Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé de l’Europe. Monsieur le sénateur Le Gleut, vous avez parfaitement raison d’affirmer que l’Europe possède les atouts nécessaires pour faire face à cette concurrence internationale accrue.
L’exemple récent du Groenland le montre : quand nous savons mettre sur la table les armes dont nous disposons, comme l’instrument anti-coercition, pour fermer l’accès à nos marchés publics, pour restreindre l’exploitation des droits de propriété intellectuelle, pour taxer les services numériques, nous pesons réellement. En effet, nous pouvons alors assumer des rapports de force, défendre collectivement nos intérêts et faire de notre marché intérieur un outil de puissance géopolitique.
Il nous revient désormais de tirer le fil et de faire en sorte que ce type de crise nous amène non pas à nous rendormir, mais à accepter ces rapports de puissance.
Vous avez souligné, monsieur le sénateur, la nécessité de « dérisquer » notre relation avec les États-Unis, c’est-à-dire de réduire nos dépendances dans un certain nombre de domaines stratégiques, de l’espace aux minerais critiques en passant par les systèmes de paiement ou la défense. Je partage évidemment tout à fait vos propos.
J’insisterai sur un élément particulier qui me paraît important, celui des minerais critiques. Dans ce domaine, un travail important est actuellement mené par le commissaire Stéphane Séjourné au travers du plan RESourceEU. Il s’agit notamment de diversifier et de réduire notre dépendance en matière de terres rares, qui sont à la base des aimants permanents, composants dont nous avons besoin dans les éoliennes, les batteries des véhicules électriques et les composants de pointe, tout comme dans le secteur aéronautique.
Il s’agit surtout de faire en sorte que nous puissions disposer d’une centrale d’achat commune nous permettant de constituer des stocks au niveau européen, de diversifier nos partenariats, de ne pas dépendre uniquement de la Chine et, enfin, de renforcer nos propres capacités de recyclage et de transformation des aimants permanents – il existe en France, à La Rochelle, comme ailleurs en Europe, une usine produisant ce type d’aimants. Ce secteur d’activité est absolument essentiel pour la souveraineté et l’autonomie stratégique de notre continent.
Mme la présidente. La parole est à Mme Nicole Duranton. (Applaudissements sur les travées des groupes UC et Les Républicains.)
Mme Nicole Duranton. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je remercie le groupe du RDSE d’avoir demandé ce débat sur le retour des impérialismes.
Le retour des logiques impériales constitue en effet un test existentiel pour l’Union européenne. Incursion militaire au Venezuela, intentions prédatrices de Washington sur le Groenland, poursuite de la guerre en Ukraine, l’année 2026 s’ouvre dans un contexte inédit, marqué par de fortes tensions et source d’inquiétudes et d’incertitudes. Ce climat alimente les craintes de voir l’Union européenne et ses instances s’affaiblir.
Il y a tout juste quatre ans, l’Ukraine était plongée sous nos yeux dans un conflit qui n’a fait que s’intensifier depuis lors. Quatre ans plus tard, l’Ukraine se tient encore debout, mais elle demeure le théâtre stratégique autour duquel les grandes puissances cherchent à accroître leur influence et à imposer leur vision.
Cette guerre a opéré une rupture stratégique essentielle, révélant à la fois la vulnérabilité et la capacité de réaction de l’Europe. Les grandes puissances mondiales s’affirment, les rapports de force se font jour, les équilibres mondiaux se fissurent, les instances du multilatéralisme perdent de leur efficacité.
Dans ce monde des grandes puissances, où seule compte la loi du plus fort, nous assistons à un retour brutal des impérialismes. Ce monde remet en cause les règles internationales qui régissent nos sociétés depuis des décennies. En effet, ce qui se passe aujourd’hui se déroule dans le mépris total du droit international. Ce qui se passe aujourd’hui met en péril nos intérêts économiques. Ce qui se passe aujourd’hui, sous le regard de tous, est une étape supplémentaire vers un vaste désordre mondial.
L’Union européenne se trouve donc confrontée à un choix historique : se résigner à n’être qu’une simple spectatrice des bouleversements du monde ou s’affirmer sur la scène internationale comme une puissance de stabilité et de souveraineté.
Il est temps pour nous, Européens, de définir la vision et les valeurs que nous voulons défendre à travers le monde. Il est temps pour l’Europe de s’affirmer pour ce qu’elle est : un espace de liberté, un lieu où continuent de s’appliquer des règles internationales partout remises en cause.
La première des réponses à apporter consiste à préserver l’unité de l’Europe, à ne pas céder à la division, dont nous avons pu voir, ici ou là, émerger les prémices. En témoignent les récentes déclarations de Berlin, qui a jugé insuffisants les efforts de Paris pour augmenter les dépenses dans le domaine de la défense et renforcer la souveraineté européenne. En témoignent également les divisions entre États membres sur la question de la présence de l’Union européenne lors de la première séance du Conseil de la paix de Donald Trump, qui se tenait la semaine dernière.
Nous devons à tout prix éviter de remettre en cause cette unité, car cela reviendrait à menacer notre capacité à préserver un équilibre déjà fragile.
Face à l’agressivité commerciale de la Chine, face aux tarifs aléatoires et punitifs des États-Unis, notre devoir est de bâtir une Europe plus forte. Pour ce faire, il nous faut protéger nos industries stratégiques, défendre nos intérêts économiques, militaires, scientifiques et démocratiques, investir massivement dans la recherche et l’innovation, sécuriser nos approvisionnements en matières premières et relocaliser certaines productions sensibles.
C’est ainsi que nous pourrons réduire notre dépendance et nous préparer aux différents scenarii auxquels nous pourrions être confrontés. En effet, mes chers collègues, nous n’avons pas la garantie que nos amis d’hier seront encore ceux de demain.
En outre, la défense de notre souveraineté et la protection des intérêts de l’Europe ne se limitent pas aux initiatives que nous prenons dans le secteur économique. Il faut transformer la puissance économique en puissance politique, renforcer la défense européenne, sans dupliquer l’Otan, et sauvegarder le multilatéralisme.
Là où certains dirigeants américains, tenant des propos choquants, vont jusqu’à prédire une disparition de la civilisation européenne, notre meilleure réponse est de nous affirmer en tant que continent défenseur des valeurs sur lesquelles les fondements de l’Union européenne ont toujours reposé, mais aussi en tant que modèle démocratique et culturel.
Il y a quelques jours, dans cet hémicycle, nous avons abordé la question de la liberté académique, qui connaît un net recul dans plusieurs pays du monde. Cette liberté, l’indépendance de nos enseignants et de nos chercheurs, la maîtrise de nos données : voilà les fondations d’une Europe souveraine et puissante !
Agir face au retour des impérialismes, c’est aussi réaffirmer la place essentielle de nos outre-mer. Grâce à ces territoires, l’Europe est présente dans tous les espaces où se jouent nos intérêts géopolitiques et nos enjeux d’avenir. Les outre-mer sont un pilier essentiel de la stratégie française et européenne dans l’Indo-Pacifique, un atout indéniable dans un monde en profonde mutation.
Dans le contexte des négociations sur le prochain cadre financier pluriannuel 2028-2034, il est important, me semble-t-il, de rappeler que ces territoires représentent un enjeu financier essentiel pour l’Europe.
En outre, compte tenu de l’instabilité mondiale actuelle, nous ne devons pas négliger la proximité géographique des territoires ultramarins avec les zones de tension internationale. Nous devons réaffirmer notre volonté de garantir leur sécurité, tout en protégeant notre zone économique exclusive.
La stratégie indo-pacifique que nous défendons avec la Nouvelle-Calédonie incarne cette ambition. Dans une région où les pressions étrangères s’intensifient, l’Europe doit rester ferme et solidaire.
Mes chers collègues, vous l’aurez compris, notre responsabilité est immense. Il faut passer d’une Europe régulatrice à une Europe puissance, capable de défendre activement ses intérêts, ses frontières et son modèle politique dans un contexte international redevenu conflictuel.
L’Europe se trouve à un tournant de son histoire. Nous devons continuer de bâtir une Europe unie, qui incarne les valeurs universelles de liberté, de justice et de dignité humaine. (Applaudissements sur les travées des groupes RDSE et UC.)
Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé de l’Europe. Madame la sénatrice Duranton, puisque vous avez évoqué le cadre financier pluriannuel, j’en profite pour en dire un mot à mon tour.
Ce cadre est effectivement primordial si l’on veut répondre aux besoins d’investissement de l’Union européenne dans tous les domaines stratégiques : la défense, le spatial, l’intelligence artificielle, le quantique, la transition environnementale…
Il faut investir en nous appuyant sur un principe cardinal, que la France défend lors de ces négociations, à savoir la préférence européenne, le made in Europe. Autrement dit, il faut faire en sorte que l’argent du contribuable européen contribue à soutenir les acteurs économiques européens, lesquels ont besoin d’être protégés face à la concurrence internationale déloyale – notamment aux surcapacités chinoises, subventionnées par la puissance publique –, et qui ont besoin de commandes publiques.
Dans le secteur spatial, par exemple, chacun sait que le succès de l’entreprise américaine SpaceX repose certes sur une forme de génie industriel et technologique, mais dépend aussi énormément des commandes publiques passées par la Nasa. Celles-ci permettent à cette société de pratiquer des prix de vente manifestement au-dessous de ceux du marché, ce qui, bien sûr, lui permet d’être compétitive à l’échelle internationale.
Je tiens par ailleurs à vous remercier, madame la sénatrice, d’avoir évoqué les territoires d’outre-mer et les régions ultrapériphériques (RUP), qui, bien entendu, constituent un atout stratégique pour l’Union européenne. C’est du reste la raison pour laquelle j’ai lancé, avec mes homologues espagnol et portugais, une coalition en faveur des RUP. Nous souhaitons faire entendre leur voix au cours de ces négociations, en particulier celles qui portent sur le cadre financier pluriannuel.
Il s’agit tout d’abord que ces territoires s’y retrouvent d’un point de vue budgétaire. Nous savons par exemple que le programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité (Poséi), sorte de fonds agricole pour les régions ultrapériphériques, a disparu de la copie qui nous a été présentée par la Commission européenne. Nous nous battons donc pour préserver la spécificité des RUP.
Il s’agit ensuite que les textes soient simplifiés aussi pour les régions ultrapériphériques, que ce soit le régime des aides d’État ou l’application du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), qui a un impact très différent selon les territoires. Ce mécanisme est certes un atout à la fois stratégique et économique pour notre continent, mais nous devons adapter nos règles et nos financements à la situation particulière des RUP, ce à quoi nous serons évidemment très attentifs.
Mme la présidente. La parole est à Mme Audrey Linkenheld. (Applaudissements sur les travées du groupe SER. – M. Jacques Fernique applaudit également.)
Mme Audrey Linkenheld. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je remercie à mon tour le groupe du RDSE de nous donner l’occasion de débattre d’un thème qui nous préoccupe tous, ici, au Sénat, mais aussi, bien au-delà, dans toute la société.
En effet, nous assistons bel et bien au retour des impérialismes, alors que nous pensions notre ordre international définitivement régi, même de façon imparfaite, par le multilatéralisme. Plusieurs dirigeants de grands pays du monde ont ainsi décidé d’en revenir à des pratiques impérialistes et l’assument. C’est vrai de Trump aux États-Unis ou de Poutine en Russie.
Quatre ans après l’agression russe en Ukraine, quelques semaines après l’intervention américaine au Venezuela ou les déclarations du président américain sur le Groenland, il n’est point besoin de s’étendre sur la réalité de ces visées impérialistes.
Elles se matérialisent par la priorité donnée à la pure domination et à l’emploi de la force armée, mais aussi par des ingérences plus dissimulées et, bien sûr, par le recours aux pressions économiques. La mise en place de taxes commerciales unilatérales et la limitation de l’accès à l’énergie ou à d’autres ressources essentielles sont évidemment des outils servant un impérialisme économique, que l’on retrouve d’ailleurs dans des pays comme la Chine.
Tous ces impérialismes, sous des formes variées, sont réels. Il est temps d’en prendre conscience et d’agir en conséquence.
Pour le groupe Socialiste, Écologiste et Républicain, il faut faire face à ces nouveaux impérialismes, non en opposant notre propre impérialisme ou en faisant preuve d’un nationalisme plus agressif, mais en privilégiant une réponse à l’échelle européenne. Les solutions les plus efficaces se situent en effet au niveau de l’Union européenne.
Or le compte n’y est pas aujourd’hui, et c’est d’ailleurs pourquoi ce débat est intéressant : il faut que le Sénat adresse un message à l’attention du Gouvernement et de l’Union elle-même.
Tout d’abord, l’Union européenne doit améliorer sa réponse sur le plan institutionnel.
Pour résister aux impérialismes américain, russe et chinois, l’Europe doit réellement s’affirmer comme une puissance autonome parlant d’une seule voix. Bien sûr, chaque État membre doit pouvoir défendre ses intérêts nationaux légitimes, mais il est urgent de surmonter nos divergences pour faire front ensemble, tant par la diplomatie que par la politique économique et industrielle.
Monsieur le ministre, comment mettre fin à l’isolement de la France et à l’étalage de ses désaccords avec l’Allemagne, alors que la relation franco-allemande est censée cimenter l’Europe ?
Pour ce qui est du Mercosur, les tergiversations du Gouvernement n’ont pas aidé à forger une position européenne finale qui tende vers la position française. Il n’est pas non plus acceptable que la présidente de la Commission européenne se soit sentie autorisée à cautionner l’existence du Conseil de la paix de Donald Trump.
C’est là un bras d’honneur adressé aux instances internationales qui ont été patiemment construites. Celles-ci ne sont certes pas idéales, mais elles représentent notre meilleur rempart contre l’usage unilatéral de la force. À nous de les défendre vigoureusement, pour contenir les tentations de toujours plus de dirigeants, parmi lesquels certains ont été démocratiquement élus, de s’affranchir les uns après les autres de ce qui, dans nos règles internationales communes, les entrave.
Monsieur le ministre, comment faire comprendre que le maintien du marché unique européen et la poursuite de son intégration, au service du bien-être des Européens, est la meilleure chance dont dispose l’Europe face aux impérialismes économiques ?
L’expansion chinoise, américaine ou indienne n’est pas le fruit d’une plus grande compétitivité. Elle résulte de la concurrence déloyale que se permettent de pratiquer nos partenaires en tournant le dos aux principes de base du libre-échange dont ils se réclament pourtant.
En France ou en Europe, la meilleure réponse économique ne consiste pas à libéraliser ou à simplifier davantage, car cette fausse simplification n’est qu’un nouveau dumping social ou environnemental.
En ce qui concerne le paquet Omnibus comme le Pacte vert européen ou d’autres textes, la France, fondatrice historique d’une Europe protectrice, doit de montrer qu’une autre voie que la dérégulation, celle de la préférence européenne par exemple, reste pertinente. Les barrières que nous dressons à nos frontières, nos protections à nous, sont non pas des droits de douane, mais nos droits sociaux et environnementaux.
Monsieur le ministre, comment avons-nous pu laisser la Commission conclure un accord commercial avec un président américain que sa propre Cour suprême vient de désavouer ?
Pour le groupe socialiste, face à toutes les attaques non conformes au droit international et commercial, la réponse passe par davantage de lucidité et de préparation, ainsi que par la riposte de notre organisation européenne.
La France doit se mobiliser avec force pour que l’Union se donne les moyens de défendre ses normes et ses principes, ce qui implique de ne pas les détricoter, mais aussi d’accepter l’exercice d’un contrôle plus strict de leur respect, qui passe par des moyens technologiques et humains plus importants et un budget européen solide.
Nous sommes capables de déployer des moyens considérables, voire excessifs, pour arrêter les personnes qui se présentent à nos frontières. Faisons de même pour les produits et marchandises qui pénètrent dans l’Union.
Je conclurai en disant que la réponse européenne face aux impérialismes doit assurément être aussi politique. Le poison du populisme, de la xénophobie et de l’autoritarisme, qui accompagne ces nouveaux impérialismes, a déjà contaminé l’Union européenne. Plusieurs textes récents ne sont passés dans l’hémicycle européen que grâce aux voix des représentants les plus à droite de l’échiquier politique et les plus proches des impérialistes dont nous débattons ce soir.
Monsieur le ministre, ne croyez-vous pas qu’il est urgent de clarifier la manière dont nos institutions européennes traitent avec les ennemis avérés de la démocratie et de la concorde ?
Face aux impérialismes et à leur mépris, il faut tenir bon sur les valeurs qui sont au fondement même de la création de l’Union européenne : l’humanisme, la démocratie et la paix. (Applaudissements sur les travées des groupes SER, GEST et RDSE, ainsi que sur des travées du groupe UC.)
Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé de l’Europe. Madame la sénatrice, je souhaite rebondir sur les propos que vous avez tenus au sujet d’éventuelles tergiversations du Gouvernement sur l’accord avec le Mercosur, ainsi que sur l’agenda de simplification. En effet, je ne puis pas vous laisser dire que le Gouvernement a tergiversé. C’est le contraire qui est vrai !
Si, aujourd’hui, l’accord avec le Mercosur, que nous avons combattu et contre lequel nous avons voté, comporte une clause de sauvegarde robuste, qui prévoit notamment la suspension des importations d’un produit sensible au cas où le prix de ce produit au sein du Mercosur est inférieur d’au moins 5 % à celui de la même marchandise dans l’Union et que, en parallèle, le volume des importations de celui-ci augmente de plus de 5 %, sur une période de trois ans, c’est parce que nous nous sommes battus.
Si nous avons obtenu, pour la première fois, des mesures miroirs, c’est-à-dire des mesures de réciprocité, sur les normes de production, ainsi que l’abaissement progressif des teneurs maximales en résidus de pesticides que les produits importés depuis le Mercosur doivent respecter, ou encore l’interdiction de l’importation de certains additifs alimentaires en deçà d’un certain seuil de tolérance, c’est parce que la France le demandait.
Si nous avons obtenu le doublement des contrôles, y compris dans les pays exportateurs, c’est grâce à la pression que nous avons exercée, avec le soutien d’un certain nombre de pays partenaires comme l’Italie et la Pologne, dans le cadre des négociations.
De la même façon, nous sommes parvenus à convaincre la Commission européenne de reconstituer l’intégralité de l’enveloppe de la politique agricole commune (PAC). Souvenons-nous que la copie initiale de la PAC qui avait été proposée dans le cadre financier pluriannuel ne contenait qu’environ 80 % des crédits de la PAC actuelle, le reste du budget agricole européen étant dilué dans les fonds de cohésion et le fonds Asile, migration et intégration. Nous nous sommes engagés dans ce rapport de force pour soutenir nos agriculteurs et renforcer la souveraineté alimentaire de notre continent.
Quant à l’agenda de simplification, madame la sénatrice, c’est à tort que vous parlez de dérégulation. Travaillons avec nos entreprises, nos industriels et nos PME, qui demandent certes l’application de textes comme la directive sur le devoir de vigilance ou la directive relative à la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises, dite directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), mais qui souhaitent avant tout qu’on les allège du poids administratif pesant sur elles du fait de ces textes.
Demander à certaines entreprises de remplir 1 200 indicateurs pour que l’on puisse vérifier si leurs chaînes de valeur respectent la réglementation européenne ou pour évaluer leur empreinte carbone, c’est évidemment extrêmement lourd. Cela place ces acteurs dans une situation défavorable, voire asymétrique par rapport à leurs concurrents.
C’est cet équilibre que nous continuons à viser aujourd’hui : simplifier les règles en vigueur, tout en investissant dans la décarbonation de notre continent.
Mme la présidente. La parole est à Mme Audrey Linkenheld, pour la réplique.
Mme Audrey Linkenheld. Je n’avais pas prévu de reprendre la parole, mais je me permets de vous indiquer, monsieur le ministre, que je regrette, à la fois à titre personnel et au nom de mon groupe, les propos que je viens d’entendre : il ne s’agit pas là de la défense de ce qu’incarne fondamentalement l’Europe, de cette Europe protectrice des droits sociaux et des normes environnementales dont j’ai parlé, c’est-à-dire de ce qui fait aujourd’hui la force de notre continent, à savoir la prospérité et la paix.
Un certain nombre d’entre nous, dans cet hémicycle, a rappelé les conditions qu’il faudrait poser pour que l’Union européenne puisse faire front plus efficacement contre les nouveaux impérialistes.
Or les propos que je viens d’entendre ne font finalement que nous enjoindre à faire comme eux si l’on veut se porter mieux. Selon moi, une telle stratégie ne nous mettra pas sur le bon chemin. (Applaudissements sur les travées des groupes SER et GEST.)
Mme la présidente. La parole est à Mme Cathy Apourceau-Poly.
Mme Cathy Apourceau-Poly. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, que les choses soient claires, nous n’assistons pas à un « retour des impérialismes ». Ces derniers n’ont jamais disparu !
À la suite du mouvement de décolonisation, les puissances occidentales ont troqué leur administration coloniale contre une domination financière, la canonnière contre le traité de libre-échange, l’occupation directe contre la contrainte monétaire et l’endettement.
Elles ont recouvert leurs intérêts matériels d’un vernis démocratique, en invoquant les droits humains, et ce afin d’envahir des territoires, de renverser des régimes et d’imposer un diktat économique au bénéfice exclusif du capital transnational, au prix de millions de vies. En août 2025, une étude publiée par The Lancet et couvrant la période 1971-2021 montrait ainsi que les sanctions unilatérales auraient à elles seules causé environ 565 000 décès par an, dont près de la moitié concernait des enfants de moins de cinq ans.
Ce que nous vivons aujourd’hui est une crise de l’ordre géopolitique mondial. Pour la première fois depuis 1945, les États-Unis voient leur statut de première puissance mondiale contesté par la Chine. La question qui se pose aujourd’hui est donc celle de la position qu’occupera l’Union européenne dans ce nouvel ordre mondial. Résistera-t-elle aux impérialismes ou s’y subordonnera-t-elle ?
L’Union européenne, s’estimant dépossédée d’un accès privilégié aux ressources mondiales, s’enferme dans une logique de concurrence entre impérialismes. Elle assume désormais une stratégie d’accaparement des marchés, des routes commerciales et des matières premières. Ses choix géopolitiques sont dictés non par des principes, mais par l’impératif de la défense des profits.
Au Moyen-Orient, l’Europe refuse les sanctions à l’égard de l’État israélien et maintient sa coopération militaire et commerciale avec ce dernier. Israël poursuit pourtant un génocide et la colonisation des territoires palestiniens.
En Afrique centrale, elle signe des accords avec le Rwanda pour sécuriser son accès aux minerais stratégiques ; ainsi, elle finance son armée sans aucune garantie réelle quant à l’utilisation de ces fonds. En faisant ce choix, elle se rend complice des crimes commis au Kivu.
Dans le même temps, elle multiplie les accords de libre-échange, notamment avec le Mercosur et avec l’Inde, tout en menant une politique protectionniste ciblée contre la Chine. L’expérience est pourtant sans appel : de tels accords accentuent le dumping social, organisent la mise en concurrence des travailleurs et captent la valeur au profit des grands groupes. Ils ne profitent ni aux travailleurs européens ni aux peuples des pays partenaires.
S’agissant de l’Inde, l’Union européenne contractualise, sans fixer de véritables contreparties, avec un régime de plus en plus autoritaire. Contrairement aux déclarations que le directeur d’Asie et d’Océanie du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, Benoît Guidée, a formulées lors de sa récente audition au Sénat, la situation démocratique en Inde n’est pas exempte de graves dérives. En témoignent les soupçons de fraudes électorales massives, liées à la révision des listes électorales lancée en novembre 2025, qui sont susceptibles de priver des dizaines de millions d’électeurs du droit de vote.
À cet affaissement politique, marqué par la priorité donnée aux intérêts économiques sur tout le reste, y compris sur l’intérêt même des peuples, s’ajoute la vassalisation de l’Europe par les États-Unis.
Face aux offensives commerciales américaines, la Commission européenne promet d’augmenter massivement les importations de gaz naturel liquéfié et de pétrole américains, tout en s’engageant à accroître les dépenses militaires et les achats d’armements états-uniens. Parallèlement, elle renforce sa participation à l’Otan et fait de la dette publique un levier au service du complexe militaro-industriel.
Cette soumission est aussi idéologique. La nomination de commissaires européens issus de l’extrême droite et le vote du paquet Omnibus I en décembre de l’année dernière traduisent un basculement. Le centre, la droite et l’extrême droite ont uni leurs voix pour alléger les obligations des multinationales.
Le démantèlement du Pacte vert européen reflète la primauté accordée au grand capital, aux intérêts américains et aux Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et révèle une convergence politique allant du centre aux néofascistes siégeant au Parlement européen.
Face aux impérialismes, l’Union européenne choisit donc l’alignement, la réaction, la militarisation et l’austérité.
Pourtant, une autre voie est possible. Celle-ci suppose d’inscrire dans les traités européens des droits sociaux contraignants, dont la valeur serait supérieure au principe de libre circulation des capitaux, d’agir non dans l’intérêt des industriels de l’armement ou des multinationales, mais pour les peuples, de s’endetter pour financer les services publics de la santé, de l’éducation, des transports, de la transition écologique, non pour alimenter la course aux armements, et de conditionner strictement toute coopération commerciale au respect des droits humains, sociaux et environnementaux.
L’Union doit devenir un espace de coopération, de souveraineté populaire, de justice sociale et de paix. Elle doit choisir le camp des peuples ! (Applaudissements sur les travées des groupes CRCE-K, SER, GEST et RDSE.)