B. FAIBLE CROISSANCE DE LA VALEUR DE LA PRODUCTION ET EFFONDREMENT DE SON SOLDE COMMERCIAL : UN DÉCROCHAGE FRANÇAIS
Si l'adage veut que « lorsque je me regarde, je me désole, mais lorsque je me compare, je me console », en agriculture, la désolation est encore plus grande si l'on compare la situation de la France à celle de ses voisins européens. En 2024, la France occupe le septième rang des pays au solde commercial excédentaire, derrière les Pays-Bas, l'Espagne, la Pologne, la Belgique, l'Irlande et le Danemark. Si les plus optimistes observeront que la situation allemande est bien pire (- 23,6 Mds€)8(*), force est de constater que le décrochage de la France est désormais avéré et brutal.
En 2019, année de la publication du rapport de la commission des affaires économiques du Sénat, le solde commercial français s'élevait à 7,7 Mds€, celui de l'Italie à 1,2 Md€ et celui de l'Espagne à 13,7 Mds€. Cinq ans plus tard, en 2024, le solde français est de 3,9 Mds€, le solde italien à 2 Mds€ et le solde espagnol à 18,4 Mds€. Autrement dit, lorsque la France voyait son solde fondre de 49 %, le solde italien augmentait de 66 % et le solde espagnol de 34 %.
En audition, les services de FranceAgriMer ont indiqué au rapporteur qu'en octobre 2025, sur 12 mois glissants, le solde français s'établissait à - 263 M€. Celui-ci était, en octobre 2024, sur 12 mois glissants également, de 4,5 Mds€, soit un effondrement de près de 5 Mds€ en un an, sachant que le solde viticole se maintiendrait en 2025 à un niveau excédentaire de 12,4 Mds€. Il est donc permis de se demander jusqu'à quelles profondeurs le solde national tomberait sans cette contribution décisive d'un secteur par ailleurs en crise, en l'occurrence, pour 2025, probablement autour de -13Md€.
Par comparaison, fin octobre 2025, toujours sur 12 mois glissants, selon FranceAgrimer, le solde de l'Espagne atteignait un niveau de 17,6 Mds€.
Le dernier chiffre transmis au rapporteur par les services du ministère de l'agriculture fait état d'un solde commercial, de décembre 2024 à novembre 2025, de - 515 M€. Il n'est cependant pas certain que ce solde négatif soit définitif, le mois de décembre étant, depuis dix ans, un mois caractérisé par un solde excédentaire.
Le graphique ci-dessous permet d'apprécier la divergence de la trajectoire française par rapport aux trajectoires des autres puissances agricoles européennes.
Évolution du solde commercial agricole et
agroalimentaire
de certains pays entre 2010 et 2024
Au-delà du solde, on constate que la valeur même de la production agricole française n'augmente pas aussi rapidement que la valeur de la production de pratiquement l'ensemble des pays européens, si bien que, si la France représentait 18,5 % de la valeur totale de la production agricole européenne en 2019, ce chiffre ne se monte plus qu'à 16,23 % en 20259(*). Entre 2019 et 2015, l'ensemble des pays de l'Europe des 27 a vu la valeur de sa production agricole et agroalimentaire augmenter d'un minimum de 20 %, à l'exception de trois pays : la France, la Finlande et Malte.
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Évolution de la valeur de la production agricole et agroalimentaire entre 2019 et 2025 |
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France |
+ 16,83 % |
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Allemagne |
+ 26,90 % |
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Espagne |
+ 46,12 % |
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Italie |
+ 35,24 % |
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Pologne |
+ 74,69 % |
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Pays-Bas |
+ 28,46 % |
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Belgique |
+ 33,38 % |
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UE-27 |
+ 33,05 % |
Source : données SSP, calculs de la CAE
Au rythme observé entre 2019 et 2025, la France deviendra la deuxième puissance agricole de l'UE, derrière l'Espagne, en 2029, soit dans trois ans10(*).
En 2036, dans 10 ans, elle serait la cinquième puissance agricole derrière l'Espagne, la Pologne, l'Italie et même l'Allemagne. À cette date, la production agricole française ne représenterait plus que 12,2 % de la production totale de l'Union européenne.
Projection de l'évolution de la production
agricole
des cinq principales puissances agricoles
européennes
Cette projection est d'autant plus alarmante que la France demeure l'État membre disposant de la plus vaste surface agricole utile (SAU) de l'UE, supérieure de 17,39 % à celle de l'Espagne, de 62 % à celle de l'Allemagne, de 85 % à celle de la Pologne et de 125 % à celle de l'Italie11(*).
* 8 Sachant que l'Allemagne fait face à une équation complexe dont les deux déterminants sont une population importante et une surface agricole utile faible.
* 9 Il convient de noter que, selon le périmètre des produits agricoles et agroalimentaires retenu pour le calcul du solde commercial, celui-ci peut varier sensiblement. Ainsi, selon les données transmises par FranceAgriMer au rapporteur, le solde 2024 s'élèverait à 3,9 Mds €, selon les données du service de la statistique et de la prospective (SSP) du Masa, il serait de 5 Mds€, et selon l'analyse de l'Inrae, mobilisée pour la rédaction de la prochaine sous-partie, de 4,3 Mds€. Par exemple, le périmètre FranceAgriMer inclus l'alcool éthylique, produit non pris en compte par le SSP et présentant un solde très déficitaire. Le SSP prend quant à lui en compte, et non FranceAgriMer, les grumes et bois, dextrines et amidons, cuirs et peaux, qui sont fortement excédentaires). Enfin, ces chiffres, lorsqu'ils concernent un exercice récent, sont également amenés à évoluer très fréquemment du fait de l'affinage des calculs des institutions. Si les chiffres peuvent donc apparaître comme différents, les tendances, en revanche, sont communes.
* 10 Extrapolation répliquant pour l'avenir le taux de croissance annuel de la production agricole de chaque pays, sur la période 2019-2024. Ainsi, le taux de croissance annuel de la production agricole française s'élève à 2,80 % lorsque le taux espagnol se monte à 7,69 %, le taux allemand à 4,48 %, le taux polonais à 7,69 % etc.
* 11 D'après Eurostat, en 2023, la France dispose d'une SAU de 27 millions d'hectares, tandis que l'Espagne dispose de 23 millions ha, l'Allemagne de 16,5 millions, la Pologne de 14,5 millions et l'Italie de seulement 12, 4 millions.

