Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.

M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de lEurope et des affaires étrangères, chargé de lEurope. Il me semble qu’il est quelque peu contradictoire de dire, d’un côté, que l’on veut que l’Europe soit capable de résister aux impérialismes, et, de l’autre, de prôner une forme de désarmement unilatéral de notre continent, en somme de déclarer que l’on ne doit surtout pas s’endetter pour le réarmer.

Les seuls qui pourraient se réjouir d’entendre de tels propos, ce sont Donald Trump, Vladimir Poutine, bref précisément ceux qui rêvent d’une Europe vassalisée et incapable de se défendre. Si l’on veut se donner les moyens de se protéger, il faut au contraire investir dans l’industrie de défense européenne.

S’agissant de la question du Pacte vert européen et de la simplification de nos règles, je citerai un exemple très précis, celui de la décarbonation de notre industrie automobile, en faveur de laquelle nous maintenons des ambitions très élevées.

Vous le savez, dans ce domaine, nous nous sommes fixé comme objectif la fin de la vente des véhicules thermiques neufs d’ici à 2035. Il se trouve que, l’année dernière, on a intimé aux industriels européens du secteur automobile, y compris à ceux qui avaient investi dans l’électrique, de payer des amendes à la Commission européenne, tout simplement parce que la demande de véhicules non thermiques, qui dépend pourtant des seuls consommateurs, avait baissé.

Or, pour leur éviter de régler ces amendes, on leur a proposé d’équilibrer leur bilan carbone en achetant des crédits carbone à la concurrence considérée comme vertueuse, c’est-à-dire les industriels ayant fait dès le départ le choix du 100 % électrique, autrement dit BYD en Chine et la société Tesla d’Elon Musk aux États-Unis. On le voit bien, on marche sur la tête !

Le meilleur moyen de renforcer le populisme et de soutenir ceux qui souhaitent précisément remettre en cause tous nos efforts en faveur de la décarbonation et démanteler le Pacte vert européen, c’est de favoriser, au nom de la prospérité et de la paix, la désindustrialisation du continent et la destruction d’emplois.

De notre côté, nous sommes plutôt favorables à la simplification des règles, en accompagnant, de manière équilibrée, les industriels dans leurs investissements en faveur de la transition environnementale, car il nous semble que c’est la meilleure manière d’atteindre l’objectif que nous cherchons à atteindre.

Mme la présidente. La parole est à Mme Cathy Apourceau-Poly, pour la réplique.

Mme Cathy Apourceau-Poly. En somme, monsieur le ministre, vous nous expliquez que nous voulons supprimer des emplois !

Sachez que nous examinions cet après-midi, dans ce même hémicycle, une proposition de loi de notre groupe visant à nationaliser le groupe sidérurgique ArcelorMittal, ce que vous avez refusé de faire. Dès lors, en matière de destruction d’emplois, je crois que vous êtes mal placé pour nous donner des leçons ! (Mme Audrey Linkenheld acquiesce.) Et il en va de même en matière de décarbonation et de souveraineté industrielle.

Mme la présidente. La parole est à Mme Mathilde Ollivier. (Applaudissements sur les travées des groupes GEST et SER.)

Mme Mathilde Ollivier. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, il y a quelques semaines, le président des États-Unis déclarait vouloir annexer le Groenland, par la force si nécessaire. Vladimir Poutine poursuit méthodiquement la guerre d’agression qu’il mène contre l’Ukraine. Xi Jinping consolide son alliance avec Moscou, tout en étendant l’influence chinoise au détriment de ses voisins.

Nous assistons à la convergence de trois impérialistes qui partagent un même mépris, celui du droit international et du projet européen. Cette situation inédite suscite un débat légitime sur la réponse que l’Europe doit apporter. Certaines voix nous invitent à répondre sur le même terrain, celui du militarisme.

Après tout, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas devenir nous-mêmes une grande puissance militaire classique, un empire capable de rivaliser avec Washington, Moscou et Pékin ? Une telle tentation est compréhensible, mais, en y cédant, nous serions, je le crois, profondément dans l’erreur.

En réalité, nous avons déjà emprunté ce chemin. Dans leur histoire, les États européens ont déjà cru pouvoir rivaliser sur le terrain de la puissance brute, de la course aux armements et du nationalisme exacerbé. Nous en connaissons tous le résultat.

C’est précisément pour ne plus jamais revivre cette catastrophe que nos prédécesseurs ont imaginé la construction européenne.

L’Union européenne ne sera jamais la Chine, elle ne sera jamais la Russie, elle ne sera jamais les États-Unis ; nous devrions nous en réjouir plutôt que le déplorer.

Notre force réside non pas dans l’imitation de ces modèles impériaux, mais dans notre capacité à incarner une autre solution crédible : un modèle de société qui réconcilie prospérité, justice sociale et transition écologique, tout en reposant sur des institutions démocratiques solides et le respect du droit.

Je veux en donner quelques exemples concrets, en matière d’énergie d’abord, car le choc de février 2022 nous a brutalement rappelé le prix de notre dépendance au gaz russe.

Quels choix s’offraient alors à l’Europe ? Fallait-il remplacer le gaz de Poutine par le GNL (gaz naturel liquéfié) de Trump, perpétuant notre vassalisation énergétique, ou bien saisir cette crise comme l’occasion d’accélérer notre transition vers l’autonomie énergétique ?

Mme Mathilde Ollivier. Trois ans plus tard, force est de constater que nous avons tergiversé et parfois même reculé sur le Green Deal sous prétexte de compétitivité.

Or chaque avancée de notre réglementation, chaque éolienne que nous installons, chaque panneau solaire que nous déployons, chaque rénovation thermique que nous réalisons n’est pas seulement un acte écologique, c’est un acte de souveraineté stratégique !

Mme Mathilde Ollivier. Le régime de Poutine tire 30 % de son budget de la vente de combustibles fossiles. Quant au climatoscepticisme de Trump, loin d’être une lubie, il traduit la défense des intérêts de l’industrie pétrolière américaine. Face à ces impérialismes du carbone, notre transition énergétique devient un impératif de souveraineté. La même logique peut s’appliquer au numérique, à l’agriculture ou encore aux matériaux critiques.

Toutefois, soyons lucides, chers collègues : aucune de ces politiques ne tiendra sans justice sociale ! Quand des millions de nos concitoyens peinent à se chauffer l’hiver, à se loger décemment, à accéder aux soins, ils perdent confiance dans nos institutions. Cette défiance les rend vulnérables aux discours autoritaires, aux fake news, aux ingérences étrangères, bref, aux relais des impérialismes sur notre propre territoire européen. La montée de l’extrême droite dans de nombreux pays européens, si elle est parfois financée par Moscou ou les États-Unis, prospère d’abord sur le terreau de nos propres injustices sociales.

Inversement, vouloir défendre un État social sans réfléchir à notre défense collective est une illusion. Les droits des travailleurs, les services publics, la redistribution économique ne peuvent exister durablement dans un régime autoritaire ou néofasciste, ou sous une occupation étrangère. Défendre notre modèle social exige donc avant tout de défendre l’espace dans lequel il peut s’épanouir.

Nous devons par conséquent augmenter nos budgets de défense et de sécurité collective ; débattons-en, mais surtout faisons-le au moyen d’une fiscalité plus juste !

Mes chers collègues, l’histoire nous enseigne que les empires et les régimes autoritaires finissent toujours par s’effondrer sous le poids de leurs contradictions internes. Les États-Unis sont déjà profondément divisés ; la Russie de Poutine dilapide ses ressources dans une guerre qui épuise son économie ; la Chine fait face à des fragilités démographiques et économiques majeures.

Face à eux, notre patience stratégique, notre résilience démocratique, notre capacité à corriger nos erreurs par le débat plutôt que par la répression, peuvent constituer nos meilleures armes sur le temps long.

L’Union européenne ne vaincra pas les impérialismes en devenant elle-même impériale ; elle les dépassera en demeurant fidèle à son identité profonde : un espace de droit, de régulation démocratique, de justice sociale et de dignité humaine. Ce modèle est certes imparfait, nous devons sans cesse l’améliorer et le renforcer, mais il reste, malgré tout, une lueur d’espoir dans un monde de plus en plus dur. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST, ainsi que sur des travées des groupes SER et RDSE.)

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.

M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de lEurope et des affaires étrangères, chargé de lEurope. Madame la sénatrice, je suis totalement d’accord avec vous quant à la nécessité d’investir dans la souveraineté énergétique de notre continent.

Vous l’avez bien dit, la transition environnementale est un enjeu non seulement de décarbonation, donc de lutte contre le réchauffement climatique, mais aussi, à l’évidence, d’autonomie stratégique de notre continent. La construction de cette autonomie passe par un investissement massif dans les énergies renouvelables et dans le nucléaire, suivant le principe de neutralité technologique que nous défendons pour notre continent dans les instances européennes.

Vous avez également mentionné la nécessaire protection de nos espaces démocratiques et informationnels, en particulier contre la prolifération de fausses nouvelles. Cet élément est absolument essentiel pour la préservation de notre modèle européen.

C’est d’ailleurs pourquoi, comme vous le savez, la France appelle la Commission européenne à faire l’usage le plus robuste et rigoureux possible des outils qu’offre notre État de droit et, en particulier, des règles que nous avons adoptées récemment dans le cadre du DSA (Digital Services Act). Cette législation vise, au fond, à traduire une idée très simple : ce qui est illégal dans le monde réel – les discours de haine et de misogynie, l’antisémitisme et le racisme – doit aussi l’être dans le monde virtuel ; ce même principe nous permet aussi d’affronter la désinformation et la manipulation des algorithmes, ainsi que les tentatives d’ingérence dans les processus électoraux, comme cela s’est produit en Roumanie et en Moldavie.

C’est aussi pourquoi nous nous sommes montrés très clairs dans les négociations avec, par exemple, les États-Unis, quant au fait que l’autonomie réglementaire de l’Union européenne ne saurait être remise en question ni a fortiori être soumise à des pressions extérieures ; c’est vrai tant en matière environnementale que pour ce qui concerne les règles encadrant le numérique.

Cette ligne, nous continuerons de la défendre avec fermeté, en particulier lors des rendez-vous que nous aurons avec la Commission au cours des prochains mois sur les textes relatifs au numérique.

Mme la présidente. La parole est à Mme Annick Girardin. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE.)

Mme Annick Girardin. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, le retour des impérialismes est une réalité et c’est bien pourquoi le groupe du RDSE a souhaité inscrire ce débat à notre ordre du jour.

En effet, dans un contexte de rivalités accrues où la Russie cherche à s’imposer par la force, où la Chine avance ses positions en suivant une stratégie globale et où les États-Unis défendent fermement leurs intérêts, souvent au détriment des alliés que nous sommes censés être, l’Europe ne peut se contenter d’être un marché ouvert, un espace de régulation ou une interface édictant des normes ; elle doit être une puissance !

Cette puissance, nous l’avons déjà, au moins en partie. Elle repose dans l’un des atouts, souvent sous-estimé, de l’Union européenne : la présence mondiale que lui offrent ses régions ultrapériphériques (RUP) et ses pays et territoires d’outre-mer (PTOM). Ces territoires, qu’offrent à l’Europe la France, les Pays-Bas, le Portugal, l’Espagne et le Danemark, feront l’objet de mon propos ce soir.

Grâce à eux, l’Europe est présente dans tous les océans. Elle dispose ainsi d’une profondeur stratégique exceptionnelle et contrôle, via ses États membres, le premier domaine maritime mondial. Cet atout offre un accès aux ressources, une maîtrise des routes maritimes ou encore une capacité d’influence normative et environnementale.

Face à l’impérialisme territorial russe, ces territoires représentent pour l’Europe des points d’ancrage stables dans des zones sensibles : l’Atlantique Nord, la zone subarctique, l’océan Indien ou encore le Pacifique.

Face aux « nouvelles routes de la soie » chinoises, ces territoires constituent aussi des leviers économiques et technologiques. Ils offrent des zones d’expérimentation pour les énergies renouvelables marines, pour l’économie bleue et pour la recherche océanographique et climatique. Ils sont au cœur des enjeux de biodiversité et de transition énergétique.

L’Europe peut y démontrer la crédibilité d’un modèle de développement durable qui puisse se substituer aux logiques d’exploitation intensive.

Ces espaces sont également essentiels dans la bataille des infrastructures. J’ai déjà évoqué ici à plusieurs reprises le sujet des câbles numériques sous-marins, qui transportent l’essentiel des données mondiales. Or nombre de nos RUP et de nos PTOM sont situés sur des axes stratégiques de connexion intercontinentale.

Investir collectivement dans ces infrastructures dans l’Atlantique me semble essentiel : on pourrait ainsi relier l’Hexagone au Groenland via Saint-Pierre-et-Miquelon, en passant par les Antilles françaises et néerlandaises, mais aussi par la Guyane, afin de rejoindre le câble EllaLink, projet financé par l’Europe, qui relie l’Amérique du Sud à la péninsule ibérique – nos voisins espagnols et portugais ont été un peu plus rapides que nous… La boucle connectée que je propose ici ne constituerait pas seulement un défi technique : ce serait surtout un projet de souveraineté numérique, qui nous permettrait de contrôler nos flux de données et de stocker celles-ci nous-mêmes.

Monsieur le ministre, je compte sur vous pour défendre ce projet, car nous devons récupérer notre force de contrôle !

En coopérant, l’Europe est capable de réaliser des projets d’une telle ampleur : elle l’a déjà fait, voici maintenant des décennies, en construisant en Guyane le centre spatial de Kourou.

Dans l’Arctique, la fonte des glaces ouvre de nouvelles routes, mais elle aiguise surtout de nouveaux appétits. La Russie militarise, la Chine se projette, Trump scandalise. Quant à l’Europe, elle peut peser dans cet espace au moyen du Groenland, mais aussi de Saint-Pierre-et-Miquelon, qui nous offre une présence subarctique.

J’ai d’ailleurs eu l’occasion, il y a quelques semaines, de plaider pour une coopération européenne entre la France et le Danemark, ainsi qu’entre les deux PTOM que je viens de citer. Une telle coopération pourrait servir à promouvoir une gouvernance fondée sur la science, la protection environnementale et le droit international. Là aussi, l’Union européenne doit être force de stabilité.

Ces territoires sont aussi des relais diplomatiques. Ils ancrent l’Union européenne dans des bassins régionaux clés comme les Caraïbes, l’océan Indien ou le Pacifique. Ils facilitent des partenariats équilibrés avec les puissances émergentes. En somme, grâce à eux, l’Europe pourrait se doter d’une capacité d’initiative propre au lieu de subir les stratégies des autres.

Encore faut-il assumer cette réalité ! Trop souvent, ces territoires isolés sont oubliés dans les stratégies globales de l’Europe, alors qu’ils sont en réalité au cœur de cette « Europe-monde ». Ils sont des avant-postes de la puissance européenne, des laboratoires d’innovation et des plateformes de projection stratégique.

Néanmoins, les intégrer pleinement dans notre vision suppose d’investir à la hauteur de leur rôle, et ce dans plusieurs domaines : infrastructures aéroportuaires, connectivité numérique, recherche scientifique, capacités de surveillance maritime ou encore coopération régionale renforcée. Cela suppose aussi de les associer davantage aux décisions européennes qui concernent leur environnement géographique.

La question n’est donc pas de savoir si l’Europe peut être une puissance, car elle l’est déjà, potentiellement. Elle est de savoir si notre continent a la volonté politique de mobiliser pleinement ses atouts.

Le retour des impérialismes nous oblige à regarder autrement nos territoires ultramarins : non comme des marges, mais comme des centres stratégiques avancés de la souveraineté européenne. Nous devons en faire le cœur de notre ambition géopolitique.

Monsieur le ministre, la France compte-t-elle porter ce magnifique projet européen, avec le bloc des pays membres concernés ?

Il s’agit non pas seulement de défendre la place des RUP et des PTOM dans le cadre financier pluriannuel, même si c’est essentiel, mais bien de faire de tous ces territoires le véritable atout de l’Europe de demain. (Applaudissements sur les travées des groupes RDSE et UC. – M. Mickaël Vallet applaudit également.)

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre délégué.

M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de lEurope et des affaires étrangères, chargé de lEurope. Madame la sénatrice Girardin, je vous remercie de votre propos. Vous avez parfaitement raison : les RUP comme les PTOM constituent à l’évidence un atout stratégique pour l’Union européenne, à laquelle il appartient maintenant de le reconnaître et d’en tirer profit.

Un colloque s’est récemment tenu sur ces sujets, auquel ont participé le commissaire Raffaele Fitto – les RUP font partie de ses attributions – et un certain nombre de mes homologues. C’est à cette occasion que j’ai lancé, avec l’Espagne et le Portugal, la coalition que j’évoquais.

Le premier objectif de cette dernière consiste à soutenir les RUP et à reconnaître leur spécificité dans le cadre du prochain cadre financier pluriannuel. L’accès de ces régions à un certain nombre de fonds serait simplifié, de même que la mise en œuvre sur leur territoire de certaines législations, comme le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Nous œuvrons également pour que les PTOM soient éligibles au troisième pilier du cadre financier pluriannuel.

Par ailleurs, vous n’ignorez pas l’importance de répondre à l’échelon national à un autre enjeu : la maximisation des retours sur les fonds européens dans ces territoires. Mes collègues et moi y travaillons et continuerons de le faire. Ainsi, j’organiserai dans les prochains mois, en lien notamment avec nos collectivités, un colloque sur le thème : « Europe et collectivités territoriales ». Ce sera l’occasion de se pencher sur le nouveau cadre financier pluriannuel et le futur de la politique de cohésion, mais aussi sur la maximisation de ces retours, enjeu particulièrement important pour les RUP.

J’y insiste après vous, celles-ci sont une chance, un atout économique et stratégique pour le rayonnement de l’Union européenne à travers le monde.

Mme la présidente. La parole est à Mme Annick Girardin, pour la réplique.

Mme Annick Girardin. Monsieur le ministre, je compte sur vous pour aller plus loin encore.

Je comprends bien ce que nous faisons avec l’Espagne et le Portugal : cela est essentiel, ne serait-ce que pour rattraper le retard que nous avons par rapport à eux en matière de connectivité et de câbles sous-marins.

Toutefois, ce que je vous demande ici, ce ne sont pas des soutiens financiers supplémentaires ni les dispositifs spécifiques pour les territoires ultramarins auxquels vous avez fait allusion. Je vous demande plutôt de porter, au sein des instances européennes, la voix de la France et des quatre autres pays concernés, d’être en tête de ceux qui rappelleront à une Europe qui en a peut-être moins conscience que l’atout constitué par les RUP et les PTOM est sous-utilisé.

Si vous voulez que les habitants de ces territoires soient fiers d’être des Européens, il faut leur faire savoir qu’ils représentent une immense richesse potentielle pour l’Europe, et surtout montrer à celle-ci tout entière ce que nous pouvons lui apporter. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE. – MM. Grégory Blanc et Michel Canévet applaudissent également.)

Mme la présidente. La parole est à Mme Brigitte Devésa. (Applaudissements sur les travées du groupe UC.)

Mme Brigitte Devésa. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, le débat qui nous réunit ce soir est particulièrement d’actualité ; je tiens à remercier le groupe du RDSE d’en avoir pris l’initiative.

Depuis plusieurs années, nous assistons à un phénomène que beaucoup pensaient appartenir au passé : le retour des impérialismes. Des puissances réaffirment leurs ambitions territoriales, économiques, technologiques et militaires. Les rapports de force remplacent parfois le droit, l’influence économique devient un levier géopolitique et la souveraineté des États est remise en question.

Dans ce contexte instable, l’Union européenne se trouve à la croisée des chemins. Elle doit décider si elle veut rester une puissance normative influente mais fragile ou devenir un acteur stratégique capable de défendre ses intérêts, ses valeurs et son modèle de société.

Face à ce retour des impérialismes, trois grandes réponses s’imposent à notre Union : renforcer son autonomie stratégique ; défendre activement ses valeurs démocratiques ; enfin, repenser son rôle dans la mondialisation.

Les guerres aux frontières de l’Europe, les tensions commerciales internationales ou encore la dépendance énergétique ont mis en lumière une réalité : l’Europe est vulnérable.

Pendant longtemps, l’Union européenne a privilégié la coopération économique et la diplomatie, pensant que l’interdépendance commerciale suffirait à garantir la paix. Hélas ! cette vision a aujourd’hui montré ses limites.

Renforcer l’autonomie stratégique ne veut pas dire que l’on se replie sur soi. Cela signifie plutôt que l’on est capable d’agir sans dépendre excessivement d’autres puissances.

Cela passe avant tout par une réelle politique de défense. L’Europe doit en effet améliorer la coordination de ses armées et développer des capacités industrielles communes tout en investissant davantage dans la sécurité collective, non pas pour devenir une puissance militaire agressive, mais pour garantir sa souveraineté et contribuer à la stabilité internationale.

En 2025, pour la première fois, tous les pays membres de l’Otan ont consacré au moins 2 % de leur PIB à la défense, conformément à l’objectif fixé par l’Alliance atlantique. Au cours des dernières années, les budgets militaires ont largement augmenté, portés par la guerre en Ukraine et la pression américaine, mais nous devons aller bien plus loin dans notre coopération.

Ensuite, l’autonomie est aussi affaire d’énergie et de technologies. Les crises récentes ont montré combien la dépendance énergétique pouvait devenir un instrument de pression politique.

Enfin, l’autonomie économique implique de sécuriser les chaînes d’approvisionnement, notamment dans des secteurs aussi critiques que les semi-conducteurs, les médicaments ou les matières premières rares.

Une Europe plus autonome sera une Europe plus crédible et mieux à même de défendre ses intérêts.

Toutefois, monsieur le ministre, l’Union européenne n’est pas seulement un marché ou une alliance politique. Elle est aussi un projet fondé sur les valeurs de ses pères fondateurs : démocratie, État de droit et coopération pacifique.

Ces valeurs sont aujourd’hui contestées, parfois même au sein de l’Europe, mais surtout de plus en plus à l’extérieur. Certaines puissances promeuvent des modèles autoritaires. D’autres utilisent la désinformation, la pression économique ou l’ingérence politique pour affaiblir les démocraties. Nous l’avons vu en Roumanie, où les élections présidentielles de décembre 2024 ont dû être annulées.

Face à cela, l’Europe doit assumer son rôle de puissance normative en défendant fermement l’État de droit en son sein. Cela implique aussi de soutenir les démocraties partenaires, de protéger les processus électoraux contre les ingérences et d’investir dans la cybersécurité et la lutte contre la désinformation.

Le retour des impérialismes s’inscrit aussi dans une transformation de la mondialisation. Celle-ci n’est plus seulement économique : elle devient géopolitique. Le cas du Groenland en est un exemple particulièrement criant.

Je souhaite m’attarder à ce stade quelques minutes sur Taïwan et sur la pression croissante que lui fait subir la Chine, car c’est un sujet que je connais bien.

Depuis plusieurs années, Pékin considère Taïwan comme une province devant être réunifiée avec le reste de la Chine, si nécessaire par la force. Cette ambition a bien sûr une dimension militaire, qui se traduit par des incursions régulières d’avions et de navires aux alentours de l’île visant à intimider les Taïwanais, mais elle s’accompagne aussi d’une stratégie d’influence multiforme bien plus large.

L’ingérence chinoise est d’abord politique et informationnelle. Pékin cherche à influencer l’opinion publique taïwanaise par des opérations de désinformation relayées dans certains médias, mais aussi sur les réseaux sociaux. Leur objectif est souvent de fragiliser la confiance des habitants de l’île dans les institutions démocratiques taïwanaises et de favoriser des forces politiques plus conciliantes avec la Chine.

S’exerce également une pression économique, qui va de restrictions commerciales ponctuelles à l’encouragement de dépendances industrielles, en passant par des incitations économiques ciblées. Cette stratégie vise à montrer que la prospérité de Taïwan dépendrait d’un rapprochement avec Pékin.

Enfin, l’isolement diplomatique constitue un autre levier de pression. La Chine exerce une influence considérable pour empêcher Taïwan d’être reconnu officiellement par de nombreux États ou d’intégrer certaines organisations internationales.

De fait, ce dossier n’est pas seulement une question asiatique. Si je l’évoque ici ce soir, c’est parce que Taïwan est un acteur majeur de l’économie mondiale, notamment dans le domaine des semi-conducteurs, qui sont essentiels à l’industrie numérique, automobile ou énergétique européenne. Une crise majeure aurait donc un impact direct sur l’économie de notre continent.

Cette situation soulève aussi une question de principe : comment réagir face à la pression exercée sur une démocratie par une grande puissance ?

L’Union européenne, qui se veut attachée au droit international et à la stabilité mondiale, ne peut ignorer ces tensions. Elle doit faire face à l’impérialisme chinois, soutenir la stabilité régionale et le dialogue diplomatique – c’est indéniable, c’est indispensable –, mais elle doit aussi diversifier ses dépendances technologiques et économiques.

Mes chers collègues, répondre au défi des nouveaux impérialismes ne signifie nullement abandonner l’idéal européen. Au contraire, cela exige de le renforcer.

Notre Union a une responsabilité particulière : elle doit démontrer qu’il est possible d’être une puissance sans être impériale, d’être une force sans être oppressive. Oui, cela est possible ; à charge pour nous, Européens, de le prouver ! (Applaudissements sur les travées des groupes UC, RDSE et RDPI.)