B. UNE OBSOLESCENCE RAPIDE, DES BESOINS DE RENOUVELLEMENT FRÉQUENTS ET DES ENJEUX DE SOUVERAINETÉ
Davantage que les aéronefs habités, les drones sont soumis à une obsolescence technologique rapide. Un appareil peut ainsi demeurer techniquement apte au vol, tout en ne répondant plus pleinement - voire nullement - aux besoins opérationnels.
La police nationale a, en conséquence, retenu un cycle de renouvellement régulier, portant sur environ un tiers du parc tous les trois ans. Les drones déclassés peuvent être conservés pour la formation à la lutte anti-drones, ce qui permet de valoriser une partie des matériels. Les enjeux sont globalement les mêmes pour la gendarmerie nationale.
Le développement des drones soulève en outre un enjeu de souveraineté technologique. Une part prépondérante des appareils utilisés par les forces, qui sont issus du marché civil, provient de fabricants étrangers, en particulier chinois. Or, les drones de police ou de gendarmerie peuvent recueillir des images, des coordonnées et des informations particulièrement sensibles. Le développement de solutions françaises ou européennes, à l'image du DT46 expérimenté par la gendarmerie pour les missions de moyenne endurance, peut déjà contribuer à répondre à certains besoins, mais sur un segment réduit.
C. UNE LUTTE ANTI-DRONES DÉSORMAIS OPÉRATIONNELLE, MAIS ENCORE SOUS-DIMENSIONNÉE FACE À L'AUGMENTATION DES BESOINS ET DE LA MENACE
La lutte anti-drones est devenue une composante opérationnelle permanente de la sécurité intérieure. Elle doit permettre de détecter, identifier et localiser un aéronef suspect, puis éventuellement, en cas de nécessité et lorsque les conditions techniques, opérationnelles et juridiques sont réunies, de le neutraliser. Son champ d'emploi s'étend désormais des grands événements à la protection des sites sensibles, aux établissements pénitentiaires, aux aéroports, aux infrastructures énergétiques et à la protection des forces engagées.
La gendarmerie nationale a organisé sa réponse, applicable à l'ensemble du territoire national, y compris en outre-mer, selon trois niveaux. La section de protection et d'appui drones (SPAD) de la Garde républicaine, composée de 20 militaires, constitue une capacité nationale spécialisée. En outre, des moyens décentralisés assurent un maillage territorial. Enfin, le groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) et ses antennes disposent de capacités adaptées aux menaces de haute intensité41(*).
Selon les données transmises au rapporteur spécial, la gendarmerie dispose de 51 systèmes de lutte anti-drones, comprenant neuf véhicules équipés de brouilleurs omnidirectionnels - sept affectés au GIGN et à ses antennes, deux à la SPAD - et 42 kits mobiles de détection et de neutralisation. La gendarmerie s'est fixée l'objectif de disposer de 71 kits pour la fin de l'année 2026. Par ailleurs, une expérimentation de lutte anti-drones embarquée dans des hélicoptères est en cours.
La police nationale a également structuré ses capacités, notamment à la faveur de la Coupe du monde de rugby et des jeux Olympiques et Paralympiques (JOP) de Paris en 2024. Le groupement aérien et maritime de la police nationale (GAM-PN) assure la coordination nationale, l'animation du réseau et la répartition des moyens. Le dispositif repose sur des opérateurs systèmes de lutte anti-drones (OSLAD), de dix véhicules dotés de moyens de détection et de neutralisation omnidirectionnels et de 52 kits élémentaires42(*). Ces capacités sont réparties en métropole et outre-mer.
La progression de l'activité confirme le changement d'échelle. Le nombre de missions de lutte anti-drones de la police nationale est passé de 96 en 2023 à 1 434 en 2024, année marquée par les jeux Olympiques et Paralympiques (JOP) de Paris, puis à 866 en 2025. Malgré le recul enregistré après l'année spécifique de 2024, l'activité demeure près de neuf fois supérieure à son niveau de 2023.
Évolution du nombre de missions de lutte anti-drones pour la police nationale, entre 2023 et 2025
Source : commission des finances, d'après les réponses écrites de la direction générale de la police nationale au questionnaire du rapporteur spécial
Néanmoins, les moyens disponibles pour la lutte anti-drone restent à ce jour limités à l'échelle nationale pour les forces de sécurité intérieure, alors qu'il est possible de considérer que les menaces hybrides identifiées par le Revue nationale stratégique de 202543(*) pourraient éventuellement prendre la forme d'attaques de drones.
À titre d'illustration, la police nationale ne dispose que d'un niveau très limité de kits élémentaires dans de nombreuses zones, dont 4 dans le sud-est, 4 dans l'ouest, 3 dans le sud-ouest, 3 dans le nord, et 1 seul en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à La Réunion, à Mayotte, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française.
De même, la situation de la préfecture de police illustre les limites du dispositif actuel, les moyens actuels ne suffisant pas à faire face aux besoins dans la région parisienne. Les moyens légers relèvent de l'unité des moyens aériens (UMA), tandis que les capacités les plus lourdes sont pilotées par la direction de l'innovation, de la logistique et des technologies (DILT), la Garde républicaine, relevant de la gendarmerie, assurant parallèlement la protection des palais nationaux. En matière de détection, l'UMA ne dispose que de deux aéroscopes, principalement adaptés à la lutte contre les drones coopératifs ; ces équipements sont beaucoup moins efficaces face aux drones artisanaux, aux appareils FPV44(*) ou à ceux utilisant d'autres protocoles. Leur portée est en outre affectée par les immeubles, les obstacles et les interférences électromagnétiques propres au milieu urbain dense. La préfecture de police dispose en outre de 7 fusils brouilleurs, un nombre apparaissant limité.
Par ailleurs, plus globalement, l'emploi des mesures anti-drones demeure aujourd'hui contraint techniquement et juridiquement. Le brouillage peut perturber des communications, des réseaux ou d'autres usagers de l'espace aérien. Il suppose une étude d'impact et une autorisation préfectorale.
* 41 Ces moyens peuvent être complétés par ceux de la gendarmerie des transports aériens, qui sont utilisés dans les zones aéroportuaires et à l'occasion des grands évènements.
* 42 Un kit élémentaire comprend un moyen de détection et un dispositif de neutralisation directionnel.
* 43 La Revue nationale stratégique (RNS) de juillet 2025 constate l'aggravation de la dégradation de l'environnement sécuritaire mondial, marquée par la multiplication des crises régionales, la montée des menaces transnationales et la combinaison d'enjeux globaux (climatiques, énergétiques, commerciaux, etc.). Elle énonce qu'« il est désormais clair que nous entrons dans une nouvelle ère, celle d'un risque particulièrement élevé d'une guerre majeure de haute intensité en dehors du territoire national en Europe, qui impliquerait la France et ses alliés en particulier européens, à l'horizon 2030, et verrait notre territoire visé en même temps par des actions hybrides massives. »
* 44 Drone « First Person View », vue à la première personne.
