PREMIÈRE PARTIE :
L'EXCELLENCE ACADÉMIQUE À L'UNIVERSITÉ : UNE TENDANCE INQUIÉTANTE QUI APPELLE UN SURSAUT

Les travaux de la commission d'enquête ont en premier lieu permis de mettre en évidence plusieurs constats partagés quant à l'évolution de la place et de la qualité des formations universitaires au sein du système français d'enseignement supérieur. S'il n'est pas contesté que l'université demeure, en droit comme en pratique, le socle du service public de l'enseignement supérieur, des tendances préoccupantes sont observées quant à sa capacité à continuer de poursuivre un objectif d'excellence académique dans sa double mission de formation et de recherche.

Ces inflexions se traduisent à la fois dans la position des universités françaises au sein de l'enseignement supérieur, en termes d'image comme de place institutionnelle, et dans les résultats qu'elles obtiennent sur plusieurs marqueurs de l'excellence, notamment la réussite étudiante, la reconnaissance internationale de leurs travaux et leur capacité à attirer les meilleurs profils d'étudiants et d'enseignants-chercheurs.

I. L'UNIVERSITÉ FRANÇAISE, SOCLE ET PARENT PAUVRE DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE LA RECHERCHE

La recomposition en cours du système d'enseignement supérieur français se fait largement au détriment des universités, qui subissent une perte d'attractivité marquée : alors que ces établissements accueillaient 60,2 % des étudiants en 2018-2019, cette proportion n'était plus que de 54,2 % en 2024-2025 ; dans le même temps, la part des étudiants inscrits dans des établissements privés est passée de 20,2 % à 26,5 %.

Cette évolution de la place des universités dans le supérieur peut être mise en lien avec le déficit d'image qui leur est associé, ainsi qu'avec les principes structurants du secteur, qui organisent la concurrence de l'université, en matière d'excellence, par les grandes écoles et les organismes de recherche. L'université constitue dès lors, de manière paradoxale, à la fois le socle reconnu et le parent pauvre de l'enseignement supérieur et de la recherche français.

A. UNE IMAGE CONTRASTÉE, FRAGILISÉE PAR CERTAINES DÉRIVES

Le constat de la faiblesse de l'image des universités auprès de la population française a été formulé à plusieurs reprises devant la commission d'enquête ; ainsi le directeur général de l'enseignement supérieur et de l'insertion professionnelle (Dgesip), Olivier Ginez, a-t-il considéré que « Nous souffrons d'un déficit d'image des universités auprès du grand public »1(*). Afin de mieux saisir les ressorts de cette désaffection relative, la rapporteure a souhaité confier à l'institut CSA la réalisation d'un sondage sur la perception des universités par les Français2(*), dont les principaux enseignements sont retracés ci-après3(*).

1. L'université peine à faire reconnaître ses qualités au-delà de ceux qui fréquentent l'institution

Le sondage réalisé pour la commission d'enquête fait apparaître une image de l'université globalement positive, mais peu assurée. Si 62 % des Français déclarent avoir une bonne opinion de l'université, seuls 12 % en ont une très bonne opinion, tandis que près d'un quart déclarent en avoir une mauvaise.

Alors qu'elle continue d'accueillir la majorité des étudiants, l'université n'est pas spontanément identifiée comme une voie d'excellence par une majorité de personnes interrogées : si 47 % jugent le niveau d'exigence des études à l'université élevé, 38 % estiment au contraire qu'il est faible.

Diriez-vous que le niveau d'exigence des études à l'université en France est aujourd'hui... ?

Source : sondage CSA pour la commission d'enquête

La fréquence des non-réponses, souvent comprise entre 15 % et 20 % selon les questions, témoigne par ailleurs de la méconnaissance, par une partie importante de la population, du fonctionnement et des spécificités de l'institution universitaire.

Cette image incertaine se retrouve dans l'appréciation du choix de l'université : seuls 15 % des Français l'identifient comme un choix d'excellence. En revanche, 26 % l'identifient comme un choix parmi d'autres ; dans la même proportion, ils en donnent d'abord une lecture négative, y voyant une solution à moindre coût ou un choix par défaut.

Faire le choix de l'université pour ses études supérieures en France est avant tout... ?

Source : sondage CSA pour la commission d'enquête

2. Une qualité académique reconnue, mais un cadre de formation sévèrement jugé

Les fondamentaux académiques de l'université ne sont pas remis en question par les Français. Ces derniers conservent en effet une bonne image de la qualité des enseignants (66 %), du niveau global des enseignements (64 %) et de la valeur des diplômes délivrés (63 %). L'université n'est donc pas d'abord dépréciée comme lieu de savoir. Cette perception rejoint les constats de la commission d'enquête, qui a relevé un large consensus pour voir dans l'adossement des formations à la recherche l'une des principales forces du modèle universitaire.

Le jugement devient en revanche nettement plus critique lorsqu'il porte sur l'expérience concrète des étudiants. Les locaux et les équipements sont jugés insatisfaisants par près de la moitié des répondants. Le suivi dont les étudiants bénéficient recueille la même proportion d'opinions négatives. La place accordée aux cours en petits groupes est, quant à elle, jugée insuffisante par 36 % des Français.

De manière générale et d'après ce que vous en savez, comment jugez-vous les universités françaises sur chacun des aspects suivants ?

Source : sondage CSA pour la commission d'enquête

Cette perception dégradée des conditions d'études est encore fragilisée par les perturbations qui affectent certaines universités. 63 % des Français estiment en effet que certaines mobilisations ou prises de position collectives peuvent perturber le fonctionnement normal des enseignements. Ce jugement ne relève d'ailleurs pas seulement d'une perception extérieure, puisqu'il est partagé par 72 % des répondants ayant au moins un enfant qui étudie ou a étudié à l'université.

La forte visibilité de ces perturbations donne ainsi prise à une critique qui vient s'ajouter aux insuffisances de l'environnement de formation et brouiller davantage la reconnaissance de la qualité académique.

3. L'université ne répond pas suffisamment aux attentes d'insertion professionnelle

La fragilité la plus profonde révélée par le sondage tient à la capacité de l'université à offrir aux étudiants des perspectives d'insertion professionnelle claires.

Ainsi, 58 % des Français, et 61 % de ceux qui ont eux-mêmes étudié à l'université, estiment qu'elle ne prépare pas suffisamment à la vie professionnelle. En particulier, 56 % jugent insuffisant l'accompagnement proposé aux étudiants en matière d'insertion professionnelle.

Selon vous, l'université françaises prépare-t-elle bien les étudiants à la vie professionnelle ?

Source : sondage CSA pour la commission d'enquête

Cette perception n'est pas sans conséquence : parmi le quart des Français qui ne conseilleraient pas à un jeune de poursuivre ses études à l'université, une nette majorité invoque l'insuffisante préparation à l'insertion professionnelle.

Si ces attentes en matière d'insertion professionnelle, qui figure depuis 2007 parmi leurs missions, sont bien intégrées par la grande majorité des universités, tel n'est pas le cas partout : le président de l'université de Rennes 2 a ainsi cité « l'orientation vers l'employabilité » comme participant « d'une marchandisation du savoir », qui « ne [colle] pas au modèle d'une université [d'arts, lettres, langues et sciences humaines et sociales] comme Rennes 2 »4(*).

Pour quelle(s) raison(s) ne recommanderiez-vous pas aujourd'hui à un jeune d'aller étudier à l'université en France ?

Source : sondage CSA pour la commission d'enquête

C'est précisément sur ce terrain que les établissements d'enseignement supérieur privés ont trouvé leur principal levier d'attractivité. Lorsque les Français sont interrogés sur le choix d'une formation privée plutôt que l'université, la première explication avancée tient à des débouchés jugés meilleurs, citée par 30 % des répondants.

4. L'université est confrontée au risque d'une perte durable d'attractivité

Depuis 2018, la croissance des effectifs de l'enseignement supérieur est très largement captée par le secteur privé5(*).

Part des effectifs étudiants dans l'enseignement supérieur depuis 2015

Source : commission d'enquête, à partir des données du Sies

Le développement de l'apprentissage en 20186(*) a, à cet égard, profondément modifié le marché de la formation. Selon l'inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR), le nombre d'apprentis dans l'enseignement supérieur est passé de 220 848 en 2019 à 647 373 en 2023, soit une hausse de 193 %7(*). Le secteur privé a absorbé une part importante de cette croissance et accueille désormais plus des trois quarts des apprentis du supérieur8(*).

Certains acteurs privés ont développé une stratégie de recrutement fondée sur une communication particulièrement active, qui tire directement parti des représentations négatives associées à l'université9(*). Laurent Batsch a, en ce sens, dénoncé devant la commission les éléments de langage du secteur privé lucratif, qui opposent les formations dites académiques aux formations dites professionnalisantes10(*). Le président de France Universités, Lamri Adoui, évoque quant à lui une concurrence exercée « à armes inégales » par des établissements privés lucratifs « extrêmement agressifs »11(*). La faiblesse concurrentielle de l'université tient ainsi en partie à son incapacité relative à imposer son propre récit face à des concurrents qui ont fait de l'insertion leur principal argument commercial.

Au sein même de l'université, la licence générale est aujourd'hui concurrencée dans les choix d'orientation par les formations plus sélectives et plus directement professionnalisantes. À la rentrée 2024, les entrants dans les formations sélectives du premier cycle sont désormais plus nombreux que ceux inscrits en première année de licence générale12(*).

La concurrence des autres formations sélectives de premier cycle : le cas des instituts universitaires de technologie (IUT)

Composantes des universités spécialisées dans les formations technologiques et professionnalisantes de premier cycle, les IUT accueillent près de 150 000 étudiants en 2025 (+1,5%)13(*), en progression depuis la création du bachelor universitaire de technologie (BUT).

Mis en place à compter de la rentrée 2021, ce diplôme en trois ans a remplacé le diplôme universitaire de technologie (DUT), jusqu'alors préparé en deux ans.

Malgré l'instauration de quotas destinés à favoriser l'accès des bacheliers technologiques, les néo-bacheliers issus de la voie générale demeurent majoritaires parmi les entrants en première année de BUT (52,3 %).

Le succès du BUT tient en partie, selon l'IGÉSR, aux caractéristiques qui le distinguent de la licence générale14(*). Formation sélective, organisée autour de promotions plus resserrées et d'un volume important d'enseignements encadrés, il offre aux étudiants un parcours directement identifiable sur trois ans et une professionnalisation plus affirmée. Son développement s'est en outre accompagné d'une place croissante de l'apprentissage, qui concerne désormais un étudiant d'IUT sur quatre15(*).

Les premiers résultats du nouveau diplôme renforcent son attractivité. 62 % des néo-bacheliers issus de la voie générale en 2021 ont obtenu leur BUT en trois ans16(*), contre 34 % de ceux entrés en licence en 202017(*). Sur les diplômés de la première cohorte de BUT, 62,5 % poursuivent leurs études, dont environ 20 % en master, 20 % en école de commerce et 13 % en école d'ingénieurs18(*).

Le diagnostic ne saurait toutefois se réduire à l'idée d'une défiance nouvelle à l'égard de l'université. Comme l'a rappelé Christine Musselin devant la commission d'enquête, « la perte de confiance n'est pas récente » et les universités étaient déjà qualifiées, dans les années 1970, d'« usines à chômeurs »19(*). Toutefois, par le passé, le discrédit de l'université ne s'accompagnait pas nécessairement d'une offre alternative abondante et accessible. Cette image dégradée de l'université pèse désormais plus directement sur les choix d'orientation.

En définitive, l'université conserve un réel capital d'attachement, mais elle n'apparaît pas clairement comme une voie d'excellence. Elle est reconnue pour ses enseignants et ses diplômes, mais contestée dans sa capacité à accompagner et sécuriser les parcours. C'est dans cet écart que se développe une offre concurrente qui, sans toujours démontrer sa supériorité académique, a mieux su transformer la promesse d'accompagnement et d'emploi en facteur d'attractivité.


* 1 Audition du 16 juin 2026.

* 2 Sondage réalisé du 29 avril au 4 mai 2026 à partir d'un questionnaire auto-administré en ligne sur un échantillon national représentatif de 1 007 Français âgés de 18 ans et plus, la représentativité de l'échantillon étant assurée par la méthode des quotas sur les critères de sexe, d'âge, de catégorie socioprofessionnelle de l'individu, après stratification par régions et de catégories d'agglomération.

* 3 Les résultats complets du sondage figurent en annexe.

* 4 Réponse au questionnaire de la rapporteure.

* 5 L'université accueillait 60,2 % des étudiants en 2018-2019, contre 54,2 % en 2024-2025. Dans le même temps, la part des établissements privés est passée de 20,2 % à 26,5 %.

* 6 À la suite de la réforme portée par la loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel.

* 7 IGÉSR, Enseignement supérieur privé lucratif : 32 propositions pour réguler le secteur, juin 2026, page 21.

* 8 Dans les universités, l'apprentissage reste moins présent, notamment avec 8 % d'apprentis en master et 26 % en IUT.

* 9 IGÉSR, op. cit., juin 2026, pages 20 et 21.

* 10 Audition du 1er avril 2026.

* 11 Audition du 2 avril 2026.

* 12 À la rentrée 2024, 222 861 étudiants entraient en licence LMD, tandis que les seules STS sous statut scolaire, CPGE, BUT et parcours d'accès spécifique santé (PASS) accueillaient déjà près de 233 000 nouveaux entrants (Depp et Sies, Repères et références statistiques 2025 (RERS 2025), chapitre 7, août 2025). À ces effectifs s'ajoutent également les étudiants qui rejoignent directement après le baccalauréat les cursus d'ingénieurs en cinq ans : selon le RERS 2025, 16 297 étudiants sont inscrits dans les deux premières années de ce cursus d'ingénieur. Cela suggère un flux annuel d'environ 8 000 nouveaux entrants post-bac dans ces cursus.

* 13 Note flash du Sies n° 12, « Étudiants inscrits en BUT en 2025-2026 », juin 2026.

* 14 Réponse au questionnaire de la rapporteure.

* 15 Note flash du Sies n° 21, « L'apprentissage dans l'enseignement supérieur en 2024 », septembre 2025.

* 16 Note flash du Sies n° 26, « Parcours et réussite en IUT : les résultats de la session 2024 », novembre 2025.

* 17 Note flash du Sies n° 29, « Parcours et réussite en licence : les résultats de la session 2024 », novembre 2025.

* 18 Note flash du Sies n° 26 précitée.

* 19 Audition du 8 avril 2026.

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