M. le président. La parole est à M. Vincent Louault.

M. Vincent Louault. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, il peut paraître anachronique de s'interroger en 2026 sur la réautorisation d'exploitation d'hydrocarbures en France, alors que nos objectifs sont clairs et fixés depuis longtemps : réduire notre dépendance aux énergies fossiles et atteindre la neutralité carbone en 2050.

Pourquoi cette question se pose-t-elle aujourd'hui ? Parce que nous constatons, à l'échelle internationale, une volonté des États de renforcer leur compétitivité et de réduire leur dépendance. États-Unis, Chine, mais aussi Brésil, Suriname, Guyana, Norvège, Italie, Grèce, Royaume-Uni et Pologne : tous ces pays viennent de réautoriser la recherche et l'exploitation d'hydrocarbures. Le contexte géopolitique change et encourage chacun à diversifier ses approvisionnements et à renforcer sa puissance.

Or en France, nous sommes empêchés. En 2017, nous avons en effet été les premiers – assez peu suivis… – à prévoir l'interdiction de délivrer de nouveaux permis de recherche d'hydrocarbures et à interdire toute exploitation après 2040.

La France se retrouve donc dans une bien étrange position, celle de devoir assumer une mesure dont l'impact environnemental est quasi nul et qui empêche les outre-mer, qui disposent de ressources naturelles potentielles, de les exploiter pour améliorer leur situation économique et, plus largement, celle du pays tout entier.

Sur le plan environnemental, tout d'abord, cette mesure n'a aucun impact. Nous produisons 1 % de notre consommation nationale d'hydrocarbures. Dès lors, interdire une activité quasi inexistante ne peut qu'avoir un effet très limité sur l'environnement. Pourtant, la consommation se poursuit, non pas en exploitant nos propres ressources, mais en payant pour exploiter celles des autres ! Nous sommes ainsi devenus dépendants de certains pays, dont les États-Unis.

Le gaz de schiste, par exemple, est largement importé, car son exploitation, fortement polluante, est interdite en France ; mieux vaut aller polluer au Canada…

M. Yannick Jadot. Il faut l'autoriser alors ?

M. Vincent Louault. La question peut sembler paradoxale, mais l'impact environnemental ne serait-il pas moindre si la France avait la main sur la production, dans des conditions et selon des normes qui respecteraient une réglementation particulièrement exigeante ?

Ce texte ne vise pas à promouvoir les hydrocarbures ou à revenir sur nos engagements environnementaux, mais nous ne pourrons pas nous passer à 100 % des énergies fossiles dans un avenir proche.

Ensuite, alors que chaque pays souhaite se renforcer sur le plan économique, nous avons une fâcheuse tendance à nous interdire toute possibilité de développement, même quand celle-ci n'est que potentielle. Il n'est en effet pas évident que nous trouvions des gisements exploitables en Guyane, les dernières explorations n'ayant pas été concluantes. Toutefois, en interdisant par principe les recherches, nous ne respectons pas les intérêts du peuple guyanais ?

Avant d'imposer de telles interdictions, il faudrait que nous nous interrogions : quel sera l'impact de cette décision en matière industrielle, sociale et économique, ou bien encore sur notre balance commerciale ? Quel manque à gagner fiscal représentera-t-elle pour les collectivités ? Quelle solution de rechange efficace pourrons-nous trouver ? Quels gains réels y aura-t-il pour l'environnement ? Quelles seront les conséquences en matière d'investissements et de structuration pour nos secteurs économiques ? Quelles seront les futures évolutions géopolitiques ?

Ce que nous faisons pour les hydrocarbures, nous le faisons aussi pour l'automobile ou dans l'agriculture. Nous nous interdisons de produire en France, en oubliant que nous appartenons à un marché commun, que nos partenaires continuent de produire et que le contexte géopolitique évolue parfois dans un sens contraire à nos intérêts.

Il est fondamental de ne pas renier nos valeurs et de continuer à progresser, mais, alors que chaque pays essaie de se renforcer, de créer de la valeur et d'être souverain, nos réglementations trop nombreuses, inutiles ou trop strictes nous font perdre en agilité et nous enferment dans nos dépendances.

Ces interdictions, sans aucun impact sur le présent, nous contraignent pour l'avenir et nous empêchent de nous adapter aux nouveaux enjeux que nous ne connaissons pas encore.

Être les premiers à interdire n'a de sens que si nous pouvons encore agir à l'avenir. Sinon, malheureusement, nous subirons demain les conséquences de ce que nous nous refusons aujourd'hui. Nous sommes surtout les premiers, comme d'habitude, à nous tirer une balle dans le pied. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et RDPI.)

M. le président. La parole est à Mme Micheline Jacques. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)

Mme Micheline Jacques. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, nous examinons une proposition de loi de notre collègue Georges Patient visant à lever, dans les territoires d'outre-mer, l'interdiction de recherche, d'exploration et d'exploitation des hydrocarbures.

Monsieur le ministre, en préambule, permettez-moi, sans vous faire injure, de regretter l'absence de la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature.

Bien sûr, ce texte a une portée économique certaine et votre portefeuille comprend la souveraineté énergétique. Mais après que la presse s'est largement fait l'écho de l'opposition de la ministre, il m'aurait semblé respectueux pour la représentation sénatoriale – sans parler de l'auteur du texte – qu'elle vienne exposer sa position dans cet hémicycle…

Une fois n'est pas coutume, je veux aussi dire mon agacement. Comme vous, mes chers collègues, j'ai été la destinataire de courriers d'associations de protection de l'environnement qui s'opposent à ce texte. J'aurais aimé les entendre plus régulièrement, sur des sujets moins symboliques et médiatiques.

Par exemple, les arrivées massives de sargasses sont un véritable fléau pour les coraux, mais aussi pour les humains, du fait des émanations de gaz toxiques.

Mme Catherine Conconne. Tout à fait !

Mme Micheline Jacques. Pourtant, je n'ai pas trouvé trace d'une mobilisation massive de leur part sur cette question, ne serait-ce que pour demander une augmentation du budget du plan Sargasses III pour la période 2026-2029.

Ce plan est doté de 20 millions d'euros sur trois ans, pour l'ensemble des collectivités françaises de la Caraïbe. Or, en 2025, la collectivité de Saint-Barthélemy a dépensé à elle seule 5 millions d'euros pour le ramassage de milliers de tonnes de sargasses, auxquels s'ajoute une dépense de plus d'un million d'euros par hôtel touché. Une grande majorité des communes de Guadeloupe et de Martinique rencontrent des difficultés pour faire face à ces dépenses.

Je n'ai pas davantage trouvé trace d'une mobilisation pour une amélioration des conditions d'indemnisation des personnes exposées au chlordécone ni pour l'accélération de la recherche en vue de la dépollution des sols. (Mmes Solanges Nadille et Marie-Laure Phinera-Horth applaudissent.)

M. Yannick Jadot. Ce n'est pas bien, ce que vous faites !

Mme Micheline Jacques. Je ne les ai pas non plus entendus dénoncer les soixante-dix tonnes de mercure qui sont déversées chaque année dans l'environnement guyanais.

Presque dix ans après la loi Hulot, dans un contexte géopolitique qui a évolué, mais dans un contexte économique et social local toujours tendu, le sénateur de la Guyane Georges Patient propose de lever l'interdiction d'exploration et d'exploitation des hydrocarbures dans les outre-mer.

Il va sans dire que si tous les outre-mer sont concernés, la Guyane représente un point d'attention particulier. Du point de vue géopolitique, s'opposer à ce texte revient ni plus ni moins à envisager la Guyane en dehors de son bassin régional. Comme cela a été rappelé, le nouvel ordre mondial – ou plutôt le nouveau désordre mondial – nous oblige à nous poser la question de notre souveraineté sur une matière aussi stratégique que le pétrole.

D'une manière générale, l'arrêt de l'exploration des hydrocarbures en France a-t-il mis fin aux importations ? Non. Comme l'a rappelé l'auteur de la proposition de loi, nous avons même importé pour plus de 500 millions d'euros de pétrole au Guyana voisin en 2023.

Mme Micheline Jacques. S'il ne s'agit pas d'opposer écologie et économie, il convient tout de même de rappeler que la Guyane est à la fois l'un des départements les plus pauvres de la République et le territoire terrestre le plus vaste des outre-mer, sa superficie étant équivalente à celle du Portugal. L'État y possède encore 80 % du foncier, ce qui limite les possibilités d'aménagement du territoire et d'utilisation du sol. En interdisant l'exploration des hydrocarbures, nous avons fermé une nouvelle source d'activité économique potentielle.

Au même titre que tous les Français, les Guyanais et les Ultramarins en général ont le droit de se prononcer, par la voix de leurs élus, sur l'usage qu'ils souhaitent faire des ressources naturelles de leurs espaces de vie.

Par ailleurs, il convient de souligner que toute exploitation des ressources n'est pas nécessairement effrénée. Une exploitation raisonnée et raisonnable des ressources est tout à fait envisageable. À cet égard, l'article 2 de la proposition de loi prévoit que le Gouvernement prenne chaque année un arrêté limitant la production maximale d'hydrocarbures.

La protection de la nature n'est en aucun cas incompatible avec la protection des hommes. Nous devons faire confiance aux populations locales et leur laisser le choix d'exploiter ou non les ressources de leur territoire.

Je regrette de retrouver dans la position du Gouvernement à l'égard de ce texte l'expression de la non-culture des outre-mer. Les outre-mer, la Guyane en particulier, sont des trésors de biodiversité. Mais l'intérêt qui leur est témoigné ne doit pas être partiel. Quand on s'intéresse aux outre-mer, il faut s'intéresser à tous les sujets dans les outre-mer.

Dans un courriel que j'ai reçu, un collectif d'associations de protection de l'environnement affirme : « Les difficultés économiques et sociales que connaissent certains territoires ultramarins sont bien réelles et appellent des réponses ambitieuses. » S'il va sans dire que je partage ce constat évident, nous devons être lucides.

Après quatre-vingts ans de départementalisation, les difficultés sont encore bien réelles. Elles résultent en partie de décisions prises à des kilomètres, sans véritable implication ni connaissance des réalités locales. Sur ce point, la délégation aux outre-mer que j'ai l'honneur de présider n'a de cesse de rappeler les conséquences de l'inadaptation ou de l'inexistence normative sur l'efficience des politiques publiques.

Pendant des années, le carburant des départements et régions d'outre-mer (Drom) de la Caraïbe était importé du Venezuela. Mais cette source d'approvisionnement a été abandonnée en raison de sa teneur en soufre. Désormais, le pétrole raffiné par la Société anonyme de la raffinerie des Antilles (Sara) est du Brent provenant de la mer du Nord, plus précisément de la Norvège.

Souvenez-vous, chers collègues, lorsque, en 2009, la Guadeloupe s'était embrasée à cause du prix du carburant, la piste consistant à importer du pétrole depuis le Guyana avait été évoquée pour réduire les coûts de transport. Si la Guyane produisait du pétrole, elle pourrait approvisionner les territoires du bassin et réduire leur vulnérabilité au prix du baril, à l'éloignement et aux aléas géopolitiques. Une production pétrolière guyanaise serait une assurance de sécurité énergétique pour les territoires français de la Caraïbe.

La réalité est la suivante : l'opposition à l'exploitation des hydrocarbures ne s'accompagne pas de propositions économiques nouvelles pour le développement des outre-mer. Les ressources naturelles sont les premières richesses exploitables de ces territoires, dont, vous le savez, les marchés intérieurs sont trop étroits pour développer des industries manufacturières.

Par ailleurs, les collectivités régies par l'article 73 de la Constitution ont été développées selon un modèle qui les rend dépendantes des importations européennes. Eu égard au transport de marchandises que cela implique, c'est tout de même un comble du point de vue écologique, j'ose espérer que vous en conviendrez !

Cette situation donne lieu à des aberrations, comme l'importation en Guyane de citrons du Brésil depuis Rungis, en Île-de-France, ou de bois de charpente dans la Caraïbe depuis les pays scandinaves, alors que l'essence de pin de Guyane est plus résistante aux termites caribéens.

Si je semble m'éloigner du sujet, la question du développement endogène promis il y a bientôt vingt ans est au cœur du texte que nous examinons. J'ajoute que l'opposition à l'exploitation des hydrocarbures outre-mer procède de la même logique que celle qui pousse à étouffer de normes nos agriculteurs et à importer des produits moins chers du reste de l'Union européenne.

M. Vincent Louault, rapporteur. Excellent !

Mme Micheline Jacques. Je vois donc dans le refus de l'exploration et de l'exploitation des hydrocarbures dans les outre-mer une position symbolique, qui ne tient compte ni des réalités locales ni de la capacité des Ultramarins à préserver leur environnement.

J'ai moi-même présidé le conseil d'administration de l'agence territoriale de l'environnement de Saint-Barthélemy, où des réserves naturelles maritime et terrestre ont été constituées très tôt. En effet, 66 % de notre territoire de 21 kilomètres carrés est classé zone naturelle inconstructible, car nous avons une conscience aiguë de l'importance économique de préserver notre environnement naturel.

Ainsi, j'ai signé et je voterai sans réserve la proposition de loi de notre collègue Georges Patient. (Applaudissements sur les travées des groupes RDPI et Les Républicains.)

M. le président. La parole est à Mme Marie-Laure Phinera-Horth. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI. – Mme Viviane Malet applaudit également.)

Mme Marie-Laure Phinera-Horth. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, la proposition de loi que nous examinons aujourd'hui engage l'avenir non seulement de la Guyane, mais aussi de l'ensemble de notre pays.

Elle peut permettre à la France d'envisager l'avenir avec davantage de sérénité et de progresser vers une indispensable souveraineté énergétique. Or de récents événements dans le monde rappellent avec force que, si nous refusons que notre pays reste exposé aux pressions de puissances autoritaires, la souveraineté énergétique est non pas un luxe, mais une nécessité.

Avant d'aborder le fond, je tiens à saluer d'emblée le travail mené par l'auteur de ce texte, notre collègue Georges Patient. Je remercie également la commission des affaires économiques, qui a donné un premier élan à la proposition de loi au travers des contributions précieuses du rapporteur Vincent Louault.

Sur ces travées, chacun partage l'ambition de protéger, pour les générations futures, ce bien commun qu'est la nature. Toutefois, le débat qui s'ouvre aujourd'hui ne saurait être caricaturé ou réduit à une opposition simpliste entre le développement économique et la protection de l'environnement. Il appelle au contraire une approche lucide, responsable et profondément ancrée dans la réalité de nos territoires ultramarins.

La Guyane, riche d'une biodiversité exceptionnelle, est également confrontée à des défis structurels majeurs : chômage élevé, coût de la vie important, infrastructures insuffisantes. Malgré notre volonté de croire à une appartenance pleine et entière de la Guyane à la République, force est de constater qu'elle ne bénéficie pas des mêmes leviers de développement que bien d'autres territoires.

La transition énergétique est une nécessité absolue ; personne, dans cette assemblée, ne le conteste. Mais cette transition ne doit pas être déconnectée de la réalité du terrain. Elle doit être progressive, réaliste et socialement juste. Le Guyanais ne doit pas être placé sous cloche et privé de ressources et de perspectives, alors que son territoire dispose d'un potentiel considérable.

Refuser par principe toute exploration, c'est condamner le développement économique de la Guyane ; c'est accroître la précarité de ce territoire ; c'est priver la France d'une souveraineté énergétique essentielle sur le plan géostratégique.

Aujourd'hui encore, notre pays consomme des hydrocarbures importés, parfois extraits dans des conditions environnementales et sociales bien moins exigeantes que celles que nous pourrions imposer sur notre propre territoire.

La France se prive, rien qu'avec la Guyane, d'une production de pétrole potentiellement très importante. Cette production renforcerait notre souveraineté nationale, tout en développant le dynamisme économique de ce territoire.

Autoriser l'exploration en Guyane, dans un cadre réglementaire strict et dans le respect de normes environnementales exigeantes, c'est aussi reprendre le contrôle et refuser l'hypocrisie consistant à interdire de produire sur notre sol ce que nous acceptons d'importer.

Je tiens à saluer la clairvoyance de notre collègue Georges Patient, qui a su introduire des garde-fous essentiels dans cette proposition de loi. Je pense notamment à l'article 2, qui prévoit que l'État pourra, chaque année, fixer par arrêté un plafond de production. Je vous invite à préserver ce dispositif.

Chers collègues, il ne s'agit pas d'opposer écologie et développement ; il s'agit de les réconcilier. En 2017, le Sénat l'avait bien compris en introduisant dans la loi Hulot une dérogation pour que les territoires d'outre-mer puissent renouveler une concession après 2040 ou délivrer un permis exclusif de recherches ou une autorisation préalable. Nous comptons une nouvelle fois sur votre sagesse, mes chers collègues.

Pour toutes ces raisons, afin de permettre à nos territoires d'outre-mer d'explorer les ressources en hydrocarbures de leur sous-sol sans renoncer aux valeurs environnementales qu'ils défendent depuis longtemps, notre groupe votera en faveur de ce texte. (Applaudissements sur les travées des groupes RDPI et Les Républicains. – Mmes Catherine Conconne et Annick Girardin applaudissent également.)

M. le président. La parole est à M. Franck Montaugé.

M. Franck Montaugé. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, si cette proposition de loi de nos collègues du RDPI pose une question de cohérence avec la stratégie française sur l'énergie et le climat (Sfec), elle met également en cause l'effectivité de nos valeurs républicaines sur l'ensemble du territoire national, tout particulièrement pour nos concitoyens ultramarins, femmes et hommes, aînés et jeunes.

J'évoquerai ces deux questions posées par le texte, qui sont étroitement liées.

Tout d'abord, la stratégie française sur l'énergie et le climat dessine un cadre cohérent qui résulte directement de l'accord de Paris signé en 2015 à l'occasion de la COP21. Lors de ce moment historique pour notre pays, les 175 parties à l'accord ont pris acte des facteurs environnementaux et climatiques qui affectent les conditions de vie sur terre et la durabilité de nos modèles de développement, pour les générations actuelles et futures.

Dans le prolongement de l'accord de Paris, la loi Hulot du 30 décembre 2017 a lancé le processus législatif des politiques publiques qui rythment notre contribution nationale, dans un cadre européen, à la lutte contre ce phénomène mondial de premier ordre.

La stratégie française sur l'énergie et le climat se décline, comme vous le savez, dans trois documents programmatiques : la stratégie nationale bas-carbone (SNBC), la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) et le plan national d'adaptation au changement climatique (Pnacc), qui forment une cohérence globale.

Le texte qui nous est soumis relance la possibilité de prospection, de recherche et d'exploitation dans les territoires ultramarins français, alors que, conformément à la stratégie nationale bas-carbone en vigueur, l'arrêt du pétrole est prévu à l'horizon 2040-2045. De fait, cette proposition de loi est contradictoire avec les orientations de la SNBC, qui prévoit une planification des ressources énergétiques nécessaires pour atteindre l'objectif de neutralité carbone en 2050.

De surcroît, au regard des engagements et du rôle de la France, ce texte recouvre, vous en conviendrez tous, me semble-t-il, une dimension symbolique extrêmement forte, que nous ne pouvons pas ignorer politiquement.

Le pétrole ne sera pas au cœur du développement durable dont le monde a urgemment besoin. J'ai toujours foi en l'exemple que peut encore donner la France dans le concert européen et mondial, a fortiori dans ces temps incertains, qui appellent à la constance et à la résolution.

Doit-on pour autant en rester là ? Certainement pas ! Cela me mène à la seconde question posée par ce texte.

Si le développement social et territorial des outre-mer n'était pas anormalement bas par rapport à la moyenne française, je suis convaincu que ce texte n'aurait pas été soumis à notre examen.

Le taux de pauvreté dans ces départements et territoires est insupportable – je pèse mes mots ! Je l'ai dit en commission, je le redis à cette tribune, pour une part considérable de nos concitoyens ultramarins, la France n'a pas été et n'est toujours pas à la hauteur de la promesse républicaine et des valeurs qui l'illustrent.

Comment caractériser cette situation politique et historique ? Je trouve à cette absence de prise en compte de la pauvreté de certains de nos concitoyens, de leur souffrance et de leur différence, qui est notre richesse commune, des relents de colonialisme ou de néocolonialisme non dit. Je le dis clairement, parce que je le pense.

À l'aune de l'idée que je me fais de ce que doit faire la France pour ses enfants, je ne puis admettre la situation de nos compatriotes les plus en difficulté.

Je sais qu'il en va de même pour Georges Patient et pour mes collègues ultramarins du groupe socialiste, dont Catherine Conconne, que je salue. Ils se battent pour la justice sociale dans leurs territoires.

La question de l'avenir de la jeunesse se pose avec acuité dans tous les territoires ultramarins, et peut-être encore plus fortement en Guyane, qui est frappée par un chômage de masse auquel il convient de remédier. Jamais l'illégalité ne doit être perçue comme un projet d'avenir, a fortiori par la jeunesse !

S'il faut tirer directement les conséquences de cette situation politique et sociale inacceptable, nous estimons possible de le faire sans passer par un retour aux énergies fossiles.

L'article 7 de la loi Hulot prévoyait la remise d'un rapport sur les compensations des conséquences des arrêts définitifs de prospection et d'exploitation d'hydrocarbures. Il devait présenter « le dispositif des contrats de transition écologique et solidaire destinés, d'une part, aux salariés et, d'autre part, aux territoires concernés », dans le cadre d'une « stratégie industrielle d'anticipation des mutations liées à la transition énergétique ».

Quelles suites ont été données à ces exigences légales ? Monsieur le ministre vient de nous répondre : aucune !

En tout état de cause, nous considérons cette proposition de loi comme un appel de plus à remédier à la situation inacceptable des citoyens français des territoires ultramarins.

Monsieur le ministre, vous l'avez dit, le Gouvernement n'est pas favorable à ce texte. Il n'en demeure pas moins que la situation sociale et économique est dramatique. Comment comptez-vous répondre concrètement à cette situation endémique, qui n'a que trop durée ?

Afin de me montrer constructif, permettez-moi de vous soumettre une suggestion. Le sixième objectif de la troisième stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3) est intitulé « Garantir une transition juste et soutenable et compétitive sur les plans socio-économiques ». Le développement de l'emploi et de la croissance est l'une de ses déclinaisons.

Dans ce cadre, le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain vous soumet l'idée de valoriser monétairement la contribution positive de ces territoires à la préservation de la biodiversité, par exemple en matière de captation carbone.

Pour ce faire, je vous invite à vous fonder sur la trajectoire de la valeur de l'action pour le climat que propose Alain Quinet dans la SNBC pour tenir compte des millions de tonnes de CO2 captées et stockées par la biodiversité des territoires ultramarins français.

Voilà une ressource pour financer le grand plan de développement durable dont ont urgemment besoin nos concitoyens de ces territoires ! Et ce n'est pas une taxe ; c'est écrit noir sur blanc dans la SNBC.

Sur cette base, donnons à nos compatriotes le plan de développement qui leur est indispensable et que la République française leur doit.

Compte tenu de la problématique que je viens de soulever et des propositions que je viens d'esquisser, le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain votera contre ce texte. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST. – M. Éric Jeansannetas applaudit également.)

M. le président. La parole est à M. Fabien Gay.

M. Fabien Gay. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, il y a huit ans, je montais pour la première fois à cette tribune. C'était en octobre 2017, à l'occasion de l'examen du projet de loi Hulot, qui devait mettre fin à la recherche et à l'exploitation des hydrocarbures en France.

TotalEnergies recherchait depuis six ans du pétrole en Guyane. Elle avait foré cinq fois, pour trouver un seul gisement, qu'elle avait jugé non viable du point de vue économique. Nous avons donc voté en toute conscience et de façon raisonnée la fin de la recherche et de l'exploitation des hydrocarbures en France.

Je considère que la disposition que nous avons votée il y a huit ans est une bonne chose, et qu'il convient de la conserver. À mon sens, il serait irraisonné et déraisonnable de revenir dessus.

Pour ma part, je n'oppose pas les territoires hexagonaux et ultramarins. D'ailleurs, nous vivons dans une humanité commune, et ce que nous faisons de ce côté-là de l'hémisphère à des conséquences pour l'ensemble des peuples à travers la planète.

De fait, la lutte contre le réchauffement climatique s'appuie sur la science. Or depuis huit ans, la communauté scientifique a continué ses travaux de recherche et nous a alertés : si nous ne laissons pas 80 % des énergies fossiles dans le sol, nous n'arriverons pas à stopper irréductiblement le cycle infernal du réchauffement climatique.

Chers collègues, sept des neuf limites planétaires sont déjà dépassées ! Nous traversons un cycle violent et brutal, en particulier pour toutes les classes populaires, en Guyane comme ailleurs.

Bien sûr, des arguments sont avancés pour justifier ce texte.

Premièrement, on nous parle de souveraineté énergétique, dans un temps de bouleversements géopolitiques mondiaux. Mais personne ne peut croire, alors que notre production de 1,5 million de barils par jour couvre actuellement 1 % de nos besoins, que nous serons en mesure d'assurer notre souveraineté et notre indépendance dans dix ou quinze ans, dans un marché complètement intégré et soumis aux firmes nord-américaines !

Deuxièmement, on me parle de l'emploi en Guyane. Or chacun le sait, pour construire des plateformes pétrolières, de la même manière que pour le centre spatial guyanais de Kourou, des équipes viennent du monde entier, travaillent pendant quelques semaines, puis rentrent chez elles. Dans le secteur du pétrole, on peut même parler de mercenaires ! Cela ne profitera donc pas aux Guyanais et aux Guyanaises.

Troisièmement, on me parle de retombées économiques. Pardonnez-moi de vous dire que, si le PIB du Guyana et du Suriname a explosé, cela n'a pas bénéficié aux peuples de ces deux pays ! Le taux de pauvreté y reste extrêmement élevé, autour de 40 % ou 45 %.

En réalité, les décisions sont prises par les conseils d'administration de grandes firmes, et les retombées économiques profitent à leurs investissements et à leurs actionnaires au-delà des frontières, et non pas aux peuples locaux.

Mes chers collègues, le modèle extractiviste est en fin de vie. Il nous faut y mettre fin et nous le savons. La décision que nous avons prise avant tous les autres doit nous placer à la tête de la lutte contre le réchauffement climatique.

Enfin, chers collègues guyanais et ultramarins, je veux vous dire que nous sommes à vos côtés. Ce que vient de dire Franck Montaugé en employant des mots forts, nous le pensons nous aussi. Ce que la France doit à ses territoires ultramarins doit être dit.

La promesse républicaine d'égalité entre les territoires n'est pas tenue ! C'est un scandale, mais vous ne trouverez pas de réponse à ce problème en livrant nos sous-sols et nos sols à des firmes internationales.

Monsieur le ministre, la promesse républicaine vaut pour tous les enfants de la République, où qu'ils soient, en Seine-Saint-Denis, en Guyane, dans les territoires ruraux ou dans les quartiers populaires. Nous ne pouvons pas accepter que les services publics soient si dégradés et que l'emploi local soit inexistant. Cela doit être une priorité nationale !