B. UNE CRISE DU FINANCEMENT INTERNATIONAL DE LA SANTÉ DANS LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT

La crise du multilatéralisme frappe de plein fouet l'écosystème de la santé mondiale. Le tournant fait suite à la crise sanitaire. Mais le point de bascule est certainement le retrait des États-Unis de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), décidé par l'administration Trump, et la fin de l'Usaid6(*), et dans la foulée, le retrait de l'Argentine. La rupture américaine intervient dans un contexte de désengagement général qui n'épargne pas les pays européens et la France en particulier.

Ainsi, par exemple, la France a baissé de 30 % ses contributions à l'OMS entre 2024 et 2025 et de 58 % sa contribution volontaire au Fonds mondial à l'occasion de la dernière reconstitution.

Le système de santé international se trouve affaibli par ces diminutions des contributions étatiques qui s'expliquent par des contraintes budgétaires sévères, mais aussi par une inflexion très forte des choix politiques et idéologiques, s'exprimant à travers des logiques beaucoup plus transactionnelles. Le phénomène nouveau de politisation des sujets de santé a par ailleurs été rapporté à plusieurs reprises lors des auditions, concernant par exemple l'antivaccinisme ou les droits sexuels et reproductifs.

Le système de santé international peut être défini comme « incluant les acteurs transnationaux ayant comme objectif principal d'améliorer la santé ainsi que les dispositifs multilatéraux de gouvernance, de financement et de prestation de services dans lesquels ces acteurs opèrent. »7(*)

Organisée autour de la lutte contre les grandes épidémies, l'aide au développement en matière de santé mondiale présente trois caractéristiques principales :

la place prépondérante de grandes entités multilatérales, ayant vocation à mettre en commun les ressources financières pour renforcer la santé mondiale ;

une dépendance aux financements des grands bailleurs étatiques, qui rend l'aide au développement en matière de santé très vulnérable aux contraintes budgétaires nationales et aux décisions politiques prises par les principaux donateurs ;

et la faible part des ressources nationales dédiée à la santé dans les pays bénéficiaires.

1. Un système de financement international fragmenté et dépendant des grands bailleurs internationaux

Schématiquement, cette organisation internationale en matière de santé mondiale repose sur deux sphères principales :

- d'une part, la sphère onusienne, sous l'égide l'Organisation mondiale de la santé (OMS) agence cheffe de file des Nations unies pour la santé mondiale, accompagnée du programme des Nations unies sur le VIH/SIDA (Onusida)8(*) ;

- d'autre part, les grands fonds verticaux en matière de santé mondiale, dont les trois principaux sont le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme (FMSTP ou « Fonds mondial »), la Facilité internationale d'achat de médicaments (Unitaid) et l'Alliance mondiale pour les vaccins et l'immunisation (en anglais, Global Alliance for Vaccines and Immunization ou Gavi).

Apparus à compter des années 2000, plusieurs grandes initiatives multilatérales ont vocation à mettre en oeuvre les orientations de l'OMS. Elles prennent la forme de fonds fiduciaires verticaux : il s'agit de fonds mobilisant et utilisant des ressources financières versées par des bailleurs gouvernementaux ou non gouvernementaux (caractère fiduciaire) qui affectent leurs ressources à un secteur, à un objectif spécifique, ou à un nombre limité d'objectifs (caractère vertical)9(*). La verticalisation des financements en santé mondiale a répondu à la priorité identifiée à cette période d'élimination des maladies infectieuses évitables, qui figure parmi les objectifs de développement durable des Nations unies. Dans le domaine de la santé, les fonds verticaux sont donc concentrés sur une ou plusieurs maladies spécifiques ou un objectif de santé précis (comme la vaccination globale). À la différence des grands fonds globaux, cette approche verticale permet d'accroitre la visibilité de l'enjeu choisi et offre une plus grande adaptabilité et des résultats plus visibles et immédiatement mesurables.

Par comparaison avec d'autres entités multilatérales, ces fonds ne prévoient pas de contributions obligatoires de leurs membres dont les versements sont uniquement volontaires. Les fonds opèrent donc des reconstitutions, généralement sur trois ans, afin de garantir une visibilité à moyen terme de leurs financements10(*). Au moment de la reconstitution, les contributeurs s'engagent sur une participation financière triennale, avec des échéanciers annuels. Pour la France, cela se traduit budgétairement par l'ouverture d'autorisations d'engagement en année n et par des décaissements étalés jusqu'en année n+ 2.

Certains fonds verticaux peuvent également être abondés par le biais de mécanismes de financement dits « innovants ». Gavi dispose ainsi, en complément de contributions volontaires, d'un instrument spécifique : la facilité financière internationale pour la vaccination (en anglais, International Finance Facility for Immunisation - IFFIm). Créé à l'initiative de la France et du Royaume-Uni, l'IFFIm est une entreprise commerciale anglaise à responsabilité limitée, sans capital. Il émet des obligations garanties à long terme par des engagements de subventions étatiques, dans le but de mobiliser des capitaux privés.

Paradoxalement, alors que l'approche verticale en santé était historiquement voulue par les États bailleurs, elle peut aujourd'hui générer une frustration des donateurs car les programmes financés peuvent se trouver en contradiction avec leurs priorités sectorielles nationales. En se spécialisant sur une pathologie particulière ou une dimension spécifique des politiques de santé, les grandes entités multilatérales négligent l'enjeu croissant du renforcement des systèmes de santé des pays bénéficiaires, plus transversal et de long terme. Du côté des bénéficiaires, cette verticalité désincite à mobiliser des ressources internes pour financer la santé, dès lors que de larges parts de leurs budgets de santé sont assurées par des flux internationaux.

Les principaux fonds verticaux intervenant en matière de santé

Organisation

Statut et siège

Mandat

Budget et modalités de financement

Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme (FMSTP)

Fondation de droit suisse basée à Genève.

Mobilisation de ressources pour mettre fin aux épidémies de VIH, de tuberculose et de paludisme.

Financement par des cycles pluriannuels de reconstitution des ressources.

12,64 milliards de dollars pour la huitième reconstitution triennale du Fonds mondial (2026-2028).

Unitaid

Partenariat international hébergé par l'OMS à Genève.

Centralisation des achats de traitements médicamenteux afin d'en accélérer la disponibilité et de lutter contre les grandes pandémies.

34,8 millions de dollars pour le budget opérationnel 2025.

Depuis sa création en 2006, Unitaid a reçu près de quatre milliards de dollars américains de subventions, dont deux milliards provenant de la France.

Gavi

Partenariat public-privé situé à Genève.

Renforcement de l'accès pays à faibles revenus aux vaccins afin de protéger la vie des enfants.

Financement par des cycles pluriannuels de reconstitution des ressources. Deux canaux de contributions sont mobilisés : les contributions directes et les mécanismes de financement innovants (IFFIm).

12,64 milliards de dollars de budget pour la période 2026-2030 (en baisse de 19 % par rapport à la précédente reconstitution triennale).

Source : commission des finances d'après les réponses au questionnaire des rapporteurs spéciaux

En complément de ces entités spécialisées dans le domaine de la santé, une multiplicité d'acteurs multilatéraux, dont le mandat ne porte pas principalement sur la santé, peut intervenir pour conduire ou financier des projets dans ce secteur. Les institutions du groupe Banque mondiale, les banques régionales de développement, les agences de l'Onu et les autres acteurs multilatéraux viennent ainsi soutenir l'action internationale en matière de santé. Ainsi, comme l'indiquent les documents budgétaires11(*), l'Association internationale de développement (AID), guichet concessionnel de la Banque mondiale à vocation « généraliste », a consacré 9,4 % de ses ressources subventionnées à la santé en 2024.

Si l'environnement institutionnel international se trouvait limité à une dizaine d'acteurs principaux dans les années 1990, il s'est complexifié et diversifié à compter des années 2000, en accompagnant la hausse des financements de la santé mondiale (multipliés par cinq entre 1986 et 2006) et sous l'effet d'une double tendance :

une multiplication des acteurs intervenant en matière de santé mondiale. Dans une tentative de définition et de cartographie du système de santé international et de ses acteurs, une étude de 2018 a ainsi recensé 203 entités internationales intervenant dans le domaine de la santé12(*). Les années 2000 ont ainsi vu apparaître de nouveaux fonds multilatéraux, accompagnés par la création d'organisations de la société civile (OSC), d'initiatives philanthropiques ou de partenariats multilatéraux ad hoc ;

- parallèlement à cette première tendance, il est possible d'observer une diversification des mandats des principales entités internationales. L'extension des missions des grands acteurs du système de santé international a permis de pallier, selon le ministère de l'Europe et des affaires étrangères, les lacunes du cadre originel de l'architecture en santé mondiale, tout en répondant aux nouvelles orientations de leurs bailleurs. Pour autant, il en découle une dispersion des missions de ces entités et des redondances entre les financements qu'elles mettent en oeuvre, tout en complexifiant la coordination de leur action. Ce risque de financements croisés est accentué par l'existence des entités multilatérales « généralistes » de développement, qui s'investissent également dans le domaine de la santé. La plupart des personnes auditionnées par les rapporteurs spéciaux ont souligné que ce risque de redondance devait conduire ces entités à rechercher des complémentarités entre leurs actions.

Comme l'avait noté la Cour des comptes dans son enquête remise à la commission des finances en 2024 sur le financement des actions multilatérales de la France13(*), cette double dynamique ne se limite pas au domaine de la santé mais peut également être observée en matière de climat, d'environnement ou d'éducation, au risque d'une forte complexification et de la multiplication des coûts de gestion. La représentation permanente de la France auprès de l'Office des Nations unies à Genève et des organisations internationales en Suisse estime que cette fragmentation est source d'inefficacité.

Aperçu des entités internationales intervenant
dans le domaine de la santé mondiale

Traduction de la légende (de gauche à droite et de bas en haut) : organisations de la société civile et ONG internationaux, gouvernements nationaux, institutions académiques, associations professionnelles, organisations onusiennes et intergouvernementales, organisations philanthropiques, partenariats public-privé, industries privées, banques multilatérales de développement.

Source : Hoffman, S.J., Cole, C.B. Defining the global health system and systematically mapping its network of actors. Global Health 14, 38 (2018).

Par ailleurs, si le financement de l'APD en santé repose très majoritairement sur des financements étatiques, qui représentaient 85 % du budget total (contributions bilatérales et multilatérales confondues) avant le recul de l'aide américaine, une part minoritaire mais notable des financements (10 à 15 %) découle d'initiatives privées. De grandes fondations internationales privées, comme la fondation Bill et Melinda Gates, la Wellcome Trust ou la fondation Aga Khan, financent directement des projets d'aide et s'investissent dans le financement et la gouvernance des grands fonds multilatéraux. En particulier, les fondations privées disposent de deux sièges au conseil d'administration de Gavi qui dispose d'un fonds de contrepartie permettant de doubler ses financements. Les auditions menées par les rapporteurs spéciaux ont souligné que, par souci de visibilité et de rentabilité, ces fondations ont tendance à privilégier des objets spécifiques et ciblés, comme la vaccination, qui présentent des résultats rapides et immédiatement observables plutôt que des projets de long terme comme le renforcement des systèmes de santé.

2. Le système de santé mondiale risque de se trouver affaibli par la diminution des contributions étatiques....

Le financement de l'aide au développement en matière de santé mondiale s'est historiquement construit autour d'une dépendance aux contributions des États bailleurs. Avant les mesures décidées par l'administration américaine début 2025 (voir infra), près de 85 % de l'APD en matière de santé résultait de versements étatiques, qu'il s'agisse d'aides bilatérales ou de contributions multilatérales. Par comparaison, la même année, seulement entre 10 % et 15 % de l'APD mondiale en matière de santé correspondait à des financements privés issus d'initiatives philanthropiques ou de dons de grands groupes industriels. De plus, les financements étatiques sont particulièrement concentrés sur quelques grands États donateurs : en 2022 comme en 2023, les plus grands donateurs étatiques représentaient près de 75 % de l'aide, dont environ 50 % pour les seuls États-Unis.

Montants d'aide au développement en matière de santé
des quinze principaux bailleurs en 2024

(en millions d'euros)

Source : commission des finances d'après les réponses au questionnaire des rapporteurs spéciaux

Or, la baisse généralisée des budgets d'aide au développement parmi les grands contributeurs du comité d'aide au développement de l'OCDE, à partir de 2023, a fragilisé le financement de la santé mondiale.

De fait, l'aide allouée en matière de santé a amorcé une baisse à compter de 2023. Une première phase de réduction de l'aide s'explique par l'amenuisement des effets de la pandémie de Covid-19. En 2022, l'APD dans le domaine de la santé avait en effet connu un point culminant, en raison de forts investissements des États bailleurs pour limiter les conséquences de cette pandémie. Le recul observé en 2023, de l'ordre de 40 % des crédits dédiés à la santé par rapport à 2022, était donc attendu par les différents observateurs et les entités bénéficiaires avec la fin de cette pandémie.

Toutefois, l'aide en matière de santé est entrée, depuis 2024, dans une seconde phase baissière, qui s'inscrit cette fois-ci dans le contexte plus général de recul des financements de l'aide au développement. En raison de contraintes budgétaires et de décisions politiques, une grande partie des États bailleurs du CAD ont amorcé une réduction de leurs budgets consacrés à l'APD. Si les données ne sont pas encore stabilisées, les réductions d'APD projetées en 2026 par rapport à l'année 2023 seraient de 56,1 % pour les États-Unis, 45 % pour le Royaume-Uni, 37 % pour l'Allemagne et 30 % pour la France.

Selon les données de l'OCDE, les crédits à destination de la santé dans les États bailleurs ont diminué de 6 % en 2024. Cette baisse devrait se prolonger en 2025 avec une diminution des crédits bilatéraux consacrés à la santé estimée entre 14 % et 29 % par rapport à l'exercice 2024 et entre 19 % et 33 % par rapport à l'exercice 2023, selon les différents scénarios de travail de l'OCDE. Au total, si le scénario de réduction la plus forte envisagé par l'OCDE venait à se réaliser, l'aide en matière de santé en 2025 équivaudrait à trois cinquièmes de celle accordée en 2022, soit un niveau équivalent au milieu des années 2000.

Évolution de l'aide au développement des pays du CAD en matière de santé, incluant des projections de baisse de l'APD sur la période 2023-2027

Note : en vert scenario de baisse le plus bas et en rouge le scenario de baisse le plus pessimiste.

Source : OCDE

Cette baisse des financements bilatéraux et multilatéraux de la part des bailleurs historiques comporte d'ores et déjà des effets :

pour les entités multilatérales, en particulier les fonds verticaux. Comme exposé supra, ces derniers sont quasi exclusivement financés par des contributions volontaires dans le cadre de reconstitutions triennales. Il en découle une forte volatilité des versements des bailleurs étatiques qui diminue la prévisibilité des crédits de ces organisations et accentue la concurrence entre ces différentes entités multilatérales pour capter les financements ;

et pour les États bénéficiaires, particulièrement dépendants des financements internationaux pour leurs budgets en matière de santé. Une des caractéristiques de l'aide au développement dans le domaine de la santé est que ce dernier est rarement considéré comme une priorité budgétaire au sein des pays à faibles revenus. Les financements externes constitueraient encore 25 % des dépenses de santé dans les pays africains en 2023 (selon les données de l'OCDE), une proportion qui se situerait à 30 % pour les pays africains à bas revenus en 2023. Les pays les moins avancés privilégient d'autres secteurs pour y investir leurs ressources nationales. Ainsi, en 2024, parmi les États africains, seuls le Cap-Vert et l'Afrique du Sud ont atteint l'objectif d'allouer au moins 15 % du budget national annuel à la santé, fixé par la déclaration d'Abuja de 2001. Dans ce contexte, une transition brutale vers un renforcement des dépenses nationales comporte des risques significatifs.

L'impact de la baisse de l'APD mondiale
sur les populations des pays donateurs

En février 2026, une étude de la revue britannique The Lancet a présenté une évaluation de l'impact des baisses d'aide publique au développement annoncées par les différents donateurs du CAD sur les pays à revenus faibles et intermédiaires14(*). Deux scénarios sont envisagés par cette étude :

- d'une part, dans un scénario « modéré » (soit une baisse de 15,8 % de l'aide en 2025 accompagnée d'une érosion des financements sur cinq ans à hauteur de 10,6 % par an jusqu'en 2030), les baisses de crédits conduiraient à 9,4 millions de morts supplémentaires dont 2,5 millions chez les enfants de moins de cinq ans d'ici à 2030 ;

- d'autre part, dans un scénario « sévère » (soit une baisse de 15,8 % de l'aide en 2025 accompagnée d'un effondrement du système d'aide), les baisses de crédits entraineraient 22,6 millions de morts supplémentaires dont 5,4 millions chez les enfants de moins de cinq ans d'ici à 2030.

Source : commission des finances d'après l'étude de The Lancet et les éléments transmis par l'Ambassadrice pour la santé mondiale

3. En particulier, les États-Unis se sont engagés dans un retrait en trompe l'oeil des organisations internationales dans le domaine de la santé, accompagné d'une démarche transactionnelle agressive auprès de ces entités et des pays bénéficiaires

Si, comme exposé supra, les financements issus des grands États donateurs forment la majeure partie des financements de l'aide au développement en matière de santé, les États-Unis constituent de loin le premier contributeur d'aide au développement en matière de santé15(*).

Ce domaine a été très fortement investi par les États-Unis au cours des dernières années. Comme l'a indiqué l'Agence française de développement aux rapporteurs spéciaux « les États-Unis ont, au cours des deux dernières décennies, construit une position hégémonique. »16(*) Cet effort américain au service de la santé mondiale s'est appuyé à la fois sur des institutions et programmes d'aide au développement particulièrement bien dotés, au premier rang desquelles l'Agence des États-Unis pour le développement international (en anglais, United States Agency for International Development - Usaid) ou le Ppefar (President's Emergency Plan for AIDS Relief)17(*), et sur un secteur de la santé très développé. En effet, les États-Unis consacrent 19 % de leur PIB à la santé et disposent d'une industrie pharmaceutique et de structures de recherche performantes. Au total, entre 2021 et 2023, les États-Unis ont financé près de 30 % de l'aide mondiale en matière de santé, pour un montant de 8,3 milliards de dollars d'aide bilatérale qui a permis de financer 63 % des fonds mondiaux de lutte contre le VIH, avec 28 % des fonds pour la lutte contre le paludisme et 24 % des fonds mondiaux de lutte contre la tuberculose.

C'est pourquoi la décision de fermeture de la plupart des programmes de l'Usaid début 2025 a constitué un choc négatif de financement pour l'aide internationale : l'administration américaine a annoncé une fermeture de 83 % des programmes bilatéraux de cette agence dès 202518(*). Les coupes budgétaires ont été plus élevées dans le domaine de la santé et ont concerné 88 % des programmes ciblant la santé maternelle et infantile, 87 % des programmes de surveillance et de préparation aux pandémies et 94 % des programmes sur la santé reproductive. Au total, l'aide américaine en matière de santé serait passée de 10 milliards de dollars à 3,8 milliards de dollars entre 2024 et 2025 (soit une baisse de 62 %).

Sur le fondement de ces annonces, la revue britannique The Lancet a effectué en décembre 2025 une évaluation de l'impact de ces coupes19(*). D'après cette étude, la baisse de 83 % des financements de l'Usaid entraîneraient près de 1,8 million de décès supplémentaires pour tous les âges, dont près de 689 900 morts chez les enfants de moins de cinq ans. De surcroît, l'arrêt complet des programmes à partir de 2026 provoquerait 2 450 000 décès annuels supplémentaires, soit près de 14,1 millions de décès additionnels d'ici à 2030, dont 4,5 millions de décès chez les enfants de moins de cinq ans. La baisse de l'aide américaine devrait affecter les pays les plus vulnérables, principalement en Afrique puisqu'entre 2021 et 2023, les dix principaux pays bénéficiaires étaient tous des pays africains.

Pour autant, le retrait américain du secteur de la santé doit être vu pour ce qu'il est réellement : en dépit de l'annonce de l'arrêt de 83 % des financements bilatéraux de l'Usaid, la proportion de programmes effectivement interrompus ne serait que de 23 %. En effet, parallèlement, les versements bilatéraux, sont repris sous une forme plus transactionnelle, ce qui rend difficile la mesure exacte de la baisse de l'aide américaine.

De fait, deux facteurs principaux, qui ont conduit les États-Unis, après une première phase de baisse spectaculaire de leurs financements, à réinvestir ce secteur.

En premier lieu, le Congrès américain a modéré, dans le budget fédéral pour 2026, les baisses de crédits consacrés à l'APD. Une enveloppe de 9,4 milliards de dollars de crédits a été consacrée à la santé mondiale, afin de maintenir les contributions multilatérales au FMSTP, à l'Onusida et au Fonds Pandémie20(*), d'une part, et les financements bilatéraux à plusieurs États africains, d'autre part. Le secteur pharmaceutique américain, largement bénéficiaire des achats de vaccins et de médicaments réalisés par les grands fonds verticaux, a mené un fort lobbying en faveur du maintien de cette politique.

En second lieu, et de manière plus préoccupante, les auditions menés par les rapporteurs spéciaux ont unanimement souligné l'apparition d'une nouvelle stratégie américaine en matière de santé mondiale, plus agressive et transactionnelle. Dans ses réponses au questionnaire des rapporteurs, l'Agence française de développement indique que « la puissance américaine réapparaît en stratège d'un bilatéralisme conditionnel. » Cet « impérialisme sanitaire » se traduit par la conclusion, avec des pays africains, d'accords bilatéraux dits « compacts » fortement déséquilibrés, conditionnant le versement de crédits bilatéraux américains à une captation des données de santé de ces États. De plus, ces accords privilégient les fabricants de médicaments américains.

À cette conditionnalité renforcée à l'égard des pays bénéficiaires, s'ajoute un investissement plus significatif des États-Unis dans la gouvernance des entités internationales en matière de santé, au risque d'un alignement progressif de ces institutions sur les positions américaines sur des problématiques comme le genre ou la santé reproductive.

Cette stratégie comporte deux risques majeurs pour la santé mondiale :

- d'une part, en obtenant un accès exclusif aux données de santé de nombreux pays à faibles revenus, les États-Unis privent leurs partenaires de capacités de surveillance et d'anticipation des grandes pandémies et créent une dépendance informationnelle inédite, alors que les principaux foyers de virus sont situés dans les pays du Sud (principalement dans en Afrique centrale et en Asie du Sud-Est) ;

- d'autre part, la politique américaine poursuit un objectif d'affaiblissement de l'OMS, pourtant indispensable à la coordination de l'action internationale en matière de santé.

Toutefois, cet « impérialisme sanitaire » commencerait à rencontrer des résistances : plusieurs pays africains ont refusé les propositions américaines ou sont revenus en arrière sur des accords déjà conclus. Il s'agit pour ces États d'affirmer leur souveraineté sur les actifs stratégiques que sont les données de santé et de refuser la captation de financements internes par des industries étrangères.


* 6 United States Agency for International Development.

* 7 D'après Hoffman, S.J., Cole, C.B. Defining the global health system and systematically mapping its network of actors. Global Health 14, 38 (2018). Citation originale : « The global health system includes the transnational actors that have a primary intent to improve health and the polylateral arrangements for governance, finance, and delivery within which these actors operate » (traduction des rapporteurs spéciaux).

* 8 D'autres agences de l'Onu, dont le mandat excède le seul champ de la santé, interviennent dans ce domaine comme le Programme alimentaire mondial, l'Unicef ou le Programme des Nations unies pour le développement.

* 9 Jacky Mathonnat et Martine Audibert,  Fonds fiduciaires et programmes verticaux : quelles contributions aux politiques sectorielles ? Revue de la littérature et exemple du secteur de la santé, Research Papers, AFD, 2016.

* 10 Ce n'est pas le cas de tous les fonds, par exemple, Unitaid ne fonctionne pas par cycle de reconstitution.

* 11 Projet annuel de performances « Aide publique au développement », annexé au projet de loi de finances pour 2026.

* 12 Hoffman, S.J., Cole, C.B. Defining the global health system and systematically mapping its network of actors. Global Health 14, 38 (2018), précité.

* 13 Cour des comptes, Le financement des actions multilatérales de la France, communication à la commission des finances du Sénat, juillet 2024.

* 14 Andrea Ferreira da Silva, Rodrigo Volmir Rezende Anderle, Gonzalo Barreix Sibils, Lucas de Oliveira Ferreira de Sales, Daiana Pena, Caterina Monti, Impact of two decades of humanitarian and development assistance and the projected mortality consequences of current defunding to 2030: retrospective evaluation and forecasting analysis, The Lancet.

* 15 Plus largement, selon les données transmises par l'Ambassadrice pour la santé mondiale, les financements américains représentaient, en 2023, 43 % du montant total des ressources allouées par les pays donateurs à l'aide publique au développement en 2023 (soit près de 55 milliards de dollars).

* 16 Réponses de l'AFD au questionnaire des rapporteurs spéciaux.

* 17 Créé en 2003 à l'initiative du président des États-Unis George W. Bush, le Pepfar est un programme d'aide d'urgence contre l'épidémie de VIH. En 2023, les États-Unis avaient investi plus de 110 milliards de dollars américains depuis sa création.

* 18 Au-delà de l'Usaid, 57 % de l'aide bilatérale américaine a été interrompue.

* 19 Jayalakshmi Alagar, Ludmila Lobkowicz, Global health after USAID cuts, The Lancet, 6 décembre 2025.

* 20 Mais pas à Gavi.

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