M. Rachid Temal. Ah !
Mme Catherine Vautrin, ministre. … prononçait ces mots : « Nous savons qu’il faut d’abord compter sur soi, c’est-à-dire avoir les moyens de décourager les agresseurs. » Cette phrase, mesdames, messieurs les sénateurs, n’est-elle pas d’une brûlante actualité ? (Mme Cécile Cukierman ironise.)
Oui, il s’agit bien de les décourager, car nous sommes le camp de la paix ; seulement, pour assurer la défense de la paix, nous devons être crédibles.
Le premier enjeu auquel nous devons répondre est clair : relocaliser et sécuriser nos capacités de production, en particulier pour les munitions simples et complexes.
Nous l’avons fait avec la poudre explosive à Bergerac. À La Ferté-Saint-Aubin, Thalès a quadruplé sa capacité de production, passée de 20 000 munitions par an en 2023 à 80 000 en 2026. Enfin, notre filière de drones et de munitions télé-opérées est en pleine croissance, ce qui nous permettra d’utiliser ces munitions de façon massive lors du prochain exercice Orion.
Pour produire plus, l’enjeu est aussi de sécuriser nos approvisionnements en matières premières et – c’est impératif ! – de constituer des stocks, afin d’accroître notre résilience face aux ruptures géopolitiques. La loi de programmation militaire nous a permis de renforcer nos outils réglementaires à cette fin.
Pour investir dans leur outil de production, les entreprises nous ont demandé, à raison, de pouvoir accéder plus facilement aux financements privés.
Le dialogue de place, que vous avez lancé le 20 mars dernier, monsieur le Premier ministre, illustre le dynamisme qui anime désormais ce secteur. Je salue les premiers résultats obtenus, par exemple des levées de fonds de plusieurs centaines de millions d’euros.
Renforcer la base industrielle et technologique de défense, c’est aussi un enjeu pour nos territoires – pour tous vos territoires, mesdames, messieurs les sénateurs : la BITD représente 220 000 emplois répartis dans l’ensemble du pays. Ces emplois duaux, tant civils que militaires, à haute valeur ajoutée et non délocalisables, ont des effets positifs à une échelle très large sur de nombreux bassins d’emploi.
L’enjeu industriel est aussi, à l’évidence, continental.
Aujourd’hui, près des deux tiers des équipements militaires européens sont achetés hors de l’Union, principalement aux États-Unis. En fait d’autonomie stratégique, nous avons là un défi à relever. La France défend à juste titre un principe extrêmement simple : l’argent européen doit servir les intérêts européens. Cette préférence européenne, ainsi que nous l’appelons, j’y travaille chaque jour avec ma collègue ministre déléguée Alice Rufo ; d’où notre exigence relative au caractère européen de l’autorité de conception et à l’origine européenne des composants de nos systèmes d’armes.
Cette idée progresse : en témoigne l’adoption de l’instrument Safe (Security Action for Europe), doté de 150 milliards d’euros, qui permettra aux États de souscrire des prêts finançant des acquisitions conjointes, ou encore l’adoption voilà quelques jours du programme pour l’industrie européenne de la défense (Edip, European Defence Industry Programme).
À Bruxelles comme dans les capitales européennes, les lignes bougent. On prend conscience d’un fait tout simple : chaque euro investi dans la défense, c’est de la croissance, de l’emploi, de l’innovation sur nos territoires.
Le Premier ministre l’a bien résumé : « L’indépendance ne se décrète pas : c’est une conquête permanente. »
Cette conviction ne date pas d’hier. Depuis plus de dix ans, les signaux s’accumulent et dessinent une trajectoire claire.
Depuis 2017, sous l’impulsion du Président de la République, cette prise de conscience s’est traduite, en premier lieu, par la loi de programmation militaire 2019-2025, dite « de réparation » et, en second lieu, par la LPM 2024-2030, dite « de réarmement », que Sébastien Lecornu avait portée en tant que ministre des armées.
Cette dernière loi de programmation, nous proposons désormais de l’accélérer ; c’est tout le sens des « surmarches », déjà évoquées par M. le Premier ministre, dont nous débattrons de nouveau en tout début d’année prochaine.
Si nous poursuivons nos efforts en ce sens, nous aurons en définitive, entre 2017 et 2027, doublé le budget de la défense, mesdames, messieurs les sénateurs !
J’ai eu l’occasion, jeudi dernier, de vous présenter dans le détail les crédits de la mission « Défense » du projet de loi de finances pour 2026, que vous avez bien voulu adopter. Ces crédits auront des effets concrets en matière de modernisation des équipements, de préparation opérationnelle, de conditions de vie des militaires et d’innovation.
Les surmarches nous permettront de consacrer aux munitions 2,4 milliards d’euros l’an prochain, ce qui accroîtra très concrètement notre puissance de feu. Les livraisons d’obus de 155 millimètres tripleront. Quelque 900 millions d’euros iront à la défense sol-air : la livraison de quatre systèmes sol-air moyenne portée terrestre de nouvelle génération (SAMPT-NG) nous sera particulièrement utile.
Les surmarches nous permettront également de renforcer nos capacités de souveraineté et d’appréciation de la situation.
Ainsi, 750 millions d’euros iront au développement de nos capacités spatiales ; seront ainsi commandés quatre satellites qui viendront compléter notre dispositif d’observation, en attendant les futurs satellites Iris2 (infrastructure de résilience et d’interconnexion sécurisée par satellite). Nous pourrons aussi consacrer 600 millions d’euros aux drones et aux robots.
La préparation opérationnelle sera elle aussi rehaussée, via des scénarios plus exigeants et plus réalistes, notamment lors de l’exercice interarmées Orion qui se tiendra au printemps prochain.
Les surmarches, vous le voyez, c’est du concret pour notre base industrielle et technologique de défense, mais aussi pour nos soldats, nos marins et nos aviateurs, pour l’armée de terre comme pour la Marine.
Cela étant, s’il est indéniable que l’argent est le nerf de la guerre, il ne suffit pas, à lui seul, à faire une politique de défense. Celle-ci ne repose pas uniquement sur les crédits et les équipements : elle s’appuie aussi sur les forces morales, sur l’engagement, sur le sens du collectif.
Une armée se modernise par ses matériels, mais elle tient par les femmes et les hommes qui la servent, et par le lien de confiance qui l’unit à la Nation.
C’est précisément ce rôle indispensable de lien qu’assument au quotidien, depuis plus d’un siècle, les associations du monde combattant.
C’est aussi le sens du service national volontaire annoncé par le Président de la République le 27 novembre dernier à Varces.
Dès 2026, de jeunes Français pourront s’engager pour une durée de dix mois – un mois de formation, suivi de neuf mois de service actif –, au sein de la Marine, de l’armée de terre ou de l’armée de l’air et de l’espace, selon leurs compétences et leurs aspirations.
Ce service permettra à toute une classe d’âge de mieux comprendre les enjeux de défense, de sécurité et d’engagement, tout en contribuant à la montée en puissance de nos réserves, qui n’en seront que plus qualifiées et opérationnelles, mais aussi aux futurs recrutements dans l’active.
De fait, le réarmement n’est pas seulement militaire, capacitaire ou budgétaire : il est aussi moral et humain.
Mesdames, messieurs les sénatrices et les sénateurs, face à un monde en pleine mutation stratégique, vous aurez compris que nos réponses sont plurielles, tant sur le plan financier que sur le plan technologique – n’oublions pas, à cet égard, le défi que représente l’essor de l’intelligence artificielle.
La France a fait un choix : celui de la lucidité, de la responsabilité et de l’action.
Le Gouvernement vous demande donc de débattre, puis de voter, sur la question suivante : « Face à un monde en pleine mutation stratégique, soutenez-vous le renforcement de nos armées ? » (Applaudissements sur les travées des groupes RDPI et INDEP. – Mme Marie-Lise Housseau et MM. Yves Bleunven et Khalifé Khalifé applaudissent également.)
M. le président. Acte est donné de la déclaration du Gouvernement.
Dans le débat, la parole est à M. Cédric Perrin, pour le groupe Les Républicains. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains et sur des travées du groupe UC. – Mme Mireille Jouve applaudit également.)
M. Cédric Perrin. « L’aveuglement d’une nation qui refuse de voir monter la menace prépare toujours les défaites les plus lourdes », écrivait le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames les ministres, mes chers collègues, il y a quatre jours, le Sénat a adopté les crédits de la mission « Défense ». Nous avons ainsi confirmé notre soutien sans faille à la défense nationale, aux hommes et aux femmes qui servent sous le drapeau de la France, et à tous ceux qui travaillent pour notre base industrielle et technologique de défense.
Que ce soit pour la LPM de réparation défendue par Florence Parly en 2018, ou pour celle que vous avez vous-même présentée en 2023, monsieur le Premier ministre, le Sénat a toujours été au rendez-vous, dans un consensus républicain qui approchait l’unanimité.
Le Sénat soutient l’effort de défense, il soutient nos armées ; c’est un fait bien établi.
Alors, quel peut être l’objet de ce débat, nouveauté venue se greffer sur le processus institutionnel normal, qui repose sur les lois de finances, d’une part, et sur les lois de programmation militaire, d’autre part ?
Monsieur le Premier ministre, sur ces questions qui font consensus dans notre assemblée, vous nous invitez à engager un débat politique. Le groupe Les Républicains ne se dérobera pas à cette invitation, car, sur le sujet, nous sommes au clair : c’est dans notre ADN politique !
Vous demandez au Parlement de prendre position sur la « stratégie de défense nationale », sur les « moyens supplémentaires » et, enfin, sur les « efforts industriels à engager ». Discutons donc de ces sujets vitaux pour la Nation, quoique nous les ayons déjà largement abordés la semaine dernière en validant l’augmentation de 6,7 milliards d’euros des crédits ouverts sur la mission « Défense » pour 2026.
Monsieur le Premier ministre, nous vous proposons de faire de ce temps un moment utile et, à cette fin, d’échanger de façon franche et directe.
Depuis son élection en 2017, le Président de la République a mis un terme à la saignée et augmenté, significativement et de façon continue, les moyens de la défense nationale ; nous lui en donnons acte.
Cependant, à de nombreuses reprises, le Sénat a eu à déplorer le manque de transparence sur un certain nombre de points concrets. Nous nous sommes efforcés d’y remédier dans les lois de programmation militaire de 2018 et 2023 ; il n’en reste pas moins qu’à plusieurs reprises la communication l’a emporté sur l’exactitude.
C’est ainsi que le Président de la République a lancé dans le débat le terme d’« économie de guerre », pur affichage qui a nourri la confusion sans accélérer la production, si ce n’est récemment et sur des points limités.
C’est ainsi également que sont apparus miraculeusement, dans le périmètre de la LPM en vigueur, 13 milliards d’euros de non-crédits qui ont largement contribué à ce que notre programmation militaire se trouve aujourd’hui sous-financée. Aussi faut-il, d’une part, l’abonder par des surmarches et, d’autre part, l’actualiser.
Nous espérons que cette actualisation sera sincère et exhaustive. Surtout, elle devra nous permettre, cette fois, d’avoir l’indispensable débat sur la masse et le format des armées, donc sur le modèle d’armée que nous voulons, tous sujets que le Gouvernement n’a pas voulu traiter en 2023, sans doute par crainte de leurs implications budgétaires.
Seulement, aujourd’hui, la réalité du monde nous rattrape : la situation géopolitique se dégrade de façon continue et les digues du droit, rempart contre l’appétit des puissances expansionnistes, tombent les unes après les autres.
Est-ce à dire que nous plongeons dans l’inconnu ? Pas du tout : c’est précisément le contraire.
Le monde qui est devant nous n’est pas inconnu : c’est celui dans lequel les peuples, jusqu’au XXe siècle, ont toujours vécu. Je veux parler d’un monde où la force prime sur le droit et où ne survivent que les sociétés qui sont prêtes à défendre leur liberté et leurs droits contre les appétits de leurs voisins.
Pourtant, combien de bonnes âmes – certaines sincères, d’autres simplement subverties par le narratif de nos adversaires – voudraient détourner les yeux de cette réalité historique !
Voyez les réactions insensées qu’ont suscitées les propos tenus devant les maires par le chef d’état-major des armées (Cema), qui ne faisait pourtant que relayer auprès des élus locaux les conclusions de la revue nationale stratégique, document publié dès le 13 juillet dernier.
M. Loïc Hervé. Très bien !
M. Cédric Perrin. Oui, faisons de ce débat organisé à la demande du Gouvernement un moment utile ! Parlons à nos compatriotes qui se laissent charmer par les sirènes d’une politique d’apaisement avec la Russie, parlons à nos partenaires européens qui croient que l’on pourra calmer Donald Trump en cédant à toutes ses foucades !
La vérité que l’histoire nous enseigne, c’est que les intentions les plus pacifiques n’ont jamais prémuni personne contre la guerre.
La confusion règne dans les esprits, sous les effets combinés, d’une part, de la déstabilisation de nos sociétés par la mondialisation de la propagande et les ingérences de nos adversaires et, d’autre part, des ruptures technologiques de la société de l’information – les générations à venir la renommeront peut-être : « société de la désinformation » ! Plus que jamais, dans ce contexte, il convient d’écouter les chercheurs, de donner la parole à ceux qui ont lu et qui ont écrit plutôt qu’à ceux qui tweetent, qui buzzent et qui clashent !
Au cœur de la guerre froide, voici ce que répondait Julien Freund aux propos pacifistes que lui objectait Jean Hyppolite lors de la soutenance de sa thèse : « Vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié : du moment qu’il veut que vous soyez l’ennemi, vous l’êtes. »
La réponse à la première question que pose le Gouvernement, sur la politique de défense nationale, est donc la suivante : oui, il faut prendre au sérieux les Russes ou les Américains quand ils affirment publiquement qu’ils entendent faire de l’Europe une proie condamnée à subir et à payer le tribut – les Chinois, eux, ont la finesse de ne pas affirmer publiquement cette vision des choses, qu’ils partagent entièrement.
Le tribut que ces puissances attendent de l’Europe prend des formes diverses.
Pour les Russes, ce serait l’acceptation d’une restauration de l’empire soviétique, ce qui est lourd de menaces pour l’Ukraine, bien sûr, mais aussi pour les États baltes, la Moldavie et, plus généralement, les pays de l’Europe orientale.
Pour les Américains, ce serait l’acceptation de droits de douane déséquilibrés, l’obligation de payer pour la garantie de sécurité, sous la forme d’achats toujours plus importants de matériel militaire américain – jusqu’à 70 %, voire 80 %, des achats de défense européens ! –, voire la revendication stupéfiante de territoires européens, comme le Groenland.
Pour les Chinois, enfin, ce serait l’acceptation d’une prise en main des infrastructures civiles, de télécommunications ou de transport, et la consommation des masses de produits industriels que la Chine peine de plus en plus à écouler aux États-Unis.
Tous ces pays, rejoints en cela par d’autres acteurs de moindre rang, joignent à ces revendications une ingérence constante dans la vie institutionnelle, le débat public et les processus démocratiques des sociétés européennes ; s’y ajoutent l’espionnage, qu’il soit économique ou de renseignement, et la lutte cyber.
Dans ce monde de loups, cessons d’être des agneaux ! Refusons ce destin de soumission que d’autres entendent écrire pour l’Europe ; refusons de payer tribut !
Le Président de la République a eu raison de dire, dans son discours du 13 juillet dernier, que pour être respecté il faut être craint. Encore faut-il s’en donner les moyens, ce qui m’amène à la deuxième partie de mon propos, que je consacrerai aux moyens de notre stratégie de défense nationale.
« La sécurité ne s’hérite pas : elle se construit, elle s’organise, elle se prépare. En 1939, nous n’étions ni unis ni prêts. » Voilà ce qu’affirmait le général de Gaulle, nous exhortant à apprendre des erreurs du passé, lors de son allocution du 3 novembre 1959 à l’École de guerre. Constatons, madame la ministre, que nous avons les mêmes références ! (Sourires.)
M. Cédric Perrin. Oui, devant ce retour à un monde de confrontations, il nous faut d’urgence accroître notre effort de défense !
On pourrait rappeler le combat homérique que le Sénat a dû livrer, en 2023, pour arracher au Gouvernement et à l’Assemblée nationale ne seraient-ce que quelques centaines de millions d’euros pour 2024 et 2025. La suite nous a donné raison, ô combien !
Les moyens supplémentaires sont bien sûr indispensables. Notre collègue Dominique de Legge a eu l’occasion de souligner, lors de l’examen de la mission « Défense » du projet de budget pour 2026, que même avec la surmarche prévue nous resterons très loin des taux d’efforts pour la défense qui avaient cours pendant la guerre froide.
Si ces moyens supplémentaires sont à nos yeux indispensables – je tiens à le répéter –, nous affirmons en revanche deux exigences, qui devront se traduire dans la loi d’actualisation de la LPM annoncée pour 2026.
D’une part, il faudra, cette fois, que soient abordés les vrais sujets de fond, en particulier le modèle d’armée et le format des armées. Après nous avoir dit en 2023 que ce n’était pas le sujet, vous avez vous-même reconnu, monsieur le Premier ministre, qu’il nous manquait plusieurs dizaines d’avions et trois frégates. Nous saluons votre évolution sur ce sujet, mais tout cela devra aussi être traité dans la loi d’actualisation.
D’autre part, il vous faut revoir le rôle que vous entendez réserver au Parlement, qui a jusqu’à présent été tenu à la marge de ce débat.
Je ne nie nullement les réalités institutionnelles qui découlent de la Constitution de 1958, mais il reste que, depuis 2017, dans sa pratique, l’exécutif tient le Parlement pour quantité négligeable, voire contournable ; cela n’est pas propre aux questions de défense. C’est cette conception du pouvoir qui nous a conduits dans l’impasse institutionnelle où nous nous trouvons, impasse que symbolise l’existence même du débat que nous avons aujourd’hui.
À cet égard, il faudra que le service militaire volontaire qui vient d’être annoncé soit clairement défini et budgété, pour qu’il ne rogne pas sur les autres besoins de nos armées et qu’il ne finisse pas, comme le service national universel (SNU), au rang des opérations de communication mal ficelées !
M. Christian Cambon. Très bien !
M. Cédric Perrin. Monsieur le Premier ministre, le groupe Les Républicains soutient l’accroissement de notre effort de défense, mais il vous avertit : plus de moyens supposent davantage de contrôle. Soyez sans illusions quant à l’attitude du Sénat sur ce point ! C’est ce qu’attendent les Français, et nous ne décevrons pas leur attente.
J’en viens au dernier volet de mon propos, consacré à l’indispensable réarmement industriel.
La période des « dividendes de la paix » nous a fait baisser la garde non seulement sur le format de nos armées, mais aussi sur les capacités de production de notre industrie de défense.
S’ajoute à cela l’effroyable désindustrialisation de la France depuis les années 1980. Cette désindustrialisation s’explique en partie par la mondialisation et les transformations de nos sociétés occidentales, mais elle tient aussi, pour une large part, à une idéologie mortifère voyant dans l’industrie un fait du passé et faisant des services l’horizon de toute prospérité économique.
Ce mode de pensée est absurde et nous en payons aujourd’hui le prix : chômage, dévitalisation de nos territoires, perte de compétitivité.
Nous en payons un autre prix, plus dangereux encore, qui tient à nos faibles capacités à basculer, s’il en était besoin, vers une industrie de guerre ; nous ne disposons en effet que de peu de capacités industrielles civiles convertibles, s’il le fallait, en capacités industrielles de défense.
Par conséquent, augmenter les crédits du ministère des armées ne suffit pas ; un projet global est nécessaire, intégrant la capacité de notre société à faire face en cas de choc : il nous faut donc un réarmement industriel et un réarmement moral qui tournent le dos à l’esprit de renoncement et de défaite, c’est-à-dire, en définitive, un sursaut politique.
Celui-ci devra s’exprimer dans la loi d’actualisation de la LPM. Un très important volet normatif sera indispensable pour revenir, notamment, sur le maquis des contraintes abusives qui pèsent sur les industries de défense et sur l’innovation, tout comme sur nos armées, d’ailleurs.
Naturellement, il conviendra de remettre sur le métier l’ouvrage, largement engagé par le Sénat, du financement des entreprises de la BITD, PME (petites et moyennes entreprises) et ETI (entreprises de taille intermédiaire) en particulier.
Il faudra également repenser le fonctionnement de la direction générale de l’armement (DGA). Depuis plusieurs années, le Sénat demande davantage d’agilité et de réactivité, notamment dans les processus de captation des innovations. Il est impératif aussi de mieux entendre les utilisateurs, c’est-à-dire nos forces armées. Nous aurions sans doute évité bien des erreurs – je pense aux drones – si l’exécutif avait davantage écouté le terrain.
En conclusion, monsieur le Premier ministre, je reviens à la question posée : puisque vous nous invitez, au terme de ce débat, à répondre par oui ou par non, le groupe Les Républicains votera oui.
Oui à un redressement de notre effort de défense ; oui à une prise de conscience quant au monde qui nous attend ; oui à une riposte aux ingérences, aux manipulations de l’information et aux menaces hybrides ou militaires ; oui pour que l’esprit français, qui a tant compté dans l’avènement des Lumières, se réveille enfin et donne une vraie chance à la paix, en préparant la guerre.
Oui à une France forte au sein d’une Europe souveraine, qui assume enfin ses droits et refuse de se laisser dévorer vivante par les grandes puissances ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains et sur des travées des groupes UC et INDEP. – Mme Mireille Jouve applaudit également.)
M. le président. La parole est à M. Rachid Temal, pour le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
M. Rachid Temal. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames les ministres, je commencerai mon intervention par un mot : enfin ! Enfin un débat sur la défense nationale en application de l’article 50-1 de la Constitution, suivi d’un vote.
Il est bien vrai qu’il nous faut régulièrement sortir des discussions exclusivement budgétaires ; il est bon de commencer par la stratégie avant d’aborder le budget.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle mon groupe avait sollicité un tel débat : au regard de l’actualisation de la revue nationale stratégique, des enjeux liés au sommet de l’Otan à La Haye et de la situation stratégique globale, nous considérions cette discussion comme indispensable, et ce d’autant plus que la loi de programmation militaire avait été un peu décalée dans le temps. Il est bel et bien souhaitable de parler de stratégie plutôt que de budget.
Monsieur le Premier ministre, vous nous invitez à répondre à la question suivante : approuvons-nous le principe d’une augmentation du budget de la défense pour soutenir la montée en puissance plus rapide de nos forces armées dès 2026 ?
Au fond, sommes-nous d’accord pour ajouter une surmarche de 3,5 milliards d’euros à la trajectoire inscrite dans la LPM ? Je rappelle qu’une augmentation de 3,2 milliards d’euros était déjà programmée pour 2026, ce qui porte bien la hausse par rapport à 2025 à 6,7 milliards d’euros. La question est d’importance, s’agissant d’un montant élevé.
Toutefois, avant d’en débattre, permettez-moi de parler un peu de la doctrine ; ce préalable est nécessaire, vous en conviendrez. Je ne citerai pour ma part ni le général de Gaulle (Exclamations amusées sur les travées du groupe SER.) ni Pierre Messmer,…
M. Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Quel dommage !
M. Rachid Temal. … qui sont vos maîtres à penser, je le sais, monsieur le Premier ministre.
La doctrine de mon groupe s’inspire d’un autre illustre grand Français, Jean Jaurès, et particulièrement de son ouvrage de 1911, L’Armée nouvelle, d’une actualité saisissante.
Voici ce qu’il écrivait : « Comment porter au plus haut, pour la France et pour le monde incertain dont elle est enveloppée, les chances de la paix ? Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de sa victoire ? » C’est exactement le sujet qui nous occupe aujourd’hui.
Nous, socialistes, sommes pour la paix, pour le droit international, pour le multilatéralisme. C’est pourquoi nous prônons une défense nationale puissante, faisant de la dissuasion conventionnelle et nucléaire la pierre angulaire de sa stratégie, avec pour priorité, bien sûr, la capacité de défendre la France, nos concitoyens et nos intérêts vitaux en cas d’attaque.
Cette doctrine fut celle du président François Mitterrand avec Charles Hernu, du Premier ministre Lionel Jospin avec Alain Richard, ou encore du président François Hollande avec Jean-Yves Le Drian. Elle demeure la nôtre.
Je tiens également à rendre hommage à nos forces armées, à ces femmes et à ces hommes qui, comme vous l’avez dit, madame la ministre, choisissent de s’engager, parfois jusqu’au sacrifice suprême, pour défendre notre pays et nos compatriotes. Je salue leur professionnalisme, qu’ils opèrent dans l’Hexagone, dans les outre-mer ou à l’étranger, sous le drapeau français, sous mandat de l’ONU ou dans le cadre d’opérations de l’Union européenne ou de l’Otan.
L’année 2025 marquera, je le crois, un changement de paradigme, voire un changement de monde.
Nous quittons l’équilibre post-1945, qui apparaît a posteriori rassurant : la fin des « dividendes de la paix » sonne le retour des « empires contrariés ». Ceux-ci font de la puissance de feu le nouvel alphabet des relations internationales. Cette année historique doit faire évoluer notre vision, tant elle affecte notre stratégie de défense.
J’observe d’abord une mutation profonde et durable chez nos principaux alliés, les États-Unis d’Amérique. Ne pensons pas qu’il suffirait d’attendre la fin du mandat de Donald Trump pour que tout redevienne comme avant : la mutation est beaucoup plus profonde, me semble-t-il.
L’avantage, avec les Américains, c’est qu’ils annoncent la couleur : en février dernier, le vice-président déclarait explicitement qu’il fallait changer les régimes en Europe et soutenir à cet effet les partis d’extrême droite en France, en Allemagne ou au Royaume-Uni, afin de bâtir une Europe vassalisée.
La récente revue stratégique américaine confirme cette vision : un camp occidental, incluant une Europe vassalisée, mais aussi la Russie, doit contenir l’autre camp, piloté par la Chine. Il faut avoir en tête cette vision, qui explique notamment l’attitude de l’administration américaine à l’égard des Russes, appelés à intégrer un grand ensemble occidental.
La volonté du président américain, que traduit cette stratégie, est bien de vassaliser toujours davantage la France et l’Europe.
Se pose dès lors le problème du changement d’alliance en Ukraine : nous avons vu que les États-Unis étaient capables de couper le robinet des armes et du renseignement à l’Ukraine, mettant en péril sa capacité à se défendre, donc la vie de ses citoyens.
Je réaffirme tout notre soutien au président Zelensky, aux forces armées et à la population ukrainiennes, qui combattent Poutine.
Comme vous l’avez rappelé, madame la ministre, depuis 1999, Poutine n’a fait que des guerres : Caucase, Moyen-Orient, Afrique, Ukraine. Il a rompu les accords de 1991, puis ceux de 2014.