B. DES SITUATIONS TRÈS CONTRASTÉES EN FONCTION DES SECTEURS

Si de nombreux commerces sont aujourd'hui en difficulté, le paysage apparaît cependant très contrasté, dans la mesure où certains secteurs bénéficient aujourd'hui d'une forte dynamique liée aux évolutions de la société et aux changements des attentes exprimées par les consommateurs, alors que d'autres connaissent une contraction parfois spectaculaire de leur activité.

Évolution du nombre d'emplois par catégories de commerces
entre 2019 et 2024

Source : Fédération des acteurs du commerce dans les territoires (Fact),
traitement SAD Marketing d'après des données Urssaf

1. Loin de vivre une « décommercialisation », la restauration et l'alimentation bénéficient actuellement d'une forte dynamique

Comme le montre le graphique ci-dessous, la restauration et l'alimentation sont de très loin les deux secteurs qui ont vu leur nombre d'emplois croître le plus entre 2019 et 2024, avec respectivement 98 000 et 61 000 créations d'emplois. Ils représentent désormais 795 000 emplois pour le premier et 408 000 emplois pour le second.

Si la restauration rapide a poursuivi son essor, la restauration traditionnelle, les métiers de bouches avec les boulangeries et les différents formats de distribution alimentaire, qu'il s'agisse des supermarchés ou des magasins d'alimentation générale, ont tous bénéficié d'une dynamique de croissance ces dernières années et n'apparaissent par conséquent pas comme des victimes du phénomène de « décommercialisation », même si certains d'entre eux rencontrent des difficultés qui seront évoquées infra.

De nombreuses évolutions, qui touchent différemment les diverses catégories de la population, paraissent pouvoir expliquer ces grandes tendances : une réduction du temps consacré à la cuisine, la croissance de la livraison à domicile et la recherche de la convivialité hors-domicile contribuent à l'expansion de la restauration en général tandis que la restauration rapide fonde avant tout son succès sur les prix bas.

Les activités commerciales les plus créatrices d'emplois entre 2019 et 2024

Source : Codata

S'agissant des produits alimentaires, les consommateurs expriment un intérêt croissant pour les produits locaux, frais ou perçus comme plus sains, ainsi que pour des circuits plus courts.

Toutefois, cette dynamique reste fortement contrainte par le pouvoir d'achat. La forte inflation survenue depuis 2022, en particulier pour les produits alimentaires, a provoqué un retour des arbitrages économiques, avec une recherche accrue de prix bas, de promotions et parfois un recul de segments comme le bio.

Part de marché des différentes formes de vente
pour les ventes au détail de produits alimentaires (en %)

Source : Insee

Parallèlement, les comportements d'achat ont évolué vers davantage de proximité, de flexibilité et de fréquence : les consommateurs privilégient des achats plus réguliers et en plus petites quantités.

Cette évolution, qui s'inscrit dans des modes de vie plus urbains, avec des contraintes de temps plus fortes et une moindre logique de stockage, peut être directement reliée au déclin marqué des hypermarchés et au retour en force des formats de proximité tels que les supérettes et les magasins d'alimentation générale, comme l'illustre le graphique supra.

2. La situation mitigée des commerces spécialisés dans l'équipement du foyer

Entre 2019 et 2021, les magasins d'équipement du foyer ont, d'après les données de l'Insee, bien mieux traversé la crise sanitaire que l'ensemble du commerce de détail, avec une forte hausse des ventes en volume (+ 13,2 %). Cependant, cette situation n'a pas perduré : les ventes ont reculé de 12,3 % entre 2021 et 2024.

Au-delà de la correction post-crise sanitaire, le secteur fait en effet face à des difficultés plus anciennes, perceptibles depuis 2015, avec une baisse du nombre de magasins (- 6,9 % entre 2015 et 2022) et une augmentation de leur surface moyenne (+ 10,5 %). Ce phénomène est perceptible aussi bien dans les territoires ruraux (- 8,8 % de magasins, + 18,0 % de taille moyenne) que dans les villes (respectivement - 6,5 % et + 9,1 %).

Évolution entre 2015 et 2022 du nombre de magasins d'équipement du foyer

Source : Insee

À noter que ces magasins sont très majoritairement situés sur les zones commerciales périphériques en raison de leur faible rentabilité au mètre carré et de leurs besoins de vastes surfaces d'exposition3(*).

Selon l'Ameublement français, jusqu'en 2024 inclus, le nombre de magasins de meubles était en croissance grâce à l'essor des enseignes spécialisées dans la literie et les cuisines.

L'Ameublement français, mais également la Fédération des magasins de bricolage et de l'aménagement de la maison (FMB), considèrent en revanche que l'émergence de la plateforme chinoise Temu pourrait avoir fragilisé des magasins de meuble ou de bricolage à partir de 2025, en particulier ceux centrés sur la décoration tels que l'enseigne Maisons du monde. Les difficultés du secteur immobilier apparaissent également comme une explication plausible de la baisse d'activité subie par ces secteurs au cours des trois dernières années, les projets de rénovation ou les achats de mobilier se faisant à la suite d'un déménagement pour au moins 30 % des achats s'agissant du mobilier (voire 60 % dans le cas de la cuisine).

Le secteur de l'électroménager a connu pour sa part ces dix dernières années une forte progression des ventes, favorisée par une baisse des prix des articles et l'arrivée sur le marché de nombreux produits innovants, avec un rôle moteur du petit électroménager comme les smartphones. Mais le nombre de magasins a fortement diminué de près de 17 %, évolution qui s'est accompagnée d'une hausse de 26 % de la taille des magasins restants et du développement de la vente en ligne.

Évolution du chiffre d'affaires en volume dans le commerce de détail, l'équipement du foyer et ses sous-secteurs, entre 2005 et 2024

Source : Insee

3. L'habillement, le textile et la chaussure, qui jouaient un rôle majeur dans l'animation des centres-villes, subissent une véritable saignée

Si un secteur plus que tout autre concentre les difficultés que cristallise le phénomène de la « décommercialisation », c'est avant tout celui de l'habillement, du textile et de la chaussure.

Alors que la distribution dans ce secteur était particulièrement prospère pendant les années 1990 et 2010, d'où sa forte présence dans les centres-villes, il a perdu, selon l'Insee, près de 14 000 établissements et 45 000 emplois entre 2014 et 2024, ce qui témoigne d'une transformation structurelle profonde.

Bien que comptant encore 152 000 salariés en 2024 et demeurant le premier employeur du commerce de détail spécialisé, le secteur de l'habillement, du textile et de la chaussure subit une crise sans précédent avec un marché de l'habillement dont le chiffre d'affaires total est passé de 37 milliards d'euros en 2019 à 35 milliards d'euros en 2025 et des ventes en recul de 7 % lorsqu'on prend également en compte le textile.

Plus d'une vingtaine de chaînes de magasins très connues des Français, qui participaient à l'animation des centres-villes dans tout le pays, ont ainsi été mises en liquidation judiciaire ces dernières années, avec une nette accélération à compter de 2022. C'est le cas, entre autres nombreux exemples, d'enseignes emblématiques des classes moyennes telles que Camaïeu, Naf Naf, Kookaï, Kaporal, André, IKKS, Du Pareil au Même, San Marina, Pimkie ou bien encore Go Sport.

Ce mouvement est plus que jamais à l'oeuvre, puisque selon Codata, le secteur a de nouveau perdu plus de 1 800 magasins en 2025. Le 30 mai dernier, le chausseur Minelli mettait ainsi fin à l'activité de ses 21 points de vente, au terme d'un second redressement judiciaire en trois ans demeuré infructueux.

Cette réduction de la place de la mode dans l'ensemble des emplacements commerciaux est désormais clairement perceptible. Alors que le secteur représentait 25,5 % des commerces de centre-ville en 2015, il n'en représente plus que 17 % en 2025. La réduction est encore plus nette dans les centres commerciaux, avec un taux d'occupation passé de 36,5 % à 24,1 % et dans les zones périphériques, avec une proportion des emplacements commerciaux qui a diminué de 11 % à 6,7 %. Au total, c'est 20 % du parc de magasins spécialisés qui a désormais disparu.

En dehors des magasins spécialisés, la grande distribution enregistre également une forte diminution des ventes de textile, notamment dans les hypermarchés. Entre 2019 et 2024, la part du textile dans le chiffre d'affaires de la grande distribution a ainsi diminué de 28,9 %, celle-ci représentant aujourd'hui 10 % du marché textile, contre 17 % en 2019.

Selon les représentants de la Fédération nationale de l'habillement entendue par la mission, le secteur de l'habillement, du textile et de la chaussure a subi ces dernières années et continue à subir une accumulation de chocs sur lesquels les rapporteurs reviendront dans la suite du présent rapport : stagnation du pouvoir d'achat, arbitrages de consommation, développement de la seconde main, concurrence du e-commerce, essor fulgurant des plateformes extra-européennes, hausse des charges, rigidité des loyers et mutation des attentes environnementales.

Or ces évolutions, parfois très rapides, ont touché un secteur qui, précisément parce qu'il avait longtemps prospéré, avait fait l'objet d'un suréquipement commercial à la fin des années 2000 et au début des années 2010.

Selon de nombreux interlocuteurs de la mission, trop de mètres carrés avaient été construits à cette époque alors que le chiffre d'affaires global du secteur tendait déjà à stagner voire à reculer. Changements d'attitudes des consommateurs, apparition de nouveaux acteurs et hausses des coûts ont alors mis beaucoup d'acteurs présents sur ce marché en grande difficulté.


* 3 Moins de 3 % des 4 500 magasins de meubles adhérents de la Confédération national de l'équipement du foyer (Cnef) sont installés en centre-ville.

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