Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. C'est vrai, nous pouvons être fiers de nos institutions et de notre projet européen. Nous avons substitué à des siècles de conflits et de guerres une coopération fondée sur des règles, sur l'État de droit et sur les échanges économiques.
Il n'en demeure pas moins que notre Union européenne, l'une des aventures politiques les plus extraordinaires du vingtième siècle, qui fut un très grand succès pour notre continent, ne nous a peut-être pas préparés à appréhender un monde toujours plus régi par les rapports de force, par les jeux à somme nulle et par le retour des relations de prédation et d'impérialisme.
C'est la raison pour laquelle il nous appartient de préserver notre espace démocratique européen, tout en nous dotant des moyens de peser collectivement sur la scène internationale face aux Américains, aux Chinois et aux Russes. Nous disposons d'énormément d'atouts pour cela : un marché intérieur de 450 millions d'individus, vingt-sept nations, ainsi que des investissements dans le domaine militaire.
Vous avez mentionné, monsieur le sénateur, la guerre d'agression de la Russie contre l'Ukraine. De fait, nous venons de célébrer le triste anniversaire des quatre ans du début de ce conflit, déclenché le 24 février 2022.
Comme je l'indiquais précédemment, le soutien à l'Ukraine a vocation à se poursuivre aussi longtemps que nécessaire. Il passera par l'adoption d'un vingtième paquet de sanctions destiné à accroître la pression économique exercée sur la Russie, notamment sur le plan énergétique, et à lutter contre le contournement de ces mesures via la flotte fantôme.
Il nous incombe désormais de finaliser le prêt de 90 milliards d'euros accordé à l'Ukraine, lequel offrira aux Ukrainiens la visibilité requise, sur le tant plan économique que militaire, pour continuer d'assurer leur sécurité.
Je le relève, car, il y a un an, d'aucuns nous expliquaient que le sort de l'Ukraine, et au fond celui de l'Europe, allait être réglé sur un coin de table par les Américains et les Russes, en vingt-quatre heures et sans l'Europe. Nous constatons aujourd'hui que nous garantissons la sécurité des Ukrainiens par l'intermédiaire de la coalition des volontaires et que nous avons pris en main notre destin sécuritaire.
Cette dynamique est appelée à se poursuivre ; elle est absolument essentielle.
Mme la présidente. La parole est à M. Ronan Le Gleut.
M. Ronan Le Gleut. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, au milieu du siècle dernier, le projet européen est né d'une réaction et d'une prise de conscience après la tragédie des deux guerres mondiales : la conscience, tout d'abord, d'une identité commune, forgée autour d'un socle de valeurs partagées et d'une conception singulière de l'homme, de sa dignité et de sa liberté ; la conscience, ensuite, de la nécessité de l'union pour porter collectivement un idéal de paix, de démocratie et de prospérité.
Soixante-quinze ans plus tard, face aux convulsions du monde contemporain, ce même esprit de sursaut et ce même sens de notre communauté de destin doivent nous guider. Toutefois, un changement de perspective est à l'évidence indispensable, car les paradigmes structurant désormais les relations internationales font émerger une réalité nouvelle, celle d'un monde fragmenté et dominé par les rapports de force et par les logiques impériales.
Cette réalité, c'est précisément celle que notre continent avait cru laisser derrière lui avec la fin de la guerre froide et l'essor de la globalisation. Longtemps, en effet, l'Europe a considéré le réseau d'interdépendances mondiales qui se tissait alors comme le prolongement de sa propre construction, comme une réplique des solidarités de fait de la déclaration Schuman et comme le reflet de « l'union sans cesse plus étroite » inscrite dans ses traités.
Elle se rend compte pourtant aujourd'hui que, bien souvent, ces interdépendances se sont muées en dépendances pures et simples, que certaines puissances n'hésitent plus à exploiter ouvertement comme des leviers d'influence et de contrôle.
Lors de la pandémie de covid-19, nous avons constaté que ces dépendances étaient alimentaires, sanitaires et industrielles ; avec la guerre en Ukraine, qu'elles étaient énergétiques ; avec l'élan toujours plus dominateur de la Chine, qu'elles étaient commerciales ; enfin, avec le retour de Donald Trump, qu'elles étaient technologiques, financières et, surtout, politiques et militaires.
Face aux ambitions impériales assumées à Moscou, à Pékin, à Washington ou ailleurs, l'enjeu est désormais clair : retrouver des marges de manœuvre, afin de recouvrer notre liberté de choix, de parole et d'action. En la matière, une mue européenne s'est indéniablement opérée au cours de ces dernières années, mais elle est encore trop lente. Il nous faut l'accélérer.
Nous devons le faire, avant tout, dans le domaine économique, tant il est vrai que, sans prospérité et donc sans moyens, aucun des défis se dressant devant nous ne saurait être relevé.
Or, comme l'ont montré Enrico Letta et Mario Draghi, l'Europe suit aujourd'hui une trajectoire qui ne lui permettra pas d'être au rendez-vous du XXIe siècle. Si elle entend continuer à s'asseoir durablement à la table du monde, si elle aspire à conserver le modèle original qui est le sien, elle a l'obligation de rompre avec la spirale menaçant de la conduire au déclin.
Une telle ambition suppose que chaque État membre consente aux réformes indispensables à l'échelon national, mais elle nécessite également d'agir sur certains fondamentaux au niveau européen.
Tout d'abord, il faut agir sur le marché intérieur, lequel demeure trop fragmenté dans les secteurs clés pour la croissance future. Songeons seulement au secteur financier : faute de cadres adaptés, les capitaux européens partent s'investir massivement aux États-Unis, entraînant dans leur sillage nos entreprises en quête de financement, et tout particulièrement nos jeunes pousses technologiques.
Ensuite, il faut agir afin de conforter nos capacités de production domestiques dans les secteurs essentiels à notre souveraineté, tels que l'agriculture et l'énergie.
Il faut agir, encore, sur notre politique industrielle, laquelle reste balbutiante là où nos compétiteurs activent tous les leviers disponibles : efficacité normative, incitations fiscales, règles de concurrence assouplies ou encore régimes de subventions ambitieux. Dans certains secteurs industriels de base et pour certaines technologies critiques, les cadres européens devront s'en inspirer et se transformer.
Il faut agir, enfin, sur nos relations extérieures, tant politiques que commerciales : face aux logiques de coercition et de domination propres aux empires, l'Europe devra incarner une solution de rechange, un pôle capable de proposer des partenariats équilibrés et respectueux des intérêts de chacun.
Bien entendu, une telle posture n'exclut nullement la défense de nos propres intérêts, en particulier ceux de nos producteurs. La réciprocité des normes, les rééquilibrages tarifaires ou la préférence européenne devront ainsi rejoindre la panoplie de nos outils opérationnels en matière de défense commerciale.
De fait, notre continent représente pour de nombreux pays un point d'ancrage solide, à partir duquel il est possible de construire des relations mutuellement bénéfiques et une coopération sans subordination.
En outre, la diversification de nos chaînes de valeur constituera un moyen supplémentaire pour réduire nos dépendances les plus prégnantes. Celles-ci concernent nos approvisionnements en matières premières, en composants essentiels ou en matériaux critiques, mais également des domaines tels que les moyens de paiement, les capacités spatiales, les technologies numériques, l'énergie ou, bien sûr, la défense. C'est sans doute sur ce dernier point que le sentiment d'urgence est aujourd'hui le plus vif et l'impression de dénuement la plus prononcée.
Il est vrai que, après trente ans de sommeil stratégique et de désarmement, le réveil est brutal. Au-delà de la réapparition de la menace russe, toute la marche du monde est devenue plus violente. Surtout, le lien transatlantique se désagrège et le statut d'alliance menace de passer à celui de vassalité.
Bien entendu, il est faux d'affirmer, comme le fait Mark Rutte, que l'Europe serait totalement incapable de se défendre seule. La réalité s'impose néanmoins : nous demeurons largement tributaires des États-Unis pour nous armer, nous renseigner, nous transporter, nous coordonner ou nous commander.
Certes, nous ne saurions ignorer que nos budgets militaires cumulés ont quasiment doublé au cours de ces cinq dernières années ; que, dans le même temps, notre industrie de défense est montée en puissance ; que les États européens ont commencé à s'engager sur la voie de la cohérence stratégique et qu'ils n'ont pas failli dans leur soutien à l'Ukraine ; que la Commission européenne, enfin, a redécouvert les vertus de la préférence communautaire.
Toutefois, notre niveau d'engagement et de coopération demeure en deçà de ce qui apparaît désormais comme indispensable pour assumer notre sécurité collective face à la Russie et pour commencer à « dérisquer » véritablement notre relation avec les États-Unis.
Sur les plans industriel et institutionnel, tout comme en matière d'analyse stratégique et de coordination opérationnelle, beaucoup reste à faire, parfois même à inventer. Il nous incombe donc de franchir un cap, et vite.
Pour autant, demeurons lucides : la révolution culturelle qu'implique l'autonomie européenne est engagée, mais elle est loin d'être achevée. Nombre d'États, dont la doctrine stratégique a été entièrement modelée par la protection de Washington, peinent encore à concevoir leur géopolitique à partir de la seule réalité européenne, sans passer par le filtre de la vision américaine. Si l'idée d'une défense continentale affranchie du primat américain ne constitue plus un tabou, elle demeure pour beaucoup un impensé.
Dans ces conditions, forcer un destin fédéral serait une impasse. Certes, l'échelle européenne s'affirme comme la seule pertinente pour faire face aux ambitions d'États-continents de plus en plus offensifs. Il apparaît donc naturel que nous cherchions à progresser à vingt-sept, chaque fois que cela est possible.
Il faut toutefois accepter que tous ne souhaiteront pas avancer d'un même pas. Dès lors, assumons le recours aux coopérations renforcées là où elles sont nécessaires, ainsi qu'à la méthode intergouvernementale, le cas échéant en dehors du cadre de l'Union, là où elle est indépassable, comme en matière militaire et stratégique.
Pour autant, au-delà des structures et des instruments, il nous faut surtout réapprendre une grammaire : la puissance, indispensable dans le monde d'aujourd'hui, n'est pas seulement affaire de moyens ; elle est d'abord affaire de volonté.
Nous l'avons constaté récemment avec le Groenland et les garanties de sécurité en Ukraine : lorsque les Européens tracent des lignes rouges, lorsqu'ils haussent le ton pour parler le langage de la puissance, lorsqu'ils consentent à prendre leurs responsabilités et à assumer le rapport de force, ils s'éloignent de l'insignifiance dans laquelle le silence ou l'obsession de l'apaisement les enferment trop souvent.
Monsieur le ministre, mes chers collègues, l'Europe dispose de plus de ressources qu'elle ne le croit pour se défendre et pour exister dans le monde à venir.
Certes, les chantiers indispensables pour restaurer ses marges de manœuvre sont urgents, nombreux et exigeants. Certes, l'Europe ne sera jamais un État, encore moins un empire, mais elle pourrait en acquérir la force si elle en avait la détermination.
Face à une Russie qui menace notre sécurité, face à une Chine qui inonde nos marchés et instrumentalise nos chaînes d'approvisionnement, face à une Amérique qui cherche à saper notre souveraineté, celle de nos territoires comme celle de nos lois, l'Europe possède davantage d'armes qu'elle ne le pense pour dissuader, riposter et infléchir les ambitions des grandes puissances.
Elle doit pour cela continuer à avoir une conscience aiguë des intérêts qui lui sont propres, admettre que personne ne doit les défendre à sa place et se montrer déterminée à faire bloc ! (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, INDEP, RDPI et RDSE.)
Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Monsieur le sénateur Le Gleut, vous avez parfaitement raison d'affirmer que l'Europe possède les atouts nécessaires pour faire face à cette concurrence internationale accrue.
L'exemple récent du Groenland le montre : quand nous savons mettre sur la table les armes dont nous disposons, comme l'instrument anti-coercition, pour fermer l'accès à nos marchés publics, pour restreindre l'exploitation des droits de propriété intellectuelle, pour taxer les services numériques, nous pesons réellement. En effet, nous pouvons alors assumer des rapports de force, défendre collectivement nos intérêts et faire de notre marché intérieur un outil de puissance géopolitique.
Il nous revient désormais de tirer le fil et de faire en sorte que ce type de crise nous amène non pas à nous rendormir, mais à accepter ces rapports de puissance.
Vous avez souligné, monsieur le sénateur, la nécessité de « dérisquer » notre relation avec les États-Unis, c'est-à-dire de réduire nos dépendances dans un certain nombre de domaines stratégiques, de l'espace aux minerais critiques en passant par les systèmes de paiement ou la défense. Je partage évidemment tout à fait vos propos.
J'insisterai sur un élément particulier qui me paraît important, celui des minerais critiques. Dans ce domaine, un travail important est actuellement mené par le commissaire Stéphane Séjourné au travers du plan RESourceEU. Il s'agit notamment de diversifier et de réduire notre dépendance en matière de terres rares, qui sont à la base des aimants permanents, composants dont nous avons besoin dans les éoliennes, les batteries des véhicules électriques et les composants de pointe, tout comme dans le secteur aéronautique.
Il s'agit surtout de faire en sorte que nous puissions disposer d'une centrale d'achat commune nous permettant de constituer des stocks au niveau européen, de diversifier nos partenariats, de ne pas dépendre uniquement de la Chine et, enfin, de renforcer nos propres capacités de recyclage et de transformation des aimants permanents – il existe en France, à La Rochelle, comme ailleurs en Europe, une usine produisant ce type d'aimants. Ce secteur d'activité est absolument essentiel pour la souveraineté et l'autonomie stratégique de notre continent.
Mme la présidente. La parole est à Mme Nicole Duranton. (Applaudissements sur les travées des groupes UC et Les Républicains.)
Mme Nicole Duranton. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je remercie le groupe du RDSE d'avoir demandé ce débat sur le retour des impérialismes.
Le retour des logiques impériales constitue en effet un test existentiel pour l'Union européenne. Incursion militaire au Venezuela, intentions prédatrices de Washington sur le Groenland, poursuite de la guerre en Ukraine, l'année 2026 s'ouvre dans un contexte inédit, marqué par de fortes tensions et source d'inquiétudes et d'incertitudes. Ce climat alimente les craintes de voir l'Union européenne et ses instances s'affaiblir.
Il y a tout juste quatre ans, l'Ukraine était plongée sous nos yeux dans un conflit qui n'a fait que s'intensifier depuis lors. Quatre ans plus tard, l'Ukraine se tient encore debout, mais elle demeure le théâtre stratégique autour duquel les grandes puissances cherchent à accroître leur influence et à imposer leur vision.
Cette guerre a opéré une rupture stratégique essentielle, révélant à la fois la vulnérabilité et la capacité de réaction de l'Europe. Les grandes puissances mondiales s'affirment, les rapports de force se font jour, les équilibres mondiaux se fissurent, les instances du multilatéralisme perdent de leur efficacité.
Dans ce monde des grandes puissances, où seule compte la loi du plus fort, nous assistons à un retour brutal des impérialismes. Ce monde remet en cause les règles internationales qui régissent nos sociétés depuis des décennies. En effet, ce qui se passe aujourd'hui se déroule dans le mépris total du droit international. Ce qui se passe aujourd'hui met en péril nos intérêts économiques. Ce qui se passe aujourd'hui, sous le regard de tous, est une étape supplémentaire vers un vaste désordre mondial.
L'Union européenne se trouve donc confrontée à un choix historique : se résigner à n'être qu'une simple spectatrice des bouleversements du monde ou s'affirmer sur la scène internationale comme une puissance de stabilité et de souveraineté.
Il est temps pour nous, Européens, de définir la vision et les valeurs que nous voulons défendre à travers le monde. Il est temps pour l'Europe de s'affirmer pour ce qu'elle est : un espace de liberté, un lieu où continuent de s'appliquer des règles internationales partout remises en cause.
La première des réponses à apporter consiste à préserver l'unité de l'Europe, à ne pas céder à la division, dont nous avons pu voir, ici ou là, émerger les prémices. En témoignent les récentes déclarations de Berlin, qui a jugé insuffisants les efforts de Paris pour augmenter les dépenses dans le domaine de la défense et renforcer la souveraineté européenne. En témoignent également les divisions entre États membres sur la question de la présence de l'Union européenne lors de la première séance du Conseil de la paix de Donald Trump, qui se tenait la semaine dernière.
Nous devons à tout prix éviter de remettre en cause cette unité, car cela reviendrait à menacer notre capacité à préserver un équilibre déjà fragile.
Face à l'agressivité commerciale de la Chine, face aux tarifs aléatoires et punitifs des États-Unis, notre devoir est de bâtir une Europe plus forte. Pour ce faire, il nous faut protéger nos industries stratégiques, défendre nos intérêts économiques, militaires, scientifiques et démocratiques, investir massivement dans la recherche et l'innovation, sécuriser nos approvisionnements en matières premières et relocaliser certaines productions sensibles.
C'est ainsi que nous pourrons réduire notre dépendance et nous préparer aux différents scenarii auxquels nous pourrions être confrontés. En effet, mes chers collègues, nous n'avons pas la garantie que nos amis d'hier seront encore ceux de demain.
En outre, la défense de notre souveraineté et la protection des intérêts de l'Europe ne se limitent pas aux initiatives que nous prenons dans le secteur économique. Il faut transformer la puissance économique en puissance politique, renforcer la défense européenne, sans dupliquer l'Otan, et sauvegarder le multilatéralisme.
Là où certains dirigeants américains, tenant des propos choquants, vont jusqu'à prédire une disparition de la civilisation européenne, notre meilleure réponse est de nous affirmer en tant que continent défenseur des valeurs sur lesquelles les fondements de l'Union européenne ont toujours reposé, mais aussi en tant que modèle démocratique et culturel.
Il y a quelques jours, dans cet hémicycle, nous avons abordé la question de la liberté académique, qui connaît un net recul dans plusieurs pays du monde. Cette liberté, l'indépendance de nos enseignants et de nos chercheurs, la maîtrise de nos données : voilà les fondations d'une Europe souveraine et puissante !
Agir face au retour des impérialismes, c'est aussi réaffirmer la place essentielle de nos outre-mer. Grâce à ces territoires, l'Europe est présente dans tous les espaces où se jouent nos intérêts géopolitiques et nos enjeux d'avenir. Les outre-mer sont un pilier essentiel de la stratégie française et européenne dans l'Indo-Pacifique, un atout indéniable dans un monde en profonde mutation.
Dans le contexte des négociations sur le prochain cadre financier pluriannuel 2028-2034, il est important, me semble-t-il, de rappeler que ces territoires représentent un enjeu financier essentiel pour l'Europe.
En outre, compte tenu de l'instabilité mondiale actuelle, nous ne devons pas négliger la proximité géographique des territoires ultramarins avec les zones de tension internationale. Nous devons réaffirmer notre volonté de garantir leur sécurité, tout en protégeant notre zone économique exclusive.
La stratégie indo-pacifique que nous défendons avec la Nouvelle-Calédonie incarne cette ambition. Dans une région où les pressions étrangères s'intensifient, l'Europe doit rester ferme et solidaire.
Mes chers collègues, vous l'aurez compris, notre responsabilité est immense. Il faut passer d'une Europe régulatrice à une Europe puissance, capable de défendre activement ses intérêts, ses frontières et son modèle politique dans un contexte international redevenu conflictuel.
L'Europe se trouve à un tournant de son histoire. Nous devons continuer de bâtir une Europe unie, qui incarne les valeurs universelles de liberté, de justice et de dignité humaine. (Applaudissements sur les travées des groupes RDSE et UC.)
Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe. Madame la sénatrice Duranton, puisque vous avez évoqué le cadre financier pluriannuel, j'en profite pour en dire un mot à mon tour.
Ce cadre est effectivement primordial si l'on veut répondre aux besoins d'investissement de l'Union européenne dans tous les domaines stratégiques : la défense, le spatial, l'intelligence artificielle, le quantique, la transition environnementale…
Il faut investir en nous appuyant sur un principe cardinal, que la France défend lors de ces négociations, à savoir la préférence européenne, le made in Europe. Autrement dit, il faut faire en sorte que l'argent du contribuable européen contribue à soutenir les acteurs économiques européens, lesquels ont besoin d'être protégés face à la concurrence internationale déloyale – notamment aux surcapacités chinoises, subventionnées par la puissance publique –, et qui ont besoin de commandes publiques.
Dans le secteur spatial, par exemple, chacun sait que le succès de l'entreprise américaine SpaceX repose certes sur une forme de génie industriel et technologique, mais dépend aussi énormément des commandes publiques passées par la Nasa. Celles-ci permettent à cette société de pratiquer des prix de vente manifestement au-dessous de ceux du marché, ce qui, bien sûr, lui permet d'être compétitive à l'échelle internationale.
Je tiens par ailleurs à vous remercier, madame la sénatrice, d'avoir évoqué les territoires d'outre-mer et les régions ultrapériphériques (RUP), qui, bien entendu, constituent un atout stratégique pour l'Union européenne. C'est du reste la raison pour laquelle j'ai lancé, avec mes homologues espagnol et portugais, une coalition en faveur des RUP. Nous souhaitons faire entendre leur voix au cours de ces négociations, en particulier celles qui portent sur le cadre financier pluriannuel.
Il s'agit tout d'abord que ces territoires s'y retrouvent d'un point de vue budgétaire. Nous savons par exemple que le programme d'options spécifiques à l'éloignement et à l'insularité (Poséi), sorte de fonds agricole pour les régions ultrapériphériques, a disparu de la copie qui nous a été présentée par la Commission européenne. Nous nous battons donc pour préserver la spécificité des RUP.
Il s'agit ensuite que les textes soient simplifiés aussi pour les régions ultrapériphériques, que ce soit le régime des aides d'État ou l'application du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF), qui a un impact très différent selon les territoires. Ce mécanisme est certes un atout à la fois stratégique et économique pour notre continent, mais nous devons adapter nos règles et nos financements à la situation particulière des RUP, ce à quoi nous serons évidemment très attentifs.
Mme la présidente. La parole est à Mme Audrey Linkenheld. (Applaudissements sur les travées du groupe SER. – M. Jacques Fernique applaudit également.)
Mme Audrey Linkenheld. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je remercie à mon tour le groupe du RDSE de nous donner l'occasion de débattre d'un thème qui nous préoccupe tous, ici, au Sénat, mais aussi, bien au-delà, dans toute la société.
En effet, nous assistons bel et bien au retour des impérialismes, alors que nous pensions notre ordre international définitivement régi, même de façon imparfaite, par le multilatéralisme. Plusieurs dirigeants de grands pays du monde ont ainsi décidé d'en revenir à des pratiques impérialistes et l'assument. C'est vrai de Trump aux États-Unis ou de Poutine en Russie.
Quatre ans après l'agression russe en Ukraine, quelques semaines après l'intervention américaine au Venezuela ou les déclarations du président américain sur le Groenland, il n'est point besoin de s'étendre sur la réalité de ces visées impérialistes.
Elles se matérialisent par la priorité donnée à la pure domination et à l'emploi de la force armée, mais aussi par des ingérences plus dissimulées et, bien sûr, par le recours aux pressions économiques. La mise en place de taxes commerciales unilatérales et la limitation de l'accès à l'énergie ou à d'autres ressources essentielles sont évidemment des outils servant un impérialisme économique, que l'on retrouve d'ailleurs dans des pays comme la Chine.
Tous ces impérialismes, sous des formes variées, sont réels. Il est temps d'en prendre conscience et d'agir en conséquence.
Pour le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain, il faut faire face à ces nouveaux impérialismes, non en opposant notre propre impérialisme ou en faisant preuve d'un nationalisme plus agressif, mais en privilégiant une réponse à l'échelle européenne. Les solutions les plus efficaces se situent en effet au niveau de l'Union européenne.
Or le compte n'y est pas aujourd'hui, et c'est d'ailleurs pourquoi ce débat est intéressant : il faut que le Sénat adresse un message à l'attention du Gouvernement et de l'Union elle-même.
Tout d'abord, l'Union européenne doit améliorer sa réponse sur le plan institutionnel.
Pour résister aux impérialismes américain, russe et chinois, l'Europe doit réellement s'affirmer comme une puissance autonome parlant d'une seule voix. Bien sûr, chaque État membre doit pouvoir défendre ses intérêts nationaux légitimes, mais il est urgent de surmonter nos divergences pour faire front ensemble, tant par la diplomatie que par la politique économique et industrielle.
Monsieur le ministre, comment mettre fin à l'isolement de la France et à l'étalage de ses désaccords avec l'Allemagne, alors que la relation franco-allemande est censée cimenter l'Europe ?
Pour ce qui est du Mercosur, les tergiversations du Gouvernement n'ont pas aidé à forger une position européenne finale qui tende vers la position française. Il n'est pas non plus acceptable que la présidente de la Commission européenne se soit sentie autorisée à cautionner l'existence du Conseil de la paix de Donald Trump.
C'est là un bras d'honneur adressé aux instances internationales qui ont été patiemment construites. Celles-ci ne sont certes pas idéales, mais elles représentent notre meilleur rempart contre l'usage unilatéral de la force. À nous de les défendre vigoureusement, pour contenir les tentations de toujours plus de dirigeants, parmi lesquels certains ont été démocratiquement élus, de s'affranchir les uns après les autres de ce qui, dans nos règles internationales communes, les entrave.
Monsieur le ministre, comment faire comprendre que le maintien du marché unique européen et la poursuite de son intégration, au service du bien-être des Européens, est la meilleure chance dont dispose l'Europe face aux impérialismes économiques ?
L'expansion chinoise, américaine ou indienne n'est pas le fruit d'une plus grande compétitivité. Elle résulte de la concurrence déloyale que se permettent de pratiquer nos partenaires en tournant le dos aux principes de base du libre-échange dont ils se réclament pourtant.
En France ou en Europe, la meilleure réponse économique ne consiste pas à libéraliser ou à simplifier davantage, car cette fausse simplification n'est qu'un nouveau dumping social ou environnemental.
En ce qui concerne le paquet Omnibus comme le Pacte vert européen ou d'autres textes, la France, fondatrice historique d'une Europe protectrice, doit de montrer qu'une autre voie que la dérégulation, celle de la préférence européenne par exemple, reste pertinente. Les barrières que nous dressons à nos frontières, nos protections à nous, sont non pas des droits de douane, mais nos droits sociaux et environnementaux.
Monsieur le ministre, comment avons-nous pu laisser la Commission conclure un accord commercial avec un président américain que sa propre Cour suprême vient de désavouer ?
Pour le groupe socialiste, face à toutes les attaques non conformes au droit international et commercial, la réponse passe par davantage de lucidité et de préparation, ainsi que par la riposte de notre organisation européenne.
La France doit se mobiliser avec force pour que l'Union se donne les moyens de défendre ses normes et ses principes, ce qui implique de ne pas les détricoter, mais aussi d'accepter l'exercice d'un contrôle plus strict de leur respect, qui passe par des moyens technologiques et humains plus importants et un budget européen solide.
Nous sommes capables de déployer des moyens considérables, voire excessifs, pour arrêter les personnes qui se présentent à nos frontières. Faisons de même pour les produits et marchandises qui pénètrent dans l'Union.
Je conclurai en disant que la réponse européenne face aux impérialismes doit assurément être aussi politique. Le poison du populisme, de la xénophobie et de l'autoritarisme, qui accompagne ces nouveaux impérialismes, a déjà contaminé l'Union européenne. Plusieurs textes récents ne sont passés dans l'hémicycle européen que grâce aux voix des représentants les plus à droite de l'échiquier politique et les plus proches des impérialistes dont nous débattons ce soir.
Monsieur le ministre, ne croyez-vous pas qu'il est urgent de clarifier la manière dont nos institutions européennes traitent avec les ennemis avérés de la démocratie et de la concorde ?
Face aux impérialismes et à leur mépris, il faut tenir bon sur les valeurs qui sont au fondement même de la création de l'Union européenne : l'humanisme, la démocratie et la paix. (Applaudissements sur les travées des groupes SER, GEST et RDSE, ainsi que sur des travées du groupe UC.)