnement. D'où la nécessité d'un rehaussement conséquent de la dotation de ce fonds qui pourrait amorcer une évolution vers des actions moins nombreuses et avec plus d'impact.

Recommandation n° 9 : Doubler la dotation annuelle du Fonds Pacifique.

b) L'AFD : un recentrage nécessaire pour un outil plus opérationnel répondant aux besoins des outre-mer

L'AFD offre a priori des perspectives plus structurantes, notamment via la FICOL (Facilité de financement des collectivités territoriales françaises). Mais le dispositif reste complexe à mobiliser, exigeant en ingénierie administrative, et insuffisamment adapté aux spécificités ultramarines. La stratégie « Trois Océans » reste davantage un cadre qu'un véritable levier opérationnel.

La FICOL constitue un levier utile pour renforcer la capacité d'action extérieure des collectivités. Elle présente des avantages concrets : accompagnement au montage de projets ; appui en ingénierie administrative et technique ; financement de ressources humaines dédiées.

Un exemple illustre ce potentiel : le projet FIJISHARE (2020-2023), financé à hauteur de 685 800 € sur un budget total de 1 230 641 €, a permis le transfert de technologies et d'expertises de l'Institut Louis Malardé (Polynésie française) vers le FijiCDC (Fidji) en matière de surveillance des virus transmis par les moustiques.

En pratique, le dispositif présente plusieurs inconvénients :

- la complexité administrative et financière élevée, dissuasive pour les petites collectivités ;

- des exigences d'ingénierie disproportionnées par rapport aux capacités locales de certains territoires partenaires ;

- des inadaptations aux spécificités des collectivités ultramarines, dont les besoins et les contraintes diffèrent significativement des pays de l'aide publique au développement classique.

La stratégie « Trois Océans »de l'AFD devait renforcer les synergies entre les territoires français de l'Atlantique, de l'océan Indien et du Pacifique. Mais sa déclinaison opérationnelle reste à ce stade décevante. Les critiques portent notamment sur :

- l'absence de dispositifs financiers clairement identifiés et fléchés vers cette stratégie ;

- la faible visibilité des projets concrets susceptibles d'en découler ;

- l'articulation insuffisante avec les besoins spécifiques du Pacifique.

Cette stratégie apparaît davantage comme un cadre de positionnement institutionnel que comme un véritable outil de coopération opérationnelle.

Par ailleurs, des tensions ont été observées entre l'AFD et le réseau diplomatique : l'Agence a pu agir de manière insuffisamment coordonnée avec les objectifs de politique étrangère, voire en donnant l'impression d'imposer ses orientations aux postes. Selon l'ambassadrice Véronique Roger-Lacan, « nous avons eu, nous, ambassadeurs, une difficulté avec cette agence qui agit presque en donnant des instructions aux ambassadeurs, alors que cela devrait être l'inverse. C'est la tutelle qui donne des instructions à l'AFD, laquelle agit parfois sans coordination avec les objectifs de politique étrangère. Tout cela est en train de revenir à la normale et nous resserrons les boulons de la coordination ».

La pertinence d'un outil unique pour des réalités aussi hétérogènes que le Mali et la Nouvelle-Calédonie se pose. D'autres opérateurs (comme la Caisse des dépôts et consignations) pourraient être mobilisés pour les territoires français d'outre-mer. Une gouvernance plus territorialisée, portée par un ministre dédié, permettrait sans doute d'établir un rapport plus adapté à l'AFD et à ses priorités d'intervention.

Déjà développée dans les deux précédents volets de la présente étude, la question de l'adaptation des instruments financiers de l'AFD demeure donc entière.

La principale limite pour une intégration simple des outre-mer dans les projets régionaux réside dans la conception même des instruments, puisque l'AFD doit faire appel à des programmes budgétaires différents pour ses interventions dans les outre-mer et dans les territoires étrangers : le programme 12358(*) de la mission budgétaire « Outre-mer » pour les premiers, le programme 20959(*) de la mission budgétaire « Aide publique au développement » pour les seconds.

L'assemblage des différents fonds demeure malaisé. Il manque un outil dédié permettant de construire des projets intégrés de coopération régionale, à la différence des fonds européens pour lesquels il existe des outils dédiés ou adaptés comme les programmes Interreg pour les RUP et les financements NDICI pour les PTOM.

Lorsqu'elle met en place des programmes régionaux dans les bassins océaniques en mobilisant des ressources du programme 209, l'AFD cherche des solutions afin de pouvoir intégrer les départements et territoires ultramarins français dans ces projets, mais cela n'est pas aisé et reste limité. Par exemple, l'initiative Kiwa est abondée via les deux programmes.

L'AFD a engagé des discussions avec les ministères concernés (MOM, MEAE et Bercy) pour trouver une solution. Différents montages ont été étudiés pour mixer plus facilement les programmes, mais aucune solution satisfaisante n'a été trouvée jusqu'à présent.

La création d'un instrument financier dédié à la coopération régionale insulaire, distinct des programmes 209 et 123, doit être rapidement étudiée et adoptée. Des amendements ont déjà été déposés en ce sens lors de l'examen de la dernière loi de finances. Il convient désormais d'aboutir rapidement.

Recommandation n° 10 : Adapter les financements de l'AFD en créant un instrument financier ad hoc adapté aux projets de coopération régionale outre-mer, distinct des programmes budgétaires 123 (outre-mer) et 209 (aide au développement).

c) Pour une architecture financière État + COM + UE cohérente avec des choix stratégiques de développement des collectivités françaises

Les financements de la coopération régionale (PacificAus, UE-PTOM, AFD, etc.), les plans de développement nationaux (comme le Plan de relance de la Nouvelle-Calédonie), les aides à l'export et les investissements structurants (ports, câbles sous-marins, énergie) coexistent sans toujours se parler. Il en résulte des redondances (plusieurs bailleurs finançant les mêmes thématiques climatiques) ou au contraire des lacunes (logistique inter-îles, formation professionnelle régionale).

Ce foisonnement constitue une fragilité avec des financements fragmentés et insuffisamment coordonnés entre eux, des cycles de financement courts nuisant à la continuité et à l'impact des actions, et une absence de pilotage clairement identifié pour orchestrer l'ensemble.

Une approche mieux coordonnée permettrait d'utiliser les financements régionaux comme déclencheurs ou compléments d'investissements plus lourds : la coopération régionale prépare le terrain (études, renforcement des capacités), les investissements structurants prennent le relais (infrastructures portuaires, réseaux énergétiques) et les aides à l'export accompagnent l'intégration économique dans la zone...

Surtout, il est indispensable que les fonds soient cohérents avec les stratégies de développement des territoires. Ces financements doivent être davantage orientés vers le soutien économique dans une perspective d'intégration régionale.

Lors de son déplacement à Nouméa la délégation a eu un grand nombre de rendez-vous économiques : avec les organisations patronales et les représentants des aires coutumières, la Mission interministérielle pour la Nouvelle Calédonie (MINC) conduite par Amaury Decludt, assisté d'Arnaud Lauzier, secrétaire général adjoint du Haut-commissariat de la République, les représentants de la Chambre de commerce et d'industrie de Nouvelle Calédonie (CCI-NC) présidée par David Guyenne, et de la Chambre de métiers et de l'artisanat de Nouvelle Calédonie (CMA-NC) présidée par Élisabeth Rivière. Tous ont évoqué des projets majeurs allant du pôle d'excellence de La Tontouta à la création d'une zone technique de maintenance navale en passant par des projets d'économie circulaire (déchets) et divers leviers d'activités pour l'export.

La Polynésie française quant à elle s'est fixée une stratégie en matière de développement économique qui repose sur quatre piliers : le tourisme, l'autosuffisance alimentaire (agriculture, pêche, perliculture et aquaculture), le numérique et l'audiovisuel, et les énergies renouvelables. Des cibles à atteindre ont été définies ainsi qu'une gouvernance permettant la coordination des actions et le suivi des indicateurs de réalisation.

Ces quatre priorités offrent des opportunités de développement dans le bassin Pacifique. Le marché touristique de la Polynésie est aujourd'hui couvert majoritairement par les marchés américain et européen, mais la coopération régionale au travers de l'ouverture de liaisons de dessertes sur les grands pays du Pacifique est une opportunité pour le pays de s'ouvrir au marché touristique asiatique.

À l'horizon de 10 ans, la Polynésie française se voit comme un « hub numérique » du Pacifique Sud, avec notamment les huit câbles sous-marins de la société Google qui passeront par l'île de Tahiti. La Polynésie française souhaite également faire de la plateforme aéroportuaire de Tahiti-Faa'a un centre régional d'excellence de maintenance des avions de type « ATR ».

L'alignement des financements français et européens disponibles est indispensable pour soutenir ces projets et l'élaboration d'une politique de coopération véritablement tournée vers l'intégration régionale à terme d'une véritable Politique européenne de voisinage ultrapériphérique (PEVu) conçue autour de et pour ces PTOM.


* 53 Lettre de mission de Mme l'ambassadrice Véronique Roger-Lacan du 10 mars 2025.

* 54 Source DIAP (Polynésie française).

* 55 La COP31 se tiendra à Antalya, en Turquie, du 9 au 20 novembre 2026, avec l'Australie comme présidente des négociations.

* 56 Audition de Mme Véronique Roger-Lacan, précitée.

* 57 South Pacific Defence Ministers' Meeting (SPDMM).

* 58 Programme 123 « Conditions de vie outre-mer ».

* 59 Programme 209 « Solidarité à l'égard des pays en développement ».

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