D. L'ÉCONOMIE DE L'INTELLIGENCE : AU CARREFOUR DES NOUVELLES FILIÈRES
L'économie de l'intelligence ne désigne pas seulement le développement de logiciels ou l'usage de l'intelligence artificielle dans les entreprises.
Dans les outre-mer, elle doit permettre de dépasser ou surmonter des contraintes considérées comme structurelles : éloignement, insularité, petitesse des marchés, vulnérabilité climatique, dépendance aux importations.
Elle repose sur trois piliers indissociables : les infrastructures numériques qui rendent possible la circulation des données, les compétences scientifiques et techniques qui permettent de les traiter, et les applications sectorielles, notamment au service des filières d'avenir.
Par ailleurs, l'enjeu n'est pas seulement de raccorder les outre-mer aux grands réseaux numériques mondiaux. Les outre-mer ont eux-mêmes un intérêt stratégique, pour la France et l'Union européenne, du fait de leur positionnement dans les bassins Atlantique, Indien et Pacifique, de la richesse de leur biodiversité terrestre et marine, et de l'étendue de leur espace maritime.
L'économie de l'intelligence peut ainsi devenir un levier de développement endogène, à condition de ne pas être réduite à une logique d'équipement. Elle suppose une politique industrielle et numérique, articulant câbles sous-marins, centres de données, utilisation d'outils IA acclimatés aux enjeux ultramarins, agritech et bluetech.
Cette approche doit permettre de substituer une économie de la connaissance à une économie exclusivement fondée sur les volumes. Dans des territoires où les surfaces agricoles sont limitées et où les coûts de production sont élevés, l'enjeu est de produire plus efficacement, grâce à une meilleure connaissance des milieux et, à une réduction des pertes. L'IA doit aussi permettre de valoriser les ressources sans les épuiser.
L'économie de l'intelligence rejoint aussi des enjeux de souveraineté. La maîtrise des données conditionne la capacité des territoires à piloter leurs politiques économiques. Une agriculture qui dépend de logiciels conçus pour les climats tempérés ou des données publiques hébergées hors du territoire constituent autant de dépendances nouvelles. Longtemps pensées en marge, les outre-mer permettent à la France et à l'Europe d'être géographiquement présents dans un monde multipolaire.
1. Les technologies bluetech et agritech
a) L'AgriTech face au défi de la souveraineté alimentaire
(1) Une dépendance alimentaire qui rend nécessaire l'optimisation de la production locale
L'agritech ultramarine répond d'abord au défi de la souveraineté alimentaire.
Le fret maritime et aérien accentue cette vulnérabilité. La délégation sénatoriale aux outre-mer a rappelé que le coût du fret constitue un déterminant incontournable de la vie chère, son incidence dans les prix finaux étant estimée autour de 5 % en moyenne, et pouvant atteindre 10 % lorsque sont incluses les surcharges, la manutention et le carburant114(*). L'agritech doit donc être comprise comme une réponse au coût de l'éloignement : elle vise à réduire la dépendance aux importations en augmentant la productivité réelle des surfaces disponibles et en améliorant la résilience.
L'enjeu n'est toutefois pas de transposer mécaniquement dans les outre-mer les outils d'agriculture de précision développés pour les grandes cultures hexagonales, mais de s'adapter aux territoires ultramarins et de répondre à leurs défis.
(2) L'optimisation métrique et l'intelligence artificielle au service des exploitations
Dans ce contexte, les outils dits d'optimisation métrique constituent un levier décisif. Les capteurs connectés, les stations météorologiques locales, les images satellitaires, les drones et les logiciels d'aide à la décision permettent de connaître plus finement l'état hydrique des sols, les besoins en irrigation, l'apparition de stress végétal ou la propagation de pathogènes. Leur intérêt est particulièrement fort dans les territoires exposés à la rareté de l'eau ou aux épisodes cycloniques. Le passage d'une agriculture d'observation empirique à une agriculture de mesure ne signifie pas la disparition des savoir-faire locaux ; il permet au contraire de les valoriser et de les étendre.
L'exemple de Myditek en Guadeloupe illustre cette orientation. Elle est spécialisée dans l'interconnexion des objets dans le domaine agricole et environnemental, l'analyse de données multi-capteurs, les systèmes autonomes à énergie solaire et l'aide à la décision. Elle conçoit des solutions dans des environnements où l'énergie, la connectivité ou la maintenance peuvent être des contraintes.
En mobilisant des capteurs et de l'intelligence logicielle, il devient possible de passer d'une logique de rattrapage agricole à une logique de spécialisation technologique. Le journal La Tribune, en attribuant à Myditek le prix spécial Outre-mer du concours Tech for Future 2024, soulignait que l'entreprise avait développé des objets connectés et une solution logicielle pour optimiser la production agricole, mieux irriguer et suivre la santé du bétail dans les zones tropicales115(*).
Les territoires ultramarins ne peuvent rivaliser avec les bassins agricoles continentaux par l'étendue des surfaces ou par le coût du travail. Mais ils peuvent valoriser une expertise spécifique : produire dans des milieux tropicaux soumis à des aléas, sécuriser les rendements sur de petites surfaces, limiter les intrants, et construire des modèles agronomiques exportables vers les pays voisins.
(3) Le réseau RITA : entre recherche, développement et transfert
L'agritech ultramarine ne peut toutefois reposer uniquement sur des entreprises isolées. Elle suppose des réseaux de transfert entre recherche, instituts techniques, chambres d'agriculture et exploitants. Les Réseaux d'innovation et de transfert agricole dans les outre-mer (RITA) constituent à cet égard l'un des dispositifs les plus structurants. Créés au début des années 2010, ils visent précisément à adapter les connaissances agronomiques aux contextes ultramarins et à accélérer leur diffusion vers les producteurs116(*).
Les RITA sont présents dans les cinq DROM ainsi que dans les collectivités du Pacifique.
Le passage à une nouvelle phase, avec le programme RITA'ACTIOM, confirme cette orientation. L'approbation du projet « Avec les RITA, accélérer le transfert des innovations dans les outre-mer » par le ministère de l'agriculture a permis, un financement de 2,8 millions d'euros. Le but est de passer d'un réseau d'expérimentations à un outil plus systématique de transfert des innovations agricoles117(*).
En 2026, l'ODEADOM a ouvert des appels à projets thématiques inter-outre-mer, destinés à favoriser l'émergence d'innovations adaptées aux agricultures ultramarines et à accélérer leur transfert vers les acteurs de terrain. Cette logique doit être renforcée.
L'intérêt de ces réseaux est d'autant plus fort que les solutions numériques agricoles exigent des données locales fiables. Sans celles-ci, l'intelligence artificielle appliquée à l'agriculture ultramarine risque d'être dépendante de modèles conçus ailleurs.
b) La BlueTech : valorisation et protection de la ZEE
(1) Un immense espace maritime encore insuffisamment connu
La bluetech ultramarine est stratégique, y compris au niveau national. La France dispose d'un espace maritime de près de 11 millions de kilomètres carrés, dont 97 % se situent outre-mer. Cette donnée signifie que la connaissance, la surveillance et la valorisation des espaces maritimes français se jouent d'abord dans les outre-mer.
Or, l'étendue de la zone économique exclusive française contraste avec la faiblesse relative des moyens de connaissance et de surveillance disponibles localement. Ainsi, des enjeux comme la chute de la salinité de l'eau sont largement méconnus alors qu'ils affectent la vie marine et le climat. Il en va de même au large de l'Antarctique, où l'acidification de l'océan menace la reproduction du krill, principale nourriture des baleines, phoques, oiseaux marins et poissons.
Comme le note la stratégie polaire 2026118(*), ces perturbations peuvent avoir des répercussions en cascade sur la biodiversité et les ressources halieutiques. Parmi ses propositions, figure ainsi la volonté d' « alimenter la compréhension de la communauté internationale de ce qui se joue entre cryosphère, océan, climat et biodiversité dans les deux régions polaires en constituant la science polaire française en pôle d'excellence scientifique doté des moyens nécessaires ». La délégation sénatoriale aux outre-mer rappelait déjà, dans son rapport sur la stratégie maritime nationale, que les outre-mer devaient être placés au coeur de cette stratégie, tant pour des raisons économiques que pour des raisons de souveraineté119(*). Les câbles sous-marins, la pêche, la biodiversité marine, l'aquaculture, l'action de l'État en mer et la protection des espaces maritimes doivent permettre de transformer la présence océanique française en capacité d'action.
Le passage de la ressource à la donnée constitue ici un changement majeur. Les territoires ultramarins ne peuvent pas fonder leur développement maritime sur une extraction indifférenciée de ressources. Ils disposent en revanche d'un avantage comparatif dans la connaissance des milieux tropicaux et insulaires. La donnée sur la ressource - biomasse, température, salinité, état des récifs, migration des espèces, pression de pêche, fréquentation maritime - est donc une richesse. Elle permet d'arbitrer entre exploitation et protection et de mieux cibler les contrôles.
Enfin, cet enjeu de la donnée peut, en matière de diplomatie internationale, faire la différence. C'est le cas de la question du plateau continental au large de Saint-Pierre-et-Miquelon. Pour rappel, en 1996, le Canada a modifié ses références en droit interne pour la définition de sa zone économique exclusive, en accordant désormais un plein effet de 200 milles nautiques à l'Île de Sable, îlot inhabité dépendant de la province de la Nouvelle-Écosse. Cette extension unilatérale, par le Canada, de la définition de sa ZEE a pour effet, en droit interne canadien, d'enclaver désormais la « baguette » française de ZEE qui n'a plus d'accès aux eaux internationales. Elle inclut en outre dans la ZEE canadienne une part importante de la zone maritime pouvant légitimement être réclamée par la France au titre des droits relatifs au plateau continental. En mai 2009, à la suite d'une mobilisation historique de la population comme des élus de Saint-Pierre-et-Miquelon, le Gouvernement a déposé le dossier d'extension de ses droits maritimes concernant le plateau continental au large de Saint-Pierre-et-Miquelon, devant la Commission des Limites du Plateau Continental (CLPC) des Nations-Unies. Face à cela, le Canada revendique cette zone selon ce qui est défini par son droit interne et fort de ses données scientifiques. La France doit ainsi se doter d'une stratégie au nom de sa souveraineté afin de montrer sa bonne foi dans sa réclamation aux Nations-Unies et sa réelle volonté d'emporter ce défi. La Bluetech peut ainsi être un élément décisif dans la conclusion de ce dossier.
(2) La Nouvelle-Calédonie : la donnée au service de la ressource
La Nouvelle-Calédonie offre un exemple particulièrement avancé de structuration bluetech. L'annuaire BlueTech NC, porté par la French Tech Nouvelle-Calédonie, recense des projets allant de la recherche scientifique aux initiatives en phase d'exportation. La French Tech NC indique que cet annuaire présente 44 projets calédoniens et met en lumière la diversité des acteurs qui participent à cette dynamique120(*).
Celle-ci s'inscrit dans un écosystème technologique plus large. En mai 2026, la Nouvelle-Calédonie a été reconnue Capitale French Tech pour la période 2026-2028. Le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie a présenté cette labellisation comme une étape d'accélération, destinée à renforcer la structuration locale de la filière tech et à conforter l'ambition du territoire de devenir un hub numérique dans le Pacifique Sud.
Les données transmises à la délégation font apparaître une filière déjà significative : la bluetech privée calédonienne comprend 26 start-ups actives et 7 scale-ups engagées dans des stratégies d'accélération ou d'exportation ; l'économie maritime globale représente environ 2 300 emplois directs ; les start-ups et scale-ups bluetech pèseraient au moins 83 emplois directs spécifiques ; la filière est adossée à 149 chercheurs publics spécialisés, issus notamment de l'IRD, de l'Ifremer, de l'Université de la Nouvelle-Calédonie, de l'IAC, de l'Institut Pasteur de Nouvelle-Calédonie, du CNRS et du BRGM121(*).
Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence : la filière reste émergente, et les emplois directement imputables à la bluetech demeurent encore limités au regard de l'ensemble de l'économie calédonienne. Ils témoignent néanmoins d'un basculement. L'économie bleue n'est plus seulement pensée autour des activités traditionnelles de pêche, d'aquaculture ou de transport mais s'organise progressivement autour de la donnée, de la surveillance, de la modélisation et des biotechnologies.
(3) Des réseaux de capteurs sous-marins au service de la prévention des risques
La bluetech ultramarine doit également répondre à un enjeu de prévention des risques naturels. Les technologies d'observation océanique, notamment les capteurs sous-marins et les câbles intelligents, peuvent renforcer les capacités d'alerte précoce.
Le SHOM (Service hydrographique et océanographique de la Marine) a par exemple déployé à Mayotte des instruments de mesure du niveau de la mer, notamment un marégraphe portable installé en 2025 à Longoni afin d'assurer la continuité des mesures après la destruction de l'observatoire de Dzaoudzi lors du cyclone Chido. Cet exemple montre que les dispositifs de mesure doivent être pensés comme des infrastructures critiques, exposées elles-mêmes aux aléas qu'elles sont censées surveiller122(*).
Aussi, l'enjeu n'est pas seulement d'installer des capteurs supplémentaires, mais de construire une architecture de données robuste. Les capteurs sous-marins, les marégraphes, les satellites, les drones, les données météorologiques et les systèmes d'information des collectivités doivent pouvoir dialoguer. Cette nécessité conditionne la capacité des territoires à produire des modèles prédictifs utiles.
c) La BlueTech comme enjeu de souveraineté française sur sa ZEE
(1) Pêche illégale, narcotrafic et surveillance maritime
La bluetech n'est pas seulement une filière économique mais constitue également un outil de souveraineté. Les espaces maritimes ultramarins sont confrontés à une multiplication des menaces : pêche illégale, narcotrafic, contestations de souveraineté, trafics illicites, pollutions et risques de sabotage d'infrastructures.
La Guyane constitue le cas le plus emblématique. Dans son rapport sur le Plateau des Guyanes, le Sénat rappelle que la pêche illégale y demeure préoccupante, favorisée par le faible développement de la pêche légale, et cite l'Ifremer selon lequel le nombre de jours de mer des bateaux étrangers clandestins aurait doublé au cours de la dernière décennie123(*). L'action de l'État en mer y associe ainsi la police des pêches et la lutte contre le narcotrafic.
Les forces armées en Guyane mènent régulièrement des opérations de police des pêches. Ces opérations démontrent la nécessité d'une présence régalienne, mais elles montrent également les limites d'une surveillance essentiellement physique sur des espaces considérables.
L'économie de l'intelligence peut renforcer cette action. Les systèmes de surveillance maritime fondés sur l'analyse automatique des signaux AIS, la détection d'anomalies, les images satellites, les drones de surface ou sous-marins et les modèles prédictifs peuvent aider à cibler les contrôles. Ils ne remplacent pas les moyens de l'État en mer, mais ils permettent de mieux les orienter. Dans des territoires où les moyens navals ne pourront jamais être proportionnés à l'étendue des espaces à surveiller, l'intelligence de la donnée doit permettre de compenser.
Cette approche est d'autant plus nécessaire que les menaces se complexifient.
(2) L'action de l'armée en outre-mer et les entreprises françaises de défense
La souveraineté maritime ultramarine suppose de rapprocher les filières bluetech civiles et les technologies de défense. Le ministère des Armées s'est doté en 2022 d'une stratégie de maîtrise des fonds marins, afin de répondre aux enjeux de surveillance, de connaissance et de protection des infrastructures sous-marines. Cette stratégie vise notamment à développer des capacités souveraines dans les grands fonds, en lien avec les besoins de la Marine nationale.
Les industriels français disposent de compétences mobilisables. Naval Group indique accompagner les marines dans la dronisation de leurs forces, notamment par des drones sous-marins et de surface. Thales a livré à la Marine nationale un système de drones de lutte contre les mines, illustrant l'importance croissante des systèmes autonomes dans l'action navale.
L'enjeu pour les outre-mer est de ne pas rester en aval de ces développements. Les territoires ultramarins doivent pouvoir accueillir des expérimentations, des démonstrateurs et des bases de maintenance de ces technologies, notamment lorsqu'elles concernent directement la surveillance des ZEE, la protection des câbles sous-marins ou l'observation des récifs. L'objectif n'est pas de militariser les filières économiques locales, mais de construire des passerelles entre innovation civile, recherche océanographique, besoins de défense et sécurité des infrastructures critiques.
Cette articulation peut créer des emplois qualifiés localement. Elle suppose toutefois un effort de formation et d'ingénierie : techniciens de maintenance de drones sous-marins, analystes de données maritimes, spécialistes de cybersécurité portuaire, hydrographes, développeurs d'algorithmes d'anomalie maritime, opérateurs de capteurs. La bluetech ne peut donc être dissociée des enjeux globaux de formation soulevés par les filières d'avenir.
d) Vers un rayonnement international : l'exportation de l'« ingénierie tropicale »
L'économie de l'intelligence ultramarine doit enfin être pensée comme une économie d'exportation. Les solutions conçues dans des environnements insulaires et tropicaux présentent une valeur pour de nombreux pays voisins confrontés à des problèmes comparables : sécurité alimentaire, gestion de l'eau, restauration des sols, surveillance maritime, cyclones, recul du trait de côte, cybersécurité des petites administrations, stockage local des données. L'ingénierie tropicale peut donc devenir un produit d'exportation français.
L'exemple de Solicaz en Guyane est particulièrement éclairant. Cette entreprise d'ingénierie écologique, issue d'une étroite collaboration avec la recherche, est spécialisée dans la préservation et la restauration du capital naturel des sols. Ses travaux portent notamment sur la restauration de sites dégradés et la gestion de la fertilité des sols.
La trajectoire internationale de Solicaz confirme que l'innovation ultramarine peut dépasser le marché local. Team France Export présente l'entreprise comme une agritech spécialisée dans la restauration de sites dégradés et le développement de biostimulants bactériens, issue de l'UMR EcoFoG à Kourou et ayant structuré son développement international, notamment vers le Brésil124(*).
2. La souveraineté numérique territoriale : vers un réseau de câbles sous-marins et de datacenters
La seconde dimension de l'économie de l'intelligence concerne les infrastructures. Sans câbles sous-marins, sans centres de données, sans redondance et sans capacité locale de stockage, les filières de la donnée demeurent dépendantes.
a) Les câbles sous-marins, nouvelle infrastructure stratégique de souveraineté
(1) Des infrastructures vitales mais vulnérables
Les câbles sous-marins sont devenus des infrastructures vitales. Le rapport sénatorial sur la stratégie maritime nationale rappelait qu'ils acheminent près de 95 % des données mondiales et qu'ils peuvent être comparés, par leur importance, aux grandes infrastructures énergétiques des siècles précédents. Dans les outre-mer plus qu'ailleurs, ils conditionnent l'accès à Internet, la continuité des services publics, le développement économique, la télémédecine, l'enseignement à distance, l'attractivité des entreprises ou encore la sécurité des communications.
La situation ultramarine demeure pourtant hétérogène. Certains territoires disposent de plusieurs routes, tandis que d'autres ont longtemps dépendu d'un seul câble. La vulnérabilité en matière de redondance est particulièrement forte dans les territoires du Pacifique et à Saint-Pierre-et-Miquelon, où la rupture d'un câble peut conduire à un isolement numérique temporaire. Cette dépendance n'est pas théorique : les ruptures de câbles peuvent être causées par des ancres, des activités de pêche, des mouvements telluriques, des cyclones ou des actions malveillantes.
La France dispose pourtant d'acteurs industriels de premier rang. Orange Marine et Alcatel Submarine Networks font partie des rares acteurs capables d'intervenir sur la fabrication, la pose et la maintenance des câbles sous-marins.
Les auditions ont mis en évidence un déséquilibre international. Alain Biston, président d'Alcatel Submarine Networks, a notamment rappelé que les projets européens se déroulent dans un environnement concurrentiel, quand certains acteurs étrangers bénéficient de formes d'allocation publique directe125(*). Cette situation interroge la capacité de l'Union européenne à considérer les câbles sous-marins comme des infrastructures de souveraineté et non comme de simples marchés de télécommunications.
(2) Une dépendance persistante aux routes nord-américaines
Le diagnostic est particulièrement sensible dans la Caraïbe. La Guadeloupe et la Martinique ne sont pas reliées directement à l'Hexagone : une partie importante des routes numériques transite par l'Amérique du Nord, sans pour l'instant impliquer Saint-Pierre-et-Miquelon. Cette dépendance n'implique pas nécessairement une insécurité immédiate, mais elle constitue un point de vulnérabilité stratégique. Elle expose les flux à des infrastructures, des opérateurs et des juridictions qui ne relèvent pas directement de l'espace européen. En matière de juridiction, les restrictions du droit américain peuvent favoriser les européens dans ce bassin. Grâce à son statut de PTOM (Pays et territoires d'outre-mer), Saint-Pierre-et-Miquelon peut assurer une introduction de la législation française et européenne en la matière, facilitant les échanges et préservant la donnée européenne de la juridiction protectionniste, voire unilatéraliste, des Américains. Le Canada serait par ailleurs intéressé au regard des accords commerciaux signés ces dernières années avec la France et l'Europe.
Les outre-mer doivent être intégrés à la réflexion de la souveraineté française et européenne en matière de numérique. La question n'est pas seulement de savoir si la France hexagonale et l'Union européenne disposent de câbles suffisants ; elle est de déterminer si les territoires ultramarins sont considérés comme des parties intégrantes de l'espace numérique européen. À défaut, les investissements seront portés par les opérateurs privés et les grandes plateformes internationales, avec le risque de transformer les territoires ultramarins en simples points d'atterrage de stratégies décidées ailleurs.
Cette stratégie est pourtant réalisable. La preuve en est, l'obtention par le Portugal et l'Espagne de fonds européens afin de créer le câble EllaLink. À travers les financements européens, les pays de la péninsule ibérique ont réussi à relier l'Europe à Fortaleza (Brésil) en passant par leurs propres RUP (Îles Canaries pour les uns, les Açores et Madère pour les autres). À l'initiative du Conseil territorial de Guyane, ce même câble a rejoint les côtes guyanaises en juillet 2026. La France doit s'inspirer de cette stratégie pour l'ensemble de ses RUP et PTOM présents dans l'océan Atlantique (mais pas que !) : un câble partant de l'Hexagone pour atteindre Saint-Pierre-et-Miquelon, puis prendre la direction des Antilles françaises (voire néerlandaises) pour rejoindre la Guyane. Cette boucle assurerait un axe de câbles numériques sous-marins en faveur de la souveraineté française et européenne, ainsi que de leurs populations au regard de la problématique des données numériques.
(3) Les limites du financement européen et la nécessité d'une vision de long terme
L'Union européenne a toutefois commencé à renforcer son intervention. En février 2026, la Commission européenne a annoncé une enveloppe de 347 millions d'euros destinée à des projets stratégiques de câbles sous-marins, incluant notamment un financement de 20 millions d'euros pour améliorer les capacités européennes de réparation126(*) ou encore le câble EllaLink évoqué précédemment. Cette inflexion est importante, car elle reconnaît le lien entre infrastructures sous-marines, sécurité, réparation et autonomie stratégique.
La communication européenne sur la sécurité et la résilience des câbles précise que cette enveloppe financera entre 2026 et 2027 des infrastructures dorsales numériques, des câbles intelligents, des projets de réparation et l'équipement des câbles en capacités de surveillance. Les besoins des régions ultrapériphériques doivent être explicitement pris en compte, puisque leur connectivité dépend de manière critique de ces infrastructures.
Cette évolution ne règle toutefois pas toutes les difficultés. Les financements européens et nationaux soutiennent plus aisément l'investissement initial - étude, fabrication, pose - que les coûts d'exploitation, de maintenance, de réparation ou de montée en compétence locale. Or, pour un territoire ultramarin, la question décisive n'est pas seulement de poser un câble, mais de garantir sa continuité d'usage sur plusieurs décennies. Les abonnements à des accords internationaux de maintenance, les contrats de réparation, la surveillance des stations d'atterrage et les coûts de cybersécurité pèsent lourdement sur les collectivités et les opérateurs locaux.
b) Les data centers en outre-mer : de la continuité numérique à la souveraineté de la donnée
(1) Stocker et traiter les données au plus près des usages
Les câbles ne suffisent pas. Une souveraineté numérique territoriale suppose également des centres de données de proximité régionale. Les administrations, les établissements de santé, les collectivités, les entreprises et les opérateurs de services essentiels produisent des données qui doivent être hébergées, sauvegardées et sécurisées. Lorsque ces données sont systématiquement envoyées vers l'Hexagone ou vers des infrastructures étrangères, les territoires demeurent dépendants en matière de latence, de coûts, de résilience et de sécurité juridique.
Le développement de data centers ultramarins répond d'abord à une logique de continuité d'activité. Les entreprises et administrations doivent pouvoir disposer de sauvegardes locales, de plans de reprise d'activité et de solutions de cloud de proximité. Cette exigence est particulièrement forte dans des territoires exposés aux cyclones, aux séismes, aux coupures de câbles et aux tensions énergétiques. Un centre de données bien conçu peut devenir une infrastructure de résilience territoriale.
Le décalage horaire peut également devenir un atout. Dans les bassins Pacifique, Indien et Atlantique nord, certains territoires ultramarins peuvent participer à des chaînes de services numériques fonctionnant sur vingt-quatre heures, en complément de l'Hexagone. Cette perspective suppose toutefois des compétences locales, une connectivité fiable, des garanties de cybersécurité et un coût de l'énergie maîtrisé.
(2) L'exemple d'ITH Data Center à Mayotte
Le data center ITH de Mayotte constitue un exemple abouti de centre de données de proximité en outre-mer. L'Agence française de développement présente ce projet comme la construction et l'exploitation du premier data center de Mayotte, destiné à proposer une offre de colocation de baies pour les entreprises et administrations mahoraises. L'AFD a accompagné le projet par un financement de 3 millions d'euros127(*).
Les caractéristiques techniques sont significatives. ITH Center indique que le bâtiment, situé à Mamoudzou dans la zone industrielle de Kawéni, dispose d'une conception Tier III, d'une capacité d'environ 80 baies, d'un objectif de PUE (indicateur d'efficacité énergétique du centre de données) performant, d'une conception parasismique, de services de proximité et d'une neutralité opérateur (c'est-à-dire d'une capacité à prendre en charge différents opérateurs de télécoms). Cette infrastructure est particulièrement intéressante car un data center de Tier III est « maintenable sans interruption », ses équipements critiques pouvant être entretenus ou remplacés sans arrêt du service informatique.
L'intérêt du projet tient autant à sa dimension technique qu'à sa fonction territoriale. L'AFD souligne que les entreprises et administrations mahoraises rencontraient des difficultés pour trouver sur l'île des solutions de stockage sécurisées et résilientes, et qu'elles subissaient des coûts et une latence importants lorsque les données transitaient vers La Réunion ou d'autres îles de l'océan Indien. Le centre de données répond donc à un besoin très concret : rapprocher la donnée de ses usages.
Le projet est aussi un levier économique. La Banque des Territoires a indiqué que l'investissement total représentait près de 10 millions d'euros, avec une participation de 1,3 million d'euros en fonds propres. Le data center neutre est présenté comme accessible aux acteurs publics et privés souhaitant héberger des équipements informatiques, des clouds privés ou des plans de reprise d'activité128(*).
(3) Les conditions d'un déploiement sobre et résilient
Le développement de data centers ultramarins doit être encadré. Les centres de données sont des infrastructures énergivores, qui peuvent être difficiles à concilier avec des systèmes électriques insulaires déjà contraints. Ils posent également des enjeux de refroidissement, d'emprise foncière, de sécurité physique et de disponibilité de techniciens. Il serait donc dangereux de promouvoir indistinctement la multiplication de data centers sans analyse fine des besoins et des ressources.
Les outre-mer disposent néanmoins de situations différenciées. Certains territoires tropicaux doivent privilégier des solutions de petite taille, à haute performance énergétique, couplées à des énergies renouvelables et à des plans de reprise d'activité. D'autres, comme Saint-Pierre-et-Miquelon, bénéficient d'un climat froid susceptible de réduire les coûts de refroidissement. À noter que la captation du reste de chaleur fatale produite par un data center sur l'archipel pourrait permettre, au regard de l'échelle de ce territoire, d'entamer un début de mix énergétique sur les deux îles actuellement dépendantes du fioul. D'autres encore, comme La Réunion ou la Martinique, peuvent viser des hubs régionaux de services numériques à condition de disposer d'une connectivité suffisante et d'un marché professionnel organisé.
La souveraineté de la donnée publique doit être un premier objectif. Les données des collectivités, des hôpitaux, des ports, des réseaux d'eau, des écoles, de la sécurité civile et des opérateurs d'importance territoriale doivent pouvoir être sauvegardées dans des conditions de résilience. À court terme, l'enjeu n'est donc pas de concurrencer les grands clouds internationaux, mais de construire des capacités locales minimales, sécurisées et interopérables couvertes par les législations françaises et européennes.
c) Les opportunités de créer de réels hubs numériques régionaux
(1) Le projet Humboldt en Polynésie française : de l'isolement au carrefour numérique
La Polynésie française illustre la manière dont un territoire ultramarin peut devenir un point de passage stratégique. Le projet de câble sous-marin Humboldt doit relier Sydney, Tahiti et Valparaíso, transformant la Polynésie en point de connexion de l'océan Pacifique Sud. Google présente ce projet comme une infrastructure destinée à relier l'Amérique du Sud, la Polynésie française et l'Australie129(*).
Les estimations d'impact économique sont significatives. Access Partnership estime que les nouvelles infrastructures de câble pourraient, d'ici 2030, augmenter la production économique annuelle de la Polynésie française d'un total cumulé de 493 millions de dollars sur cinq ans et soutenir plus de 2 200 emplois. Ces projections doivent être maniées avec prudence, car elles reposent sur des hypothèses d'usage, d'investissement et de diffusion de la connectivité dans l'économie locale. Elles montrent néanmoins l'ordre de grandeur du potentiel.
Le cas Humboldt présente toutefois une ambivalence. D'un côté, il offre à la Polynésie française une occasion historique de sortir d'une position périphérique et de devenir un hub régional. De l'autre, le projet est largement porté par un acteur privé américain, ce qui oblige à interroger les conditions de la souveraineté française et polynésienne sur les stations d'atterrage, les usages économiques, les obligations de résilience et la protection des données. Le territoire peut être un carrefour, mais il ne doit pas devenir un simple point de passage.
Aussi, l'intérêt de Humboldt dépendra-t-il de la capacité des acteurs publics à construire autour du câble un écosystème : data centers, formations numériques, maintenance, cybersécurité, services cloud régionaux, studios audiovisuels, services aux entreprises, recherche océanographique et entrepreneuriat. Sans cette stratégie d'aval, le câble améliorera la connectivité sans produire les emplois et la valeur ajoutée attendus.
(2) Saint-Pierre-et-Miquelon : un potentiel nord-atlantique encore sous-exploité
Saint-Pierre-et-Miquelon constitue un autre cas intéressant. Le territoire dispose d'un câble sous-marin reliant l'archipel à Terre-Neuve, long d'environ 150 kilomètres, propriété de la collectivité territoriale et posé par Alcatel Submarine Networks. Le projet s'inscrit dans une stratégie de désenclavement numérique.
Initialement utilisée par Napoléon III pour relier l'Europe à l'Amérique du Nord avec le câble télégraphique, la position de Saint-Pierre-et-Miquelon peut présenter un intérêt stratégique à long terme. Situé au contact de l'Amérique du Nord tout en relevant de l'espace français et européen, l'archipel pourrait devenir un point d'ancrage de services numériques nord-atlantiques, sous réserve d'une connectivité redondante, d'une politique énergétique adaptée et d'un modèle économique réaliste. Son climat froid peut constituer un avantage pour des solutions de refroidissement de centres de données, même si ce potentiel doit être évalué techniquement et économiquement avant tout investissement lourd (SWAC).
L'exemple de Saint-Pierre-et-Miquelon invite à penser les hubs numériques ultramarins au cas par cas. Les territoires ne disposent ni des mêmes marchés, ni des mêmes contraintes énergétiques, ni des mêmes positions géographiques. Il serait donc contre-productif d'imposer un modèle unique.
(3) Des data centers de proximité pour des hubs régionaux réels
La création de hubs numériques régionaux suppose d'articuler trois niveaux. Le premier est celui de la connectivité internationale : câbles sous-marins, redondance, latence, accords d'interconnexion. Le deuxième est celui de l'infrastructure locale : data centers, stations d'atterrage, réseaux terrestres, énergie, cybersécurité. Le troisième est celui des usages : entreprises, administrations, formations, exportation de services, cloud régional, intelligence artificielle et traitement des données environnementales.
L'océan Indien fournit déjà des exemples de structuration régionale. Le câble METISS, mis en service en 2021, relie La Réunion, Maurice, Madagascar et l'Afrique du Sud. Il illustre la possibilité de construire des routes numériques régionales alternatives, portées par des consortiums d'opérateurs de l'océan Indien.
En Guyane, le projet Lum@link doit raccorder Cayenne au câble transatlantique EllaLink, afin d'améliorer la connectivité directe avec l'Europe. L'AFD indique cofinancer ce projet de raccordement, qui répond à un enjeu de souveraineté numérique et de sécurisation des liaisons, notamment pour un territoire accueillant le Centre spatial guyanais.
En Nouvelle-Calédonie, le déploiement du câble Gondwana-2 vers Fidji a répondu à un besoin de redondance. L'OPT-NC (Office des postes et télécommunications de Nouvelle-Calédnie) rappelait que, depuis 2008, le territoire dépendait d'un seul câble international vers Sydney et qu'en cas de panne il pouvait être déconnecté de l'Internet mondial pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Le second câble traduit donc une logique de résilience territoriale.
Ces exemples montrent que les outre-mer disposent déjà de câbles, de projets publics, de consortiums privés, de centres de données et de communautés French Tech. Ce qui manque encore est une vision d'ensemble, capable de relier ces éléments dispersés en une stratégie de souveraineté numérique territoriale et européenne.
3. L'Intelligence Artificielle, un levier de productivité et d'exportations
L'intelligence artificielle constitue le troisième pilier de l'économie de l'intelligence ultramarine. Elle permet de transformer les données disponibles en décisions, en gains de productivité et en services nouveaux. Son intérêt est d'autant plus fort dans les outre-mer car l'IA peut partiellement compenser leurs contraintes structurelles. Les outre-mer disposent de conditions particulièrement favorables à l'expérimentation de l'IA, parce que leurs contraintes sont souvent communes à d'autres économies insulaires ou tropicales. Mais ils sont aussi plus exposés au risque de décrochage, si l'adoption de l'IA reste limitée aux usages importés, mal adaptés aux réalités locales, ou si les entreprises demeurent insuffisamment accompagnées pour identifier les cas d'usage pertinents. Cette problématique est particulièrement prégnante concernant la défense de la Francophonie et des diverses langues régionales et locales. L'utilisation de l'intelligence artificielle exclusivement en anglais pourrait mettre à mal leur protection et leur développement.
a) L'IA, un levier de compétitivité pour les entreprises locales, notamment les TPE
(1) Un outil horizontal, y compris pour les entreprises non numériques
L'intérêt économique de l'intelligence artificielle tient d'abord à son caractère horizontal. À la différence de certaines technologies qui ne concernent que des secteurs spécialisés, l'IA se diffuse dans les fonctions ordinaires de l'entreprise. Cette diffusion est particulièrement importante pour les outre-mer, où la compétitivité des entreprises est souvent contrainte par la taille limitée des marchés, le coût des approvisionnements et la difficulté à recruter des profils spécialisés.
L'IA constitue un enjeu de compétitivité pour chaque entreprise, y compris lorsque son coeur de métier n'est pas numérique : une structure de tourisme, de restauration, de commerce, de bâtiment ou de services peut bénéficier d'outils d'IA sans devenir elle-même une entreprise technologique130(*).
Les gains attendus sont significatifs. Le rapport précité de la délégation aux entreprises indique que les entreprises qui déploient l'IA de manière stratégique peuvent enregistrer des gains de productivité de 20 % à 40 % sur leurs processus clés. Des retours d'expérience en Guadeloupe, présentés lors du Hub Éco, font également état d'améliorations de performance commerciale pouvant atteindre 40 % à 60 % dans certains cas d'usage. Ces données doivent être interprétées avec prudence, car elles renvoient à des situations d'entreprise particulières ; elles montrent néanmoins que l'IA peut agir directement sur les marges d'entreprises confrontées à des coûts fixes élevés.
Cette capacité est essentielle dans des économies où les TPE constituent l'essentiel du tissu productif. En Guadeloupe, le document de travail mentionne que les très petites entreprises représentent 84 % du tissu économique. À Mayotte, Mayotte in Tech évalue à plus de 95 % la part des TPE-PME dans le tissu économique local. Dans ces conditions, l'IA ne doit pas être pensée uniquement comme un outil d'innovation de rupture pour start-up, mais comme une technologie pour toutes les petites entreprises131(*).
L'automatisation de certaines tâches en fournit un exemple immédiat. Dans le commerce, l'hôtellerie ou la restauration, des agents conversationnels peuvent prendre en charge des demandes simples, gérer des réservations, répondre à des clients ou orienter les appels entrants. Dans les services, ils peuvent produire des réponses standardisées, trier des demandes, préparer des documents ou accélérer le traitement administratif. Dans l'agriculture ou le BTP, l'IA peut faciliter la planification des interventions ou le suivi de chantiers. Ces usages ne suppriment pas l'intervention humaine ; ils permettent plutôt de concentrer les ressources rares sur les tâches qui requièrent une expertise, une relation de confiance ou des décisions.
(2) Un enjeu d'acculturation des dirigeants plus que d'accès aux outils
Les outils d'intelligence artificielle sont désormais accessibles, souvent à faible coût, mais leur appropriation suppose une compréhension minimale des cas d'usage et des limites. Le rapport précité de la délégation aux entreprises identifie deux formes principales de résistance : 27 % de dirigeants se déclarent sceptiques et 26 % se disent bloqués par un manque de compétences. L'enjeu ultramarin est donc moins l'accès abstrait à l'outil que l'accompagnement concret des chefs d'entreprise, en particulier dans les TPE.
Des dispositifs nationaux d'acculturation émergent. Ainsi, des « Cafés IA France Num » auraient mobilisé environ 1 500 réunions et 1 600 animateurs, pour sensibiliser entre 50 000 et 150 000 citoyens, notamment dans un cadre professionnel. Néanmoins, aucune déclinaison ultramarine clairement identifiable ne ressort de l'agenda France Num132(*). Cette absence apparente montre que les dispositifs nationaux existent, mais que leur territorialisation dans les outre-mer demeure insuffisamment lisible.
(3) Saint-Martin : la montée en compétences numériques dans la filière touristique
Le cas de Saint-Martin illustre l'intérêt d'une approche sectorielle de l'intelligence artificielle. L'économie locale est fortement liée au tourisme, à l'hôtellerie, à la restauration et aux services associés. Or, ces secteurs sont précisément ceux dans lesquels l'IA peut produire des effets rapides : gestion des réservations, traduction, relation client multilingue, adaptation de l'offre, analyse des avis, communication numérique et optimisation de l'expérience touristique.
Les partenaires institutionnels et économiques, notamment France Travail et la Chambre consulaire interprofessionnelle de Saint-Martin, ont déjà engagé des actions de formation ciblées dans le tourisme, le renforcement des compétences des chefs d'entreprise, le numérique et l'intelligence artificielle. La réflexion autour d'un pôle de formation caribéen de l'hospitality s'inscrit dans cette perspective133(*).
L'intérêt de cet exemple tient à ce qu'il présente l'IA comme un surcroît d'intelligence appliqué au bénéfice d'une filière déjà existante. Dans un territoire où la concurrence touristique régionale est forte et où la clientèle internationale impose des standards, l'IA peut contribuer à une montée en gamme.
b) Vers une IA territorialisée, adaptée aux réalités sociales, culturelles et linguistiques des outre-mer
(1) Les limites des modèles globaux
L'un des enjeux les plus importants réside dans la capacité à développer des usages de l'IA à partir des réalités locales. Les modèles dominants, largement entraînés sur des bases de données globalisées, reflètent des représentations, des langues, des marchés et des référentiels culturels qui ne correspondent pas toujours aux situations ultramarines. Cette difficulté n'est pas seulement symbolique mais peut affecter la pertinence des réponses et la qualité des recommandations, et plus largement l'appropriation de l'outil par les populations. Les rapporteures insistent donc sur l'importance de mettre en oeuvre une stratégie visant à nourrir les modèles d'IA de données francophones et de langues locales.
Structurer une filière locale : l'exemple d'Intelligence Artificielle Réunion
La Réunion offre un exemple de structuration progressive d'un écosystème local autour de l'intelligence artificielle. L'association Intelligence Artificielle Réunion a été créée pour répondre à un déficit d'information, de formation et de coordination des acteurs. Elle s'est progressivement imposée comme un acteur d'acculturation, en organisant des événements, en sensibilisant les entreprises et le grand public, en accompagnant des projets innovants et en mettant en réseau des acteurs publics et privés. Cette fonction de médiation est centrale. Dans des territoires où les écosystèmes sont encore en phase de consolidation, l'innovation ne peut reposer uniquement sur quelques entreprises isolées. Elle suppose des lieux de rencontre entre les besoins économiques, les capacités techniques et les politiques publiques. En favorisant la compréhension des outils et des usages, Intelligence Artificielle Réunion contribue à lever les freins culturels et techniques qui limitent encore l'adoption de l'IA.
L'association participe également à l'émergence d'une approche territorialisée de l'innovation. Les solutions promues ou accompagnées doivent être adaptées aux réalités économiques, sociales et culturelles réunionnaises, afin d'éviter que l'IA ne soit perçue comme un outil importé. La Réunion peut ainsi devenir un laboratoire d'innovation en environnement insulaire et tropical, dont les solutions seraient susceptibles d'être transposées dans l'océan Indien, mais aussi dans d'autres territoires confrontés à des contraintes similaires.
Cette exigence de contextualisation est décisive pour l'exportation. Les solutions développées dans les outre-mer peuvent répondre à des problèmes que connaissent d'autres territoires tropicaux, insulaires ou à faible densité de compétences numériques.
(2) Démocratiser la donnée : l'exemple de DUKE
L'exemple de DUKE illustre une seconde dimension de l'IA ultramarine : la démocratisation de l'analyse de données. Développée à La Réunion, cette solution de business intelligence repose sur une IA capable d'automatiser la chaîne d'analyse, depuis la préparation des données jusqu'à leur interprétation, afin de faciliter la décision des dirigeants de PME. Son intérêt tient à sa capacité à rendre accessible une fonction stratégique - l'analyse de données - à des entreprises qui ne disposent ni d'équipes spécialisées, ni de budgets comparables à ceux de grands groupes.
Ce type de solution peut générer des gains de temps importants, pouvant atteindre 80 % dans le traitement des informations. Même si cette estimation doit être rapportée aux cas d'usage concrets, elle montre l'intérêt d'une IA conçue pour des entreprises de petite taille : réduire les coûts d'accès à l'information stratégique, accélérer la décision et améliorer la capacité d'anticipation. DUKE présente également un potentiel d'exportation.
c) Mayotte : un écosystème numérique émergent au service de l'IA, de la cybersécurité et de l'hébergement de données
(1) Une base démographique et entrepreneuriale favorable
Mayotte constitue un cas particulier, où l'intelligence artificielle s'inscrit dans une filière numérique encore jeune mais à fort potentiel. Mayotte in Tech a rappelé à la délégation que Mayotte est un territoire de 329 300 habitants au 1er janvier 2025, dont 55 % ont moins de 20 ans. Cette jeunesse constitue à la fois un défi social et un levier de structuration : elle impose de créer des formations et des emplois qualifiés, mais elle donne aussi au territoire une capacité de diffusion rapide des usages numériques134(*).
Le dynamisme entrepreneurial est également significatif : 2 301 entreprises créées en 2025, toutes filières confondues, et un tissu économique composé à plus de 95 % de TPE et PME135(*). Cette structure rend les enjeux de digitalisation particulièrement importants. Dans un territoire où les entreprises sont petites, où les compétences spécialisées sont rares et où les marchés régionaux sont proches mais difficiles à atteindre, l'IA peut contribuer à professionnaliser la gestion, améliorer la visibilité commerciale et faciliter les coopérations économiques.
Le potentiel identifié à Mayotte ne se limite pas à l'IA. Il concerne également la cybersécurité, l'hébergement des données, les services numériques aux entreprises, l'edtech, l'e-santé, l'agritech et la smart city. Cette diversité est importante : elle montre que l'intelligence artificielle ne peut être isolée de son environnement technique. Pour produire des effets économiques, elle suppose des données, de la connectivité, des infrastructures d'hébergement, des compétences et des dispositifs d'accompagnement.
(2) Mayotte in Tech : une communauté French Tech en structuration
Depuis 2021, la filière numérique mahoraise s'est structurée autour de Mayotte in Tech et du label French Tech Mayotte. La progression du nombre d'adhérents témoigne d'une dynamique réelle : 42 membres en 2023, 52 en 2024 et 63 en 2025. L'écosystème fédérerait plus de 35 start-up identifiées, avec le soutien de plus de 40 structures lors de la candidature au renouvellement de la labellisation French Tech obtenue en 2023.
Cette structuration passe par des événements et dispositifs d'accompagnement : Startup Weekend Mayotte, concours 24h by Webcup, finales régionales avec Madagascar et Maputo, Outremer French Tech Days, Africa Startup Ecosystem Builder, sensibilisation au concours Innovation outre-mer.
(3) Hébergement, cybersécurité et projection régionale
L'ouverture d'un data center à Mayotte constitue une avancée stratégique pour l'écosystème numérique local. Elle permet l'hébergement local des données, le développement de services cloud de proximité, le renforcement de la souveraineté numérique et l'amélioration de la résilience des entreprises et administrations. Elle crée surtout les conditions techniques d'activités numériques à plus forte valeur ajoutée, parmi lesquelles l'IA, l'analyse de données et la cybersécurité.
La position géographique de Mayotte dans le Canal du Mozambique confère à cet écosystème une dimension régionale. Les acteurs locaux identifient des perspectives de coopération avec Madagascar, le Mozambique, Maurice, Rodrigues, les Seychelles, les Comores et plus largement l'Afrique de l'Est. Dans cette perspective, Mayotte peut devenir un point d'ancrage numérique entre l'Europe, l'Afrique orientale et les îles de l'océan Indien, à condition que ses infrastructures et ses compétences suivent la croissance des usages.
Les obstacles demeurent néanmoins importants : manque d'ingénieurs, de développeurs et d'experts en cybersécurité ; difficultés d'accès au financement pour les start-ups ; coût des déplacements internationaux ; faible visibilité nationale et internationale ; nécessité de poursuivre les investissements numériques ; absence d'outils d'investissement spécifiquement dédiés aux start-up ultramarines. Ces freins rejoignent les lacunes identifiées plus largement dans l'économie de l'intelligence : le potentiel existe, mais le passage à l'échelle demeure entravé par le financement, les compétences et l'insertion dans les réseaux nationaux et internationaux.
d) Exporter depuis les outre-mer : des solutions conçues dans des territoires contraints pour des marchés régionaux
L'initiative ESSEYI, développée depuis Mayotte, illustre le potentiel d'exportation des innovations numériques ultramarines. Positionnée comme une plateforme destinée à structurer les échanges économiques entre les outre-mer et le continent africain, elle vise à faciliter les connexions commerciales, les partenariats et les opportunités d'affaires à l'échelle régionale.
Dans le cas de Mayotte, la projection vers l'Afrique de l'Est, et notamment vers des pays comme la Tanzanie, constitue un levier encore sous-exploité. Les proximités culturelles, linguistiques et historiques peuvent faciliter la circulation des solutions et la construction de relations de confiance. Comme l'a souligné Feyçoil Mouhoussoune lors de son audition par la délégation, « quand vous prenez un entrepreneur mahorais et que vous le mettez en Tanzanie, il est chez lui, considéré comme un frère et accueilli différemment. Quand une ultramarine originaire de l'océan Indien présentera son produit, elle touchera un public, elle parlera à des gens ; elle est la bonne personne pour le faire ». Cette proximité peut constituer un avantage comparatif dans la diffusion des innovations.
Cet exemple invite à dépasser une lecture strictement hexagonale de l'innovation ultramarine. Les solutions conçues dans les outre-mer ne doivent pas seulement être orientées vers l'Hexagone ou les marchés européens ; elles peuvent répondre à des besoins régionaux proches.
* 114 Rapport d'information du Sénat n° 347 (2024-2025) relatif à la lutte contre la vie chère outre-mer.
* 115 La Tribune, « Prix Tech for Future 2024 : Myditek, l'outil de référence des agriculteurs dans les zones tropicales », 5 avril 2024, en ligne, consulté le 25 juin 2026 : https://www.latribune.fr/technos-medias/innovation-et-start-up/prix-tech-for-future-2024-myditek-l-outil-de-reference-des-agriculteurs-dans-les-zones-tropicales-994200.html
* 116 CIRAD, « RITA : 10 ans d'innovations pour l'agriculture ultramarine », 28 novembre 2023, https://www.cirad.fr/les-actualites-du-cirad/actualites/2023/rita-innovations-pour-l-agriculture-ultramarine.
* 117 Ministère de l'agriculture, Arrêté relatif au projet RITA'ACTIOM, Bulletin officiel du 13 novembre 2025.
* 118La Stratégie polaire française, « Équilibrer les extrêmes à l'horizon 2030 », de juin 2026, publiée par le ministère de l'Europe et des affaires étrangère.
* 119 Rapport d'information n° 546 (2021-2022), Les outre-mer au coeur de la stratégie maritime nationale, au nom de la délégation sénatoriale aux outre-mer.
* 120 La French Tech Nouvelle-Calédonie, « BlueTech - L'annuaire », https://www.lafrenchtech.nc/bluetech-annuaire/.
* 121 Données transmises à la délégation sénatoriale aux outre-mer par la French Tech Nouvelle-Calédonie, 2026.
* 122 Rapport annuel 2025 du SHOM.
* 123 Rapport d'information n°135 (2025-2026), Le Plateau des Guyanes : affirmer la France comme un acteur régional clé, au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat.
* 124 Team France Export, « Témoignage de SOLICAZ », 25 mai 2025, https://www.teamfrance-export.fr/temoignages/solicaz.
* 125 Table ronde de la délégation sénatoriale aux outre-mer consacrée à l'économie bleue en outre-mer, 19 février 2026.
* 126 Commission européenne, « Commission increases submarine cable security with €347 million investment and new toolbox », 5 février 2026, https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/news/commission-increases-submarine-cable-security-eu347-million-investment-and-new-toolbox.
* 127 Agence française de développement, « Construction du premier data center de Mayotte », https://www.afd.fr/fr/projets/construction-du-premier-data-center-de-mayotte.
* 128 Data Centre Magazine, « La Banque des Territoires et ITH SAS inaugurent le premier datacenter de proximité à Mayotte », 24 octobre 2022, https://dcmag.fr/la-banque-des-territoires-et-ith-sas-inaugurent-le-premier-datacenter-de-proximite-a-mayotte/.
* 129 Google France, « Projet Humboldt : la Polynésie française connecte le Pacifique sud », 2025, https://blog.google/intl/fr-fr/nouvelles-de-lentreprise/azerty/humbolt-polynesie/.
* 130 Rapport d'information du Sénat n° 572 (2024-2025) L'IA dans les PME et ETI françaises : une révolution tranquille, au nom de la délégation aux entreprises.
* 131 Données transmises à la délégation sénatoriales aux outre-mer par Mayotte in Tech, 2026.
* 132 France Num, dispositif Cafés IA, chiffres cités dans le rapport de la délégation aux entreprises sur l'IA dans les PME et ETI françaises, juin 2025.
* 133 IEDOM, Rapport annuel économique 2024 - Saint-Martin.
* 134 Mayotte in Tech, bilan chiffré de l'écosystème numérique mahorais transmis à la délégation aux outre-mer, 2026.
* 135 Ibid.