M. le président. La parole est à Mme Cécile Cukierman, pour le groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky.
Mme Cécile Cukierman. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames les ministres, mes chers collègues, puisque certains de nos collègues se sont essayés à quelques comparaisons historiques, vous me permettrez de faire entendre, sur le même thème, un autre ton : si Athènes fut sans doute le berceau de la démocratie, les guerres du Péloponnèse, qui l’opposèrent à Sparte, ont montré qu’elle fut aussi celui de l’impérialisme, et plus particulièrement de la thalassocratie, par laquelle elle assura sa domination sur l’ensemble du monde méditerranéen.
Puisque d’autres ont cité Jean Jaurès avant moi, je rappellerai également qu’en 1895 il affirmait que le capitalisme porte en lui la guerre « comme la nuée dormante porte l’orage ». La guerre renforce en effet la hiérarchie entre les classes sociales, poussant inévitablement les opprimés, non pas à la révolution, mais à la révolte, tandis qu’elle organise une compétition entre les détenteurs de capitaux. Alors même qu’il s’oppose à un discours guerrier et martial – cela vous éclairera peut-être sur la période que nous traversons, monsieur le Premier ministre –, Jaurès développe paradoxalement un socialisme réformiste, qui l’éloigne progressivement de l’idéal révolutionnaire. On peut être contre la guerre, monsieur le Premier ministre, tout en ayant toujours à cœur l’intérêt du pays.
Pour en revenir à notre débat, je tiens tout d’abord à saluer votre choix, car il est rare, de soumettre au vote de notre assemblée la présente déclaration faite en application de l’article 50-1 de la Constitution. Nous ne sommes pas dans un film policier, et je lèverai d’emblée le suspense : nous voterons contre. Je vous remercie toutefois de donner à l’ensemble des groupes politiques du Sénat, comme vous l’avez fait pour l’ensemble des groupes politiques de l’Assemblée nationale, la possibilité de s’exprimer et de traduire leur position par un vote.
Je reviendrai d’abord sur un certain nombre de termes et de formules largement utilisés ces derniers temps. « Immigration de masse », « invasion », « effacement civilisationnel » constitueraient, selon la National Security Strategy – je vous prie d’excuser mon franglais désastreux –, document officiel qui définit les priorités des États-Unis en matière de sécurité, autant de menaces existentielles pesant sur le continent européen.
Il s’agit là – vous en conviendrez sans doute, mes chers collègues – d’un discours ouvertement xénophobe, racialiste et néocolonial, reprenant sans détour la théorie complotiste du grand remplacement, que certains entretiennent, du reste, jusque dans notre pays.
Tel est le visage du néofascisme contemporain, avec lequel l’Union européenne, dont de nombreux États membres sont aussi membres de l’Otan, entend pourtant continuer de collaborer.
Interrogée le 6 décembre dernier sur ce document, la cheffe de la diplomatie européenne affirmait que les États-Unis demeurent « le plus grand allié » de l’Union européenne. Cette déclaration illustre l’aveuglement stratégique dans lequel s’enferment notre continent et notre pays, en s’alignant toujours davantage sur les priorités américaines.
M. Mickaël Vallet. C’est vrai !
Mme Cécile Cukierman. En 2017, le discours de la Sorbonne promettait une souveraineté européenne et une autonomie stratégique.
Huit ans plus tard, où en sommes-nous ? Les dirigeants européens acceptent désormais docilement une charge douanière de 15 % sur nos exportations vers les États-Unis. Nous sommes passés d’une dépendance au gaz russe à une dépendance au gaz de schiste américain, plus coûteux, plus polluant, profondément contraire aux intérêts de nos industries. Vous me répondrez sans doute que tel n’est pas le cas, monsieur le Premier ministre, mesdames les ministres, au motif de la soi-disant sécurisation d’une filière du gaz naturel liquéfié ; mais, dans les faits, nous sommes loin d’en maîtriser entièrement la chaîne et nous ne savons pas vraiment d’où vient cette énergie.
Sur le plan stratégique, l’autonomie nous échappe tout autant. Depuis 2019, la Commission européenne s’aligne sur la qualification américaine selon laquelle la Chine serait une « rivale systémique », actant le retour à cette bonne vieille guerre froide : des gentils d’un côté, de l’autre des méchants.
Cette orientation nous conduit à refuser toute mesure protectionniste à l’égard des États-Unis, pourtant dopés par des subventions massives via l’Inflation Reduction Act, pour concentrer nos attaques sur la Chine, alors même que nombre de nos industries dépendent des matières premières et des technologies de ce dernier pays. Cette fuite en avant fait planer le risque d’une catastrophe industrielle en cas de guerre commerciale ouverte.
Nous nous sommes également laissés entraîner dans une prolongation de la guerre en Ukraine qui n’a rien d’accidentel. Trump serait prétendument le seul à vouloir mettre un terme à ce conflit interminable dont il ne veut en réalité assurer l’issue, quel qu’en soit le prix pour le peuple ukrainien, que pour mieux mener, demain, une autre guerre ailleurs dans le monde.
L’escalade a déjà coûté la vie à plus de 350 000 soldats ukrainiens et russes. Cette stratégie a été encouragée par les États-Unis et le Royaume-Uni, jusqu’au moment où ces pays ont décidé que l’investissement n’était plus rentable. Après avoir tenté d’imposer un accord de paix prédateur par lequel il espérait contrôler l’extraction des ressources minières ukrainiennes, Donald Trump négocie directement avec la Russie.
Au lieu de tirer les leçons de cette débâcle stratégique, une large partie de l’establishment militaire français et européen persiste et signe dans sa volonté de laisser la guerre se poursuivre coûte que coûte, certains allant même jusqu’à dire que pour faire la paix nous devons faire la guerre.
Mme Cathy Apourceau-Poly. Exactement !
Mme Cécile Cukierman. Notre double standard est d’ailleurs éclatant : silence face au massacre commis au Proche-Orient par les autorités israéliennes ; indifférence face à la guerre de procuration au Soudan ; complaisance face au pillage des ressources en République démocratique du Congo… Ce qui guide l’action européenne, ce ne sont ni des valeurs universelles ni des principes, ce sont des intérêts impérialistes et économiques.
Monsieur le ministre, l’heure est venue de nous parler sincèrement, en exposant nos désaccords sans détour. La guerre, ce sont des vies humaines qui disparaissent. La posture martiale dans laquelle, par vos discours, le Président de la République et vous-même nous entraînez, jusqu’à l’intervention un peu sidérante du chef d’état-major des armées lors du congrès des maires, cette posture, disais-je, prépare l’opinion à une guerre qui serait une fatalité, ou en tout cas la seule solution.
J’ai en mémoire les premières images, glaçantes, du film Joyeux Noël, salué par toute la critique lors de sa sortie : au début de la guerre de 14-18, ces premières images montrent des enfants allemands et des enfants français élevés dans la haine de l’autre, comme préparés à ce conflit dont nous connaissons l’issue.
Tout ce que vous nous avez vendu, monsieur le Premier ministre, notamment le respect des règles de l’Union européenne, et en particulier celle selon laquelle le déficit ne doit pas excéder 3 % du PIB, peut éclater dès lors que l’endettement sert à satisfaire aux besoins de l’armement. Que nous soyons en train de faire la guerre, les industriels de l’armement s’en accommodent volontiers, pour ne pas dire plus ; les logiques de spéculation financière auxquelles ils se prêtent nous empêchent de contrôler pleinement notre stratégie de défense nationale, d’autant qu’un certain nombre d’entre eux sont soumis à des capitaux étrangers.
Nous, membres de l’Otan, voulons-nous oui ou non rester sous la coupe d’un homme, Donald Trump, qui cherche non pas à faire la paix, mais à régler des conflits aujourd’hui pour mieux en ouvrir d’autres demain ?
De cela, nous ne voulons pas. C’est pourquoi, monsieur le Premier ministre, sans surprise et dans la continuité de notre positionnement politique constant, nous voterons contre votre déclaration. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K.)
M. le président. La parole est à Mme Mireille Jouve, pour le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE. – Mmes Patricia Schillinger et Ghislaine Senée applaudissent également.)
Mme Mireille Jouve. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames les ministres, mes chers collègues, les mots ont un sens. Nous le savons tous, même si certains, vivant selon le rythme et les modes éphémères des réseaux sociaux, l’oublient fréquemment. Quand nous venons nous cogner au réel, nous en prenons douloureusement conscience : « guerre », « paix », « défense »…
Trois ans après l’invasion de l’Ukraine, un an après l’élection de Donald Trump, alors que les fractures s’approfondissent, chacun reconnaît que la benoîte tranquillité dans laquelle l’Europe s’était installée a vécu. Et les mots, souvent galvaudés par nos sociétés médiatiques, retrouvent toute leur signification.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, notre pays a bien sûr connu des conflits dramatiques, avec leur lot de pleurs, de souffrances, de deuils. Reconnaissons qu’une accumulation de crises efface la sérénité que le lent, fort et complexe processus de construction de l’Europe des Vingt-Sept a fait prospérer. Et l’Europe de se réveiller avec « la gueule de bois », oserai-je dire en des termes tout à fait prosaïques.
Pendant de nombreuses décennies, notre chère Commission européenne et nos dirigeants, quels qu’ils soient, se sont mués en techniciens pour discourir de la taille des bananes, de l’uniformisation du camembert ou de la présence d’organismes génétiquement modifiés (OGM) dans les tomates.
Cédant au mirage du grand marché, d’une libre concurrence non faussée et protégée par le parapluie américain, ils ont oublié d’être des politiques, c’est-à-dire, notamment, de mettre en place une réelle politique de défense, indispensable pour accompagner une paix que nous pensions immuable.
Bien des explications peuvent être avancées. La France dispose d’une place, garantie par sa force nucléaire, au Conseil de sécurité des Nations unies. L’Allemagne entendait tourner la page des années sombres.
Laissons l’histoire et regardons la réalité. « Dans les épreuves décisives on ne franchit correctement l’obstacle que de face », affirmait François Mitterrand. Depuis 2022, nous ne vivons plus en temps de paix et nous avons de légitimes raisons d’être inquiets quand le droit international et les institutions garantes dudit droit ne constituent plus la sage référence d’un certain nombre de chefs d’État.
Face à cette déliquescence et aux menaces qui l’accompagnent, les dirigeants autant que les militaires sont en alerte. Ils mesurent la faiblesse politique de l’Europe face à la folie populiste d’États qui conjuguent agressivité économique et attitudes belliqueuses en tout genre.
Les mots forts prononcés le 11 décembre dernier, à Berlin, par Mark Rutte, secrétaire général de l’Otan, sonnent comme un avertissement glacial : « Nous devons nous préparer à une guerre semblable à celle de 39-45. »
À ces paroles, d’aucuns haussent les épaules et présentent l’indispensable réarmement comme une ruse. Ils font preuve, je le dis avec tristesse, d’une naïveté coupable.
Je vois vos regards médusés et interrogateurs, mes chers collègues : quand va-t-elle parler de notre stratégie de défense et des moyens qu’elle appelle ? Avec une pointe de provocation, je vous répondrai que je le fais depuis ma première phrase.
Si la stratégie de défense nationale, les moyens supplémentaires et les efforts industriels qu’elle impose d’engager concernent notre territoire et nos concitoyens, cette stratégie ne peut en effet être élaborée sans le continent européen.
Elle doit également intégrer des approches maritimes en Indo-Pacifique, où nous devons rester une puissance d’initiative et de solution.
Et elle ne saurait ignorer les grands fonds marins, longtemps considérés comme des espaces inaccessibles et mystérieux, qui émergent aujourd’hui comme un enjeu stratégique majeur.
Monsieur le Premier ministre, je le dis avec sincérité et gravité, vous avez réellement contribué à la trajectoire de progression que nous appelons de nos vœux : en 2026, le budget de la défense sera porté à 57,1 milliards d’euros.
Je me félicite aussi de l’instauration, en octobre dernier, du livret d’épargne défense souveraineté.
De même, la base industrielle et technologique de défense, écosystème bien coordonné et compétitif, conçu avec la volonté de préserver l’autonomie stratégique et la sécurité de la France, doit nous permettre de profiter d’une supériorité technologique et d’une robustesse de notre chaîne d’approvisionnement. Notre BITD doit de surcroît se déployer en lien avec la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE), dont nos collègues Pascal Allizard et Hélène Conway-Mouret, auteurs d’un récent rapport à ce sujet, soulignent qu’il faut en muscler l’ambition.
Dans le cadre de la LPM, entre 5 milliards et 7 milliards d’euros de financements nouveaux devront être mobilisés pour répondre à l’augmentation, à raison d’environ 17,5 milliards d’euros d’ici à 2030, du volume des carnets de commandes.
Se renforcer, se moderniser, répondre vite et bien à chacun des défis à relever – capacité de dissuasion nucléaire, sous-marins d’attaque nucléaire, spatial militaire, défense surface-air et lutte anti-drone, limitation de notre dépendance technologique, réserves de munitions, défense antimissile balistique, préparation de la guerre d’attrition… : comme vous le voyez, si je n’entends pas céder à la tentation de dresser un inventaire à la Prévert, la liste des chantiers est bien longue.
C’est pourquoi je dis oui aux moyens supplémentaires ; cette mobilisation, nous la devons aux générations futures, à notre pays, mais aussi à l’Europe, qui doit se dégager de sa dépendance à l’égard de l’industrie militaire américaine.
Le plus difficile des défis sera toutefois non pas le financement de ce qu’on appelle l’économie de guerre, mais son acceptation globale. Voyez, à cet égard, quelle émotion – quelles critiques – ont suscité les propos tenus par Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, à l’occasion du congrès des maires, lorsqu’il a indiqué qu’il fallait se préparer, donner la priorité à la production de défense au détriment d’autres missions budgétaires, donc « souffrir économiquement ».
La levée de boucliers qui a suivi ces mots nous invite à une indispensable inflexion des explications, à un effort de pédagogie et d’information qui ne cède pas aux facilités de la propagande.
C’est à ce prix, c’est avec cet accompagnement, c’est avec ces efforts que chacun pourra comprendre que cette politique de défense du vieux continent, quelquefois malmené, souvent décrié, voire raillé, est une des conditions de sa survie. Cette politique de défense, j’y insiste, est le prix de notre liberté, cette liberté dont nous sommes pétris depuis soixante-dix ans et dont nous voulons que les générations futures profitent elles aussi.
Dans ces conditions, le groupe du RDSE votera, dans un consensus tout républicain, en faveur de la trajectoire haussière proposée, c’est-à-dire en faveur de moyens supplémentaires accordés à la défense nationale et à notre BITD, tout en demandant un débat au Parlement sur le retour à un service militaire. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE. – MM. Marc Laménie et Jean-Baptiste Lemoyne applaudissent également.)
M. le président. La parole est à M. Guillaume Gontard, pour le groupe Écologiste – Solidarité et Territoires. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
M. Guillaume Gontard. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames les ministres, mes chers collègues, je tiens d’abord à rappeler, afin de lever d’emblée toute ambiguïté, que les écologistes partagent sans aucune réserve le constat que vous venez de formuler, monsieur le Premier ministre, et que Mark Rutte, secrétaire général de l’Otan, a encore précisé la semaine dernière.
Nous n’avons donc aucun doute sur le fait que, depuis près de quatre ans, notre avenir et celui de l’Union européenne se jouent sur les rives du Donbass.
Nous savons tout ce que nous devons à l’héroïsme des soldats et du peuple ukrainiens. Nous n’avons aucun doute sur les intentions de Vladimir Poutine, prêt à sacrifier toute une classe d’âge – déjà plus de 1 million de victimes russes – pour repousser les frontières de la Fédération de Russie jusqu’aux anciennes limites de l’Union soviétique.
Nous n’avons aucun doute sur la fuite en avant de celui qui a tourné son pays tout entier vers la guerre en y consacrant 40 % de son budget et 70 % de son industrie lourde, mettant la Russie au ban des nations démocratiques. Poutine ne peut plus reculer : il doit être vaincu.
Nous n’avons aucun doute sur le fait qu’aucune paix, objectif cardinal de notre mouvement politique depuis son origine, ne sera atteignable dans un monde régi par le rapport de forces entre les empires, et qu’il nous faut consentir à ce rapport de forces en défendant le droit international pour préserver ce que nous sommes, nous, Européens.
Nous avons soutenu le Gouvernement sans réserve, depuis le premier jour, pour ce qui est du soutien militaire apporté à l’Ukraine ; à plusieurs reprises, nous avons même regretté qu’il n’aille pas assez loin ou pas assez vite.
Nous ne nous sommes pas opposés à la loi de programmation militaire et à ses déclinaisons budgétaires, dont je constate toutefois, monsieur le Premier ministre, qu’elles vont à rebours de l’austérité budgétaire que vous imposez par ailleurs au pays au nom de votre dogmatisme néolibéral, qui est d’un autre siècle, d’un autre contexte géopolitique.
Depuis un demi-siècle, persuadée, après la chute du mur, d’avoir atteint la fin de l’histoire, votre famille politique a désarmé l’État. Milton Friedman, sur le volet économique, et Francis Fukuyama, sur le volet géopolitique, sont allés de pair pour nous conduire dans le mur. Vous déplorez les dividendes de la paix, l’affaiblissement de notre appareil militaire et de notre puissance, sans réaliser que la puissance de l’État est indivisible. En démocratie, quand on affaiblit l’État-providence et l’État-stratège, on affaiblit mécaniquement l’État régalien.
Monsieur le Premier ministre, mes chers collègues de droite, si vous tenez réellement à faire entendre à l’ensemble de nos compatriotes la réalité de la menace, si vous voulez appeler à la mobilisation générale et à l’économie de guerre, cessez d’imaginer que le pays pourrait vous écouter alors même que vous amputez nos derniers services publics. Les sondages le montrent : dans leur nette majorité, les Françaises et les Français ne veulent réduire les crédits d’aucune politique publique.
Votre message ne sera pas entendu si l’effort en matière de dépenses militaires n’induit pas, comme en 1914 avec la création de l’impôt sur le revenu, de nouvelles recettes fiscales, donc une contribution importante de nos milliardaires. Ce sera pour eux l’occasion de sortir du bois : privilégieront-ils la défense de la France ou l’arrivée des valets de Poutine à la tête de notre République ?
Malheureusement, monsieur le Premier ministre, malgré le réel respect que je vous porte au-delà de nos divergences, le discours que vous venez de prononcer n’était pas un discours de chef de gouvernement ; c’était un discours d’ancien ministre des armées. La menace à laquelle nous faisons face est globale ; elle est protéiforme. Notre modèle économique, la pénétration de notre sphère médiatique par l’ennemi, la résilience de nos infrastructures : elle remet tout en question.
Le néolibéralisme a bâti un monde profondément interdépendant et dramatiquement fragile. Ses promoteurs ont voulu nous faire croire que les intérêts économiques prévaudraient sur toutes les querelles politiques et territoriales, interdisant ainsi la guerre. Vladimir Poutine a balayé ce présupposé. Au contraire, il se permet de nous attaquer parce qu’il sait qu’il nous tient économiquement. Dès lors, dans le monde de 2025, accroître la sécurité du pays et du continent ne peut en aucune façon relever du seul effort militaire.
En effet, à quoi bon renforcer notre effort de défense en sabrant nos politiques de souveraineté énergétique ? En 2024, l’Europe a encore acheté davantage d’hydrocarbures à Moscou – 22 milliards d’euros – qu’elle n’a accordé d’aide à l’Ukraine – 19 milliards. Comment voulez-vous gagner une telle guerre en finançant ainsi l’ennemi ?
À quand une programmation pluriannuelle de l’énergie consacrant un mix énergétique souverain et sûr, alors que nos centrales nucléaires continuent de fonctionner depuis quatre ans avec de l’uranium enrichi en Russie et que le bouclier de Tchernobyl, perforé par un drone, n’est plus étanche ?
À quand une politique de rénovation énergétique digne de ce nom, pour réduire notre consommation d’énergie, notamment fossile ? Quatre ans après le début de la guerre, l’Europe a enfin un horizon pour fermer le robinet de gaz russe : fin 2027… C’est mieux que si c’était pire.
À quand une politique de transition agricole digne de ce nom, alors que nos importations d’engrais azotés russes ont augmenté de 86 % depuis le début du conflit ? Nous ne reconstruirons pas notre souveraineté, notamment énergétique et alimentaire, sans transition écologique. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait. Nos reculs des dernières années sont aussi absurdes que criminels, pour notre sécurité comme pour l’habitabilité de la planète.
Même constat sur notre action extérieure : nous sabrons les budgets de notre diplomatie et de notre aide publique. Notre influence s’effondre dans tout le Sud global et notre réponse est de nous retrancher derrière notre ligne Maginot…
Même constat pour notre sécurité civile, qui peine à faire front alors que les catastrophes naturelles se multiplient et que l’ennemi peut nous frapper à distance par des cyberattaques capables de paralyser nos infrastructures.
Même constat encore à propos de nos hôpitaux, pour lesquels nous avons dû arracher un compromis dans le projet de loi de financement de la sécurité sociale, au bout de la nuit, afin de les maintenir à flot, très en deçà des besoins.
Tous ces éléments pourraient d’ailleurs être mis en regard des engagements globaux pris dans le cadre otanien, mais vous n’en dites rien. Nous nous sommes engagés à porter nos dépenses de défense et de sécurité à 5 % du PIB. Cela équivaut à la somme colossale de 130 milliards d’euros par an, soit plus du tiers du budget de l’État. Sur ces 5 points de PIB, quelque 3,5 points, soit près de 90 milliards d’euros, doivent être affectés aux dépenses militaires.
Quelles dépenses de sécurité envisagez-vous d’inclure dans les 40 milliards d’euros restants ? Plus largement, comment pouvez-vous nous demander de nous prononcer sur un budget de la défense porté à de tels montants sans que nous ayons la moindre idée de l’évolution des recettes de l’État et des sacrifices auxquels il faudra consentir ?
Nous sommes également dans le flou pour ce qui est du cadre otanien et européen dans lequel cet effort s’inscrit. Vous avez évoqué « une volonté partagée sur l’ensemble de ces travées de ne compter que sur nous-mêmes et de ne jamais compter sur les autres ». Ce n’est pas juste ; les écologistes ne peuvent acquiescer à ce propos.
Vous invoquez de Gaulle, permettez-nous de lui préférer Jean Monnet : « Nos pays sont devenus trop petits pour le monde actuel, à l’échelle des moyens techniques modernes, à la mesure de l’Amérique et de la Russie d’aujourd’hui, de la Chine et de l’Inde demain. » Monsieur le Premier ministre, ces mots visionnaires sont d’une lucidité encore parfaitement actuelle, qui nous semble manquer dans votre propos.
Vous avez peu évoqué, sinon pas du tout, l’Europe de la défense, la perspective d’un commandant européen de l’Otan, ou encore le défi de la dissuasion nucléaire pour un continent sans parapluie américain. Pourtant, tout cela nous importe, du point de vue tant politique que financier et industriel, car nous sommes convaincus que la France, sans ses partenaires européens, n’a pas les moyens de l’ambition dont vous faites état, à savoir conjuguer une armée complète, une dissuasion nucléaire renouvelée et la capacité à relever les défis futurs – cyber, fonds marins, espace, intelligence artificielle.
Monsieur le Premier ministre, faute de vision suffisamment large et suffisamment précise de votre part pour répondre à cette menace hybride, le groupe Écologiste – Solidarité et Territoires s’abstiendra. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Catherine Vautrin, ministre. Mesdames, messieurs les sénateurs, je commencerai par remercier chacun des intervenants pour leurs propos.
Je dis à la sénatrice Jouve qu’il est en effet très important de rappeler que nous ne sommes pas en guerre. Toutefois, la conflictualité contemporaine est d’une nature probablement un peu nouvelle, ce qui nous oblige à réviser nos définitions : nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes pas non plus complètement en paix. Cette situation motive l’effort qui doit être le nôtre, organisé autour de trois objectifs : dissuader tout agresseur, renforcer notre posture de défense et accroître la résilience de la Nation.
Aussi, pour répondre au sénateur Gontard, dès lors que nous devons accroître la résilience de la Nation, le sujet dont nous sommes en train de débattre concerne évidemment le Gouvernement dans son ensemble ; d’où l’engagement du Premier ministre, qui justifie une intervention de sa part.
Le sénateur Temal a évoqué la stratégie de défense, et je suis d’accord avec lui : notre objectif est évidemment la paix. C’est pour défendre la paix dans un monde de plus en plus brutal qu’il est nécessaire que nous renforcions nos armées, l’objectif étant de dissuader ceux que vous avez appelés des « empires contrariés », monsieur le sénateur, ceux-là mêmes qui veulent s’en prendre à nos intérêts.
Je propose qu’après moi Alice Rufo revienne sur un certain nombre de sujets que vous avez évoqués : Alliance atlantique, pilier européen de l’Otan, financements européens – je pense notamment au mécanisme pour l’interconnexion en Europe (MIE) –, interopérabilité de l’ensemble des dispositifs. Elle pourra également dire un mot sur la France en tant que puissance mondiale et sur tous les partenariats stratégiques que nous nouons à l’export.
Pour ma part, je me concentrerai sur les enjeux nationaux, sans pour autant oublier de dire au sénateur Malhuret combien je partage son analyse quant à la portée de la réunion du Conseil européen des 18 et 19 décembre : par définition, celui-ci portera sur le soutien à l’Ukraine et la possibilité de financer durablement ce pays.
Puisque la sénatrice Cukierman a fait référence à la guerre du Péloponnèse, je ne résiste pas à rappeler qu’Athènes disposait de ressources financières très supérieures à celles de son adversaire.