B. LA GÉNÉRALISATION DU FAIT DRONES DANS LES CONFLITS ARMÉS
1. De la « niche » à la masse : les enseignements de la guerre en Ukraine et des conflits au Moyen-Orient
La guerre du Haut-Karabagh de 2020 avait déjà mis en évidence le rôle croissant des drones et des MTO dans l'acquisition de la supériorité opérationnelle. Les conflits survenus depuis lors marquent toutefois un changement d'échelle.
Depuis 2022, la guerre en Ukraine constitue un terrain d'observation sans précédent de l'emploi militaire des systèmes sans équipage. Les drones y sont utilisés dans pratiquement toutes les fonctions : renseignement, surveillance, acquisition d'objectifs, réglage des tirs d'artillerie, frappes directes, guerre électronique, relais de communication ou encore soutien logistique. Par ailleurs, pour la première fois, un conflit de haute intensité opposant deux armées étatiques voit l'emploi simultané de drones de toutes catégories : drones stratégiques, drones tactiques, drones commerciaux adaptés à des usages militaires, munitions téléopérées, drones navals et robots terrestres.
Longtemps considérés comme des capacités rares et spécialisées, les drones sont devenus des équipements consommables, produits et employés en très grand nombre.
Les forces armées ukrainiennes utiliseraient ainsi quotidiennement jusqu'à 15 000 drones de contact sur l'ensemble du front. La production nationale ukrainienne aurait atteint environ 4,5 millions d'unités en 2025 et pourrait dépasser 10 millions d'unités dès 2026.
La dronisation du champ de bataille s'accompagne en outre d'une accélération considérable du cycle d'innovation. Selon l'État-major des Armées, le délai séparant l'apparition d'une innovation opérationnelle de sa diffusion ou de l'élaboration d'une contre-mesure est désormais de l'ordre de six semaines. Les évolutions concernent aussi bien les composants électroniques que les logiciels, les systèmes de guidage, les moyens de brouillage ou les procédés industriels.
Dans le même temps, les drones connaissent une spécialisation croissante. Les belligérants développent désormais des drones conçus pour une mission unique : observation, guerre électronique, réglage des tirs, transport logistique ou frappe terminale.
Les technologies de guidage ont également évolué, en intégrant, aux côtés des liaisons radio, des systèmes filaires, des communications satellitaires et des capacités d'autonomie croissantes reposant sur l'intelligence artificielle.
La dronisation du champ de bataille ne se limite par ailleurs pas au domaine aérien. En mer Noire, l'Ukraine a par exemple démontré qu'une puissance navale modeste pouvait contester la liberté d'action d'une flotte plus importante grâce à l'emploi massif de drones de surface. Faute de disposer d'une marine en mesure d'affronter directement la flotte russe, Kiev a développé des systèmes tels que les Magura ou les Sea Baby, utilisés pour frapper des bâtiments russes, menacer les lignes logistiques et contraindre une partie de la flotte de la mer Noire à se replier vers des ports plus éloignés.
Dans le domaine terrestre, la robotisation du champ de bataille se traduit notamment par le développement de plateformes standardisées, généralement chenillées, auxquelles peuvent être associées différentes charges utiles selon les besoins : armement, logistique, déminage, pose d'obstacles ou évacuation de blessés.
À l'heure actuelle, ces robots effectuent principalement des missions logistiques. Ils sont employés comme des « mules » permettant d'acheminer des munitions, du ravitaillement ou du matériel vers les premières lignes tout en limitant l'exposition des combattants.
Leur emploi tend toutefois à s'étendre à des missions offensives. Certains systèmes sont désormais capables d'emporter des charges explosives de 100 à 200 kilogrammes au plus près des cibles. En avril dernier, le président Volodymyr Zelensky a ainsi annoncé, pour la première fois, qu'une victoire tactique avait été obtenue par une unité reposant exclusivement sur des drones et des systèmes robotisés.
Les autorités ukrainiennes ont d'ailleurs affiché des objectifs ambitieux dans le domaine de la robotique terrestre. Le ministre ukrainien de la défense, Mykhaïlo Fedorov, a ainsi déclaré que l'objectif poursuivi était que l'ensemble de la logistique de première ligne soit assuré à terme par des systèmes robotisés. Kiev prévoyait l'acquisition de 25 000 robots terrestres téléopérés au cours du premier semestre 2026, soit près du double des effectifs déployés l'année précédente.
Pour autant, comme cela a été indiqué précédemment, le milieu terrestre apparaît plus complexe à « droniser » que les autres environnements opérationnels, en raison notamment de la diversité des contraintes tactiques et des conditions d'emploi. Si des solutions sont en cours de développement, leur niveau de complexité technologique et leur coût limitent encore leur capacité de massification.
Sur le théâtre ukrainien, les drones multirotors, surnommés « Baba Yaga » par les Russes, sont ainsi privilégiés pour les missions logistiques. Capables d'emporter plusieurs dizaines de kilogrammes de charge tout en étant également employés pour des missions d'attaque, ils tendent à être préférés aux robots terrestres, dont les contraintes de mobilité et de coût limitent encore l'emploi à grande échelle.
Les crises récentes au Moyen-Orient confirment ces tendances observables sur le théâtre ukrainien. Les opérations conduites en mer Rouge depuis 2023, puis les affrontements intervenus en 2026 à la suite des frappes israéliennes et américaines contre des objectifs iraniens, ont notamment mis en évidence le recours croissant à des drones et à des MTO employés dans une logique de saturation et d'attrition des défenses adverses.
Les attaques menées par l'Iran et ses proxys ont ainsi démontré qu'un acteur disposant de moyens relativement limités pouvait imposer un coût significatif à des dispositifs de défense beaucoup plus sophistiqués.
2. Le conflit ukrainien marque véritablement l'entrée dans l'ère de la guerre des drones
Au-delà de la massification des systèmes sans équipage, le conflit ukrainien met en lumière un phénomène plus profond : l'entrée dans la « guerre des drones ».
Les drones ne constituent plus seulement des outils d'observation ou de frappe, ils deviennent eux-mêmes des objectifs et des acteurs à part entière de l'affrontement.
Cette évolution résulte notamment de la réduction du « brouillard de la guerre » du fait de la présence permanente de milliers de drones au-dessus du champ de bataille associée aux capacités spatiales, au renseignement électromagnétique et aux sources ouvertes. Cette surveillance quasi permanente rend de plus en plus difficile la dissimulation des mouvements ou des concentrations de forces.
Sur le théâtre ukrainien, il existe ainsi une bande d'une vingtaine de kilomètres de large sur la ligne de front (kill zone) dans laquelle tout mouvement détecté est susceptible d'être frappé dans des délais extrêmement courts et où seuls des drones et des robots peuvent par conséquent évoluer.
Dans ces environnements, soumis à un brouillage quasi intégral des communications radio et des signaux GNSS (géolocalisation et navigation par un système de satellites), ces systèmes doivent en outre être capables d'agir avec un degré d'autonomie de plus en plus élevé.
La « guerre des drones » prend ainsi la forme d'une compétition permanente entre capacités de détection, moyens de brouillage, systèmes de navigation, dispositifs de protection électronique et procédés de neutralisation, associant notamment des drones intercepteurs.
Par ailleurs, comme l'a rappelé Thierry Berthier, « depuis deux ans, nous assistons à des duels UGV-UAV dans la kill zone et sur les axes d'approvisionnement logistiques de la kill zone. Ces duels sont quasiment toujours à l'avantage de l'UAV (drone aériens) qui finit toujours par neutraliser le drone terrestre (avantage de la 3D (UAV) sur la 2D (UGV) ».