PRÉSIDENCE DE Mme Sylvie Vermeillet

vice-présidente

Mme la présidente. La séance est reprise.

Article 6 (début)
Dossier législatif : proposition de loi constitutionnelle visant à restreindre certaines prérogatives du Président de la République et à renforcer celles du Premier ministre, responsable devant le Parlement
 

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Les réponses de l’Union européenne face au retour des impérialismes

Débat organisé à la demande du groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen

Mme la présidente. L’ordre du jour appelle le débat sur le thème : « Les réponses de l’Union européenne face au retour des impérialismes », à la demande du groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen.

Je vous rappelle que, dans ce débat, le Gouvernement aura la faculté, s’il le juge nécessaire, de prendre la parole immédiatement après chaque orateur pour une durée de deux minutes ; l’orateur disposera alors à son tour du droit de répartie, pour une minute.

Monsieur le ministre, vous pourrez donc, si vous le souhaitez, répondre après chaque orateur, une fois que celui-ci aura retrouvé une place dans l’hémicycle.

Dans le débat, la parole est à M. Raphaël Daubet, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées du groupe du RDSE.)

M. Raphaël Daubet, pour le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, voilà quatre ans, le 24 février 2022, les chars russes franchissaient la frontière ukrainienne, prenant de court les observateurs occidentaux qui avaient cru jusqu’au bout à un simple coup de pression.

La brute Poutine a osé, et, pour la première fois depuis des décennies, la guerre totale revient sur le sol européen. Pourtant, l’invasion n’est pas assumée par la Russie, qui évoque pudiquement une opération militaire spéciale, déployant une rhétorique fumeuse sur les néonazis de Kiev ou les prétendues menaces de l’Otan.

En réalité, le monde a véritablement basculé avec la seconde élection de Donald Trump, le populiste, assoiffé de revanche sur les démocrates, ivre de ses promesses nationalistes et identitaires, exalté par un sentiment de toute-puissance et enhardi par le soutien des géants de la tech.

La suite est connue, et terrifiante : l’humiliation publique de Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche, l’Ukraine accusée d’avoir déclenché la guerre, les menaces ouvertes contre le Canada, le Mexique ou Cuba, l’enlèvement de Nicolas Maduro, les velléités d’annexion du Groenland, ou encore la création d’un cénacle de vassaux intitulé Board of Peace.

Trump dénigre l’Europe, fustige les organisations internationales, applique des droits de douane à tout-va et brandit sa propre morale pour seule limite à l’exercice de son pouvoir.

Quatre années, donc, au cours desquelles la Chine, silencieuse et déterminée, a poursuivi l’extension méthodique de son influence sur le monde. Elle a déployé une implacable stratégie de domination technologique et industrielle, prenant appui sur un modèle de société entièrement tendu vers la production, afin de garantir son omniprésence et son omnipotence industrielle, numérique et manufacturière ; elle a d’ailleurs déjà totalement englouti l’industrie automobile européenne.

Quatre années, donc, qui auront suffi pour quitter définitivement l’ère de paix et de normes bâtie depuis 1945 sur les ruines de la guerre, ce que nous appelions l’ordre libéral international.

Voilà, en quelques mots, ce que recouvre, au fond, le retour des impérialismes, terme discutable, certes, mais qui exprime bien la volonté de domination poussant les grandes puissances vers des logiques d’expansion, de contrôle des ressources et de conquête territoriale.

Nous assistons à la dislocation de l’ordre international. Les grandes organisations multilatérales sont devenues invisibles et inaudibles, disqualifiées et inopérantes.

Selon les mots de Jean-Jacques Rousseau, « le plus fort […] transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ». Nous sommes entrés dans un monde de rapports de force assumés, où le culte de la puissance impose son récit et ses concepts avec une contagiosité inquiétante.

L’Europe elle-même est sommée de s’inscrire dans l’une ou l’autre de ces narrations simplificatrices. C’est ainsi le cas du concept de sphère d’influence, qui est par nature flou, réducteur et dangereux, parce qu’il reflète mal les réalités, tout en autorisant tous les appétits. Il en va de même du concept d’Occident, lui aussi mobilisé à des fins politiques, non pour éclairer des héritages historiques, mais pour figer le monde en blocs antagonistes.

Les impérialismes jouent la fable tragique du choc des civilisations. Ils se nourrissent du manichéisme idéologique qu’ils imposent au reste du monde. Ils simplifient pour dominer.

Enfin, ils entraînent un peu partout le plébiscite des hommes forts et des régimes autoritaires, entretenant ainsi l’illusion selon laquelle la force pourrait remplacer le droit et bâtir des équilibres durables ; l’histoire nous enseigne pourtant le contraire.

Alors, quelle est la place de l’Europe dans ce contexte ? Après la sidération, réaction normale et effet recherché par nos adversaires, auxquels il donne un coup d’avance, après la révélation cruelle de notre vulnérabilité, laquelle tient à nos faiblesses congénitales que sont l’inertie de l’action, l’unanimité impossible, ainsi que l’absence de défense et de diplomatie communes, bref, après tout cela, l’Europe s’est réveillée. Il lui faut maintenant se lever.

Certes, l’Europe a engagé la sortie d’une fâcheuse dépendance énergétique, elle organise son réarmement et renforce le pilier européen de l’Otan. En somme, elle a redécouvert que la puissance n’était pas incompatible avec son projet ; au contraire, celle-ci en constitue la condition. Reconnaissons que ce sursaut européen doit beaucoup à la France.

Ce réveil, toutefois, ne vaut pas encore stratégie, car il s’agit désormais non plus d’amortir le choc, mais d’assumer une direction. L’Europe se trouve ainsi confrontée à une interrogation fondamentale : comment une union de démocraties peut-elle survivre dans un environnement aussi hostile ?

L’Europe n’est pas issue d’un projet impérial. Elle est née du refus des empires qui ont ravagé notre continent et de l’idée qu’il était possible d’organiser la coexistence des souverainetés par la règle, plutôt que par la domination.

Aussi, notre premier devoir consiste certainement à définir notre propre modèle de puissance, sans céder à la tentation de l’imitation, dans la fidélité à nos valeurs et dans la résistance aux idéologies prédatrices, avec la ferme conviction que, hors de ces valeurs, il n’est pas de pouvoir durable ou respectable. L’Europe ne saurait renoncer à demeurer une puissance du droit et une puissance diplomatique.

Cette certitude acquise, il lui revient de définir le périmètre intangible de sa souveraineté, à la fois géographique – nous avons constaté les hésitations concernant le Groenland –, et thématique – sécuritaire, numérique, financière, industrielle…

Nous devons affirmer ce que nous avons à défendre et forger notre unité autour de chaque planification stratégique. Cette politique de puissance peut être mise en œuvre rapidement, à la faveur d’un élan impulsé par la coalition de quelques-uns, au moyen de la coopération renforcée et de la mutualisation.

Une telle démarche n’entrave aucunement la poursuite de l’unification européenne. Bien au contraire, je songe, par exemple, au Parquet européen, qui est efficace contre la criminalité transnationale, mais dont il conviendrait d’étendre la compétence à la violation des sanctions internationales. Cela ne nous empêche pas non plus de forger de nouveaux partenariats, avec l’Inde notamment. Nous devons être à l’avant-garde de la construction d’un nouvel ordre mondial.

Mes chers collègues, le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen, héritier d’une tradition profondément ancrée dans l’histoire républicaine, ne saurait rester indifférent à ce contexte, non plus qu’au rôle que la France a vocation à jouer au sein de l’Europe.

C’est la raison pour laquelle nous avons voulu ce débat. Les radicaux ont toujours combattu sous toutes leurs formes les impérialismes, qu’ils soient coloniaux, autoritaires ou économiques. S’ils ont soutenu la construction européenne, c’est précisément parce que celle-ci constituait une réponse à la guerre et une solution de substitution aux logiques d’hégémonie. Tel est bien le sens de ce débat. (Applaudissements sur les travées du groupe du RDSE.)

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.

M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de lEurope et des affaires étrangères, chargé de lEurope. Madame la présidente, mesdames, messieurs les sénateurs, je tiens tout d’abord à vous remercier de l’organisation de ce débat, qui me paraît tout à fait approprié dans le contexte géopolitique que nous connaissons.

De fait, nous constatons que le continent européen fait face à une multiplication de chocs et de turbulences : l’agressivité américaine, que nous avons pu observer notamment à travers les droits de douane, mais également à l’encontre de notre allié danois ; à nos portes, la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine, laquelle entre dans sa cinquième année ; enfin, la pression commerciale chinoise.

Tout cela s’inscrit dans un contexte marqué par un risque de décrochage économique, technologique et industriel, sur des sujets tels que l’intelligence artificielle ou la technologie quantique, domaines absolument cruciaux pour notre souveraineté.

C’est la raison pour laquelle la France tient une ligne constante et cohérente en Europe depuis le discours de la Sorbonne en 2017 : il appartient aux Européens d’investir dans leur souveraineté, de prendre leur destin en main et d’accélérer leur réarmement, afin de réduire leurs dépendances. Nous aurons d’ailleurs l’occasion d’évoquer ces enjeux tout au long du présent débat.

La mise en œuvre de cet agenda doit maintenant accélérer en 2026. Cela passe par la poursuite de la coopération industrielle, notamment sur les questions de défense, afin de consolider une industrie de défense européenne autonome, au moyen de coopérations entre États membres.

Il faut également accélérer l’investissement dans l’intelligence artificielle, dans le quantique, dans le spatial et dans l’ensemble des secteurs critiques pour notre autonomie stratégique, afin de limiter nos dépendances, car celles-ci se trouvent aujourd’hui instrumentalisées, tant par nos adversaires que par nos alliés et partenaires, comme autant de leviers d’influence et de puissance.

Il nous incombe, par ailleurs, de continuer à soutenir l’Ukraine, première digue pour la sécurité des Européens.

Cet agenda de compétitivité et de défense a précisément vocation à se retrouver dans nos priorités européennes de cette année, et la France continuera naturellement à le porter. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de l’évoquer lors du Conseil européen du 19 mars prochain, comme ce fut le cas lors de la dernière retraite des chefs d’État et de gouvernement.

Mme la présidente. Dans la suite du débat, la parole est à M. Pierre-Jean Verzelen.

M. Pierre-Jean Verzelen. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je tiens tout d’abord à remercier le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen d’avoir proposé ce débat. Comme l’a souligné notre collègue, ce sujet prend une dimension tout à fait particulière au lendemain du quatrième anniversaire de l’agression de l’Ukraine par la Russie.

Imaginons quelqu’un qui aurait hiberné depuis une trentaine d’années. Avant qu’il ne plonge dans son long sommeil, le droit international prévalait. L’Organisation des Nations unies, respectée, jouait pleinement son rôle. Le leader du monde occidental, à savoir les États-Unis, parlait encore à ses alliés. L’ouvrage de Francis Fukuyama, intitulé La Fin de lhistoire et le Dernier Homme, faisait figure de référence ; il décrivait un monde presque totalement abouti, dans lequel nous ne verrions quasiment plus de guerres.

Puis, après trente ans, cette personne se réveillerait dans un monde ayant totalement changé, marqué par le retour de la brutalité, de la puissance et des rapports de force, qui ont finalement repris le dessus.

Nous sortons d’une parenthèse de l’histoire ouverte à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et refermée à la fin des années quatre-vingt-dix ; nous pouvons sans doute situer la date de ce basculement au 11 septembre 2001. Depuis lors, nous constatons le retour des impérialismes, des zones d’influence et des dirigeants assoiffés de pouvoir absolu, qui considèrent que la fin justifie les moyens.

L’exemple le plus emblématique et le plus terrible réside dans la Russie de Vladimir Poutine. Mais il convient évidemment de mentionner la Chine de Xi Jinping et, plus récemment, les États-Unis de Donald Trump, même si le pouvoir de ce dernier s’exprime, bien malgré lui d’ailleurs, dans un cadre démocratique auquel il lui faudra bien se frotter.

Nous pourrions citer d’autres dirigeants de puissances plus modestes à travers le monde, qui ont été élus dernièrement. Tous partagent un point commun : une forme de mépris général envers l’Europe. Face à eux, nous apparaissons comme le dernier espace encore régi par la loi, la rationalité et le compromis, bref, par ce qui caractérise le monde démocratique tel que nous le connaissons depuis longtemps.

Nous devons d’ailleurs reconnaître qu’une forme de décalage peut être perçue entre l’Europe et une partie du reste du monde.

Pour beaucoup, ce décalage est synonyme de faiblesse : l’Europe incarne le droit, alors que les impérialismes incarnent la force. Nous avons l’impression de regarder nos adversaires monter sur un ring de boxe, tandis que nous gardons les gants sous le bras. Nous avons le sentiment d’être de doux agneaux au milieu d’une meute de loups, ou encore des figurants pendant que les autres jouent les premiers rôles.

L’Europe apparaît comme le dernier îlot de l’Ancien Monde, j’allais dire comme le dernier des Mohicans, et peut-être aussi, nous l’espérons, comme un modèle encore considéré avec envie par de nombreux peuples à travers le monde.

Depuis quelques mois, un doute s’est emparé des dirigeants, des décideurs économiques et des Européens eux-mêmes, comme si nous n’avions accumulé, depuis trente ans, que des erreurs stratégiques en matière de défense, par manque de protection de notre industrie, en ratant le virage du numérique et des réseaux sociaux, ou encore en nous trompant dans nos choix énergétiques.

Nous l’observons tous, dans de nombreux pays européens émerge une nouvelle classe politique dirigeante qui fait son beurre électoral de l’opposition à l’Union européenne. Nous le constatons dans d’autres États et nous le remarquons également en France, ce discours résonne chez les électeurs.

Dès lors, à quoi sert l’Europe ? Elle a constitué une formidable machine à faire la paix et à construire un marché commun, mais quid du projet européen aujourd’hui ?

L’Europe porte en elle une différence fondamentale, intrinsèque et consubstantielle par rapport aux autres puissances : nous formons non pas un seul État, mais une addition de pays. Cela renvoie à la fameuse phrase de Henry Kissinger : « L’Europe, quel numéro de téléphone ? »

Un doute porte également sur l’efficacité de l’action publique au sein de l’Union européenne, ce qui nous ramène à un phénomène bien connu : les normes, les contraintes et les encadrements excessifs prospèrent de manière démesurée en Europe, tout en restant trop faibles ailleurs.

Depuis la guerre en Ukraine et l’arrivée de Donald Trump, les choses ont avancé. Nous avons compris que nous ne pouvions plus dépendre exclusivement des États-Unis pour notre sécurité, des importations chinoises pour nos produits du quotidien ou du gaz russe pour nos approvisionnements.

Le grand projet de demain pour l’Europe repose sur deux piliers : premièrement, l’indépendance ; deuxièmement, le regain d’efficacité de l’action publique.

L’indépendance passe nécessairement par la puissance militaire, en additionnant les savoirs, les atouts et les technologies de chacun, dans un souci de complémentarité et de mutualisation.

À cet égard, le sujet de la dissuasion nucléaire s’impose : je suis impressionné de constater que nous nous inquiétons toujours des autres pays détenteurs de l’arme nucléaire ; nous la possédons nous-mêmes, mais nous avons le sentiment de n’inquiéter absolument personne ! La dissuasion nucléaire constitue pourtant bien un élément diplomatique essentiel pour la France et pour l’Europe.

L’indépendance passe également par l’industrie et la production, qu’il s’agisse des médicaments, de la souveraineté alimentaire ou des puces électroniques.

L’Europe doit être au rendez-vous et investir tout ce qu’elle peut dans l’innovation technologique, dans l’intelligence artificielle et dans la technologie quantique, car la recherche précède toujours les dominations et les victoires économiques.

En outre, elle doit assumer une vision claire pour anticiper au mieux les approvisionnements en métaux rares, en gaz et en pétrole. Il s’agit non pas de gros mots, mais bien d’enjeux majeurs pour l’avenir de notre continent.

Enfin, nous devons changer de logiciel : être aimé, c’est bien ; être respecté, c’est mieux. L’Union européenne ne doit pas, comme en décembre dernier, céder immédiatement devant les taxes douanières de Donald Trump ; elle doit plutôt s’inspirer de son action récente concernant le Groenland, en résistant au président américain.

Ces défis ne seront relevés qu’en revoyant nos règles internes, avec une volonté claire des dirigeants et, surtout, avec l’adhésion des Européens. (Applaudissements sur les travées du groupe du RDSE.)

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.

M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de lEurope et des affaires étrangères, chargé de lEurope. C’est vrai, nous pouvons être fiers de nos institutions et de notre projet européen. Nous avons substitué à des siècles de conflits et de guerres une coopération fondée sur des règles, sur l’État de droit et sur les échanges économiques.

Il n’en demeure pas moins que notre Union européenne, l’une des aventures politiques les plus extraordinaires du vingtième siècle, qui fut un très grand succès pour notre continent, ne nous a peut-être pas préparés à appréhender un monde toujours plus régi par les rapports de force, par les jeux à somme nulle et par le retour des relations de prédation et d’impérialisme.

C’est la raison pour laquelle il nous appartient de préserver notre espace démocratique européen, tout en nous dotant des moyens de peser collectivement sur la scène internationale face aux Américains, aux Chinois et aux Russes. Nous disposons d’énormément d’atouts pour cela : un marché intérieur de 450 millions d’individus, vingt-sept nations, ainsi que des investissements dans le domaine militaire.

Vous avez mentionné, monsieur le sénateur, la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine. De fait, nous venons de célébrer le triste anniversaire des quatre ans du début de ce conflit, déclenché le 24 février 2022.

Comme je l’indiquais précédemment, le soutien à l’Ukraine a vocation à se poursuivre aussi longtemps que nécessaire. Il passera par l’adoption d’un vingtième paquet de sanctions destiné à accroître la pression économique exercée sur la Russie, notamment sur le plan énergétique, et à lutter contre le contournement de ces mesures via la flotte fantôme.

Il nous incombe désormais de finaliser le prêt de 90 milliards d’euros accordé à l’Ukraine, lequel offrira aux Ukrainiens la visibilité requise, sur le tant plan économique que militaire, pour continuer d’assurer leur sécurité.

Je le relève, car, il y a un an, d’aucuns nous expliquaient que le sort de l’Ukraine, et au fond celui de l’Europe, allait être réglé sur un coin de table par les Américains et les Russes, en vingt-quatre heures et sans l’Europe. Nous constatons aujourd’hui que nous garantissons la sécurité des Ukrainiens par l’intermédiaire de la coalition des volontaires et que nous avons pris en main notre destin sécuritaire.

Cette dynamique est appelée à se poursuivre ; elle est absolument essentielle.

Mme la présidente. La parole est à M. Ronan Le Gleut.

M. Ronan Le Gleut. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, au milieu du siècle dernier, le projet européen est né d’une réaction et d’une prise de conscience après la tragédie des deux guerres mondiales : la conscience, tout d’abord, d’une identité commune, forgée autour d’un socle de valeurs partagées et d’une conception singulière de l’homme, de sa dignité et de sa liberté ; la conscience, ensuite, de la nécessité de l’union pour porter collectivement un idéal de paix, de démocratie et de prospérité.

Soixante-quinze ans plus tard, face aux convulsions du monde contemporain, ce même esprit de sursaut et ce même sens de notre communauté de destin doivent nous guider. Toutefois, un changement de perspective est à l’évidence indispensable, car les paradigmes structurant désormais les relations internationales font émerger une réalité nouvelle, celle d’un monde fragmenté et dominé par les rapports de force et par les logiques impériales.

Cette réalité, c’est précisément celle que notre continent avait cru laisser derrière lui avec la fin de la guerre froide et l’essor de la globalisation. Longtemps, en effet, l’Europe a considéré le réseau d’interdépendances mondiales qui se tissait alors comme le prolongement de sa propre construction, comme une réplique des solidarités de fait de la déclaration Schuman et comme le reflet de « l’union sans cesse plus étroite » inscrite dans ses traités.

Elle se rend compte pourtant aujourd’hui que, bien souvent, ces interdépendances se sont muées en dépendances pures et simples, que certaines puissances n’hésitent plus à exploiter ouvertement comme des leviers d’influence et de contrôle.

Lors de la pandémie de covid-19, nous avons constaté que ces dépendances étaient alimentaires, sanitaires et industrielles ; avec la guerre en Ukraine, qu’elles étaient énergétiques ; avec l’élan toujours plus dominateur de la Chine, qu’elles étaient commerciales ; enfin, avec le retour de Donald Trump, qu’elles étaient technologiques, financières et, surtout, politiques et militaires.

Face aux ambitions impériales assumées à Moscou, à Pékin, à Washington ou ailleurs, l’enjeu est désormais clair : retrouver des marges de manœuvre, afin de recouvrer notre liberté de choix, de parole et d’action. En la matière, une mue européenne s’est indéniablement opérée au cours de ces dernières années, mais elle est encore trop lente. Il nous faut l’accélérer.

Nous devons le faire, avant tout, dans le domaine économique, tant il est vrai que, sans prospérité et donc sans moyens, aucun des défis se dressant devant nous ne saurait être relevé.

Or, comme l’ont montré Enrico Letta et Mario Draghi, l’Europe suit aujourd’hui une trajectoire qui ne lui permettra pas d’être au rendez-vous du XXIe siècle. Si elle entend continuer à s’asseoir durablement à la table du monde, si elle aspire à conserver le modèle original qui est le sien, elle a l’obligation de rompre avec la spirale menaçant de la conduire au déclin.

Une telle ambition suppose que chaque État membre consente aux réformes indispensables à l’échelon national, mais elle nécessite également d’agir sur certains fondamentaux au niveau européen.

Tout d’abord, il faut agir sur le marché intérieur, lequel demeure trop fragmenté dans les secteurs clés pour la croissance future. Songeons seulement au secteur financier : faute de cadres adaptés, les capitaux européens partent s’investir massivement aux États-Unis, entraînant dans leur sillage nos entreprises en quête de financement, et tout particulièrement nos jeunes pousses technologiques.

Ensuite, il faut agir afin de conforter nos capacités de production domestiques dans les secteurs essentiels à notre souveraineté, tels que l’agriculture et l’énergie.

Il faut agir, encore, sur notre politique industrielle, laquelle reste balbutiante là où nos compétiteurs activent tous les leviers disponibles : efficacité normative, incitations fiscales, règles de concurrence assouplies ou encore régimes de subventions ambitieux. Dans certains secteurs industriels de base et pour certaines technologies critiques, les cadres européens devront s’en inspirer et se transformer.

Il faut agir, enfin, sur nos relations extérieures, tant politiques que commerciales : face aux logiques de coercition et de domination propres aux empires, l’Europe devra incarner une solution de rechange, un pôle capable de proposer des partenariats équilibrés et respectueux des intérêts de chacun.

Bien entendu, une telle posture n’exclut nullement la défense de nos propres intérêts, en particulier ceux de nos producteurs. La réciprocité des normes, les rééquilibrages tarifaires ou la préférence européenne devront ainsi rejoindre la panoplie de nos outils opérationnels en matière de défense commerciale.

De fait, notre continent représente pour de nombreux pays un point d’ancrage solide, à partir duquel il est possible de construire des relations mutuellement bénéfiques et une coopération sans subordination.

En outre, la diversification de nos chaînes de valeur constituera un moyen supplémentaire pour réduire nos dépendances les plus prégnantes. Celles-ci concernent nos approvisionnements en matières premières, en composants essentiels ou en matériaux critiques, mais également des domaines tels que les moyens de paiement, les capacités spatiales, les technologies numériques, l’énergie ou, bien sûr, la défense. C’est sans doute sur ce dernier point que le sentiment d’urgence est aujourd’hui le plus vif et l’impression de dénuement la plus prononcée.

Il est vrai que, après trente ans de sommeil stratégique et de désarmement, le réveil est brutal. Au-delà de la réapparition de la menace russe, toute la marche du monde est devenue plus violente. Surtout, le lien transatlantique se désagrège et le statut d’alliance menace de passer à celui de vassalité.

Bien entendu, il est faux d’affirmer, comme le fait Mark Rutte, que l’Europe serait totalement incapable de se défendre seule. La réalité s’impose néanmoins : nous demeurons largement tributaires des États-Unis pour nous armer, nous renseigner, nous transporter, nous coordonner ou nous commander.

Certes, nous ne saurions ignorer que nos budgets militaires cumulés ont quasiment doublé au cours de ces cinq dernières années ; que, dans le même temps, notre industrie de défense est montée en puissance ; que les États européens ont commencé à s’engager sur la voie de la cohérence stratégique et qu’ils n’ont pas failli dans leur soutien à l’Ukraine ; que la Commission européenne, enfin, a redécouvert les vertus de la préférence communautaire.

Toutefois, notre niveau d’engagement et de coopération demeure en deçà de ce qui apparaît désormais comme indispensable pour assumer notre sécurité collective face à la Russie et pour commencer à « dérisquer » véritablement notre relation avec les États-Unis.

Sur les plans industriel et institutionnel, tout comme en matière d’analyse stratégique et de coordination opérationnelle, beaucoup reste à faire, parfois même à inventer. Il nous incombe donc de franchir un cap, et vite.

Pour autant, demeurons lucides : la révolution culturelle qu’implique l’autonomie européenne est engagée, mais elle est loin d’être achevée. Nombre d’États, dont la doctrine stratégique a été entièrement modelée par la protection de Washington, peinent encore à concevoir leur géopolitique à partir de la seule réalité européenne, sans passer par le filtre de la vision américaine. Si l’idée d’une défense continentale affranchie du primat américain ne constitue plus un tabou, elle demeure pour beaucoup un impensé.

Dans ces conditions, forcer un destin fédéral serait une impasse. Certes, l’échelle européenne s’affirme comme la seule pertinente pour faire face aux ambitions d’États-continents de plus en plus offensifs. Il apparaît donc naturel que nous cherchions à progresser à vingt-sept, chaque fois que cela est possible.

Il faut toutefois accepter que tous ne souhaiteront pas avancer d’un même pas. Dès lors, assumons le recours aux coopérations renforcées là où elles sont nécessaires, ainsi qu’à la méthode intergouvernementale, le cas échéant en dehors du cadre de l’Union, là où elle est indépassable, comme en matière militaire et stratégique.

Pour autant, au-delà des structures et des instruments, il nous faut surtout réapprendre une grammaire : la puissance, indispensable dans le monde d’aujourd’hui, n’est pas seulement affaire de moyens ; elle est d’abord affaire de volonté.

Nous l’avons constaté récemment avec le Groenland et les garanties de sécurité en Ukraine : lorsque les Européens tracent des lignes rouges, lorsqu’ils haussent le ton pour parler le langage de la puissance, lorsqu’ils consentent à prendre leurs responsabilités et à assumer le rapport de force, ils s’éloignent de l’insignifiance dans laquelle le silence ou l’obsession de l’apaisement les enferment trop souvent.

Monsieur le ministre, mes chers collègues, l’Europe dispose de plus de ressources qu’elle ne le croit pour se défendre et pour exister dans le monde à venir.

Certes, les chantiers indispensables pour restaurer ses marges de manœuvre sont urgents, nombreux et exigeants. Certes, l’Europe ne sera jamais un État, encore moins un empire, mais elle pourrait en acquérir la force si elle en avait la détermination.

Face à une Russie qui menace notre sécurité, face à une Chine qui inonde nos marchés et instrumentalise nos chaînes d’approvisionnement, face à une Amérique qui cherche à saper notre souveraineté, celle de nos territoires comme celle de nos lois, l’Europe possède davantage d’armes qu’elle ne le pense pour dissuader, riposter et infléchir les ambitions des grandes puissances.

Elle doit pour cela continuer à avoir une conscience aiguë des intérêts qui lui sont propres, admettre que personne ne doit les défendre à sa place et se montrer déterminée à faire bloc ! (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, INDEP, RDPI et RDSE.)