III. PERMETTRE À L'EUROPE D'ASSURER SA PROPRE SÉCURITÉ AVEC UNE AUTONOMIE CROISSANTE

Les déplacements en Europe ont amené les rapporteurs à s'interroger sur l'existence d'une BITD « transatlantique » qui se constituerait au travers le rachat d'entreprises européennes par des groupes américains et la production en Europe de matériels américains sous licence. A contrario, et comme cela a été rappelé, il existe également une fenêtre d'opportunité pour faire émerger une offre plus européenne compte tenu de la volonté de nombreux pays de réduire leur dépendance aux États-Unis sans renoncer pour autant à une relation privilégiée avec un pays toujours perçu, à tort ou à raison, comme le protecteur en dernier ressort de la sécurité européenne. Cette possibilité apparaît d'autant plus crédible que la hausse des crédits consacrés à l'effort de défense en Europe comme la hausse de la demande mondiale créent une demande solvable suffisante pour permettre aux entreprises d'investir dans des projets et des lignes de production.

La réduction de cette dépendance atlantique nécessite néanmoins de développer un haut niveau de confiance entre les Européens sur le plan stratégique et industriel comme préalable au partage d'une destinée industrielle commune en matière de sécurité. Cette confiance doit permettre par exemple la création de centres d'excellence communs dans les secteurs clé afin de permettre des partenariats équilibrés et efficaces si l'on se réfère à l'expérience de MBDA.

Le renforcement de la BITDE ne doit ainsi pas être vu comme une démarche hostile aux industriels américains mais davantage comme un rééquilibrage des relations transatlantiques. À partir du moment où le désengagement total ou partiel des États-Unis d'Europe à moyen ou long terme est devenu une perspective crédible et que les Européens sont invités par leur grand allié à prendre davantage en mains leur sécurité il est, en effet, tout à fait logique que les Européens décident de se doter des moyens d'assurer eux-mêmes leur sécurité en toute indépendance.

A. LA NÉCESSITÉ DE MIEUX DISTINGUER LES BITD DE CHAQUE CÔTÉ DE L'ATLANTIQUE SANS EXCLURE LES PARTENARIATS

1. Un retard de BITD européenne à combler par rapport à la BITD américaine

Si la consolidation de la BITDE apparaît aujourd'hui au milieu du gué, c'est d'abord parce qu'elle n'a pas achevé sa mue. Elle demeure trop disséminée entre des acteurs qui, sauf exception, n'ont pas la taille critique qui leur permettrait de porter seuls des développements industriels majeurs. Les nombreuses coopérations menées entre les industriels européens sans leadership toujours clairement établi, à une époque où les budgets d'équipements étaient en forte réduction, se sont souvent révélées décevantes sur le plan industriel du fait des surcoûts générés par des négociations longues et complexes et du principe de retour géographique préjudiciable à l'optimisation des processus industriels et à la recherche de l'excellence technologique.

Une comparaison des cinq plus grands groupes de défense américains et européens permet d'observer des différences majeures entre les deux BITD américaine et européenne. Même si les derniers chiffres disponibles datant de 2023 ne correspondent plus à la réalité d'aujourd'hui compte tenu des commandes passées à la plupart des industriels, les ordres de grandeur demeurent valables. Alors que les cinq premiers groupes américains se placent dans les six premiers groupes mondiaux (le 2ème groupe mondial est le chinois AVIC), les cinq plus grands groupes européens - à l'exception de BAE (7ème) dont la moitié de l'activité s'exerce aux États-Unis - figurent entre le 13 et le 20ème rang mondial.

La différence de niveau mondial se retrouve dans le chiffre d'affaires consacré à la défense, les grandes entreprises américaines dépassant le plus souvent les 30 mds€ de chiffre d'affaires annuel quand les Européens peinent à atteindre les 10 mds€. On notera également que le cumul des activités dans le domaine de la défense de Thales, Dassault et Naval Group représente près de 17 mds€ ce qui permettrait à cet ensemble (assez similaire au périmètre de Bae systems) de se rapprocher du top 10 mondial, ce qui donne une idée plus précise de la place de la BITD française.

Comparaison entre les cinq premiers groupes de défense américains et européens

Rang mondial

Nom

Nationalité

Activités

Chiffre d'affaires 2023 en milliards €

(dont % défense)

1er

Lockheed Martin

USA

Avions de combat et de transport tactiques, missiles

62,5

(96%)

3ème

RTX

USA

Missiles, radars, moteurs d'avion

63,75 (59%)

4ème

Northrop Grumman

USA

Bombardiers, avions de surveillance, drones, missiles balistiques et hypersoniques, électronique de défense, spatial

36,34 (90%)

5ème

General Dynamics

USA

Naval, blindés terrestres, systèmes d'armes

39,1

(69%)

6ème

Boeing

USA

Aviation militaire, hélicoptères, drones, missiles, spatial

72

(32%)

7ème

BAE SYSTEMS

UK

Avions de combat, naval, blindés terrestres

26,52

(94%)

13ème

Airbus

France, Allemagne, Espagne

Avions de combat, avions de transport et de ravitaillement, hélicoptères, drones, spatial

65,44

(18%)

14ème

Leonardo

Italie

Avions de combat, hélicoptères, drones

15,29

(75%)

17ème

Thales

France

Électronique de défense, radars

18,43

(53%)

20ème

Rheinmetall

Allemagne

Blindés terrestres

7,18

(71%)

Source : DGA (2025)

La BITD des États-Unis est structurée autour de plusieurs très grands groupes (Lockheed Martin, RTX, Northop Gruman, General Dynamics, Boeing...) qui sont capables de développer seuls des technologies critiques et d'assurer la maîtrise d'oeuvre en lien avec leurs partenaires industriels. Non seulement ces groupes sont les plus souvent leaders sur leurs compétences d'excellence mais ils sont présents dans plusieurs segments de l'industrie de défense alors que les groupes européens - à l'exception notable de BAE SYSTEMS - sont le plus souvent spécialisés sur un segment et sont la plupart du temps en concurrence avec d'autres acteurs européens.

Les trois leaders du marché américain - Lockheed Martin, RTX et Northrop Grumman - compte tenu de leur suprématie sur les vecteurs permettant des frappes en profondeur constituent le socle de la puissance américaine tant par les capacités opérationnelles des systèmes d'armes produits que par les quantités qu'ils mettent à disposition du Pentagone. Si le bombardier B2 produit par Northrop Grumman qui s'est illustré en juin dernier en Iran n'est plus produit, les F-35 et les Patriot de Lockheed Martin sont abondamment exportés en Europe de même que les missiles Tomahawk produits par RTX.

2. L'illusion de moins en moins partagée d'une BITD « transatlantique »

De nombreux acteurs européens rencontrés notamment à Bruxelles ont semblé ignorer l'existence de matériels européens équivalents sinon plus performants que leurs alter egos américains (comme le SAMP/T vs le Patriot). Ce manque de connaissance des savoir-faire européens illustre aussi un intérêt encore trop limité pour l'achat de matériels produits sur le continent et la persistance d'un réflexe d'achat de matériels américains qui apparaît souvent comme la contrepartie naturelle de la protection américaine sous le parapluie de l'OTAN.

Le déplacement de la mission à Bruxelles au siège de l'OTAN a été l'occasion d'échanges approfondis avec plusieurs attachés de défense de pays membres à un moment où les déclarations du président des États-Unis avaient déjà fragilisé la garantie de sécurité américaine dans le cadre de l'Alliance atlantique. Ces échanges ont mis en évidence la volonté de nombreux pays européens maintenir un lien étroit avec les États-Unis en dépit de la prise de conscience que ce lien était appelé à être redéfini quel que soit le président des États-Unis en fonction. En parallèle, ces mêmes interlocuteurs se sont déclarés enclins à « dérisquer » leur relation aux États-Unis en instaurant de nouvelles garanties de sécurité entre États européens et en développant les coopérations et achats européens.

a) La stratégie offensive des industriels américains en Europe

Les relations avec les États-Unis en matière d'armement ne sont pas équilibrées non seulement parce que les volumes de crédits consacrés à la défense sont sans commune mesure des deux côtés de l'Atlantique mais également parce que les États-Unis prennent le plus grand soin à préserver leur prééminence technologique. Comme l'a indiqué à la mission un industriel britannique lors du déplacement à Londres : « les États-Unis veulent contrôler la technologie ce qui rend difficile tout programme européen auquel voudraient participer les États-Unis ». Un industriel italien a rappelé lors du déplacement à Rome que Leonardo ne réalisait que des pièces non stratégiques du F-35 et n'avait pas accès à la technologie sensible de l'appareil.

La BITD « transatlantique » ne signifie donc pas la co-conception ni même un partage des technologies. L'État client est associé à la production ou à l'assemblage du matériel acheté et il assure le maintien en conditions opérationnel. Mais les coopérations avec les États-Unis ne permettent pas au pays client de développer son savoir-faire industriel ni de concourir à sa souveraineté industrielle, c'est pourquoi de nombreux pays européens comme l'Italie cherchent aujourd'hui à participer à des programmes européens souverains dans lesquels ils pourront faire monter en gamme leurs industries nationales.

C'est aussi le cas de certains pays proches de l'Europe comme la Turquie qui propose régulièrement de rejoindre des programmes d'armement européens, d'acheter des systèmes d'armes européens comme le SAMP/T et de créer des capacités de production communes, par exemple dans les drones.

Cette analyse n'exclut pas des comportements opportunistes de la part de certains industriels qui trouvent un intérêt à commercialiser des technologies américaines faute de pouvoir proposer leurs propres solutions. Ce type de comportement se retrouve également au niveau des États clients. Plutôt que d'acheter européen, l'État de l'industriel considéré préfère acheter américain afin d'obtenir une charge de travail pour ses industriels même s'il ne s'agit que d'une contribution à faible valeur ajoutée et d'entretenir par ces commandes la garantie de sécurité américaine et le maintien de l'OTAN.

Avec le réarmement de l'Europe les stratégies individuelles et non coopératives ont tendance à se développer. C'est notamment le cas de Rheinmetall qui n'a pas hésité à nouer plusieurs partenariats avec la BITD américaine. L'accord signé avec la start-up Anduril doit ainsi permettre au spécialiste allemand des blindés terrestres d'élargir son catalogue aux missiles de croisière Barracuda et des drones de combat Fury de l'américain. Faute de disposer des compétences pour développer ces matériels, Rheinmetall n'a pas hésité à faciliter l'arrivée en Europe d'un nouveau concurrent à MBDA et aux groupes Airbus et Dassault qui pourra être d'autant plus compétitif qu'il bénéficiera d'économies d'échelle sur la production. On peut rappeler également qu'au printemps dernier Rheinmetall a annoncé un partenariat avec Lockheed Martin afin de construire une usine en Europe pour produire notamment des missiles Patriot qui concurrenceront les missiles Aster produits par MBDA. Selon de nombreux observateurs15(*) Rheinmetall risque ainsi d'apparaître comme une sorte de « cheval de Troie » de l'industrie américaine en Europe.

Cette évolution interroge d'autant plus qu'elle ne se limite pas aux initiatives du fabricant du Léopard puisqu'on apprenait récemment que le gouvernement allemand avait décidé de commander huit frégates de nouvelle génération F127 qui seront toutes équipées du système de combat AEGIS de l'américain Lockheed Martin et du radar SPY-6(V)1 de Raytheon, filiale de RTX. Or il est aujourd'hui reconnu que le radar SeaFire 500 de Thales n'a rien à envier à son concurrent américain ce qui interpelle sur les modalités de choix de certains équipements. Est-ce que les Européens ont véritablement acquis le réflexe de préférer la qualité européenne à performances équivalentes ?

b) Le désir d'une autonomie technologique retrouvée

La dépendance des pays européens aux importations de matériels américains induit également, le plus souvent, des limites sur les modalités d'utilisation même de ces équipements. Si la revente de ces matériels est soumise à un accord des États-Unis, ce qui est habituel dans le domaine des ventes d'armes, le contrôle du pays producteur peut prendre de nombreuses formes qui peuvent aller du refus de vente (le chasseur F-22 est interdit d'exportation), la vente de matériels ayant des caractéristiques dégradées par rapport aux matériels dont disposent les armées américaines, la surveillance de l'utilisation de ces matériels au travers les logiciels et les systèmes de communication et une capacité à bloquer à distance les mises à jour de ces mêmes logiciels.

La dépendance des pays clients vis-à-vis des matériels américains concerne également les munitions puisqu'il n'est, par exemple, pas possible d'installer les missiles de MBDA sur des F-35 alors même que les Ukrainiens ont réussi à installer des missiles Scalp EG sur des avions Sukhoi 24 tandis que l'armée de l'air indienne avait réussi dans le passé à installer des missiles air-air Mica sur ses Sukhoi Su-30MKI.

Outre les limitations générales d'emploi, les États-Unis peuvent aussi accorder des droits différents à leurs alliés sur l'utilisation des matériels qu'ils leur vendent. Un expert britannique a ainsi indiqué à la mission d'information que « le Royaume-Uni n'a pas la possibilité de modifier le hardware du F-35 contrairement à Israël ».

Si les États-Unis conservent donc un large droit de regard sur les matériels qu'ils vendent aux Européens ils n'hésitent pas non plus à profiter commercialement de cette relation déséquilibrée comme l'illustre l'achat de F-35 par le gouvernement suisse. Alors que le contrat signé en 2022 prévoyait une vente à prix fixe (36 avions pour un montant d'environ 6,4 Mds€), les autorités suisses ont été « invitées » à prendre en charge les coûts supplémentaires liés à l'inflation estimés entre 690 M€ et 1,38 Md€, le ministère de la défense suisse précisant en août dernier qu'« il n'est pas encore possible, à l'heure actuelle, de déterminer le coût total exact de l'acquisition », et que ce prix « dépendra largement de l'évolution future de l'inflation aux États-Unis, de l'évolution des prix des matières premières sur les marchés mondiaux et d'autres facteurs tels que les hausses de prix résultant des droits de douane ». La hausse du coût unitaire de chaque F-35 pourrait amener les autorités suisses à réduire le nombre d'avions commandés qui constituait pourtant un plancher ou à accepter de payer un prix plus élevé (le prix unitaire d'un F-35 atteindrait alors environ le double de celui d'un Rafale).

Au final, les États-Unis apparaissent comme un partenaire peu accommodant en matière de vente d'armements, ce qui invite à faire preuve de réalisme sur la nature des relations transatlantiques. Compte tenu des besoins importants des armées européennes et des délais nécessaires pour développer nos capacités, il apparaît indispensable d'envisager une coexistence des BITD européenne et américaine pour approvisionner les armées européennes et donc la nécessité de permettre à des matériels d'origine diverses de fonctionner ensemble.

La capacité à faire coexister plusieurs types de matériels en Europe aux spécificités différentes

Si la consolidation de la BITDE constitue un objectif de long terme, elle doit être poursuivie de manière non dogmatique à la fois parce que de nombreux États européens souhaiteront encore longtemps pouvoir acheter des matériels américains qui correspondent à leurs besoins ou qui sont davantage disponibles que d'autres matériels européens et parce qu'il peut être pertinent, sur certains segments, de pouvoir conserver une concurrence intra-européenne lors de certains appels à projets concernant par exemple les feux en profondeur ou les drones.

La Grèce, par exemple, prévoit d'acheter des F-35 après avoir acheté des Rafale tandis que le Danemark vient de faire l'acquisition de SAMP/T qui seront utilisés conjointement avec les systèmes Patriot détenus par de nombreux pays européens.

Non seulement les militaires n'ont pas de réticences à disposer de matériels différents pour une même utilisation mais ils peuvent y trouver un avantage lorsque les caractéristiques de certains matériels se complètent à condition bien entendu de maintenir cette diversité de matériels dans les limites du raisonnable compte tenu des contraintes de MCO. Même dans le cas d'un engagement de haute intensité, la diversité des matériels ne constitue pas un obstacle irrémédiable comme le démontre quotidiennement l'armée ukrainienne.

À plus long terme, de nombreux industriels estiment souhaitable de développer des standards européens propres au-delà des standards OTAN qui constituent un « niveau de base » et parallèlement à certains standards américains qui peuvent ne pas être partagés avec les Européens (ex : impossibilité d'utiliser des munitions européennes sur les F-35). Le développement de standards communs européens doit pouvoir renforcer l'interopérabilité entre matériels qui resteraient distincts.


* 15 https://www.lefigaro.fr/economie/munitions-blindes-canons-naval-rheinmetall-l-ogre-allemand-de-la-defense-20251009

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