B. UNE URGENCE : CELLE DE RETROUVER UN PILOTE DANS LE TRACTEUR

1. Des défis inchangés

Face à ce qu'il est possible de qualifier d'effondrement des performances françaises, annoncé de longue date, il pourrait être tentant de désespérer d'une France agricole avançant avec des boulets aux pieds depuis de trop nombreuses années. Si les acteurs agricoles et agroalimentaires ont certes leur part de responsabilité dans cette situation, comme l'a par exemple mis en lumière le récent rapport de Daniel Laurent, Henri Cabanel et Sébastien Pla sur la crise de la filière viticole, il n'en demeure pas moins que demander à un secteur par nature peu rentable et, pour le cas de la France, d'ores et déjà engagé dans de nombreuses démarches vertueuses, le respect de toujours plus de normes et l'utilisation de toujours moins d'intrants, dans un contexte de coût du travail très élevé, ne pouvait que conduire à la situation de l'année 2025.

En 2019, le rapport de la commission des affaires économiques identifiait cinq défis à relever sur les marchés nationaux et mondiaux pour permettre à la ferme France de relever la tête. Ces défis, en 2026, demeurent inchangés.

a) Reconquérir le marché national

Le rapporteur alertait alors déjà sur le piège de la montée en gamme, dans un pays où la question du pouvoir d'achat a toujours été une question centrale et où, malheureusement, l'alimentation demeure une variable d'ajustement majeure du budget des Français. Cette problématique, abondamment développée dans un autre rapport de 2022, s'appuyant notamment sur l'exemple de la tomate, est malheureusement toujours d'actualité.

Quiconque se rend au rayon fruits et légumes d'un supermarché peut apprécier par lui-même la croissance de la place des importations. Cela est plus délicat en restauration hors domicile ou en productions transformées, où cette même croissance passe davantage sous les radars des consommateurs13(*). Ce constat a conduit, bien tardivement, les pouvoirs publics à mettre en place, avec la filière, un plan de souveraineté doté d'objectifs chiffrés de reconquête de « points de souveraineté ».

La reconquête sera longue et il est encore trop tôt pour apprécier les effets de ce plan, qui a d'ores et déjà permis, il convient de le souligner, d'importants investissements, notamment au titre du plan d'action stratégique pour l'anticipation du potentiel retrait européen des substances actives et le développement de techniques alternatives pour la protection des cultures (Parsada) ou encore de « France 2030 ». Ces efforts financiers doivent absolument être poursuivis, tant la situation de la filière apparaît comme dégradée, l'aggravation de son solde en 2025 l'illustre bien (voir supra).

Un constat proche peut être fait pour la filière volaille14(*), filière en très forte croissance à l'échelle globale, la consommation mondiale de viande de volaille devant progresser de 15 % entre 2023 et 2033, soit 20 M de tonnes15(*) (une donnée qui n'a pas échappé à la redoutable filière volaille brésilienne ou, plus proche de nous, à la Pologne).

La France n'échappe pas à cette forte hausse de la demande, alimentée par le dynamisme de la restauration hors domicile. Or, « en représentant 44 % de la consommation intérieure de viande de volailles, les importations occupent une place majeure et croissante alors que les exportations n'ont cessé de baisser au fil des années »16(*). En effet, « la production de viande de volailles a reculé de près de 30 % depuis le pic atteint en 1997 alors que la consommation a, dans le même temps, augmenté de 35 % »17(*). On comprend dès lors l'enjeu de la reconquête du marché domestique, qui pourrait passer par un grand plan « poulailler 2030 », puisque sans capacité de production nouvelles, la France semble condamnée à alimenter la balance commerciale de ses concurrents européens qui, eux, ont fait l'effort de production et de productivité nécessaire. Le graphique ci-dessous illustre, à ce titre, la chute continue du nombre de permis de construire délivrés annuellement, alors même que les professionnels estiment que pour faire face à la demande croissante, qu'elle soit de volailles ou d'oeufs (les pénuries récurrentes d'oeufs dans les rayons des supermarchés en sont une parfaite illustration), la construction de 300 nouveaux poulaillers devient urgente.

Évolution du nombre de permis de construire
délivrés pour des dossiers avicoles

Construire ou agrandir des bâtiments d'élevage en France
ou le parcours du combattant

En matière d'élevage, la problématique de la compétitivité passe notamment par celle des bâtiments. De l'avis des professionnels, construire, moderniser ou étendre un bâtiment agricole n'a jamais été aussi difficile, tant du point de vue de l'acceptabilité sociale que du point de vue règlementaire.

C'est pourquoi le Sénat s'attèle depuis plusieurs années à desserrer les contraintes pouvant l'être, et à dé-surtransposer ce qui doit l'être. Ainsi, la loi du 15 avril 2024 visant à adapter le droit de la responsabilité civile aux enjeux actuels a permis, à l'initiative du Sénat18(*), de mieux sécuriser l'activité agricole et notamment lorsque celle-ci se modernise ou se développe, en adaptant le régime de responsabilité pour trouble anormal du voisinage19(*).

Par ailleurs, la loi d'orientation agricole ainsi que la loi dite « Duplomb-Menonville » ont permis de poser enfin le débat de la surtransposition des seuils européens prévoyant le niveau de contraintes imposé à un projet agricole (déclaration, enregistrement, autorisation) en matière d'élevage. Elles ont aussi permis de revenir sur des effets de bord de la loi dite « industrie verte » en matière de consultation du public et ont permis d'alléger le régime répressif, jusqu'alors disproportionné, en cas de défaut de déclaration du passage d'un seuil à un autre.

Le projet de loi dit « Ddadue », en cours d'examen au Sénat, devrait permettre au Gouvernement, par une habilitation à légiférer par ordonnance (article 52), de mettre fin aux surtranspositions existantes et d'instaurer enfin un régime spécifique, séparé du régime général des installations classées pour la protection de l'environnement (ICPE), pour les installations d'élevage. Cette ordonnance serait l'aboutissement d'un long travail du Sénat et de la profession agricole.

b) Conquérir des marchés là où la demande va exploser

Cet objectif demeure plus que jamais d'actualité, dans la mesure où le dynamisme de la demande mondial est réel (voir supra), et que l'Union européenne est parvenue, ces dernières années, à capter une partie de cette demande. Comment ne pas mentionner ici la filière céréalière, traditionnellement grande exportatrice et qui a récemment fait face à une fermeture, notamment pour des raisons géopolitiques, de certains débouchés clefs20(*).

Source : Agreste, « Graph'Agri 2025 »

Dans sa réponse au questionnaire, le Masa, indique que les surfaces de blé tendre ont baissé d'environ 16% depuis 2014, passant de 5 millions d'hectares à 4,2 millions en 2024, soit une réduction de 800 000 hectares. Parallèlement, les surfaces en blé dur ont été divisées par deux (-48%) depuis 2010, de 500 000 à 260 000 ha en 2024. La dynamique baissière est en réalité commune à l'ensemble de la filière céréalière, dont les surfaces ont été réduites de 11% depuis 2014, passant de 9,6M d'hectares à 8,5M en 2024, soit une baisse de 1,1 million d'hectares.

Ce déclin des surfaces s'inscrit dans un contexte d'extrême variabilité interannuelle des récoltes, comme l'année 2024 est venue douloureusement le rappeler, de tendance à la stagnation voire à la baisse des rendements, et de maintien de coûts de production à un tel niveau qu'en 2025, pour la troisième année consécutive, les charges des exploitations devraient être supérieures à leurs produits.

Dans un tel contexte, difficile de se projeter à la conquête des marchés internationaux, sur lesquels de nouveaux acteurs, à l'instar de la Russie, ont fait une entrée brutale. Ce pays détenait en effet 1 % des parts de marché mondiale en 2000, quand la France en détenait 17 %. En 2025, la Russie détient 21 % des parts de marché, quand la France en détient, à égalité avec un autre sérieux concurrent, l'Ukraine, 7 %. En volume, la France exportait 20,4 millions de tonnes de blé tendre sur la campagne 2010-2011 contre 10,3 millions lors de la dernière campagne21(*).

Il est d'ailleurs utile de noter que tous les grands producteurs des années 2000 n'ont pas connu une telle érosion de leurs marchés. Ainsi, le Canada détient toujours, en 2025, 13 % des parts de marché, contre 17 % en 2000. Il y a donc urgence, pour les filières françaises, à (re)conquérir les marchés.

Ce constat pourrait également concerner la filière viticole, qui a su accroître considérablement, au cours du temps, la valeur de ses exportations, contribuant ainsi de manière décisive au solde commercial agricole et agroalimentaire français. Mais lorsque la valorisation atteint un plateau, la question du volume revient en force et, comme le rapport sénatorial susmentionné le souligne, si la France contrôlait il y a 20 ans 22 % du volume mondial des exportations, ce chiffre ne se montait plus, en 2023, à 12 %22(*).

c) Renforcer la compétitivité de l'agriculture française

Il s'agit sans doute ici du « nerf de la guerre », puisque le rapport « ferme France » de 2022 établissait déjà que les deux tiers des pertes de marché de la ferme France sont bien imputables à sa perte de compétitivité. Cette compétitivité est indispensable non seulement pour redresser la capacité exportatrice française, mais aussi et surtout pour assurer, domestiquement, la capacité de la France à nourrir sa propre population dans des conditions permettant aux agriculteurs de se nourrir eux-mêmes. Or, les crises que traversent les exploitations céréalières et les exploitations viticoles soulignent bien que cette problématique du revenu, loin d'être derrière nous, est encore bel et bien devant.

Les récentes embellies, depuis 2022, dans la rémunération des producteurs laitiers tendent à montrer qu'il est bel et bien possible de trouver un équilibre en la matière, même si cette filière fait par ailleurs face à un phénomène de décapitalisation dramatique, posant là aussi la question de la pérennité de l'une des plus grandes filières agricoles française.

Pour renforcer cette compétitivité, le Sénat a, depuis 2022 et le rapport « ferme France », fait preuve d'un très grand volontarisme en proposant et en adoptant des lois et en soutenant systématiquement les initiatives allant dans le sens d'un accroissement compétitif et d'un desserrement des contraintes. À l'occasion des textes financiers, le Sénat s'est aussi fortement engagé pour le relèvement de nombreux seuils ou encore pour ne pas accroître le poids des taxes pesant sur la compétitivité agricole, à l'instar de la redevance pour pollution diffuse ou bien la taxe sur le gazole non routier, que le Gouvernement proposait d'accroître dans des proportions tout à fait déraisonnables.

Néonicotinoïdes : 10 ans après la loi pour la reconquête
de la biodiversité, l'impasse

Les néonicotinoïdes sont une famille de substances insecticides utilisées notamment en agriculture. Les lois de 2016 pour la reconquête de la biodiversité et de 2018 dite « Egalim » ont procédé, sans étude d'impact, à l'interdiction pure et simple de l'usage de tous les produits phytopharmaceutiques contenant ces substances ainsi que les substances présentant des modes d'action similaires. Dix ans plus tard, le résultat est une cascade d'impasses techniques dans diverses filières, dont certaines sont véritablement au bord de la disparition, à l'instar de la filière de la noisette, qui affiche des taux de pertes avoisinant les 90 %23(*).

Cette surtransposition franco-française demeure probablement l'exemple le plus flagrant d'une auto-amputation du potentiel productif français, alors même qu'un encadrement européen strict existe par ailleurs.

Cette situation a amené le Sénat à légiférer, dans le cadre de la loi « Duplomb-Menonville » de 2025, présentée alors comme le complément indispensable d'une loi d'orientation agricole n'abordant pas de front les questions de compétitivité.

Malgré le prononcé d'une censure partielle, concernant notamment l'introduction d'une dérogation sous conditions à l'interdiction des néonicotinoïdes, le Conseil constitutionnel a ouvert la voie à la possibilité très encadrée de telles dérogations, estimant d'ailleurs que le législateur avait, en la matière, « poursuivi un motif d'intérêt général »24(*).

La question de la compétitivité de l'agriculture, protéiforme, en passera par la poursuite du desserrement des contraintes inutiles pesants sur les agriculteurs.

Le poids des normes, qui n'affecte pas que l'agriculture, a été pointé, le 14 janvier 2025, par le Premier ministre François Bayrou, qui soulignait qu' « Un document récemment publié, fondé sur les études du centre de réflexion Bruegel, montre que le poids des normes, qui pénalise la croissance, est de 0,8 % du PIB en Italie, 0,3 % en Espagne, 0,17 % en Allemagne et de près de 4 % en France, soit dix fois plus que chez nos voisins ».

Par ailleurs, comme souligné par certaines personnes auditionnées, le déclin de l'agriculture aura pour conséquence l'affaissement du financement de ses structures, par l'intermédiaire du déclin des cotisations volontaires obligatoires (CVO), assises sur la performance économique des opérateurs. Celles-ci financent par exemple la moitié du budget des instituts techniques, maillon essentiel de la recherche appliquée de la ferme France.

Ainsi, ce combat pour la compétitivité agricole, multiforme, doit impérativement se poursuivre, et le Gouvernement aura très bientôt l'occasion d'oeuvrer en ce sens, avec le texte qu'il compte prochainement déposer sur le bureau des assemblées.

d) Lutter contre la concurrence déloyale

Là aussi, ce défi semble d'une actualité toute particulière, alors même que de vastes mobilisations agricoles contre la mise en oeuvre du traité de libre-échange avec les pays du Mercosur ont encore eu lieu en janvier 2026, dépassant d'ailleurs les frontières françaises, poussant le Président de la République à enfin prendre clairement position contre cet accord. Le 16 décembre 2025, le Sénat, réaffirmant à la quasi-unanimité son soutien aux agriculteurs français, a adopté une résolution européenne visant à demander au Gouvernement français de saisir la Cour de justice de l'Union européenne pour empêcher la scission de l'accord. En effet, l'ouverture, par exemple, d'un nouveau contingent de 99 000 tonnes de viande bovine à 7,5 % de droits de douane, alors même que les deux ensembles économiques disposent de tailles d'élevage ainsi que de normes de production radicalement différentes, n'est pas acceptable à l'heure où chacun semble s'accorder sur l'importance de la souveraineté alimentaire de même que sur l'importance de disposer d'une agriculture respectant de hauts standards environnementaux et de bien-être animal.

Le mirage que constituent les clauses miroirs ou encore les mécanismes de rééquilibrage ne saurait, fort logiquement, rassurer les agriculteurs. La position de la France gagnerait à être plus claire et plus ferme à l'occasion de la discussion des prochains accords.

Enfin, lutter contre la concurrence déloyale implique de renforcer un contrôle des importations toujours insuffisant. À cet égard, le renforcement des contrôles pour 2026, annoncé récemment par la ministre de l'agriculture, qui devrait mobiliser une centaine d'agents supplémentaires, est un signe positif envoyé aux agriculteurs, bien que, là encore, tout à fait tardif.

e) Maintenir une politique agricole commune ambitieuse

Ce sujet est aussi crucial mais il échappe assez largement à l'action des parlementaires, puisqu'il s'agit bien ici d'une négociation européenne. Si les négociations de chaque programmation de Politique agricole commune (PAC) donnent systématiquement lieu à de fortes tensions entre États membres ainsi qu'entre les États et la Commission européenne, il apparaît que la négociation à venir sera particulièrement âpre, et il reviendra aux grands pays agricoles, et en tout premier lieu à la France, de faire preuve de la plus grande vigilance, voire même d'un certain acharnement à défendre non seulement un budget à la hauteur des enjeux, mais également une philosophie de politique « commune » et non pas « nationale ».

Déjà la programmation 2021-2017 avait-elle vu son budget amputé de 85 Mds€ en valeur par rapport à la programmation 2014-2020. Les premières annonces de la Commission européenne, fin 2025, laissaient entrevoir une baisse cette fois-ci de l'ordre de 22 à 30 % (selon que l'on prenne en compte l'inflation) des crédits. Dans une présentation du 17 septembre 2025, il avait été indiqué que la France serait assurée de toucher 50,9 Mds€, soit 17,3 % d'une enveloppe de 293,7 Mds€, soit un peu plus de 7 Mds€ par an contre plus de 9 Mds€ actuellement. On mesure la baisse, alors même que l'Union européenne n'est pas l'ensemble géographique soutenant financièrement le plus son agriculture.

Un bras de fer dans les prochains mois parait ainsi inévitable. Ce bras de fer ne s'annonce pas nécessairement perdu d'avance puisqu'en janvier 2026, face à la colère de nombreux agriculteurs européens concernant la ratification à venir du traité de libre-échange avec le Mercosur, la Commission européenne a déjà fait un geste en proposant d'allouer environ 45 Mds€ de plus à la PAC. Reste à savoir si la structure de la programmation française lui permettra de tirer pleinement parti des rallonges concédées. Certaines analyses, comme celles de Jean-Luc Demarty semblent laisser penser que non.

Maintenir une politique ambitieuse, et commune, doit, en tout état de cause, demeurer une priorité pour les années à venir.

Revenu agricole dans l'Union européenne :
le risque de décrochage français

En audition, Jean-Luc Dermarty, ancien directeur général du commerce extérieur (2011-2019) et de l'agriculture (2005-2010) à la Commission européenne, a souligné que l'indicateur de revenu B d'Eurostat, représentatif du revenu entrepreneurial, permettait de mettre en évidence le décrochage français en matière de rémunération en agriculture. En effet, si entre 1993 et 2010, le revenu agricole réel par actif non salarié a progressé de 65 % en France contre 35 % pour les pays de l'Union européenne, entre 2010 et 2024, la tendance s'inverse, avec une hausse de 15 % du revenu pour la France, pour une hausse de 77 % en UE.

Ce contraste souligne encore une fois la singularité du décrochage français par rapport à ses voisins européens, et interroge également sur les choix français en matière d'usage des financements de la PAC et d'orientation du modèle vers la montée en gamme et l'agroécologie.

2. L'urgence d'une vision politique pour l'agriculture

Si les défis restent globalement inchangés, finalement, la première des urgences semble être, à l'instar des conclusions des rapporteurs de la mission d'information sur l'avenir de la filière viticole, la définition d'un cap, d'une vision politique claire, sur l'ambition que souhaite collectivement se donner le pays pour son agriculture.

Le rapporteur souhaite ainsi formuler trois recommandations, qui pourraient contribuer à définir cette vision partagée dont la France agricole semble manquer.

Premièrement, soutenir ces filières qui forment l'âme agricole de la France et qui constituent des fleurons en danger :

- les grandes cultures ;

- l'élevage ;

- la viticulture.

Ces filières, qui sont toutes, à des niveaux variables et pour des raisons diverses (mais souvent proches), en situation de crise, n'en sont pas moins des « pépites » dont la force de frappe domestique et internationale est à consolider impérativement.

Deuxièmement, engager ou poursuivre les plans de redressement des filières pour lesquels le déficit commercial ne saurait raisonnablement poursuivre sa chute. Il est ici avant tout question de la vaste filière des fruits et légumes.

Enfin, troisièmement, davantage flécher les aides à l'agriculture à l'investissement productif, au soutien des unités faisant la force des filières et ayant un impact concret sur la souveraineté alimentaire de la Nation. La France doit renouer avec la productivité et l'innovation, et les investissements consentis par les agriculteurs doivent être soutenus. De même, les efforts pour créer de la valeur sur le territoire doivent être encouragés, il ne paraît plus tenable que la France exporte annuellement plus de 800 000 broutards vers l'Italie, alors même que de vastes zones intermédiaires peu propices à l'épanouissement de grandes cultures, pourraient utilement être exploitées pour recréer de la valeur.

Recommandation 1 : Soutenir les fleurons français pour qu'ils demeurent le porte étendard de la ferme France.

Recommandation 2 : Engager le redressement des filières pour lesquels le déficit commercial fait peser un risque pour la souveraineté alimentaire de la France.

Recommandation 3 : orienter davantage les soutiens financiers disponibles vers l'investissement productif, l'innovation et la création de valeur.

L'exemple irlandais : se fixer des objectifs et s'y tenir

L'Irlande est une économie exportatrice dont 90% de la production agricole est destinée à l'export, représentant 9% du total de ses exportations en marchandises. L'agriculture irlandaise repose principalement sur l'élevage. Sa production laitière a connu une augmentation de 36,6% en moins de dix ans, passant, selon les données d'Eurostat, de 6,6M de tonnes en 2015 à 8,6M en 2024. Cette même année, les produits laitiers représentaient, 34% du total des exportations agroalimentaires pour une valeur de 6Mds€25(*), suivi par la viande bovine (16,5% ; 3Mds€).

En 2010, avec le «  Food Harvest 202», l'Irlande s'est fixé des objectifs d'augmentation de la production agricole et des exportations agroalimentaires à l'horizon 2020. Dix ans plus tard, cette stratégie a rempli ses objectifs, d'une part, en augmentant la production agricole, avec une hausse de près de 53% de la production laitière entre 2013 et 202026(*), de 9% de la production bovine entre 2014 et 202027(*), et, d'autre part, en augmentant le montant des exportations agroalimentaires, avec +60% en dix ans, passant de 8,9Mds€ à 14,1Mds€ en 202028(*).

À partir de 2021, la stratégie «  Food Vision 2030 » fixe l'objectif de 21Mds€ d'exportations en 203029(*), avec l'ambition, cette fois-ci, l'augmentation prioritaire de la valeur ajoutée des exportations plutôt que de celle du volume. Ce plan se voit complété d'un plan d'action climat visant à limiter les émissions de gaz à effets de serre d'origine agricole.

L'Irlande articule son plan autonome avec les financements de la PAC en fléchant ceux-ci prioritairement vers les aides au revenu plutôt que les aides couplées, uniquement orientées les protéines végétales. Elle mobilise en outre les aides à l'investissements et à l'innovation, en ciblant avant tout l'élevage30(*).

L'Irlande planifie ainsi son développement agricole autour de quatre axes : celui d'une agriculture durable d'un point de vue environnemental, de l'innovation agroalimentaire, du bien-être des agriculteurs et de la qualité de nutritionnelle de la production.

Le suivi de la mise en oeuvre de ce nouveau plan est directement lisible sur un tableau de bord numérique dédié. Le bilan 2024/2025 du ministère chargé de l'agriculture démontre le succès de la planification irlandaise puisque ses exportations ont atteint un record en 2024, pour une valeur de 19Mds€, en augmentation de 5% par rapport à 2023 et de 65% depuis 201431(*).

La prochaine échéance législative, dont le Premier ministre a fait l'annonce, sera une occasion pour le Gouvernement d'exposer sa vision pour l'agriculture, de définir un cap, en poursuivant un travail de desserrement des contraintes et de dé-surtransposition qui lui a, jusqu'à présent, assez largement été imposé. Qui se souvient que la grande loi d'orientation agricole, avant une mobilisation massive des agriculteurs, avec pour slogan « on marche sur la tête », ne contenait aucune disposition en lien avec la compétitivité ?

L'agriculture française et la souveraineté alimentaire de la Nation doivent devenir des priorités partagées.


* 13 Et pourtant, le plan de souveraineté fruits et légume indique que l'autonomie alimentaire du secteur des légumes en conserve n'est que de 57 %, lorsque celle du secteur des légumes surgelés est de 26%.

* 14 Les cas du lait et de la pomme font l'objet de deux fiches présentées en annexe.

* 15 Vincent Chatellier, Le commerce mondial, européen et français de viande de volaille, Inrae Productions Animales, 2025.

* 16 Ibid.

* 17 Ibid.

* 18 Amendement COM-1 de la rapporteure Françoise Gatel, complétée de l'amendement 4 de Laurent Duplomb, contre l'avis du Gouvernement.

* 19 Art. L. 311-1-1. - La responsabilité prévue au premier alinéa de l'article 1253 du code civil n'est pas engagée lorsque le trouble anormal provient d'activités agricoles existant antérieurement à l'acte transférant la propriété ou octroyant la jouissance du bien ou, à défaut d'acte, à la date d'entrée en possession du bien par la personne lésée. Ces activités doivent être conformes aux lois et aux règlements et s'être poursuivies dans les mêmes conditions, dans des conditions nouvelles qui ne sont pas à l'origine d'une aggravation du trouble anormal ou dans des conditions qui résultent de la mise en conformité de l'exercice de ces activités aux lois et aux règlements ou sans modification substantielle de leur nature ou de leur intensité.

* 20 L'exemple le plus frappant étant la perte du marché algérien, débouché de 2,5 M de tonnes de blé tendre en moyenne sur 2020-2024.

* 21 Source : Produits agroalimentaires. Céréales, oléagineux, protéagineux|Agreste, la statistique agricole

* 22 Le rapport souligne aussi qu'en dix ans, si les exportations françaises ont augmenté de 51 % en valeur, elles ont diminué de 11 % en volume.

* 23 Pour une présentation détaillée de la problématique, se reporter aux développements figurant dans le rapport sur la proposition de loi visant à lever les contraintes à l'exercice du métier d'agriculture, de Pierre Cuypers.

* 24 Considérant 77.

* 25  Revue annuelle et perspectives pour l'agriculture, 2024, Ministère de l'agriculture.

* 26  Eurostat.

* 27 Eurostat.

* 28  Agriculture - IRLANDE | Direction générale du Trésor & Rapport 2020 du Ministère de l'agriculture d'Irlande.

* 29 Ibid.

* 30 Ibid.

* 31 Revue annuelle et perspectives pour l'agriculture irlandaise, 2025, communiqué de presse & rapport officiel.

Partager cette page