LA GUERRE DES DRONES : L'URGENCE D'UN SURSAUT STRATÉGIQUE FRANÇAIS
Près de cinq années se sont écoulées depuis le dernier rapport de la commission consacré à la « guerre des drones »2(*). À l'époque, celle-ci soulignait déjà que les drones n'étaient plus seulement une capacité à acquérir, mais également une menace contre laquelle les armées devaient se prémunir. Visionnaire, elle mettait en garde, quelques mois avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, contre « le rôle de premier plan que les drones pourraient jouer demain sur le champ de bataille, dans le contexte d'un retour à des guerres de haute intensité ».
La commission recommandait alors de doter nos armées d'une nouvelle capacité de drones « bon marché » et « consommables », de soutenir davantage la filière industrielle nationale, de favoriser l'agilité des modes d'acquisition, de simplifier les procédures et d'assouplir la réglementation afin de gagner en efficacité. Force est de constater que les événements survenus depuis lors lui ont donné raison.
Le conflit en Ukraine se caractérise en effet par un recours massif aux drones. Ceux-ci ne sont plus seulement aériens, mais également navals et, de plus en plus, terrestres. La robotisation du champ de bataille ne relève plus de la fiction : elle constitue désormais une réalité. Dans cette nouvelle dialectique du glaive et du bouclier, les capacités de lutte anti-drones sont devenues un enjeu central.
La commission s'est déjà saisie de cette question dans un rapport consacré aux dispositifs de lutte anti-drones, établi dans la perspective des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024. Compte tenu de la sensibilité du sujet, ce rapport n'avait toutefois pas été rendu public et n'avait été transmis qu'au Président de la République, au Premier ministre et au ministre des armées.
Depuis 2021, un nouveau facteur doit être pris en considération : le recours croissant à l'intelligence artificielle (IA). Celle-ci permet de réduire considérablement les boucles de décision et favorise une autonomisation toujours plus importante des systèmes. À cet égard, le Président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé, en avril 2026, qu'un combat avait, pour la première fois, été remporté uniquement grâce à des systèmes robotisés. Ainsi, selon l'état-major de l'armée de Terre3(*), si « le XXe siècle a été le siècle de mécanisation de la guerre, le XXIe sera celui de la robotisation ».
Dans ce contexte, la mission d'information lancée par la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées poursuivait cinq objectifs principaux :
- établir un état des lieux des différents systèmes de drones et de robots actuellement employés sur les champs de bataille, ainsi que de leurs évolutions récentes ;
- dresser un bilan des capacités des armées françaises en matière de drones et de lutte anti-drones, et évaluer leur adaptation à cette nouvelle réalité opérationnelle ;
- déterminer dans quelle mesure les forces armées se sont acculturées à ces technologies qui, sans être entièrement nouvelles, conduisent à repenser les tactiques, l'entraînement et la formation ;
- analyser l'adaptation de la base industrielle et technologique de défense (BITD) aux nouveaux besoins suscités par la robotisation du combat ;
- s'interroger sur l'adaptation du cadre normatif applicable à ces domaines, notamment en matière de navigabilité, d'entraînement, d'emploi opérationnel et d'intégration de l'intelligence artificielle.
Au terme de leurs travaux, les rapporteurs, M. Ronan Le Gleut (LR - Français établis hors de France), Mme Hélène Conway-Mouret (SER - Français établis hors de France) et M. Étienne Blanc (LR - Rhône) tirent la sonnette d'alarme : la France n'est pas prête à la guerre des robots. Ils appellent par conséquent à un réveil stratégique afin de faire de la robotisation la colonne vertébrale des armées françaises.
I. LA « GUERRE DES DRONES » N'EST PLUS UNE FICTION
A. UNE RÉALITÉ PROTÉIFORME PRÉSENTE DANS QUATRE DIMENSIONS
1. Le terme « drone » désigne initialement des aéronefs non habités dont les missions sont en constante évolution
a) Classifications
Le terme « drone », emprunté à l'anglais (où il désigne le bourdon mâle de l'abeille, en référence au bourdonnement caractéristique des premiers appareils), recouvre une réalité extrêmement hétérogène. Au niveau international, il est généralement recouru à l'acronyme UAS (Unmanned Aerial System) ou RPAS (Remotely Piloted Aircraft System), qui désigne un aéronef sans pilote à bord s'inscrivant dans un système global incluant les stations de contrôle au sol, les liaisons de données et les éléments de soutien.
En droit national, l'article L. 6100-1 du code des transports définit un aéronef comme « tout appareil capable de s'élever ou de circuler dans les airs ». En d'autres termes, en l'état actuel du droit, il n'existe pas de distinction entre les drones et les aéronefs habités.
Des règles spécifiques sont toutefois prévues pour les aéronefs militaires ainsi que les aéronefs utilisés pour des besoins de l'État dont la liste est définie par décret (décret n° 2013-367 du 29 avril 2013). Sont par ailleurs exclus de ce décret, donc non considérés comme un aéronef, les cibles aériennes, les munitions ainsi que les armements à usage unique.
Au total, les rapporteurs retiennent la définition proposée par l'État-major des armées (EMA) en audition4(*), « un drone aérien est un aéronef sans équipage embarqué, piloté ou opéré à distance, réutilisable et équipé d'une ou de plusieurs charges utiles (système d'armes, de recueil de renseignement, de transmission, de ravitaillement des troupes au sol, de guerre électronique, etc.) ».
Les drones vont du Black hornet de Prox Dynamics d'une longueur de 16 cm et d'un poids de 33 grammes au RQ-4 Global Hawk de Northrop Grumman atteignant près de 40 mètres de longueur, 14,5 mètres de hauteur pour un poids de plus de 14,5 tonnes.
L'OTAN distingue trois grandes catégories de drones : la classe I pour les appareils de moins de 150 kilogrammes, la classe II pour ceux dont la masse est comprise entre 150 et 600 kilogrammes et la classe III pour les systèmes dépassant ce seuil.
Au-delà de cette classification, les drones peuvent également être distingués selon leur portée et leur emploi opérationnel :
- les drones du combattant, dont la portée est comprise entre 5 et 20 kilomètres (par exemple : DELCO, ANAFI) ;
- les drones d'appui tactique, d'une portée pouvant atteindre 80 à 100 kilomètres (notamment le DT46 de Delair ou le SMDM - système de mini-drone aérien embarqué de la Marine) ;
- les drones d'appui dans la profondeur, dont la portée est inférieure à 500 kilomètres, correspondant notamment au segment SDT (système de drone tactique) ;
- les drones de théâtre, tels que le Reaper ;
- les drones stratégiques, qui devraient à terme comprendre les plateformes de type High Altitude Platform Station (HAPS).
Les différentes catégories de drones aériens
Source : Olivier Dujardin et Lauraline Maniglier, Drones et lutte anti-drones, Ellipses, octobre 2025.
b) Trois grandes familles technologiques
Au-delà des classifications fondées sur la masse ou l'emploi opérationnel, les drones peuvent être regroupés en trois grandes familles : les drones à voilure fixe, les drones à voilure tournante et les systèmes hybrides.
Les drones à voilure fixe constituent la catégorie la plus ancienne. Leur fonctionnement repose sur les mêmes principes aérodynamiques que les aéronefs habités. Cette architecture leur procure une autonomie importante et une efficacité énergétique élevée, particulièrement adaptées aux missions de longue durée.
Les drones de type MALE (Medium Altitude Long Endurance), parmi lesquels figurent notamment le MQ-9 Reaper américain ou le Bayraktar TB2 turc sont ainsi capables d'assurer des missions de renseignement, de surveillance ou d'appui pendant 24 à 48 heures consécutives, à des altitudes pouvant atteindre 15 000 mètres.
La France a successivement eu recours au système Harfang, dérivé du drone israélien Heron 1, puis aux drones MQ-9 Reaper acquis auprès des États-Unis à partir de 2018. Principalement employés dans le cadre de l'opération Barkhane, ces équipements ont contribué à l'acquisition d'une expertise reconnue dans le domaine du renseignement aéroporté et de la surveillance de théâtre.
Les drones à voilure tournante - sortes d'hélicoptères sans pilote, quadricoptères, hexacoptères - se distinguent par leur capacité à décoller et atterrir verticalement sur des espaces très réduits, à opérer en intérieur et en milieu urbain complexe, et à maintenir des positions de vol stationnaire précises. La miniaturisation des composants électroniques, la baisse des coûts des batteries et la diffusion massive des contrôleurs de vol reposant sur des logiciels en source ouverte ont conduit à une démocratisation de ces équipements, tant dans le domaine civil que militaire.
Le conflit en Ukraine a mis en évidence l'intérêt opérationnel de drones commerciaux issus du marché grand public, notamment les modèles DJI Mavic et Phantom. Initialement conçus pour des usages civils, ces appareils ont été largement employés pour des missions d'observation, de désignation d'objectifs et de réglage des tirs d'artillerie.
c) Une évolution des usages : du renseignement au combat
L'emploi militaire des aéronefs sans pilote remonte au XIXe siècle, avec les ballons-bombes autrichiens utilisés lors du siège de Venise en 1849. Mais c'est la Seconde Guerre mondiale qui voit apparaître les premières cibles volantes télécommandées modernes, et la guerre du Vietnam qui donne naissance aux premiers drones de reconnaissance opérationnels à grande échelle (le Ryan Model 147, déployé par l'US Air Force à partir de 1964). L'ère contemporaine des drones militaires commence véritablement dans les années 1990, avec le déploiement du Predator dans les Balkans et sa transformation en drone armé après les attentats du 11 septembre 2001.
Au cours de la première décennie du XXIe siècle, les drones sont principalement employés dans le cadre de missions de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (Intelligence, Surveillance and Reconnaissance - ISR). Grâce à l'emport de capteurs électro-optiques, infrarouges, radar ou de renseignement électromagnétique, ils permettent l'acquisition en temps réel d'informations tactiques et opératives d'une grande précision. Leur endurance élevée, associée à l'absence de risque direct pour les équipages, en a fait des outils particulièrement adaptés aux opérations de contre-insurrection et aux conflits asymétriques.
L'armement des drones de moyenne altitude et longue endurance (MALE) constitue la principale rupture capacitaire de cette période. Le premier tir d'un missile Hellfire depuis un drone Predator armé, réalisé en Afghanistan en novembre 2001, inaugure une nouvelle conception de l'action militaire fondée sur la continuité entre la détection, l'identification et la neutralisation de la cible. Les forces armées américaines ont théorisé cette approche sous l'expression « Find, Fix, Finish », qui vise à réduire au minimum le délai séparant la localisation d'un objectif de son traitement.
Des drones de combat, ou Unmanned Combat Aerial Vehicles (UCAV) sont par ailleurs actuellement en développement. Conçus pour évoluer dans des environnements fortement contestés, ces systèmes combinent des caractéristiques traditionnellement associées aux aéronefs de combat habités - furtivité, capacité d'emport, manoeuvrabilité et allonge - avec les avantages propres aux systèmes non habités. Affranchis des contraintes physiologiques imposées à un pilote, ils peuvent ainsi conduire des missions plus longues, accepter un niveau de risque plus élevé et exécuter certaines manoeuvres difficilement envisageables pour un aéronef habité.
De nombreuses initiatives existent dans ce domaine, qu'il s'agisse des programmes américains de nouvelle génération, des projets australiens de type Loyal Wingman, des développements russes autour du drone furtif Okhotnik-B ou encore des travaux autour du démonstrateur nEUROn et du drone accompagnateur du standard F5 du Rafale menés par Dassault (cf. infra). Elles témoignent de l'importance stratégique accordée à ces capacités.
Parallèlement à ces programmes de haute technologie, le conflit en Ukraine a mis en lumière une évolution d'une autre nature : l'emploi massif de drones plus petits à très faible coût. Les drones FPV (First-Person View), initialement développés pour les compétitions de pilotage immersif, ont été rapidement adaptés à des usages militaires. Pilotés à distance par un opérateur disposant d'un retour vidéo en temps réel, ils peuvent être équipés de charges explosives légères et employés contre cibles variées.
Dans la pratique, les drones FPV employés à des fins offensives s'apparentent à des munitions téléopérées ou rôdeuses (MTO), catégorie à laquelle appartiennent notamment les Shahed iraniens.
La MTO est une munition constituée de deux sous-ensembles : un vecteur aérien (drone) et une charge militaire. En utilisation, la charge n'est pas séparable du vecteur, ce qui implique que l'ensemble de la MTO est détruit lors de l'impact (différent d'un drone armé qui délivre une charge mais peut être réutilisé). Elles sont également qualifiées de « drones kamikazes ».
La frontière entre les MTO et certains missiles dotés de liaisons de données tend d'ailleurs à s'estomper, ces deux catégories de systèmes reposant désormais sur des technologies convergentes en termes de guidage, de navigation et de transmission.
2. La « dronisation » du champ de bataille s'étend désormais à tous les milieux : aérien, terrestre et naval (sous-marin et surface)
a) Les drones maritimes : l'émergence d'un nouveau champ capacitaire
Longtemps concentrée sur le milieu aérien, la dronisation s'étend désormais aux espaces maritime et sous-marin, où les systèmes sans équipage se développent grâce aux progrès de l'autonomie, des capteurs et des moyens de communication.
L'article L. 5000-2-2 du code des transports définit le drone maritime comme « un engin flottant de surface ou sous-marin opéré à distance ou par ses propres systèmes d'exploitation, sans personnel, passager ni fret à bord, et dont les caractéristiques techniques, notamment les limites de taille, de puissance et de vitesse, sont définies par voie réglementaire, sans que sa jauge brute puisse être supérieure ou égale à 100 ».
La doctrine considère quant à elle les drones navals comme des systèmes sans équipage opérant à la surface (USV - Uncrewed Surface Vehicle) ou sous la mer (UUV - Unmanned Underwater Vehicle ou AUV - Autonomous Underwater Vehicle). Réutilisables, ces équipements peuvent embarquer des charges utiles très diversifiées (sonars, capteurs de surveillance, relais de communication, guerre électronique). Ils trouvent des applications dans la surveillance maritime, la guerre des mines, la protection des infrastructures portuaires et sous-marines ainsi que dans les missions de renseignement.
Dans le domaine naval, deux types de classifications existent selon que l'on parle de drones de surface ou de drones sous-marins.
S'agissant des drones de surface, le paramètre déterminant est la mission. L'approche par missions permet de distinguer quatre familles d'emploi :
- intelligence, surveillance and reconnaissance (ISR) ;
- escorte et de protection ;
- spécialisés ;
- à usage létal.
S'agissant des drones sous-marins, le paramètre structurant est la masse (cf. tableau ci-après).
Classification des drones sous-marins
|
Taille |
Acronyme |
Déplacement |
|
Petit |
S-UUV |
<45 kg |
|
Moyen |
M-UUV |
45 kg < X < 200 kg |
|
Large |
L-UUV |
200 kg < X < 1 500 kg |
|
Très-large |
VL-UUV |
1 500 kg < X < 10 000 kg |
|
Extra-large |
XL-UUV |
X >10 000 kg |
Source : État-major de la marine, réponses au questionnaire des rapporteurs.
À l'instar de ce qui est observé dans le domaine aérien, des munitions navales téléopérées se développent. Ces systèmes associent un vecteur de surface ou sous-marin à une charge explosive intégrée, l'ensemble constituant alors un système à usage unique destiné à être détruit lors de son impact sur l'objectif.
La doctrine dans la Marine nationale établit deux grands scénarios d'emploi :
- le drone comme capteur déporté de la plateforme habitée (cas des drones ISR) ;
- le drone comme nouvelle capacité qui augmente la létalité des unités (cas des munitions téléopérées).
b) Les drones terrestres : vers une robotisation progressive du champ de bataille
Dans le domaine terrestre, le terme de « robot » est généralement privilégié pour désigner les systèmes sans équipage évoluant au sol, tandis que l'expression « systèmes autonomes » recouvre un ensemble plus large de capacités automatisées ou téléopérées.
Les forces armées utilisent aujourd'hui des systèmes dont les caractéristiques varient considérablement, depuis les micro-robots de quelques centaines de grammes jusqu'aux plateformes lourdes de plusieurs tonnes capables d'assurer des missions logistiques ou d'appui au combat.
Leurs domaines d'emploi couvrent un large spectre : renseignement, surveillance, protection des forces, logistique, génie, défense NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique), transmissions, guerre électronique, désignation d'objectifs, appui aux feux ou encore emploi direct de charges militaires.
Le développement de ces capacités demeure toutefois plus complexe que celui des drones aériens. Comme l'a indiqué Thierry Berthier5(*), « la complexité du domaine de la robotique terrestre est plus élevée que celui de la robotique aérienne. C'est la raison pour laquelle il existe aujourd'hui moins de 5 constructeurs français de robots terrestres contre plus de 20 constructeurs et intégrateurs de drones aériens. D'un point de vue économique, un robot terrestre coûte plus cher qu'un drone aérien d'attaque ou d'interception. Il est aussi très vulnérable sur un terrain saturé en drones aériens. Cette vulnérabilité freine sans doute le déploiement massif de robots terrestres en première ligne. La bonne configuration est un système robotisé terrestre accompagné de drones intercepteurs assurant une bulle de protection anti-drones au-dessus de la plateforme terrestre ».
* 2 Se préparer à la « guerre des drones » : un enjeu stratégique, rapport d'information n° 711 (2020-2021) de MM. Cédric PERRIN, Gilbert ROGER, Bruno SIDO et François BONNEAU, fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, déposé le 23 juin 2021.
* 3 Réponses au questionnaire des rapporteurs.
* 4 Audition du 24 mars 2026.
* 5 Réponses au questionnaire des rapporteurs.
