II. LA LUTTE ANTI-DRONES : FACE À UNE MENACE GRANDISSANTE, DES CAPACITÉS FRANÇAISES ENCORE INSUFFISANTES

Il convient de préciser, à titre liminaire, que le présent rapport traite exclusivement des capacités de lutte anti-drones (LAD) mises en oeuvre par les armées, tant sur le territoire national que sur les théâtres d'opérations extérieures. Les dispositifs relevant des forces de sécurité intérieure n'entrent donc pas dans son champ d'analyse.

En audition9(*), l'armée de l'Air et de l'Espace a indiqué que la LAD poursuit trois finalités principales :

- la protection des emprises militaires sur le territoire national ;

- la sécurisation des grands événements nécessitant un concours des armées, à l'instar des Jeux Olympiques et Paralympiques ou des sommets internationaux, dans le cadre des dispositifs particuliers de sûreté aérienne (DPSA) ;

- la protection des forces déployées en opérations.

A. UNE FONCTION DEVENUE INDISPENSABLE, REPOSANT SUR UNE COMPLENTARITÉ DE SOLUTIONS

Dans une dialectique classique du glaive et du bouclier, la généralisation des drones sur les théâtres d'opérations a fait émerger une nouvelle exigence opérationnelle : la capacité à détecter, identifier et neutraliser des drones adverses.

La lutte anti-drones (LAD) ne constitue donc plus une fonction complémentaire ou de circonstance. Elle est désormais un élément à part entière de la protection des forces, de la défense des emprises militaires et de la préservation de la liberté d'action sur le terrain.

Cette évolution s'inscrit toutefois dans un contexte marqué par une forte asymétrie entre l'attaque et la défense. Comme l'a rappelé Thierry Berthier : « il est infiniment plus simple de mener une attaque par drones contre une cible que de défendre cette cible contre l'attaque. Cette asymétrie “ attaque - défense ” ne doit jamais être sous-estimée par les chefs militaires et civils. Le coût de la défense est par nature plus élevé que celui de l'attaque. La barrière à l'entrée pour l'attaquant est très faible. Le niveau de dissémination des capacités d'attaques par drones est très élevé : dissémination vers des groupes paramilitaires, vers des narco cartels mexicains, vers des groupes terroristes ».

Les personnes entendues ont par ailleurs unanimement estimé qu'il n'existait, à ce jour, aucune solution universelle permettant d'adresser l'ensemble des menaces drones. La LAD repose au contraire sur la combinaison de plusieurs couches de protection successives, dont l'efficacité dépend de leur articulation.

Schématiquement, les capacités de LAD s'articulent autour de quatre fonctions : la détection, la classification, l'identification et la neutralisation.

L'ensemble de ces fonctions doit être coordonné au sein d'un système de commandement et le contrôle (C2) qui assure la fusion des données issues des différents capteurs, le partage de la situation tactique et la coordination des effecteurs.

La détection peut être définie comme « la capacité à repérer la présence d'un objet dans l'environnement »10(*).

Dispositifs de détection

Pour les mini et micro-drones, la détection repose principalement sur des capteurs radiofréquences. Ceux-ci permettent d'identifier les émissions de communication entre le drone et son télépilote, d'en déterminer la direction et, dans certains cas, de localiser également l'opérateur.

Les drones de plus grande taille, tels que les systèmes tactiques ou les drones de type Orlan ou Shahed, sont principalement détectés au moyen de radars spécialisés.

L'observation électro-optique conserve également toute sa pertinence. Les caméras, associées à des algorithmes de traitement automatisé et d'intelligence artificielle, permettent d'améliorer la détection des mouvements, la reconnaissance des objets observés ainsi que leur classification.

La détection acoustique fait pour sa part l'objet de travaux de recherche. Son emploi demeure toutefois limité par les contraintes propres à l'environnement terrestre, notamment la présence d'un bruit de fond important et la nécessité de disposer d'un maillage dense de capteurs pour obtenir une couverture satisfaisante.

L'approche actuellement privilégiée par les armées repose donc sur la fusion de plusieurs capteurs, aucun moyen de détection n'étant susceptible d'adresser seul l'ensemble des menaces.

Les systèmes de LAD actuellement en service dans les armées françaises, tels que MILAD, PARADE ou BASSALT, illustrent cette logique. Ils associent des radars actifs, des capteurs optroniques, des dispositifs de goniométrie et des capteurs radiofréquences afin de fournir une image tactique aussi complète que possible de la menace.

Parallèlement, plusieurs technologies de détection passive font l'objet de développements prometteurs. Ces solutions permettent de détecter des drones sans émettre elles-mêmes de signal, contribuant ainsi à la discrétion du dispositif de défense.

La classification et l'identification sont respectivement définies par Dujardin et Maniglier comme la « capacité à déterminer la nature de l'objet détecté (oiseau, drone ou aéronef) afin d'évaluer le niveau de risque ou la menace potentielle » et la « capacité à identifier précisément un système grâce à un identifiant unique. Cela permet d'obtenir des informations relatives au vol, telles que la position en temps réel, trajectoire, etc. Cette étape permet de déterminer à distance si le vol est licite et de prendre les mesures appropriées en réponse à la menace ».

La neutralisation consiste à « empêcher un système de poursuivre sa mission en perturbant son contrôle, en le capturant ou en le détruisant, afin de neutraliser une menace potentielle »11(*). Deux modes de neutralisation peuvent être distingués : le « soft kill », qui vise à neutraliser le drone sans le détruire, et le « hard kill », qui entraîne sa destruction.

Le choix du moyen employé dépend de nombreux facteurs : type de drone, environnement d'emploi, valeur de la cible protégée, risques collatéraux ou encore coût relatif de l'interception. Cette dernière dimension revêt un enjeu particulier. En effet, les conflits récents au Moyen-Orient ont mis en évidence le risque d'un déséquilibre économique entre des drones parfois produits pour quelques centaines ou milliers d'euros et des systèmes d'interception dont le coût est très supérieur. Cette logique doit toutefois être pondérée au regard de la valeur de la cible protégée et des conséquences potentielles d'une attaque réussie.

Dispositifs de neutralisation actuellement utilisés ou en cours de développement

i) Les drones intercepteurs de drones peuvent neutraliser leur cible selon plusieurs modes d'action : par collision (« hit-to-kill »), par détonation d'une charge explosive à proximité de la cible, ou encore par capture au moyen d'un filet.

Face à la menace représentée par les drones de type Shahed/Geran, les Ukrainiens ont ainsi développé des drones intercepteurs, à l'image du P1-Sun conçu par la société Skyfall. Selon les autorités ukrainiennes, ce système atteindrait un taux d'interception de l'ordre de 90 % pour un coût unitaire d'environ 1 000 dollars.

L'AID soutient plusieurs initiatives dans ce domaine, parmi lesquelles le programme ELISA (Équipement léger d'interception de système autonome). Ce dispositif vise à évaluer des drones intercepteurs, à développer des performances complémentaires répondant aux besoins des forces, puis à accompagner leur production, leur soutien et leur mise en service. Les systèmes étudiés doivent notamment être en mesure d'intercepter des drones évoluant à des vitesses supérieures à 400 km/h.

ii) Le brouillage est aujourd'hui l'un des moyens les plus largement employés.

Il consiste à perturber les liaisons de communication ou les systèmes de navigation du drone afin d'en interrompre le fonctionnement. Les armées disposent notamment de fusils brouilleurs NEROD, de brouilleurs tactiques MAJES ainsi que de capacités intégrées aux systèmes MILAD, PARADE et BASSALT.

L'emploi de ces moyens demeure toutefois soumis à des contraintes importantes en raison de leurs effets potentiels sur l'environnement électromagnétique et sur la circulation aérienne.

iii) Le leurrage consiste à tromper les systèmes de navigation du drone afin de modifier son comportement sans recourir à une destruction physique.

Cette approche présente l'avantage de limiter les risques liés à la chute de débris et fait l'objet d'investissements croissants de la part des industriels. Plusieurs solutions sont actuellement déployées, notamment le Skyjacker de Safran.

iv) La prise de contrôle permet d'obliger un drone à atterrir ou de le détourner vers une zone sécurisée.

Ces capacités, qui relèvent en partie du domaine cyber, semblent particulièrement efficaces contre de nombreux drones commerciaux. Si plusieurs systèmes disponibles sur le marché ont démontré leur intérêt opérationnel, les armées françaises n'en disposent pas encore à ce jour.

v) Les armes à énergie dirigée, encore en phase de développement, se répartissent principalement entre :

les armes à énergie électromagnétique, dont l'emploi vise notamment à neutraliser simultanément plusieurs drones ;

les armes laser, tels que le système HELMA-P, développé par CILAS, qui vise à assurer la protection rapprochée d'infrastructures sensibles ou d'unités déployées. Dans le cadre du projet de technologie de défense (PTD) KHALEESI, il est prévu de poursuivre la montée en maturité de cette technologie et d'en élargir les perspectives opérationnelles. Une démonstration a été réalisée à une puissance de 100 kW.

vi) Les effecteurs cinétiques. L'ensemble du spectre des armements peut être mobilisé : armes individuelles, lance-grenades, canons, roquettes ou missiles. Les armées expérimentent également l'emploi de capacités existantes, notamment à partir de plateformes aériennes ou terrestres déjà en service.

Les industriels travaillent parallèlement au développement de solutions d'interception à moindre coût afin de répondre au défi économique posé par la multiplication des drones à bas prix.


* 9 Audition du 9 juin 2026.

* 10 Dujardin et Maniglier, Op.cit.

* 11 Dujardin et Maniglier, Op.cit.

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