AVANT PROPOS
À la suite du colloque du 4 décembre 2025 sur la croissance des économies ultramarines, co-organisé avec l'ISLE (Institute for small markets in law and economics), la délégation sénatoriale aux outre-mer a inscrit dans son programme de travail l'étude des filières économiques d'avenir outre-mer. Cette étude s'inscrit aussi dans le sillage du rapport d'information de la délégation sur la lutte contre la vie chère outre-mer. Comme le concluait le rapport, à terme, remédier au mal de la vie chère passe par une transformation des modèles économiques ultramarins vers une plus grande création de richesse.
En effet, un constat partagé est celui d'un modèle économique outre-mer globalement à bout de souffle, en dépit de la diversité des territoires. Les filières historiques - banane, canne, nickel, or, perles de culture, spatial, pêche... - sont en difficulté ou sont arrivées à maturité. Elles ne trouvent plus de relais de croissance.
L'enjeu est donc de recenser les filières actuelles disposant encore d'un potentiel important et d'identifier des filières nouvelles à forte croissance pour construire l'avenir de ces territoires et offrir des emplois à la jeunesse ultramarine. S'agissant des nouvelles filières, le défi est de réussir à passer de quelques projets épars innovants à des filières structurées s'appuyant sur un écosystème complet et moteur.
Définies comme les filières ayant le plus de potentiel pour diversifier les économies ultramarines et renforcer leurs capacités de croissance endogène, en bénéficiant directement aux territoires, les filières économiques d'avenir sont nombreuses, et représentent à ce titre un océan d'opportunités pour les outre-mer. Elles sont présentes dans les trois secteurs de l'économie et permettent d'envisager ce que sera la réalité des économies ultramarines à l'horizon 2040 : des économies bleues (de la pêche à la bluetech, en passant par les défis de l'aquaculture) ; des économies de l'intelligence (de l'agritech à l'IA souveraine et locale, en passant par l'audiovisuel et la création) ; des économies exportatrices (des cosmétiques à l'artisanat de luxe, en passant par la filière vanille) ; des économies stratégiques (de l'exploitation de minerais critiques au travail central sur les data).
Le choix a été fait de présenter un vaste panel de filières d'avenir, sans privilégier certains domaines ni certains territoires sur d'autres. En effet, le modèle économique ultramarin du futur doit avant tout être décidé, concerté, structuré, accompagné par et pour les territoires. Une méthodologie commune a néanmoins été esquissée et proposée. Son but est de faire en sorte que le potentiel de chaque filière soit libéré, pour produire pleinement ses effets.
Si cet objectif suppose une action forte des collectivités ultramarines en matière économique, avec des outils règlementaires ou incitatifs qu'elles ont directement en leur possession, sa réalisation nécessite aussi une adaptation de l'ensemble des règles nationales et, le cas échéant, européennes, aux réalités vécues par les territoires. Lorsque celles-ci sont utiles, car elles fournissent par exemple aux outre-mer un avantage comparatif régional pour se positionner sur des segments haut de gamme, elles doivent être assorties d'un accompagnement renforcé, notamment par les services de l'État, ses opérateurs, les collectivités ou les chambres consulaires.
Vos rapporteurs - Annick Girardin (RDSE - Saint-Pierre--et-Miquelon), Marie-Laure Phinera-Horth (RDPI - Guyane) et Vivette Lopez (LR - Gard) - ont auditionné soixante-deux personnes et ont rencontré douze personnes lors de deux déplacements, au Salon international de l'agriculture et à la Délégation de Mayotte à Paris.
Ces auditions ont permis de rencontrer tous les acteurs de structuration des filières : des acteurs économiques, au premier rang desquels des chefs d'entreprises ou d'exploitations ; des représentants de chambres consulaires et d'interprofessions ; des financeurs publics et privés ; des représentants d'opérateurs de l'État et de son administration ; des élus ou personnels des collectivités territoriales. Les 11 DROM-COM ont également été entendues ou saisies par questionnaire.
Les rapporteurs formulent 21 recommandations poursuivant quatre objectifs principaux :
- Connaître, au préalable de toute stratégie, l'état des ressources terrestres et maritimes des territoires et documenter exhaustivement les savoirs ancestraux au fondement des cultures locales ;
- Piloter une véritable stratégie économique et industrielle pensée par et pour les outre-mer, pouvant s'appuyer sur un « socle souverain » mis à leur disposition (infrastructures de souveraineté, connectivité, sécurité) et un opérateur inter-outre-mer dédié ;
- Adapter, simplifier et accompagner les acteurs pour que les normes nationales et européennes soient un atout compétitif dans des bassins océaniques fortement concurrentiels ;
- Agir sur les freins économiques structurels des économies ultramarines avec une palette d'outils diverse : protection économique, instruments de financement, leviers d'innovation ou encore stratégies de formation, lever les obstacles réglementaires découlant du statut administratif de certains territoires.
I. LES FILIÈRES ÉCONOMIQUES D'AVENIR OUTRE-MER : DE NOMBREUSES GRAINES DÉJÀ SEMÉES
A. DES FILIERES HISTORIQUES À RÉINVENTER QUI PEINENT À SOUTENIR LE DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE ET L'EMPLOI OUTRE-MER
Les projections de croissance pour les outre-mer à l'horizon 2050 sont très contrastées. L'Agence française de développement (AFD), dans une étude de septembre 2021, proposait une modélisation des trajectoires de croissance à long terme des outre-mer et concluait à leur « croissance molle, déséquilibrée et insuffisante pour combler les écarts de niveau de vie avec l'Hexagone ». La diversification des filières traditionnelles et la transition vers de nouvelles filières constituent ainsi un instrument de rééquilibrage de la croissance. L'AFD préconise notamment des politiques d'offre en faveur de l'investissement et de la productivité dans plusieurs territoires ultramarins1(*).
1. Des filières toujours incontournables
Outre la pêche (voir infra B.), la canne et la banane sont les deux filières historiques majeures qui ont structuré l'économie, la culture et les paysages, tout particulièrement en Guadeloupe, Martinique et à La Réunion.
Ces filières demeurent prépondérantes comme le montrent les indicateurs ci-dessous fournis par les représentants de ces filières. En termes d'emploi, de surface agricole utile (SAU) et de productions, elles continuent de structurer ces territoires.
La filière canne - sucre
Source : tableau transmis par les représentants de la filière
Les indicateurs de la filière banane en Martinique et Guadeloupe
L'agriculture est encore peu diversifiée dans les DROM, où ces filières historiques dominent. Elles connaissent des évolutions contrastées en fonction des territoires. Ainsi, la production industrielle de canne à sucre a fortement chuté à La Réunion et en Guadeloupe entre 2010 et 2024 (respectivement de 1 877 197 à 1 137 720 tonnes et de 738 100 à 410 146 tonnes)2(*) mais s'est maintenue en Martinique (légère augmentation de 202 129 à 206 431 tonnes). La production de fruits tropicaux, notamment dans les Antilles, a connu une dynamique similaire. Elle passe en Martinique de 204 114 à 138 777 tonnes sur la même période.
D'autres filières du secteur primaire, secondaire ou tertiaire sont également emblématiques des économies ultramarines. Ainsi, l'extraction du nickel ou le secteur spatial continuent de structurer les économies néo-calédoniennes et guyanaises.
La valeur ajoutée produite par la
sous-traitance du secteur spatial
en Guyane
Filière à la fois historique pour la Guyane et d'avenir, le spatial garantit à l'économie locale des retombées significatives. Elle est très structurée et à forte valeur ajoutée, mais ne saurait suffire à porter l'économie guyanaise dans son ensemble, qui doit se diversifier. Les dernières données disponibles, publiées par l'INSEE, datent de 2019. Elles démontraient que « la place du spatial dans l'économie de la région reste [...] importante en contribuant à 12,6 % de la valeur ajoutée produite sur le territoire. Le spatial est un fort pourvoyeur d'emplois, avec un sixième des emplois salariés privés [...]. L'activité spatiale pèse également sur le commerce extérieur avec 40 % du total des importations guyanaises et 83 % des exportations ». Le spatial reste donc un élément moteur de l'économie guyanaise, même si sa contribution baisse en proportion (15 % de la valeur ajoutée en 2014, 28 % en 1990), en raison de la croissance démographique et de la tertiarisation de son économie. Le secteur spatial est pourvoyeur d'emplois : 4 500 emplois salariés étant liés à l'activité spatiale (un emploi sur six du secteur privé). 2 250 emplois se trouvent dans la sous-traitance et la consommation des ménages du secteur spatial génère 1250 autres emplois.
L'activité du secteur est toutefois sensible à la conjoncture internationale de la filière. Ainsi, l'IEDOM, dans son rapport économique annuel 2024 relatif à la Guyane, soulignait la baisse d'activité d'Arianespace en Guyane avec la fin d'exploitation d'Ariane 5, ainsi que la forte concurrence du secteur autour des lancements commerciaux. Le projet Ariane 6, plus ambitieux et économe qu'Ariane 5, renforce néanmoins l'activité du secteur. Ainsi, 2025 a marqué la reprise de son activité, avec une capacité des ensembles de lancement à accueillir des projets de start-ups françaises bénéficiant des financements France 2030. Le secteur spatial se développe ainsi vers le « Newspace », nouvelle économie de l'espace qui s'ouvre à des acteurs publics et privés de toutes tailles, et plus seulement aux agences spatiales. Ce développement pourrait permettre au territoire de bénéficier davantage de la richesse produite par les activités spatiales.
Le poids historique de la filière nickel en Nouvelle-Calédonie
Le poids de la filière nickel dans l'économie calédonienne a été estimé par l'ISEE (Institut de la statistique et des études économiques de Nouvelle-Calédonie) dans une étude de 2019. Elle démontre que la part de la valeur ajoutée dans le PIB est volatile, puisque dépendant des cours internationaux du nickel : 9 % en 2023, 14 % en 2022, avec un minimum de 3 % en 2015 et un maximum de 18 % en 2007. Le secteur emploie directement 9 % des salariés du privé (5 900 personnes). Indirectement, en prenant en compte la sous-traitance de la filière, il fait travailler 5 800 salariés supplémentaires. Les revenus de ces emplois généreraient à leur tour 3 800 emplois. Ainsi, au total, l'INSEE évalue à 15 600 le nombre d'emplois générés par la filière, soit 25 % des emplois du secteur privé du territoire3(*).
La filière est donc un pilier essentiel de l'économie calédonienne, d'autant plus que l'IEOM démontre que sa santé économique détermine les comportements de l'ensemble des acteurs de l'économie calédonienne. Or, elle est déficitaire depuis plusieurs années et sa dynamique demeure défavorable. Ainsi, l'enjeu pour l'économie néo-calédonienne est de moderniser l'activité minière pour en faire une filière d'avenir tout en diversifiant son économie en direction d'autres secteurs porteurs4(*).
Source : Sénat d'après ISEE - Nouvelle-Calédonie.
Source : ISEE - Nouvelle-Calédonie.
2. Des filières qui ne soutiennent plus la croissance et l'emploi : le diagnostic des fragilités
Toujours au coeur du modèle économique des DROM, ces filières ont cessé de tirer la croissance et l'emploi. Elles sont en lente déprise et résistent difficilement à la concurrence internationale, malgré des aides européennes et nationales massives pour compenser notamment les conditions de marché imposées par l'Union européenne (voir infra II. E.).
Pour la canne, les causes sont multifactorielles : un contexte climatique particulièrement dégradé, avec des épisodes cycloniques d'ampleur exceptionnelle à La Réunion, une pénurie de main-d'oeuvre et des menaces phytosanitaires.
Source : Agreste - recensements agricoles, 2025.
Surtout, les sucres de canne européens subissent la concurrence exacerbée des sucres de pays non européens, exportés vers l'Europe sans droits de douane et produits dans des conditions environnementales et sociales moins-disantes.
Source : Agreste, Mémento 2021, 2022, 2023, 2024, 2025 (pas de données pour l'année 2021)
Pour la banane, la première cause est d'abord sanitaire avec l'effet de la cercosporiose noire. Apparue en Martinique en 2010 puis en Guadeloupe en 2012, cette maladie fongique affecte les feuilles du bananier, affaiblit la photosynthèse et réduit les rendements. Elle est aujourd'hui le principal facteur de ce phénomène. Les moyens phytosanitaires à la disposition des producteurs ne permettent pas de maîtriser cette maladie fongique. Depuis 2014, les traitements aériens ont été interdits et le nombre de matières actives fongicides disponibles a été progressivement réduit. Le scandale de la chlordécone explique et justifie ces exigences renforcées pour la santé des populations. Elles n'en ont pas moins des effets directs sur le modèle économique de la filière.
L'augmentation des coûts de la filière et la concurrence internationale finissent d'expliquer la situation actuelle.
Source : Sénat d'après Agreste, Mémento 2021, 2022, 2023, 2024, 2025 (pas de données pour l'année 2021)
3. L'impératif de transition de ces filières vers des segments à plus forte valeur ajoutée
Bien qu'en difficulté, ces filières historiques et traditionnelles peuvent encore être considérées comme des filières d'avenir si elles parviennent à se réinventer.
Les filières traditionnelles doivent donc regagner en attractivité et s'orienter dans des démarches de valorisation de la filière. Le tournant vers l'agriculture biologique en est un exemple, quand bien même elle connaîtrait « des difficultés de structuration et des coûts élevés de certification », comme l'explique Carole Ly, directrice de l'Institut national de l'origine et de la qualité (INAO). « Elle représente en moyenne 4 % de la surface agricole utilisée (SAU) hors Guyane, contre près de 13 % en métropole et 11 % en Guyane, compte tenu de la très grande taille des exploitations ». Ces filières s'inscrivent également dans des démarches de labellisation. C'est notamment le cas pour la filière rhum (six AOC ou IGP en Martinique, Guadeloupe, Guyane et à La Réunion).
Ainsi, la filière canne-sucre se positionne désormais au carrefour de plusieurs enjeux : souveraineté alimentaire, protection des sols, produits premium de qualité, transition énergétique.
La démarche d'Indication géographique protégée (IGP) constitue un levier majeur. À La Réunion, la labellisation IGP des sucres est en cours. Le sucre bio représente un axe de développement commercial en Guadeloupe, où une production de niche de sucre de spécialité biologique est engagée sur une petite partie des terres cultivées.
Ce positionnement doit permettre de sortir partiellement d'une concurrence par les prix. Il n'en reste pas moins qu'une exclusion automatique des sucres de spécialités dans tous les nouveaux accords commerciaux entre l'Union européenne apporterait une vraie bouffée d'oxygène à la filière.
Par ailleurs, pour capter un maximum de valeur, les coproduits de la canne sont de plus en plus valorisés dans un modèle de production 100 % circulaire. La bagasse contribue à la production d'énergie renouvelable par incinération ; la mélasse trouve différents usages industriels et alimentaires ; la paille et les résidus de culture peuvent contribuer à la couverture des sols, à l'amendement organique (notamment en mélange) et à la réduction de l'érosion.
En Guadeloupe, une filière matière organique permet de valoriser les sous-produits (écumes, cendres de bagasse, vinasse, bagasse) sous la forme d'un compost normé NFU 44 051, mis gratuitement à la disposition des planteurs.
Pour la filière banane, de nouveaux outils phytosanitaires devraient permettre de mieux lutter contre la cercosporiose noire, grâce à l'utilisation des drones et la plantation de variétés tolérantes issues des NGT (Nouvelles techniques génomiques). Plus marginale, la valorisation des sous-produits est un autre axe qui commence à se développer. Les résidus de bananeraies peuvent alimenter des démarches de compostage, d'amendements organiques, de biomasse ou d'expérimentation sur des matériaux biosourcés.
Enfin, comme pour la canne, un enjeu est de mieux valoriser la qualité de la banane antillaise par rapport à la banane dollar. La filière dispose déjà d'outils de segmentation : Banane de Guadeloupe & Martinique, La Banane Française, sélection planteur, sélection pays, banane équitable ou encore banane de montagne. Ces segments permettent de sortir partiellement d'une concurrence uniquement fondée sur le prix et de mieux faire reconnaître les garanties sociales, environnementales et sanitaires.
* 1 AFD, « Une modélisation des trajectoires de croissance à long terme des outre-mer », septembre 2021.
* 2 Agreste - Statistique agricole annuelle, 2025.
* 3 ISEE Nouvelle-Calédonie, « L'impact du nickel en Nouvelle-Calédonie | Les impacts économiques - Synthèse 2019 ».
* 4 IEOM, Rapport annuel économique Nouvelle-Calédonie, 2024.








