I. LA BANQUE EUROPÉENNE D'INVESTISSEMENT (BEI) ÉTEND DEPUIS 4 ANS SES FINANCEMENTS AU SECTEUR DE LA DÉFENSE MAIS REFUSE TOUJOURS DE FINANCER DES ARMES ET DES MUNITIONS
A. BRAS FINANCIER DE L'UNION EUROPÉENNE ET « BANQUE DU CLIMAT », LA BEI A FAIT ÉVOLUER SA DOCTRINE POUR FINANCER ÉGALEMENT LES INDUSTRIES DE DÉFENSE
1. Banque multilatérale détenue par les 27 États membres, la BEI a fait de la lutte contre le changement climatique sa première priorité
Créée en 1958 par le traité de Rome, la Banque européenne d'investissement (BEI) a été instituée à l'origine pour soutenir le développement des régions les moins développées de la Communauté économique européenne8(*). Ses missions se sont depuis élargies, bien que les traités prévoient toujours qu'elle contribue au « développement équilibré sans heurt du marché intérieur » (article 309 du TFUE) et à la cohésion économique, sociale et territoriale de l'Union (article 175 du TFUE).
Aujourd'hui, la Banque européenne d'investissement est l'une des plus importantes banques multilatérales du monde. Le Fonds européen d'investissement (FEI) est la filiale de la BEI dédiée au financement des petites et moyennes entreprises (PME). En 2025, la BEI a présenté un bilan de 600 milliards d'euros et a fourni près de 100 milliards d'euros de prêts. La France est le premier pays bénéficiaire des financements de la BEI, avec 13 milliards d'euros engagés en 2025, suivie par l'Italie et l'Espagne.
La BEI est détenue par les 27 États membres, qui en sont les actionnaires. Elle est gérée par un conseil des gouverneurs (composée des ministres des finances des États membres), un conseil d'administration de 28 membres (un par État membre et un pour la Commission européenne) et un comité de direction (un président et huit vice-présidents nommés par le conseil des gouverneurs).
La BEI se finance sur les marchés internationaux de capitaux, principalement grâce à l'émission d'obligations. Grâce à son excellente notation financière (AAA auprès des principales agences), elle peut emprunter à des taux très avantageux. LA BEI ne reçoit aucune subvention de la part du budget européen.
La BEI offre des prêts, des garanties et des conseils pour soutenir les projets qui promeuvent les objectifs de l'Union. Elle propose également des investissements en fonds propres. La BEI ne peut pas financer plus de 50 % d'un projet, appliquant ainsi le principe dit « d'additionnalité ». Elle intervient là où le secteur privé trouve ses limites, notamment dans des secteurs considérés comme risqués.
Le climat figure en tête des priorités de la BEI9(*). En 2025, 60 % de ses financements ont été consacrés à la lutte contre le changement climatique. La BEI a émis plus de 130 milliards d'obligations vertes depuis 2007. Les projets financés concernent notamment les grands réseaux énergétiques, le déploiement d'énergies renouvelables, la recherche technologique, ou encore la décarbonation de l'industrie lourde. La BEI a financé la grande majorité des projets éoliens offshore du continent européen.
En 2020, la BEI a présenté sa « feuille de route de la banque du climat », où elle s'est engagée à devenir le bailleur de fonds de référence à l'appui de la révolution industrielle verte et de la sécurité énergétique, avec pour objectif d'accroitre de 50 % ses financements verts. La BEI a cessé fin 2021 de financer des projets liés aux combustibles fossiles.
La feuille de route pour le climat a été actualisée en septembre 2025. L'objectif fixé est d'accélérer et de simplifier les investissements verts. Un accent accru est mis sur la compétitivité et la sécurité énergétique. Les financements de la BEI en faveur de l'adaptation doivent être doublés entre 2026 et 2030, pour les porter à 30 milliards d'euros. Une nouvelle initiative de 17 milliards d'euros est par ailleurs prévue pour aider 350 000 petites et moyennes entreprises à investir dans l'efficacité énergétique.
2. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la BEI a multiplié ses financements dans le domaine de la défense
Pratiquement inexistante dans les secteurs de la sécurité et de la défense il y a encore 5 ans, la BEI a accru sensiblement ses financements dans la matière à la suite du déclenchement de la guerre en Ukraine. Cette évolution, qui a consisté en un véritable changement de doctrine pour la BEI, s'est effectuée en plusieurs étapes.
S'agissant des investissements en matière de défense, la politique de la BEI consistait historiquement à ne financer que des projets à double usage - c'est-à-dire à la fois civils et militaires - à condition que les recettes tirées des activités civiles soient supérieures aux recettes tirées des activités militaires.
Suivant cette doctrine, la BEI a adopté en 2022 l'Initiative stratégique pour la sécurité européenne ou Strategic European Security Initiative (SESI), dotée d'une capacité de financement de 6 milliards d'euros et visant à financer des investissements à double usage, considérés comme essentiels pour la sécurité européenne (cybersécurité, espace, infrastructures critiques...).
À partir de 2023, sous l'effet de la poursuite de la guerre en Ukraine, les États membres ont formulé des demandes répétées pour élargir le champ de financement de la BEI en matière de défense.
En décembre 2023, le Conseil européen appelle à accroître le rôle de la BEI en matière de défense, pour contribuer aux objectifs de l'Union en matière de structuration de la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE). Par la suite, les conclusions du Conseil européen des 21 et 22 mars 2024 invitent explicitement la BEI à « adapter sa politique de prêt à l'industrie de la défense et sa définition actuelle des biens à double usage ».
En mai 2024, dans le droit fil de ces conclusions et à la demande de son conseil d'administration, la BEI met à jour ses critères de financement des projets en matière de défense. Le critère selon lequel les projets à double usage à doivent tirer plus de 50 % de leurs recettes d'applications civiles est abandonné. Désormais, un projet à double usage peut être financé même si ses revenus proviennent majoritairement d'applications militaires.
Le FEI, filiale de la BEI pour les PME, a par ailleurs lancé en 2024 un fonds d'investissement Defence Equity Facility, d'une capacité de 175 millions d'euros sur la période 2024-202710(*). De plus, le Groupe BEI a créé un bureau « sécurité et défense », qui s'apparente à un guichet unique pour les projets d'investissement en matière de sécurité et de défense.
Le 6 mars 2025, lors de la réunion extraordinaire du Conseil européen, les chefs d'État et de gouvernement ont appelé la BEI à « poursuivre de toute urgence l'adaptation des pratiques de la BEI en matière de prêts à l'industrie de la défense, notamment en réévaluant la liste des activités exclues et en augmentant le volume des financements disponibles dans le domaine de la sécurité et de la défense ».
En mars 2025, le conseil d'administration de la BEI a alors encore élargi le champ des projets finançables en matière de défense. La BEI accepte désormais de financer des projets entièrement militaires, à la seule condition qu'ils ne relèvent pas de la catégorie des armes et des munitions. En juin 2025, la BEI a par ailleurs décidé de tripler les financements intermédiés disponibles pour les fournisseurs européens du secteur de la défense en les portant à 3 milliards d'euros.
Au total, en 2025, la BEI a financé 4 milliards d'euros dans le secteur de la sécurité et de la défense (essentiellement via des prêts)11(*), contre 1,2 milliard d'euros en 2024 et 500 millions d'euros en 2023. Le montant pour 2025 représente ainsi près de 5 % de l'activité de la BEI. La France est la plus importante bénéficiaire de ses financements, avec près de 670 millions d'euros accordés. L'objectif pour 2026 est d'atteindre une cible de 4,5 milliards d'euros de financement dans le secteur de la sécurité et de la défense.
Projets en matière de défense financés par la BEI
En 2025, plusieurs projets militaires ou à double usage ont pu être financés grâce au concours de prêts accordés par la BEI.
La BEI a ainsi participé au financement de la construction d'une base militaire allemande en Lituanie, en fournissant un prêt de 540 millions d'euros. À proximité de la frontière avec la Biélorussie, cette base doit accueillir une brigade des forces armées allemandes et doit renforcer les capacités de réaction rapide de l'OTAN dans la région.
La BEI a accordé un prêt de 70 millions d'euros au fabricant allemand de drones Quantum-Systems, pour la recherche-développement et la commercialisation de sa technologie de drones à décollage vertical.
Un prêt de 25 millions d'euros a été octroyé à l'entreprise néerlandais Optics11, spécialisée dans les capteurs à fibre optique, technologie utile pour la protection des câbles sous-marins.
S'agissant de la France, parmi les 670 millions d'euros de prêts accordés en 2025, 400 millions d'euros ont été alloués à Thalès pour des projets de recherche et développement dans l'aéronautique et les radars. Un prêt de 37 millions d'euros a été accordé à l'entreprise rennaise Cailabs, spécialiste des communications laser entre les satellites et les stations terrestres. L'entreprise Gatewatcher, spécialiste de la cybersécurité, a quant à lui bénéficié d'un prêt de 25 millions d'euros. Pour 2026, la BEI a annoncé que l'entreprise Exosens, spécialiste dans l'imagerie et la détection de nuit, bénéficiera d'un prêt de 140 millions d'euros.
Outre le financement d'infrastructures et l'appui à des entreprises innovantes de la BITDE, la BEI agit également de façon intermédié, via un soutien à des banques européennes. Ainsi, la BEI a accordé un prêt de 150 millions d'euros à Banque Populaire Caisse d'Épargne (BPCE), afin de soutenir la base industrielle et technologique de défense. Il s'agit du premier accord de ce type avec une banque française.
Fin juin 2026, la BEI a annoncé un prêt de 3 milliards d'euros à destination d'Airbus, qui réalise près de 20 % de son chiffre d'affaires dans la défense. Ces financements doivent contribuer aux efforts de recherche et développement et d'innovation en Allemagne, en Espagne et en France d'ici à 2030. La BEI a souligné qu'il s'agissait du « plus important prêt aux entreprises jamais approuvé par la BEI ».
* 8 Elle a été parfois ironiquement désignée sous le terme de « Banque européenne pour l'Italie » puisque plus de 60 % des prêts de la BEI aux États membres ont été accordés dans les années 1960 à l'Italie, et en particulier au Mezzogiorno.
* 9 La feuille de route stratégique du groupe BEI sur 2024-2027, établi en juin 2024, fixe huit priorités d'intervention : 1° Action en faveur du climat ; 2° Transformation numérique et innovation technologique ; 3° Sécurité et défense ; 4° Une politique de cohésion moderne ; 5° Agriculture et bioéconomie ; 6° Infrastructures sociales ; 7 ° Investissements à fort impact dans le monde ; 8° Union des marchés des capitaux.
* 10 Ce fonds d'investissement est destiné à aider les PME qui développent des technologies de défense ou à double usage et qui peinent à lever des capitaux privés, car les investisseurs considèrent souvent ce secteur comme risqué.
* 11 Outre les prêts, les autres financements sont des garanties de la BEI et des investissements en fonds propres réalisés via le Fonds européen d'investissement.