B. DES INQUIÉTUDES EXAGÉRÉES DE LA BEI EN CAS D'EXTENSION DE SON CHAMP DE FINANCEMENT AUX ARMES ET MUNITIONS
1. Des clarifications réglementaires sont intervenues au niveau européen pour concilier finance durable et financement de la défense
Le secteur de la défense, et a fortiori les industries d'armement, souffre historiquement de problèmes réputationnels, qui éloignent les investisseurs de ce domaine d'activité. La montée en puissance des notations ESG et le développement des fonds environnementaux peuvent renforcer ces difficultés.
Néanmoins, la réglementation européenne a été récemment modifiée afin de rassurer sur la compatibilité du secteur de la défense avec les investissements durables.
Dans son avis sur la vigilance des entreprises en matière de durabilité dans le secteur de la défense35(*), la Commission européenne affirme la compatibilité du secteur de la défense avec la finance durable. Elle rappelle que « le cadre de l'Union européenne en matière de finance durable est compatible avec les investissements dans le secteur de la défense » (point 4), qu'il « n'impose aucune limitation au financement du secteur de la défense » (point 14) et que « l'industrie de la défense améliore la durabilité, eu égard à sa contribution à la résilience, à la sécurité et à la paix » (point 13).
De même, dans le cadre du paquet de simplification sur la défense, dit Omnibus V, l'Union européenne a adopté en août 2025 un règlement délégué36(*) qui procède à des clarifications sur le lien entre finance durable et financement d'armes. Ce règlement modifie le règlement délégué dit « Benchmark »37(*), adopté en juillet 2020, qui fixait les règles minimales que doivent respecter les indices boursiers qui souhaitent porter le label européen « Transition climatique » (CTB) ou « Accord de Paris » (PAB)38(*).
Le règlement délégué d'août 2025 substitue la notion d'armes interdites à celle, plus vague, d'armes controversées. Le règlement de juillet 2020 prévoyait que les entreprises qui participent à des activités liées à des armes controversées soient exclues des indices de référence « Transition climatique » et « Accord de Paris ». Cette disposition créait de l'incertitude et de la confusion pour les investisseurs, la liste de ces armes controversées n'étant pas définie. Elle pouvait être interprétée de manière beaucoup plus large que ce que prévoyaient les conventions internationales, certains investisseurs y incluant par exemple les armes nucléaires.
La modification intervenue en août 2025 retient désormais le terme d'armes interdites et recense les catégories concernées39(*). Cette évolution bienvenue doit permettre de rassurer les investisseurs dans leurs opérations de financement du secteur de la défense.
2. Une évolution favorable de la position des investisseurs et des agences de notation du secteur de la défense
Outre ces évolutions réglementaires, on constate depuis quelques mois un changement favorable dans la position des investisseurs s'agissant du secteur de la défense.
Ainsi, de nombreux acteurs européens ont introduit des véhicules d'investissement dédiés à la défense : Keen Ventures (européen), Project A (Allemagne), Day One Capital (Hongrie), Join's capital (Allemagne), Nazca (Espagne), Balnord (Pologne). Les récentes levées de fonds record d'acteurs européens innovants du secteur de la défense comme Harmattan AI, première licorne française de la défense, ou la startup-up allemande Helsing illustrent également ce changement.
Au niveau français, le dialogue de place, initié en mars 2025 entre les représentants des institutions financières et ceux de la BITD40(*), a conduit à des avancées et à une meilleure connaissance réciproque. Plus de 30 véhicules d'investissement dédiés ont été créés en 12 mois, soit davantage que sur les trente dernières années, pour un total de plus de 7 milliards d'euros. Les grands groupes bancaires français ont clarifié leurs politiques d'exclusion en matière de financement du secteur de la défense et ont substitué le terme « armes interdites » à celui d'« armes controversées ».
Les investisseurs révisent leurs politiques d'exclusion. Ainsi, Allianz Global Investors a annoncé en mars 2025 supprimer, pour ses fonds dits Article 841(*), l'exclusion des entreprises tirant plus de 10 % de leur chiffre d'affaires des équipements militaires. L'exclusion demeure pour les armes chimiques et biologiques, mais les fabricants d'armements conventionnels sont éligibles. A également été supprimée l'exclusion des activités d'armement nucléaire, à condition de respecter les dispositions du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires42(*).
De même, UBS Asset Management a également supprimé en 2025 l'interdiction faite à certains fonds durables d'investir dans les fabricants d'armes conventionnelles. Les exclusions sont désormais limitées aux armes prohibées (mines antipersonnel, armes biologiques)43(*).
L'agence de notation ESG Morningstar Sustainalytics note que les fonds ESG européens ont augmenté significativement leur exposition aux entreprises de défense depuis 2022, et singulièrement depuis début 2025. Plus de la moitié des fonds mettant en avant des critères ESG 44(*) étaient exposés au secteur de la défense au deuxième trimestre 2025, ce qui représente un changement significatif par rapport à la fin de l'année 2021, où seul un tiers de ces fonds présentaient de telles expositions45(*).
On observe également que le débat ne porte désormais plus sur l'exclusion du secteur de la défense dans son ensemble mais sur la définition des catégories d'entreprises ou de produits de défense qui devraient être exclues. L'analyse ESG devient plus granulaire, en privilégiant une approche entreprise par entreprise, plutôt qu'une exclusion automatique du secteur dans son ensemble. Les exclusions sont de plus en plus justifiées par une logique de gestion du risque plutôt que par une condamnation de principe de l'industrie de la défense46(*).
3. Dans ce contexte, des risques limités pour la BEI, d'autant que l'inclusion des armes et munitions acterait la fin d'une hypocrisie
L'environnement apparaît donc favorable pour étendre encore le champ de financement de la BEI et y inclure les armes et les munitions.
Trois arguments supplémentaires permettent également de nuancer les inquiétudes avancées par la BEI.
D'abord, les investisseurs seront probablement de plus en plus attirés par les solides perspectives de croissance du secteur de la défense. Le cours des actions des entreprises européennes de défense a presque triplé depuis 2022, avec une hausse de 9 % rien qu'au cours des trois premiers trimestres de 202547(*).
Ensuite, il faut souligner qu'il n'y a pas eu de conséquence négative pour la BEI lors des extensions progressives de son champ de financement à la défense. La BEI a conservé sa note AAA auprès des agences de notation financière. La nouvelle politique d'investissement et l'augmentation du volume de financement dans la défense n'a pas eu d'effet sur ses capacités à emprunter sur les marchés obligataires. Ces précédents tendent à rassurer quant à la réaction du marché face à une extension supplémentaire. La garantie explicite apportée par les États membres de l'UE à la BEI est le principal facteur regardé par les investisseurs.
On peut également rappeler que la BEI a longtemps été très réticente à financer le nucléaire. Pourtant, en 2024, à la faveur de l'arrivée de la nouvelle présidente Nadia Calvino, la doctrine de la BEI sur le sujet a changé. En mars 2025, la BEI a ainsi annoncé accorder un prêt de 400 millions d'euros à Orano pour financer l'extension de l'usine d'enrichissement de Tricastin. Ce qui paraissait impossible il y a quelques années l'est donc désormais.
Enfin, et surtout, l'inclusion des armes et des munitions ne constituerait pas un changement radical de doctrine pour la BEI mais conduirait en réalité à lever une hypocrisie. Elle ne serait que l'aboutissement de la politique d'extension progressive menée depuis quatre ans. En avril 2026, la BEI a annoncé pouvoir financer les entreprises de production aux armes et munitions, à condition que ces financements ne soient pas affectés aux armes et munitions. Cette subtilité n'est guère convaincante : les financements sont fongibles et il est difficile de retracer ce qui relève d'activités connexes ou d'activités spécifiques aux armes.
Il convient dès lors de lever le dernier verrou et d'assumer que la BEI peut financer les armes et les munitions. Selon l'analyse de la DGA, en l'état actuel des règles, 95 % des entreprises de la BITD peuvent théoriquement être financés par la BEI. L'extension permettrait de s'approcher de 100 %. Cela est nécessaire pour que la BEI contribue aux objectifs de réarmement que les États membres se sont fixés.
La BEI n'a pas vocation à devenir la banque de réarmement de l'Union européenne mais, dans un contexte géopolitique et sécuritaire marqué par un accroissement des menaces, elle doit nécessairement prendre sa part pour accompagner l'ensemble des entreprises de la BITDE.
* 35 Avis de la Commission européenne sur l'application du cadre en matière de finance durable et de la directive sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité dans le secteur de la défense, 30 décembre 2025.
* 36 Règlement délégué (UE) 2025/1775 de la Commission du 28 août 2025 modifiant le règlement délégué (UE) 2020/1818 en ce qui concerne la définition des armes interdites.
* 37 Règlement délégué (UE) 2020/1818 de la commission du 17 juillet 2020 complétant le règlement (UE) 2016/1011 du Parlement européen et du Conseil par des normes minimales pour les indices de référence « Transition climatique » de l'Union et les indices de référence « Accord de Paris » de l'Union.
* 38 L'objectif de ce texte était notamment d'éviter le greenwashing en garantissant que ces indices sont réellement alignés sur une trajectoire de transition climatique.
* 39 L'annexe du règlement précise qu'il s'agit des armes biologiques telles que définies à l'article I er de la convention sur l'interdiction des armes biologiques (1972) ; des armes chimiques telles que définies à l'article II de la convention sur l'interdiction des armes chimiques (1993) ; des mines antipersonnel telles que définies à l'article 2 de la convention sur l''interdiction des mines antipersonnel (traité d'Ottawa) (1997) ; et des armes à sous-munitions telles que définies à l'article 2 de la convention sur les armes à sous-munitions (2008).
* 40 Ministère des Armées, Communiqué : Conclusions du dialogue de place : le secteur financier confirme son engagement en faveur du financement de la BITD, 15 avril 2026.
* 41 Il s'agit d'une catégorie de fonds d'investissement durable, encadré par le règlement SFDR de 2019. Cette catégorie prend en compte des critères ESG, avec des exigences moins élevées que les fonds « Article 9 ».
* 42 Reuters, Allianz scraps nuclear, military exclusions to back Europe's rearmament drive, 31 mars 2025.
* 43 Reuters, Europe's top money managers start to bring defence stocks in from the cold, 14 mars 2025.
* 44 Fonds dits « Article 8 » au titre du règlement SFDR.
* 45 Morningstar Sustainalytics, EU ESG Funds' Exposure to Defense Continues to Increase, August 2025.
* 46 Morningstar Sustainalytics Geopolitical tensions are driving a new supercycle for global defense markets, January 2025.
* 47 Eurosif discussion paper: Sustainable Investment and Defence, May 2026.