B. FAIRE CROÎTRE LA BITDE EN TAILLE TOUT EN POSANT LA QUESTION DES « GARANTIES DE SÉCURITÉ » EN EUROPE

Une majorité des acteurs européens a bien conscience que la relation atlantique ne permet plus, à elle seule, de répondre aux attentes de sécurité de l'Europe et ne constitue pas davantage l'avenir de l'industrie européenne de défense. Dans ces conditions, l'avenir de l'industrie européenne de défense semble dépendre, au moins pour partie, de deux facteurs complémentaires :

- la capacité des grands groupes européens à atteindre la taille critique, soit par leur croissance propre, soit par des rapprochements ;

- la nécessité de répondre à la plus-value ultime des matériels américains à savoir la « garantie de sécurité » qui est attachée à l'achat de F-35 ou de batteries de missiles Patriot.

La recherche de la « taille critique » lorsqu'elle vise notamment à partager le coût de l'innovation pose en particulier la question de la place du Royaume-Uni dans la BITDE tandis que la question des « garanties de sécurité » interroge la capacité des pays ayant les armées les plus complètes - comme la France et le Royaume-Uni -, à proposer des réponses adaptées, coordonnées et crédibles aux pays européens les plus exposés à la menace que représente aujourd'hui la Russie.

Répondre à cette double question de la « taille » et de l'attractivité de l'industrie européenne de défense permettrait de mieux concurrencer les États-Unis sur notre propre territoire tout en prenant en main davantage le destin du continent.

1. Arrimer le Royaume-Uni à l'Europe pour redonner de la puissance à la BITDE

Face aux géants américains, les leaders européens comme MBDA, Leonardo et Thales accusent un retard considérable en termes de chiffre d'affaires alors même que le niveau technologique de leurs produits est le plus souvent comparable à celui des productions américaines. Cet écart trouve son origine en particulier dans les volumes de commandes passés aux industriels européens avec trois effets cumulés : des commandes des États européens plus faibles que celles passées par l'État fédéral américain ; des achats européens d'armements américains au détriment des produits locaux et, enfin, un accès très limité des industriels européens au marché national américain.

Le changement de contexte géopolitique, en obligeant les pays européens à renforcer leur effort de défense, pose également la question de la définition des besoins et donc, de l'expertise des États. C'est ainsi que les Britanniques ont engagé la réforme de leurs outils de pilotage de leur politique d'armement, ce qui les a amenés à étudier dans le détail le « modèle » de la DGA.

Le cas britannique illustre, à bien des égards, l'évolution des réflexions en cours en Europe. Selon des industriels rencontrés à Londres il ne faut pas sous-estimer l'impact qu'a eu le Brexit sur les coopérations en matière de défense ainsi que la rupture en septembre 2021 du contrat des sous-marins australiens dans le cadre du projet « AUKUS ». Avec l'alternance intervenue en 2024 au Royaume-Uni, c'est un véritable « reset » que souhaitent engager les Britanniques avec l'Europe à la fois dans leurs relations avec l'Union européenne et avec leurs principaux partenaires sur un mode plus bilatéral.

Cette nouvelle relation avec l'Europe n'a pas vocation à se substituer à la « relation spéciale » qu'entretient le Royaume-Uni avec les États-Unis mais le Gouvernement britannique souhaite une intégration plus forte avec l'Europe qui selon Benjamin Clayton, directeur de la stratégie industrielle au Ministère de la Défense, doit permettre de « co-concevoir, co-produire et co-entretenir de nombreux systèmes d'armes ».

Une nouvelle revue stratégique de défense : « Rendre la Grande-Bretagne plus sûre : en sécurité à l'intérieur, forte à l'extérieur »

La nouvelle revue stratégique de défense britannique16(*) rendue publique en juin 2025 constitue un tournant dans le réarmement du Royaume-Uni. Cinq priorités sont fixées qui visent à :

- Se préparer au combat en développant les moyens navals (commande de 12 SNA) et aériens et en consacrant 15 Mds £ au renouvellement de la dissuasion nucléaire ;

- Innover en tirant les leçons de la guerre en Ukraine en développant la production et l'usage des drones ;

- Faire de la défense un moteur pour la croissance en investissant dans de nouvelles usines (6 usines de munitions et de charges propulsives), dans l'innovation et en développant les exportations ;

- Donner la priorité à l'OTAN en transformant les porte-avions pour leur permettre de déployer des missiles de longue portée et des drones en plus des avions, de déployer des armes à énergie dirigée et d'acquérir jusqu'à 7000 missiles de longue portée ;

- Adopter une approche globale de la société en rénovant les logements des militaires, développant les opportunités pour les jeunes, en créant une réserve stratégique d'ici 2030 et en protégeant les infrastructures sous-marines.

Ce rapprochement pose également la question du niveau de confiance mutuelle ainsi que la capacité des États partenaires à accepter de renforcer leurs interdépendances en renonçant à produire certains systèmes ou certaines parties de systèmes d'armes. Comme l'a souligné un industriel britannique l'enjeu est d'« accepter l'intérêt commun pour dépasser la fragmentation ». Si cette réflexion sur une relance des coopérations est devenue possible c'est aussi parce que la France et le Royaume-Uni ont eu l'occasion de rapprocher leur vision du monde face à la menace russe de plus en plus prégnante et une imprévisibilité américaine de plus en plus manifeste.

Les réflexions sur la création d'un état-major commun dans le cadre de la « coalition des volontaires » (« coalition of the willing ») constituent, à cet égard, davantage qu'un simple exercice d'état-major. Cette initiative pose la première pierre d'une défense de l'Europe véritablement européenne, à côté de l'OTAN qui devra pouvoir s'appuyer sur une autonomie de décision (moyens de commandement, renseignement, spatial...).

« Les drones, le spatial et le cyber constituent une vraie priorité et il n'y a pas de grandes entreprises européennes dans ces secteurs, nous devons donc coopérer. »

Tan Dhesi, président de la commission de la défense

de la Chambre des Communes

Si la recherche de cette autonomie de décision et d'action peut passer par des rapprochements industriels, il ne faut pas non plus négliger d'autres aspects qui tiennent à la recherche en amont, à la reconnaissance mutuelle des qualifications et à l'interopérabilité des matériels.

Le « reset » de la relation entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne doit ainsi, selon plusieurs interlocuteurs britanniques, permettre de retrouver l'esprit des accords de Lancaster House par exemple en amplifiant la démarche des centres d'excellence (CofEX) créés par l'accord intergouvernemental du 24 septembre 2015. Ces centres d'excellence permettent de développer des technologies clés sur les missiles qui sont utilisables sans restriction par la France et le Royaume-Uni.

« Quand on n'est pas en concurrence sur certaines capacités on doit les produire ensemble. »

Calvin Bailey, membre du Parlement britannique

Un autre exemple concerne les délais de qualification des matériels par les autorités nationales qui peuvent prendre jusqu'à 5 ans selon un interlocuteur britannique. Il serait utile de travailler sur un raccourcissement de la durée de ces tests et sur des modalités de reconnaissance simplifiée entre États européens indique un industriel britannique.

À l'autre bout de la chaîne, les représentants de MBDA UK ont insisté sur la nécessité de permettre que soient utilisés les mêmes armements sur les futurs systèmes de combat aérien SCAF et Tempest afin de favoriser les synergies industrielles et l'interopérabilité des armées.

L'ensemble des coopérations envisageables entre la France - et plus largement les pays européens - et le Royaume-Uni plaident, selon les rapporteurs, pour son intégration la plus large possible aux dispositifs mis en place par l'Union européenne pour réarmer l'Europe.

2. Le lien entre l'avenir de la BITD française et le rôle de la France pour la défense de l'Europe

Les échanges conduits avec les représentants politiques, militaires et industriels européens ont mis en évidence la place toujours centrale de la BITD française en Europe. La volonté de maintenir un haut niveau d'indépendance technologique et une capacité de décision et d'action autonomes est aujourd'hui saluée quand elle n'est pas enviée par nos voisins. Toutefois, le poids de la BITD française, de facto la plus complète du continent, son avance technologique sur plusieurs segments, sa maîtrise unique en Europe des différents aspects de la dissuasion nucléaire peuvent également nourrir une forme de méfiance et une crainte face à une volonté de domination dans le cadre des partenariats européens.

La France, longtemps seule sur la scène européenne à promouvoir l'autonomie stratégique du continent et la création d'une BITDE, est ainsi parfois perçue par ses partenaires comme cherchant, sous couvert d'un discours européen, à défendre avant tout les intérêts de sa propre industrie de défense. Dans le même ordre d'idées, nombreux sont les partenaires qui regrettent les réticences des industriels français à partager leurs compétences industrielles avec leurs concurrents européens qui ne cachent pas leur volonté de demeurer dans la course aux ruptures technologiques obtenus dans le cadre des grands programmes menés en coopération.

Le reproche est notamment fait aux entreprises de la BITD française de limiter les « offsets », c'est-à-dire les contreparties industrielles, telles que la construction de sites pourvoyeurs d'emplois dans les pays clients ou les transferts de technologie, contrairement à ce que proposeraient d'autres acteurs, comme les États-Unis ou la Corée du Sud. Or, comme l'a indiqué une personne entendue en audition, si certains pays européens peuvent accepter « d'être des junior partners vis-à-vis des États-Unis, [ils] ne l'acceptent pas vis-à-vis de la France pour des questions de fierté nationale ».

Cette perception n'est pourtant que partiellement exacte. En effet, les groupes considérés comme français, car issus d'entreprises françaises ou ayant une forte empreinte sur notre territoire (siège social, sites de production), disposent en réalité le plus souvent de sites et de collaborateurs dans d'autres pays européens. C'est notamment le cas d'Airbus, MBDA ou KNDS, issus de coopérations transnationales, mais également de groupes du CAC40 tels que Thales (présent dans 24 pays européens, dont la moitié des effectifs en France) ou Safran (environ 10 000 salariés hors du territoire national). Ces implantations peuvent cependant être méconnues des États concernés.

Par ailleurs, la réticence à transférer certaines technologies ou à partager la propriété intellectuelle s'explique, dans une logique économique classique, par la volonté de préserver les investissements consentis en recherche et développement et d'éviter l'émergence d'une concurrence qui n'aurait pas eu à supporter ces coûts initiaux.

Les partenariats proposés par d'autres puissances ne sont en outre pas exempts de limites : les « coopérations » mises en avant se traduisent souvent par la seule création de lignes d'assemblage locales, sans transfert significatif de savoir-faire ni création d'emplois hautement qualifiés

Enfin, il convient de ne pas mésestimer la capacité des entreprises françaises à s'inscrire dans des partenariats industriels avec d'autres groupes européens en tant que fournisseurs ou sous-traitants, comme cela est par exemple le cas pour Thales vis-à-vis du polonais Polska Grupa Zbrojeniowa (PGZ) et de l'estonien Milrem Robotics.

Comme cela a été relevé en audition, en dépit d'une volonté politique souvent affichée de bénéficier d'un « retour géographique », les marchés publics de défense ne prévoient au demeurant généralement pas de critère permettant de valoriser les contreparties industrielles prévues dans certaines offres industrielles, conduisant à leur privilégier des offres uniquement sur la base du prix, de la qualité, des délais, etc.

La BITDE demeure donc traversée par des courants contraires. Si tous les acteurs sont aujourd'hui mobilisés et déterminés à investir pour retrouver une forme d'indépendance face aux États-Unis, le marché de l'armement européen voit également s'affronter des concurrents qui poursuivent des objectifs propres et visent à contester à la France son rôle particulier. Ces concurrences apparaissent d'autant plus vives que notre pays est confronté à des problèmes budgétaires profonds et à une instabilité politique qui affaiblit ses positions en Europe.

Regardée, enviée, jalousée, concurrencée, contestée, la BITD nationale ne peut plus se reposer sur ses lauriers et doit se réinventer en acceptant les critiques de ses partenaires européens mais également en faisant valoir ses compétences et ses réussites. C'est notamment le cas du modèle français de DGA qui permet de structurer la BITD nationale autour de grands projets. Si les autorités italiennes ont tendance à considérer que la DGA constitue un partenaire parfois trop puissant dans le cadre des projets bilatéraux compte tenu de l'absence de structure équivalente dans la péninsule, elle inspire aujourd'hui la réorganisation du ministère de la défense britannique ce qui devrait à terme permettre un dialogue plus approfondi entre les ministères français et britannique chargés de la défense.

La place de la BITD nationale dans la BITDE et sa capacité à y jouer un rôle moteur ne sont pas acquises car nos voisins européens auront toujours tendance à tenir compte de la « garantie de sécurité » américaine qu'ils estiment, à tort ou à raison, attachée à l'achat de matériels américains. Si la BITD nationale souhaite nouer des partenariats cohérents avec son niveau de maîtrise technologique, la France devra donc également se poser la question des garanties de sécurité qu'elle est en mesure d'apporter à ses voisins, seule ou conjointement avec d'autres pays européens comme le Royaume-Uni.

Dans l'esprit des rapporteurs, il ne s'agit aucunement de prétendre remplacer la « garantie de sécurité » américaine ni de vouloir se substituer à l'OTAN mais bien de rétablir une certaine équité dans la concurrence entre les matériels européens et américains.

La BITD française doit, en outre, s'attacher à regarder au-delà de ses partenaires traditionnels et à nouer des partenariats avec les entreprises issues de BITD moins complètes mais, sur certains segments, complémentaires (drones, robots, batteries), comme l'Estonie, où une attente de coopérations industrielles avec la France est perceptible et pays avec lequel des projets se lancent (investissement de Skeleton en Occitanie, partenariat entre Thales et Milrem robotics).


* 16https://assets.publishing.service.gov.uk/media/683d89f181deb72cce2680a5/The_Strategic_Defence_Review_2025_-_Making_Britain_Safer_-_secure_at_home__strong_abroad.pdf

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