C. LA TRANSPLANTATION LAISSE DES PRÉJUDICES DURABLES SUR LES MINEURS TRANSPLANTÉS, DONT CERTAINS NE PARVIENDRONT QUE TRÈS DIFFICILEMENT À RECONSTRUIRE LEUR VIE
1. Des trajectoires de vie profondément fragilisés
Les résultats scolaires des mineurs transplantés, comme l'ensemble des enfants de l'aide sociale à l'enfance, sont généralement mauvais. Seulement 15 % des garçons et 19 % des filles voient leurs dossiers scolaires par les services de la Ddass jugés comme satisfaisants45(*). Dans le département de Paris, sur 454 enfants de la Ddass ayant accédé à un emploi, quatre seulement ont un niveau baccalauréat46(*). Toutefois, le retard scolaire des enfants transplantés apparaît comme plus important que la moyenne des enfants de l'aide sociale à l'enfance car de nombreux enfants transplantés, âgés jusqu'à 12 ans, ne sont encore jamais allés à l'école47(*).
La séparation de fratries constitue un autre traumatisme pour les enfants transplantés. Elle aggrave les ruptures affectives et fragilise durablement la reconstruction psychologique des mineurs transplantés. Le problème est bien identifié par les services de l'aide sociale à l'enfance, mais la coordination entre les différents centres est difficile et les problématiques de places conduisent fréquemment aux ruptures brutales entre fratries. Ainsi, le directeur de la Ddass de Montpellier écrit au secrétaire général du comité national d'accueil des Réunionnais : « Vous avez abordé le problème de la dispersion des pupilles de La Réunion amenés en métropole et de l'éclatement des cellules familiales. Je souhaiterais que soit étudié ce problème car nos tentatives de regroupement [...] n'ont pu aboutir. Il me semblerait souhaitable dans le but d'une meilleure adaptation qu'une certaine coordination nationale soit faite »48(*).
La mélancolie des enfants pour leur territoire, La Réunion, malgré les difficiles conditions dans lesquelles ils pouvaient évoluer, les empêche fréquemment de s'investir émotionnellement dans la vie qu'ils pourraient construire dans l'Hexagone. Ainsi, dans un courrier du 3 novembre 1971, la tante d'un enfant transplanté écrit : « Mon neveu a beaucoup changé depuis qu'il est chez nous. Bien qu'il ait déjà pris du caractère et des mauvaises habitudes, nous faisons de notre mieux pour le mettre dans le bon chemin et prendre goût à la vie de famille. Mais il ne se plaît pas chez nous, il aimerait être chez sa mère avec ses frères et soeurs à La Réunion. C'est pour cette raison qu'il n'apprend aucun métier en France et c'est dommage pour lui »49(*).
Les rapatriements d'enfants transplantés sont possibles, fréquemment en raison de situations très douloureuses vécues par ces derniers dans l'Hexagone. Ainsi, un jeune homme, transplanté avec son frère en 1965 à Albi, souhaite devenir boulanger, mais faute de place disponible en formation, il n'y parvient pas et fait une tentative d'empoisonnement. Après avoir pris un poste d'apprenti dans une boulangerie, ses relations avec son patron se détériorent considérablement. Il souhaite changer d'orientation pour devenir pâtissier, puis marchand de vin, avant de faire une deuxième tentative d'empoisonnement, avant un internement en hôpital psychiatrique. Le père Jacques, qui dirige l'établissement à la Saint-Jean à la Ddass de La Réunion, formule une demande de rapatriement pour le jeune, qui retourne ainsi à La Réunion chez sa soeur en 197250(*).
Le rapatriement à La Réunion concerne également des enfants transplantés qui sont rejetés par leur famille en voie d'adoption, lorsque les enfants transplantés peuvent à nouveau bénéficier d'un cadre familial favorable à La Réunion.
2. De durables fragilités affectives et psychologiques
Le préjudice le plus préoccupant pour les anciens mineurs transplantés réside dans la permanence de leurs fragilités psychologiques. S'il est difficile de séparer ce qui est lié à leur statut d'ancien enfant transplanté de La Réunion de celui d'un mineur de l'aide sociale à l'enfance, des éléments circonstanciés permettent d'objectiver des dommages réels et préoccupants.
Les déficits affectifs cumulés par les enfants transplantés se trouvent renforcés par la transplantation dans l'Hexagone, dans une situation d'isolement qui conduit au mutisme ou à la rébellion. Les enfants transplantés parviennent difficilement à se projeter dans leur nouvelle vie dans l'Hexagone. L'éloignement avec la cellule familiale et La Réunion crée d'immenses fragilités psychologiques.
Un psychologue écrit, à propos d'un enfant transplanté, le 26 octobre 1965 : « Replié sur lui-même, bloqué, fermé, il semble avoir peur et s'opposer à la fois. Sans racines, il n'est attaché à personne et paraît ne pas rechercher d'attache. [...] En conclusion, c'est un enfant parachuté dans un monde qu'il juge parfois comme hostile ; il est là au milieu de la page, se met en boule, se ferme, s'hérisse, sans liens ni racines »51(*). Au test dit de l'arbre, de la maison et d'une personne, qui consiste à dessiner ces éléments, l'enfant reconstitue un univers familial fictif, sachant que sa mère est décédée et qu'il n'a jamais connu son père. Le psychologue décrit : « Il dessine une petite fille qui habite la maison avec son père, sa mère et son petit frère. La fille a 15 ans, elle va à l'école en sixième et deviendra institutrice, elle a une chambre pour elle seule. Le petit garçon dort avec sa mère. [...] L'arbre a été planté par le bon Dieu »52(*).
Plusieurs décennies après leurs placements, les anciens mineurs transplantés de La Réunion continuent de subir les conséquences de leur métamorphose identitaire. Ainsi, « l'analyse qualitative des récits recueillis témoigne des impacts individuels et familiaux du vécu des enfants, faits de brutalités psychiques et physiques dans l'enfance et l'adolescence, qui subsistent de façon ardente à l'âge adulte »53(*). Les anciens mineurs subissent « une instabilité affective, de la labilité émotionnelle, des cauchemars, la peur du noir, la peur de l'enfermement, de l'hyperactivité, des troubles affectifs, des tentatives de suicide répétées [...] et une impression de ne jamais être à sa place »54(*).
Chaque nouvelle rupture affective peut conduire à une nouvelle décompensation psychique, comme le montre ce témoignage : « Je suis restée cinq mois à La Réunion. Je suis revenue en France... cassure... hospitalisée en psychiatrie [...] À chaque fois que je reviens de La Réunion, à chaque fois je suis déboussolée. Ils m'ont donné un traitement mais à chaque fois les antidépresseurs, xanax, stillnox »55(*).
3. La résilience des enfants transplantés dans leur reconstruction
La transplantation, et dans le cas qui suit le retour à La Réunion, malgré toutes les douleurs qui se sont imposées aux enfants, n'a pas été que synonyme de drames ou d'échecs. Ainsi, ce mineur transplanté, âgé de 32 ans, écrit au père Pujol de l'orphelinat de Saint-Jean d'Albi, le 14 août 1981 : « Je vous écris ce jour pour vous transmettre mon souvenir et vous remercier de l'aide que vous m'avez apportée quand j'étais plus jeune. C'est grâce à vous que j'ai pu gravir quelques échelons et aujourd'hui je suis content de retourner à La Réunion avec un métier et un travail pour protéger ma famille. En vous remerciant encore je termine ma lettre en vous souhaitant bonne santé et je le fais avec une reconnaissance éternelle dans le coeur »56(*).
* 45 Commission temporaire d'information et de recherche historique (op. cit.), p. 100.
* 46 Commission temporaire d'information et de recherche historique (op. cit.), p. 298.
* 47 Ibidem.
* 48 Commission temporaire d'information et de recherche historique (op. cit.), p. 398.
* 49 Commission temporaire d'information et de recherche historique (op. cit.), p. 396.
* 50 Commission temporaire d'information et de recherche historique (op. cit.), p. 327.
* 51 Commission temporaire d'information et de recherche historique (op. cit.), p. 419.
* 52 Ibidem.
* 53 Sénat, réponse de la professeure M. Feldman au questionnaire de la rapporteure, juin 2026.
* 54 M. Feldman, « Les effets d'un exil institué : à propos des enfants réunionnais transplantés en métropole », La psychiatrie de l'enfant, n° 61, 2018.
* 55 M. Feldman, « Les effets d'un exil institué : à propos des enfants réunionnais transplantés en métropole », La psychiatrie de l'enfant, n° 61, 2018.
* 56 Commission temporaire d'information et de recherche historique (op. cit.), p. 330.